‹ Quelques considérations sur la théorie du progrès indéfini dans ses rapportsChapitre 8 sur 12 · TH. S · texte numérisé non relu

TH. S

d'esclaves , de domiciliés, d'étrangers , il ne faut réellement tenir compte que des membres mêmes de la cité, de ceux qui la composent essentiellement. » Il ordonne aux citoyens de s'abstenir de toute profession mécanique , de loute spéculation mercantile, c( travaux dégradants et contraires à la vertu ; » l'agriculture elle-même doit être abandonnée aux barbares réduits h l'état de serfs*. Mais c'est surtout dans la question de l'esclavage que la pensée du Stagyrite descend au niveau des erreurs, des passions et des préjugés de son siècle. Platon admet l'esclavage ; Aristote s'en fait le panégyriste ! Le philosophe nous apprend que des hommes généreux avaient prétendu que « le pouvoir du maître est contre nature; que la loi seule introduit la distinction des hommes en libres et en esclaves ; que la nature ne met aucune différence entre eux ; que par suite Tesclavage est inique, puisque la violence Ta produit. » Il proteste contre cette doctrine. Il invente toute une série de laborieux sophismes pour prouver qu'il y a dans l'humanité deux natures, la nature libre et la nature servile. Les Grecs sont naturellement libres; les Barbares, c'esl-a-dire, à peu près tout le genre humain, sont naturellement esclaves ! L'esclave est un instrument vivant qui doit labourer le sol, tisser le lin, battre le fer, fouiller la mine, se courber et souffrir, pour que le citoyen puisse s'occuper des intérêts de la cité et « cultiver la vertu. » Le citoyen a le droit d'user sans scrupule de « cette

(«) Politique, liv. IV, p. 210-245, 224-230, 236.

chasse que l'on doit donner aux bêtes fauves et aux hommes qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre : c'est une guerre que la nature elle-même a faite légitime.... La force n'est jamais entièrement I dénuée de mérite ^ ! » *. ,

C'est avec une pénible surprise que, parmi les fauteurs de ces désolantes doctrines, on trouve Aristote et Platon. Ils professaient ces tristes maximes dans Athènes devenue le sanctuaire des arts, le rendez-vous des poètes et des philosophes, l'âme et le cœur de la vie intellectuelle du siècle. Partout leur regard rencontrait les merveilles de la nature et du génie. L'Acropole s'élevait au-dessus de la cité, comme un vaste diadème de colonnes , de chapiteaux et de frises sculptés par la main de Phidias. Périclès avait semé le sol de palais et de temples. Les entrailles du Pentélique, sans cesse fouillées par des travailleurs infatigables, fournissaient des monceaux de marbres éclatants , aussitôt transformés en chefs-d'œuvre destinés à braver les siècles. Praxitèle rivalisait d'ardeur avec l'immortel architecte du Parthénon. Aristophane avait surpris tous les secrets et tous les charmes de la muse comique. Euripide et Sophocle avaient illustré la scène parla représentation de leurs tragédies majestueuses. La poésie lyrique avait trouvé des interprètes sublimes dans Simonide et Pindare. Socrate avait proclamé l'unité de Dieu, la grandeur de l'homme et la puissance de la vertu. Et c'est au milieu de cet éclat, de cette gloire, de ces

(1) PoL, liv. ï, ch. I et II ; pp. 6, 14-24. 29.

souvenirs grandioses, de tous ces prodiges de Tintelligence, du travail et de Tart, que deux hommes, grands entre tous, circonscrivent Famour de Thumanité dans les limites d'une ville et admettent, comme un axiome déduit de la nature, la dégradation éternelle de l'immense majorité de leurs frères !

Cependant ce n*est pas sans raison que la postérité place Aristote et Platon au premier rang des Grecs, et en fait pour ainsi dire la personnification du génie de leur patrie. Dans Ja sphère des problèmes politiques et sociaux, leurs qualités brillantes et leurs préjugés étroits sont réellement les qualités et les préjugés de la race hellénique. Sur le vaste terrain de réconomie sociale , les dissidences qu'on remarque entre eux et quelques-uns de leurs illustres émules sont plus apparentes que réelles, et, en tout cas, ne vont pas au delà de la surface.

On ne doit pas prendre au sérieux le cosmopolitisme tant vanté de l'école stoïcienne d'Athènes. L'amour de l'humanité n'a rien de commun avec l'indifférence de l'égoïsme surexcité par l'orgueil. Comment transformer en pionniers du progrès,en précurseurs d'une civilisation féconde, ces faux sages qui, l'œil sec et le cœur froid comme le marbre, nient la douleur, condamnent la sensibilité, étouffent les sentiments naturels et trouvent en eux-mêmes leur bien et leur fin dernière? Quand les disciples de Zenon se plaignaient de l'esprit étroit des institutions locales," ils n'avaient réellement en vue que les intérêts des Grecs, ou, pour mieux dire, ils déguisaient sous le

manteau de la philanthropie Toubli des rudes devoirs qui pesaient sur le citoyen des républiques anciennes. Leurs maximes étaient belles et sonores ; mais l'isolement du philosophe , le dédain de la société, l'orgueil de l'individu, en un mot, le mépris du monde extérieur était le dernier résultat du système. Les stoïciens aimaient l'humanité à la manière de Socrate, qui, tout en se proclamant citoyen du monde, applaudissait a la cruauté du vainqueur condamnant des populations entières à la dégradation de l'esclavage^. Quand Zenon disait que la servitude et le vice étaient synonymes, il professait sous une autre forme la désolante doctrine d'Aristote sur l'existence de la nature hbre et de la nature servile*. Aucune pensée de réforme sérieuse ne pouvait surgir au sein d'une école qui , remplaçant la Providence par un panthéisme fataliste, enseignait que tout était à sa place dans la nature, le bien et le mal, le plaisir et la souffrance, et que le rôle du sage consistait à s'isoler au sein du mouvement universel, à se replier sur luimême, à chercher dans son propre cœur la règle de

(1) Le témoignage de son disciple Xénophon est formel. Socrate posait en principe le droit de faire à Tennemi autant de mal que possible : Kcû fMjv Tr^ehrcu. *}£ Jcxëi dv^p i^aivou â^ioç eivai^ oq Àv ç>5ivi/ ToJi; fjLÏv TToXejxlou,; kxkoùi; yroiàv ^ Toùq J^ê flXouç eùepjETàv... [Memorab. Xenoph., 1. II, c. 3, § 44; éd. Wells, p. 439. Utrecht, 1797). A ses yeux un bon général devait être voleur et rapace (L. III, c. 4 , § 0, p. 200.) . Pour le droit de réduire les populations vaincues en esclavage, on peut consulter le même livre de Xénophon, 1. Il, c. 2, §2, p. 423, et 1. IV, c. 2, § 45, p. 322.

(2) Diog. Laert. De Vit. Phil., 1. VII, § 421 ... rovq àè faôXovç, MXjovç. Ed. Meibora, p. 444 (Amst. 4692).

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sa vie et le terme de sa félicité. Etudiez les doctrines de ses chefs les plus illustres , et vous trouverez à chaque ligne des incohérences dans les préceptes, des obscurités dans les formules, des aberrations dans la pratique, des contradictions flagrantes entre les prémisses et les conséquences. Zenon demande qu'on abaisse les barrières qui s'élèvent entre les êtres intelligents que la nature a créés frères ; mais il veut que le sage s'affranchisse de la pitié, n'oublie jamais les injures et n'accorde jamais de pardon. Il indique, détermine et exalte les liens qui attachent l'homme à l'homme ; mais, égaré par l'orgueil et foulant aux pieds tous les instincts de la nature, il exige que le philosophe voie des étrangers, des adversaires, des ennemis dans tous ceux qui ne cultivent pas la sagesse, fussent-ils même ses propres fils M Chrysippe proteste contre les vices, les erreurs et les crimes de ses contemporains ; mais il déclare que les maux et les misères s'attachent h toutes les œuvres des dieux et de l'homme , œmme la conséquence à son principe ; il enseigne que tous les événements s'accomplissent invariablement, suivant les décrets éternels de la fatalité ; il voit dans la guerre et le carnage une opération divine, analogue à celle des habitants d'une cité qui se débarrassent d'une popu-

(4) Une maxime favorite de Zenon était, que le sage devait s'affranchir de .la pitié et ne jamais accorder de pardon : . . . f Aejjfjiovdi T€ fjiy, sivxi^ luyyifa/uofv re éXfnv fitfdevi. Le sage avait même le droit de se nourrir de chair humaine, s'il y était forcé par les circonstances. (Voy. Diog. Laert., 1. VII, § 33, 424 et 423 ; éd. cit., pp. 385, 444 et 442).

FILIATION DE Lk THÉORIE DC PROGRÈS INDÉFINI. 34

lalion surabondante en la jetant sur une côte étrangère * ! Un savant français nous a donné le dernier mot de rhistoire et des tendances de cette secte célèbre, quand il a dit : ce C'était une école de décadence*.»

La doctrine du progrès harmonique et continu de l'humanité était étrangère aux philosophes, aux poètes et aux historiens de la Grèce. Cette théorie a pour point de départ et pour base le dogme de l'unité de l'espèce humaine ; elle envisage les tribus, les cités et les nations comme autant de membres d'une grande famille ; elle assigne à chacune d'elles un rôle providentiel dans l'incommensurable carrière où l'humanité s'avance sous l'œil et le souffle de Dieu. Or, ces vérités fondamentales étaient non-seulement inconnues, mais profondément antipathiques à des peuplades toujours rivales qui cherchaient un titre de gloire dans une autochthonie chimérique. Les Grecs étaient trop éclairés pour ne pas s'apercevoir du résultat produit par l'accumulation successive des connaissances humaines; mais ils n'en ignoraient pas

(4) Ou disait cependant que, si les dieux avaient eu besoin de dialectique, ils n'auraient pas manqué de se servir de la dialectique de Chrysippe (Voy. Diog. Laert., loc. cit.t § 180; Aulus-Gellus, Noct. au., 1. VI, c. 4 et 2; T. I, pp. 427, 430 et sq., éd. Gonradi (Lips. 4762). OEuv. morales de P lutar que, irad. d'Amyot, T. 11, p. 569, éd. de 4575.

(2) Em. Saisset, Dict. des Sciences philosophiques; V« Stoïciens, Tout le monde connaît le piquant opuscule de Plutarque sur les coniradiclions des Stoïciens (Amyot, OEuvres morales de Plutarque, t. II, pp. 560 et suiv.) — Tout ce que nous avons dit des Stoïciens s'applique à plus forte raison au cosmopolitisme des épicuriens et des cyniques.

moins la grande loi historique du développement progressif de l'humanité . Aristote, le grand observateur, s'écrie : ce L'innovation a profité h toutes les sciences et généralement à tous les actes où s'exercent les facultés humaines ; et comme la politique aussi doit prendre rang parmi les sciences, il est clair que le même principe lui est nécessairement applicable... L'humanité doit en général chercher non ce qui est antique, mais ce qui est bon. Nos premiers pères, qu'ils soient sortis du sein de la terre ou qu'ils aient survécu à quelque catastrophe, ressemblaient probablement au vulgaire et aux ignorants de nos jours * .» Et cependant, à la page suivante, le Stagyrite recommande aux législateurs et aux hommes d'État de se mettre constamment en garde contre l'esprit d'innovation ! La contradiction n'est qu'apparente. Aristote admettait la puissance du génie de l'homme, l'accroissement régulier de ses connaissances , et par suite le perfectionnement progressif de l'individu qui cultive la science ; mais, de même que tous les Grecs, il plaçait, à côté de cette pensée d'avenir, la conviction fatale de la dégénérescence inévitable des peuples, à mesure qu'ils développent leurs ressources et augmentent leurs richesses.

A cette époque si pleine de lumière et de vie, l'historien et le philosophe, l'orateur et le poëte, le législateur et l'artisan, tous croyaient que les nations, comme les individus, ont leurs périodes successives

(1) PoL liv. II, p. 90. Il développe la môme pensée dans les deux premiers livres de sa métaphysique.

de croissance, de jeunesse, de maturité et de décadence. Après avoir rappelé que les sociétés naissent, croissent et meurent comme les hommes, Ocellus de Lucanie s'écrie avec douleur : « La Grèce a été plus d'une fois barbare, et elle le sera encore * 1 » « Tout ce qui naît dépérit, ajoute Platon. Il y a des retours de fécondité et de stérilité pour les plantes qui naissent dans le sein de la terre, comme pour Tâme et le corps des animaux qui vivent sur sa surface ; et ces retours ont lieu quand Tordre éternel ramène, pour chaque espèce, sa révolution circulaire, laquelle s'achève dans un espace plus long ou plus court, suivant que la vie de ces espèces est plus courte ou plus longue *. » Qui ne connaît la théorie stoïcienne de la décadence périodique des sociétés et des civilisations, de l'homme et du monde ^?

Telle était, sous une forme ou sous une autre, la pensée commune de l'Académie, du Lycée et du Portique. Cette pensée faisait la consolation de Polybe lorsque , racontant les merveilleux exploits des Romains prêts à subjuguer sa patrie , il se plaisait à rappeler que les événements tournent dans un cercle toujours le même, et que les républiques, comme le dernier de leurs citoyens, naissent, vivent et meurent sur la vaste scène du monde*. Elle se manifeste

(4) IloXXûtKii; ydp xai yéjove xa) Icrctt ^xpùtpoç j) 'EXXaç,,. Ocellus Lucanus, De universa naiura. Ed. Nogarola, p. 44 [4 596).

(2) Rép. 1. VIII, p. 1 30. Gomp. Aristote, Poly 1. VIll, c. X, p. 473.

(3) Voy. Ritter, Hist. de la philosophief 1. XI, c. IV ; trad. de Ch. Tissot, T. III, p. m et suiv.

(4) Polyb. Hist., 1. VI, c. V et seq., et c. LVII; T. II, pp. 462, 576 et sq., édit. Schweighaeser. Lips., 4789.

jusque dans les mythes populaires de la Hellade, où toujours une pensée de douleur et d'impuissance se mêle au récit des prodiges opérés par l'esprit créateur de Fhomme. La lyre d'Orphée arrache les sauvages a leurs forêts, suspend le cours des fleuves et ramollit le cœur des tigres ; mais le divin élève de Linus expie sa gloire et meurt déchiré par les Ménades. Appuyé sur les ailes du génie, Icare s*élance dans les profondeurs des airs ; mais le dieu du jour s'irrite de Taudace de ce mortel téméraire et le précipite dans les abîmes de la merde Crète. Prométhée, Touvrier sublime , Tami de Minerve, arrache aux corps célestes le feu divin qui les anime ; mais Jupiter se venge, et le fils du Titan, les entrailles déchirées et les bras chargés de chaînes, fait retentir de ses cris impuissants les gorges désertes du Caucase. Ce mythe profond des quatre âges du monde, si poétiquement développé par Hésiode, n'était que le symbole fatidique de la corruption progressive de la terre et de ses habitants ^ .

La Grèce n'avait pas le secret du passé : elle ne pouvait trouver le mot d'ordre de l'avenir.

Faut-il adresser le même reproche aux doctrines et aux systèmes qui régnaient sur les bords du Tibre?

(1) Hésiod. 'Èpya Kcci ^fiépat, v. 409 et sq.

Coup d'œil sur la grandeur de ]a puissance romaine. — Caractère réel du cosmopolitisme qu'on remarque dans les écrits des Romains illustres. — Contradictions incessantes entre la pureté des principes et les aberrations de la pratique. — Mépris du travail. — Glorification de l'esclavage. — La cause de l'humanité sacrifiée aux exigences de la ville de Rome : témoignages de Cicéron, d'Horace, de Virgile, d*Ovide, de Tacite et de Pline le Naturaliste. — Insuffisance manifeste de la doctrine des stoïciens de l'école gréco-romaine : Sénèque, Épictète, Marc-Aurèle. — Découragement universel. — Cris de détresse poussés par les orateurs, les historiens, les philosophes et les poëtes. — Négation formelle de la doctrine du progrès. — La décadence nécessaire de la civilisation admise à Rome comme en Grèce. — Sénèque annonce la fin du monde. — Rome, succombant sous le poids de ses vices, désespère de l'avenir et s^engourdit dans la débauche. — - Pressentiments prophétiques constatés par Tacite.

Uesprit se trouble et l'imagination s'arrête impuissante aux pieds de la figure colossale de la Rome d'Auguste. Reine des cités, dominatrice du monde, elle ne trouve que des tributaires et des esclaves, depuis le Rhin jusqu'aux cataractes du Nil, depuis l'Euphrale jusqu'aux colonnes d'Hercule. Toutes les villes illustres, Athènes, Corinthe, Numance, Carthage, Alexandrie, Syracuse, Jérusalem, ont tour à tour courbé la tête et frémi de terreur h l'aspect de ses aigles invincibles. L'or et la civilisation de tous les peuples* sont venus s'engouffrer et se fondre dans sa vaste et redoutable enceinte. Les Étrusques, les Latins, les Grecs, les Gaulois, les habitants de l'Asie et de l'Egypte, lui ont apporté les secrets des sages,

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les procédés des arts et l'expérience de Thistoire. Seule grande, seule libre, seule puissante au milieu de rabaissement universel, elle brille sur les sept collines comme le symbole majestueux de la gloire et delà toute -puissance. Quand on se figure, d'un côté, cette bourgade chétive qu'un chef d'aventuriers bâtit sur les rives d'un fleuve ignoré, de l'autre, cette ville immense et somptueuse , cette dominatrice grandiose des nations, on comprend le cri d'orgueil qui s'échappa des lèvres de l'ami de Virgile :

Aime sol I curru nitido diem qui Promis et celas, aliasque et idem Nasceris» possis nihil urbe Rome Yisere majus ^ I

La grandeur morale était-elle au niveau de la puissance matérielle ? Trouve-t-on l'amour de l'humanité, l'horreur de l'injustice , le sentiment du droit , le dédain de la force, le respect du travail, en un mot, l'instinct du progrès universel, dans les monuments littéraires, les lois et les annales des maîtres du monde ?

Quand on jette un coup d'œil sur les écrits des hommes les plus éminents du siècle d'Auguste, on remarque aussitôt que, depuis l'époque d'Aristote et de Platon, toutes les idées ne sont pas restées stationnaires. Initiés par les Grecs dans les secrets de la philosophie, de la poésie, de la littérature et de l'art, les Romains ne pouvaient pas nourrir h l'égard des

(<) Hor. Carm, sec.

étrangers cet orgueil sans limites qui faisait le fond du caractère national de leurs maîtres. Leurs ambasr sadeurs, leurs magistrats et leurs légions parcouraient sans cesse le monde connu des anciens, et ce contact de tous les jours avec les nationalités les plus diverses avait naturellement affaibli les préjugés qui régnaient dans les républiques étroites et turbulentes de l'Attique et du Péloponèse. Mais ce progrès, quoique considérable, était loin de Tidéal de paix, de charité et de fraternité conçu par la science moderne I

De même que dans les livres des philosophes d'Athènes, on trouve, dans les écrits des Romains, une foule d'incohérences et de contradictions, qui toutes doivent être sérieusement examinées, si Ton ne veut pas s'exposer à confondre Tégoïsme avec la bienfaisance, Torgueil national avec Tinstinct de Tégalité, Tesprit de domination avec Tamour désintéressé des hommes.

On a beaucoup vanté le cosmopoliffsme qui se révèle dans les méditations des philosophes romains du siècle d'Auguste ; mais l'histoire, étudiée dans ses sources, ne ratifie pas toujours les éloges prodigués à ces disciples plus ou moins dégénérés du Portique. Cicéron, le plus illustre et le plus éloquent de tous, signale dans un noble langage les liens qui attachent l'homme à l'homme dans toutes les régions de la terre. (( J'appelle notre patrie, dit-il, non l'enceinte de nos murailles, mais ce monde tout entier, que les dieux habitent avec l'homme, et qui est leur patrie commune... La première société, la plus étendue de toutes, comprend tous les hommes en particulier et tous les peuples en générai... Rien n'est si récipro-

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