L'IDIOT
— Quand je partis de chez nous, dit Vandor, j'étais l'Idiot local. Oui, dans ce bourg qui portait, du reste, un nom stupide: Saint-Honoré, je désespérais mes parents et j'amusais mes concitoyens par ma candeur sans fond, ma timidité sans bornes et ma sensibilité sans excuses: ma sensibilité surtout, qui était la résultante et comme la crise aiguë de mon état de bêtise général.
Je m'attendrissais — et comment ! — sur tel vieux chat râpé, sur tel vieux cheval bossu et rapiécé, dont on voyait déjà rougeoyer par place le rumsteck, l'entrecôte ou le filet. On m'aperçut, à
diverses reprises, embrassant les veaux au seuil de l'abattoir; je restais, pendant des minutes, planté au beau milieu du chemin pour voir passer tout doucement un enfant infirme qui, bien entendu, me tirait la langue en passant. Et si, bien souvent je suis rentré dîner en retard, c'est que j'étais demeuré figé, en une sorte d'extase interminable et sinistre, en face de la façade, ou même d'un mur, de l'hôpital.
Quant à m'intéresser à ce qui constitue, à proprement parler, la vie: les événements, les idées, les inventions, les gens célèbres, non, non! Ça m'était défendu par ma nature à moi. Que de fois, dans un salon, dans un café , j 'écoutais sans les entendre des conversations où l'on agitait des questions importantes ; que de fois j'abandonnai le soir, sur un coin de table sans l'avoir ouvert, le journal , reflet imprimé des grands faits humains et de l'activité universelle ; que de fois je ne pensai plus que j'avais commencé à lire le dernier roman psychologique de l'auteur connu! Tout ce dont on se préoccupe ici-bas, dont on se nourrit l'esprit, je n'y comprenais goutte et n'en avais cure. Les yeux en dedans, ruminant des patenôtres incompréhensibles , bornées , et toujours pareilles, comme un bonze centripète, je laissais la Terre tourner en dehors de moi. Je ne ressemblais à personne. J'étais comme le fantôme d'un autre. Et je m'enfonçais dans une stupidité pleurarde et monotone . . .
Après ? Eh bien, après, je m'en allai à Paris, ou plutôt j'y fus jeté, sans ménagement, par le hasard des circonstances. Alors, là, tout changea. Après maints déboires, de multiples humiliations et beaucoup de camouflets, je perdis la candeur qui me mettait à tout bout de champ un indiscret petit masque rose sur la peau de la figure, et la sensibilité qui me travaillait les entrailles.
Cette transformation fut complète. Trop, même. Elle dépassa non seulement les prévisions les plus optimistes, mais encore les limites. Vous connaissez le cas légendaire des timides qui , à force de se guérir , deviennent enragés ? Ce fut le mien.
Donc, au bout de quelques années, le provincial falot, à l'âme bégayante, devint un citadin averti et frémissant d'activité. J'allais partout, je fus au courant de tout; rien ne m'échappa. Il ne fut aucun sujet d'actualité dont je ne pusse discourir d'abondance et abondamment. Les potins, les informations piquantes et sensationnelles venaient d'eux-mêmes à moi. J'étais un vrai piège à nouvelles .
Vous savez le succès que je remportai à cette époque où j'eus dépouillé ma gangue. Vous savez, hein, quel brillant homme du monde je me révélai! Ah! ces acclamations, ces sourires incalculables, dans les salons éblouissants! J'inventai des occupations nouvelles : c'est moi qui découvris, un soir, le quadruple boston et entrevis le quintuple boston,
et ce glorieux sport, intermédiaire entre le golf et le tennis, c'est moi seul qui l'imaginai.
Cependant, je n'en restai pas là, je ne me contentai plus, à un moment donné, de rouler ma bosse à travers le grand monde.
J'évoluai. Les satisfactions superficielles me lassèrent, me déplurent. J'orientai mes capacités vers des besognes plus sérieuses et plus hautes. Je m'intéressai au mouvement des idées, aux progrès, à la littérature, à l'histoire. J'assignai à mon activité de nobles buts, et je fus encore favorisé par le destin, puisque je fus nommé député, et que j'obtins six voix à l'Académie française lorsque mes amis me poussèrent à m'y présenter. Mes ouvrages sur des sujets d'ethnographie, de sociologie et de philosophie furent remarqués, et — soit dit entre nous — ce n'est pas de sitôt qu'on trouvera mieux pour les remplacer.
Ai -je besoin d'ajouter qu'à cette période de ma carrière, je ne me rappelais la béate paresse d'esprit où j'avais végété jusqu'à l'âge mûr, que pour en être à la fois stupéfait et dégoûté ? Ai -je besoin d'ajouter encore que j'évitai avec soin toute occasion de retourner à ce pays natal qui, nonobstant que je fusse naguère un être parfaitement nul, m'avait tout de même, n'est-ce pas, méconnu ?
Je ne savais plus , de la campagne , que des décors filant de droite et de gauche, soit dans des nuages de fumée, soit dans des nuages de poussière, ou bien
que les fourrés officiels et truqués où les lapins, par une aberration qui est le comble de l'art, font tout leur possible pour se précipiter non pas dans les trous des terriers , mais dans les canons des fusils.
Cette existence de travail, de fièvre, d'entreprises, dura des années.
Et puis, et puis . . . elle finit, comme est bien forcé de finir tout ce qui commence ici -bas. Peu à peu, je m'y attachai moins, m'en détachai.
Et me voilà, chargé de lauriers, revenant un beau matin à Saint -Honoré, pour y prendre désormais racine, jusqu'à la fin.
Je n'étais pas vieux encore, dans le sens que j'étais loin d'être usé, mais bien entendu, je n'étais plus le même qu'avant !
La longue expérience des choses et des gens rendait au village, en place de l'adolescent gauche et tremblant, à l'œil sottement pur, qui en était sorti, un homme aux traits fatigués, au front creusé d'un pli amer, aux yeux mélancoliques et pénétrants. J'étais décrassé — vous pensez combien — de mon ignorance, dépouillé à fond de mes illusions, élagué, stérilisé, d'une façon absolue et quasi scientifique, de toute spontanéité . . .
Certes, on me reçut bien. Je n'ai pas à me plaindre de mes concitoyens qui avaient à se faire pardonner de ne m 'avoir pas deviné. Certes . . . Mais tout cet accueil, au lieu de me flatter, m'effraya, me troubla. J'en fus intimidé, moi ! Dès la première
semaine, il m 'advint d'imaginer des prétextes pour éviter un banquet et une réunion en mon honneur. Je m 'effaçai, m'effaçai. Et il arriva, chers amis, que je me mis, moi l'idole des cohues, à être attiré par l'ombre et les coins des chambres, comme
si c'étaient des êtres sans formes, comme, si c'étaient des cœurs. Je me mis, petit à petit, à m'attendrir sur les petits vieux et les petits enfants. Je me mis à caresser les bestioles qu'on menait à la mort, à leur jeter les bras autour du cou, et à les retenir un peu, un peu, avant le préau
au sol gluant. Oui, vous avez bien entendu: il arrive que je redeviens comme avant. Mais ce n'est pas parce que je ne sais pas, c'est parce que je sais.
Je recommence avec conscience, avec foi, à pratiquer la pitié, à laquelle je me laissais aller par instinct, dans les temps passés. La pitié! Elle conclut clairement ma vie, comme elle l'avait obscurément ébauchée. Riche d'expérience comme je suis, je ne me consacre qu'à elle, et je ne trouve plus d'attrait au tourbillon des ambitions ou des progrès. De nouveau, je ne comprends plus rien au bourdonnement des conversations ou aux cris des assemblées, et de nouveau, je hausse les épaules, excédé d'avance, au moment de lire les articles politiques, les discours et les livres ...
Mais j'ai pitié, autour de moi, tant que je peux. J'ai pitié, j'accorde du prix à de douces révélations simples et je trouve qu'elles sont prouvées et qu'elles régnent.
Quand je sonde les yeux effrayamment vides d'un mendiant qui "réclame ou d'un cheval qui tire, je sens, bien mieux qu'aux jours de mes gesticulations et de mes œuvres , que je me mélange à la vie mystérieuse et profonde. J'entre dans la grande nature, dans la grande vérité, jusqu'au cœur, et, sans guérison, cette fois, je deviens bête comme tout.