‹ Quelques coins du cœurChapitre 6 sur 8 · HIER ET DEMAIN · texte numérisé non relu

HIER ET DEMAIN

Elle avait un visage aussi petit qu'une immense rose, la vie semblait faite exprès pour elle, comme un jardin. Non seulement elle était exquise, mais tout souriait au-dessus d'elle; son papa était heureux et sa maman exactement aussi heureuse que lui.

Une foule de domestiques ,ou de parents , ou d 'amis , accouraient de tous côtés pour recevoir ses ordres comme des cadeaux. Jusqu'aux étrangers et aux vieilles personnes qui appréciaient la petite gloire de lui obéir. Il n'y avait pas dans les histoires de *ées, ni même dans l'histoire de France, une reine qui, à son âge, eut plus de pouvoir. Et pourtant,

la fillette ne s'habituait pas à sourire; sa précieuse figure toute neuve savait mieux s'assombrir que s'éclairer. Pourquoi ? Nul n'aurait pu l'expliquer, elle moins qu'un autre.

A mesure qu'elle grandit, à mesure que ses pieds, qui semblaient rapetisser, marchaient dans une destinée sans heurt, au sein de tendresses et de dévouements avides, son intelligence s'affina, sa sensibilité s'étendit. Mais son deuil imprécis ne la quitta point. Elle se mit à démêler pourquoi, jadis, elle s'appliquait d'instinct à être malheureuse. Elle le fut plus sagement et mieux.

Les autres ne devinaient pas le cœur blessé qu'elle cachait. Ses parents se contentaient de la protéger par leur solide amour unique et de se tenir mieux l'un l'autre toutes les fois qu'ils lui donnaient la main.

Vers sa douzième année , elle fut sensible à ce que faisaient les saisons. Le parc vert, le parc mordoré, le parc violet, sont des décors vides; mais d'invisibles drames s'y passent qui prouvent tous que le temps s'en va.

En avril, lorsqu'on voit, à travers les carreaux, les herbes arborer leurs fleurs comme des chapeaux, n'est-ce pas qu'on songe aux défuntes fleurs du givre et qu'on dit: «Le pauvre hiver !»; et n'estce pas que c'est mal de n'avoir pas pitié lorsque le bel été détruit le joli printemps ?

Un soir, penchant son front et posant ses fines

mains à cinq pétales sur sa jupe courte comme un abat -jour, elle se prit à soupirer: « Quand j'étais petite...

Tout le monde rit, très haut, très brutalement !

Personne ne la comprenait, bien qu'elle fût sûre d'avoir raison. Elle garda au fond d'elle, comme des secrets, ses impressions si abandonnées, ses idées qui n'avaient qu'elle.

Elle alla d'année en année, thésaurisant tous les sujets de tristesse, grands et menus. Maintenant, à la multitude de ses serviteurs s'ajoutaient soudain, ça et là, des passants troublés. Quand

elle s'avançait, les jeunes hommes s'estimaient heureux de la regarder, et chacun faisait tout bas la prière d'être regardé....

Elle laissa l'un d'eux la choisir. Et voilà que tout d'un coup elle fut éblouie comme lui. Elle avait beau se débattre et se raisonner, elle était heureuse. Elle était en proie à la splendeur de la vie. Elle était glorieuse malgré elle d'être vaincue par l'amour.

Elle se fiança. Son cœur se calma. Elle se détournait déjà un peu — le soir — du bonheur présent pour réfléchir du côté du passé.

Elle disait: «Comme on change1 ». Puis elle répéta : « Comme j'ai changé! » Quand son fiancé lui disait qu'elle embellissait, elle entendait surtout qu'il la trouvait autre.

Mariée, elle décida que la vie grave commençait pour elle. C'était bon autrefois d'être insouciante ! De même que toute fraîche éclose, elle avait dit naguère : «Quand j'étais petite !», elle se harsarda à dire: «Quand j'étais jeune !»

Ayant trouvé dans un tiroir un portrait d'elle datant de quelques années, elle s'aperçut que, comme les poupées, les portraits sont des morts. Elle contempla avec envie celle qu'elle avait été autrefois, dans les époques à demi féeriques, où la vie avait encore du mystère à lui réserver, de l'inconnu à lui promettre.

Quand on lui rappela qu'elle avait dit, à dixhuit ans: « Maintenant, c'est fini pour moi ! » elle

répondit en secouant son visage magnifique et impitoyable :

— Il y a sept ans de cela... J'avais tort alors. Maintenant, c'est vrai.

A trente -cinq ans, elle vit sur sa tempe ce qu'elle cherchait depuis longtemps: un cheveu argenté, si mince, si perdu et même si doré par tous les autres... Elle dit:

— J'ai des cheveux blancs, je suis très vieille...

Elle vieillit. Tous ses deuils anticipés, ses regrets précoces, ses remords exagérés finirent par avoir raison. Ses tempes se nacrèrent, ses joues lisses se

compliquèrent, la profondeur de ses grands yeux si nus s'atténua. Elle n'eut presque plus d'importance pour les autres: ceux qui la servaient autrefois avaient disparu un à un et son règne radieux était enterré. Les autres, les survivants, les étrangers, la regardaient en passant sans changer de pensée.

Alors elle parut s'éveiller. Elle s'anima, s'éclaira comme ceux qui se délivrent d'un rêve. Après le mariage de sa fille, quand elle demeura vraiment seule , quelque vieille voix amie lui dit : « Il faut vous résigner » . Elle cria : « Non ! » et fut étonnée qu'on pût se résigner.

Elle vécut éperdument. Elle mit des écharpes nuageuses pour cacher son cou meurtri, de petits chapeaux pour montrer ses cheveux trop blonds. A la vue d'un ancien portrait d'elle, elle rit et s'écria : « Comme la mode change ! »

Tout le monde voyait ses dents neuves , tellement elle souriait. Elle courait de salon en salon, d'invitation en invitation, pendant tout le temps qu'elle ne consacrait pas à sa toilette...

Un jour de fête, dans un parc, un petit collégien rôda autour d'elle; elle l'appela. Il courut se jeter contre elle, le nez baissé; et haletant, comme s'il avouait une faute à sa mère, lui dit qu'il la trouvait très belle.

— Mais je suis presque vieille ! souffla -t -elle en tremblant.

— Oh! Madame!

L'écolier adorateur leva vers elle ses yeux très purs et très tendres. Vieille! Ils ne le croyaient ni l'un ni l'autre.

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