DEUXIÈME PARTIE
L’anatomie est la science qui décompose et analyse les organes du corps humain. C’est une science de faits, et non pas une science de mots, comme on le croit trop généralement. L anatomie n est une science de mots que pour ceux qui l’apprennent artificiellement, c’est-à-dire parle moyen des livres, des planches, des figures de carton, de cire, de plâtre, et même avec des pièces desséchées ou conservées dans l’alcohol.
L’anatomie ne s’apprend qu’en disséquant. C est une grande absurdité de dire et de répéter qu’il faut oublier seize fois l’anatomie pour la savoir. Un vieil anatomiste me disait : « Quand on a su 1 anatomie, on ne l’oublie pas, on la porte avec soi. » Lorsqu’on étudie sur le cadavre avec un bon guide et sans livres, l’anatomie s’apprend trèsvite et très-bien.
L’anatomie ancienne, a dit Voltaire, est à 1 anatomie moderne ce qu’étaient les cartes géographiques grossières du xvi siècle , qui ne représentaient que les lieux principaux , et encore infidèlement
traçés, en comparaison des cartes topographiques de nos jours, où l’on trouve jusqu’au moindre buisson mis à sa place (i)*
Pour apprendre avec fruit l’anatomie, comme la géographie, il faut aller du simple au composé ; c’est un principe reçu, mais que Ion perd presque toujours de vue. Aller du simple au composé, consiste d’abord à ne rien étudier qu’on ne puisse voir, et a commencer par les objets les plus simples.
Les premiers qui se livrèrent à l’étude de l’anatomie examinèrent d’abord les os tout simplement, et sans avoir égard aux autres parties; ils firent de. même ou à peu près pour tous les autres systèmes de l’organisation. Aujourd’hui, tout ce qui est counu en anatomie ne doit aussi s’apprendre que peu à peu, et non pas tout d un coup.
Anatomie élémentaire ,
L’anatomie élémentaire consiste à voir très-simplement les objets principaux qui composent le corps humain ; c’est l’anatomie descriptive ordinaire, déchargée de ces détails minutieux, qui s apprennent aisément quand on sait le gros de 1 anatomie, et qui empêchent ordinairement d’apprendre ce que l’on doit savoir d abord.
L’étude de l’anatomie demande une attention spéciale; pour s’y livrer avec fruit, il faut la cultiver seule d’abord; il est impossible d’apprendre bien en même temps de l’anatomie et de la chimie. Ceux qui ont fait des plans d’étude pour les éléves en médecine ont compté les sciences, et lies ont distribuées par année, comme si l’on pouvait apprendre trois ou quatre sciences dans une aimée. Pour apprendre l’anatomie, même la plus simple, il faut s’y livrer entièrement ; il ne faut faire que cela pendant toute une aimée, et généralement on n’y donne qu’une très-petite partie de son temps, c’est une très-grande faute.
(i) Voltaire, Dictionnaire philosophique , édit, de 1817.
L’anatomie, cette science si simple, si belle, si attrayante, si sublime, ne présente que des dégoûts de toute espèce à celui qui veut en commencer l’étude ; lieux infects , cadavres mutilés et dégoûtans, encombrement, personne pour diriger (i) , et donner quelque attrait ; livres et cours faits pour ceux qui savent, et non pas pour ceux qui veulent apprendre.
L’enseignement élémentaire est partout négligé,abandonné même, parce qu’il est gêné, comprimé depuis qu’on a supprimé les amphithéâtres particuliers d’anatomie. Aussi depuis ce temps 1 anatomie a considérablement perdu, car on étudie maintenant cette science plus dans les livres que sur le cadavre
Comment doit-on commencer l’étude de l’anatomie?est-ce 1 ordre anatomique ou physiologique que l’on doit suivre? Je pense qu il faut les adopter tous les deux, mais commencer par l’ordre anatomique , car l’ordre physiologique suppose qu’on connaît déjà 1 autre. Faute de s’entendre on a beaucoup discuté sur la valeur de ces deux méthodes.
Il est bien évident que celui qui ne sait pas, a besoin de décomposer et d’analyser avant de composer, d’assembler et de recomposer. On a beau regarder une montre , on ne comprend bien son mécanisme qu’en la démontant et en la remontant pièce à pièce. Ainsi , pour ceux qui veulent apprendre l’anatomie , c est 1 ordre de décomposition ou l’ordre analytique, et pour ceux qui savent, c est 1 ordre physiologique ou d’ensemble. Mais ceux qui possèdent une science oublient presque toujours que ceux à qui ils 1 enseignent ne sont
(i) Ce que je viens de dire s’applique à presque tous les amphithéâtres, même à ceux de notre École ; car malgré mes efforts et le zèle que j’ai mis à remplir mon devoir comme aide d’anatomie, je me suis aperçu que je ne pouvais guère être utile qu’à ceux qui savaient déjà beaucoup. La plupart des élèves manquent de base, ils n’ont pas été dirigés, ils n’ont jamais vu faire cé qu’ils veulent exécuter : sans autre guide qu'un livre , il est presque impossible d’apprendre l’anatomie ; il faudrait une volonté ferme et beaucoup trop de temps.
pas â leur niveau. C’est le défaut des hommes qui ont beaucoup plus appris en lisant qu’en voyant.
L anatomie descriptive ordinaire s’occupe des organes du corps humain classés par système ; c’est une espèce d’anatomie générale des os , des ligamens, des muscles, des vaisseaux, des nerfs et des viscères. De cette manière, les objets sont groupés et faciles à retenir, quand on les étudie simplement, et à peu près de la même manière que ceux qui les ont classés les premiers; c’est-à-dire qu’on doit étudier ces objets pour eux-mêmes, sans- avoir égard aux autres.
Je pense qu’on doit faire les ligamens en même temps que les muscles et les viscères ou la splanchnologie , après la myologie , et non pas après toutes les autres parties, parce qu’il est impossible de comprendre les vaisseaux et les nerfs d’un organe si l’on ne connaît cet organe lui-même.
Ostéologie.
L’ostéologie est la base de l’anatomie.Telle qu’on la décrit dans les livres, c’est une étude fastidieuse, rebutante, une chose impossible à retenir avant de savoir toute l’anatomie. L’ostéologie sèche, celle qui convient aux commençans , ne doit offrir que ce que 1 on voit pour être profitable ; c’est-à dire qu’on ne doit d’abord s’attacher qu’aux caractères physiques des os. Mon expérience m a appris quil fallait interdire les livres à ceux qui commencent. Les livres favorisent la paresse, et habituent les élèves à se contenter de mots ; il vaut beaucoup mieux leur faire répéter une description bien simple et bien claire d’un os , et exiger qu’ils l’écrivent de mémoire. Cela demande plus de peine de la part du démonstrateur, mars par ce moyen on fait de bons élèves en peu de temps. Tout ce qu’on dit dans un cours élénientaire doit être démontré , c’est-à-dire qu’il ne faut décrire que ce qu’on peut faire voir. Ainsi, en faisant les os secs, on ne doit parler que de ce qui est évident pour tous.
L’objet le plus simple est toujours difficile à comprendre quand
on ne l’a pas vu. Vous aurez beau l’expliquer, le décrire très-neltenient , très-clairement pour ceux qui en ont une image, vous n en donnerez aux autres que des idées confuses. Par exemple , on conçoit très-vite qu’un os des îles est formé de trois portions quand on voit un os d’enfant, mais il est difficile, ou plutôt impossible de s’en faire une idée exacte sur un os d’adulte; j ai eu 1 occasion de faire celte remarque un grand nombre de fois. Mais en général, dans l’osléologie élémentaire , il ne faut point parler du développement des os, puisqu’on ne doit étudier que sur des os d’adulte, et que l’embryologie demande à être faite à part.
Pour apprendre l’ostéologie avec fruit, il faut avoir au moins deux squelettes à sa disposition i l’un articulé et l’autre désarticulé. Beaucoup d’élèves manquent de squelettes ; c’est une très-grande faute, car de là dépendent les progrès qu’ils doivent faire en anatomie. La difficulté de se procurer des os devenant de plus en plus grande , j’ai conseillé aux élèves de se réunir plusieurs et de se cotiser pour avoir au moins entre cinq ou six ce que chacun d eux devrait avoir à lui seul. Je le répète , les élèves qui n’ont point de squelette ne peuvent, malgré leur zèle , poursuivre avantageusement l’élude de l’anatomie ; l’édifice manque toujours par sa basé.
J’ai souvent pensé qu’il serait à désirer qu’on donnât, dans les cabinets d’anatomie de l’école , une pièce ordinaire, comme on donne un livre à la bibliothèque ,, et que celui qui la donnerait en fît l’explication à l’élève.
Je vais indiquer la marche que je suis pour démontrer l’ostéologie élémentaire.
Je commence par donner une idée simple et claire de la charpente osseuse et de ses grandes divisions sur un squelette entier , et situé verticalement , placé à côté de moi et non pas devant ; c’est une chose très-utile de se comparer au squelette et de faire des applications sur soi-même. Je fais tout de suite observer les différences de position des membres, et surtout de la main et du pied ; quelquefois je donne les preuves de la destination de 1 homme à marcher debout i
c’est l’objet de la première leçon. Je demande pour toute étude que l’on regarde , que Ion examine avec soin le squelette jusqu’à ce qu’on puisse s’en retracer l’image. Pour cela , au lieu d’apprendre les os par la lecture, comme ils le font ordinairement, les élèves doivent aller au cabinet, et employer le même temps à voir, à observer ; ils doivent s’attacher à retenir des images , et non pas des mots.
Dans la seconde leçon , je décompose le squelette , je donne le nom de chaque os ; 1''élève doit écrire ces noms. Je fais ensuite le dénombrement des os des membres et du tronc , et je laisse la tête à dessein pour y revenir plus tard. Il serait très-utile qu’il y eût, dans les cabinets d’anatomie , un squelette sur lequel chaque os serait indiqué par son nom , et particulièrement ceux de la tête , de la
main et du pied. . . „
Dans la troisième leçon , j’indique les moyens de reconnaître ( et toujours d’une manière pratique, c'est-à-dire en le faisant) les os du côté droit de ceux du côté gauche, ou la position propre à chaque OS. i
La quatrième leçon est destinée à faire connaître les rapports des os entre eux, et surtout à apprendre à considérer le squelette jusqu’à ce que , par la pensée, on puisse se représenter et énumérer toutes les pièces dont il est composé, ainsi que leurs rapports. Il est des parties qu’il suffit de voir attentivement quelquefois pour les savoir : il en est d’autres qu’il faut véritablement apprendre en les décomposant et en les recomposant plusieurs fois , telles que la tête, la main et le pied ; l’élude de ces parties est si négligée , que beaucoup d’élèves instruits les ignorent. Il en est de même du bassin : j ai souvent remarqué que les élèves savent assez bien le devant du bassin et ignorent le reste; cela vient de ce qu’il faut observer les objets dans toutes les positions pour les savoir réellement.
Le dénombrement des os de la tête, leur position et leurs rapports font seuls l’objet de la cinquième leçon. Il est bon pour les commençai d’avoir une tête sur laquelle chaque os est indiqué par son nom ; et plus tard , au moyen de fils de laiton, on peut aussi dési-
gner les noms des trous de la base du crâne , si difficiles à retenir sans cela. C’est le procédé que j’emploie dans tous mes cours et avec beaucoup d avantage.
La dernière leçon préliminaire est destinée à faire le dénombrement total des os du squelette et à récapituler tout ce qui a été fait.
Enfin j’arrive à la description particulière de chaque os. Je commence par ceux du membre supérieur. Les os de la tête, décrits même simplement, rebutent par leur nombre et leur difficulté. Dans la démonstration élémentaire d’un os , il ne faut qu’indiquer chaque chose en la montrant beaucoup , si je peux m’expliquer ainsi.
Je le répète, l’ostéologie, ou plutôt toute l’anatomie , ne s’apprend ni dans les cours ni dans les livres : c’est dans les leçons particulières seulement, ou dans les répétitions pratiques, c’est-à-dire dans celles où l’on se met à la portée de chaque élève, où l’on fait répéter chaque chose , et où surtout on les fait écrire.
Myologie.
La myologie doit être faite immédiatement après l’ostéologie sèche, à moins qu’on ne fasse les lignmens sur des préparations desséchées et des pièces conservées dans l’alcohol.
La myologie est une des parties les plus importantes de l’anatomie, ou même la plus importante,: puisque sans la connaissance parfaite des muscles il est impossible d’apprendre avec fruit le reste de l’anatomie , et surtout les vaisseaux et les nerfs.
On doit faire commencer l’étude des muscles d’abord seulement sur un membre supérieur détaché , pour habituer l'élève à la vue des restes de l’homme mort ,et parce que les muscles de cette partie sont plus faciles à retenir. Plusieurs élèves ont abandonné la médecine, parce qu’on n’avait pas pris cette précaution.
Le meilleur ordre à suivre en myologie consiste à voir convena-