OBSERVATION I
J. C. âgé de cinquante et un ans, charpentier de marine, entra à l’hôpital du Midi (de Liverpool) en mai 1860, pour une inflammation de la face antérieure de l’avant-bras gauche. Le 15 une incision dut être faite aux tissus infiltrés; la suppuration s’établit, puis les parties se mortifièrent dans une grande étendue. Le malade avait déjà eu deux hémorrhagies graves par les sinus avant le 10 juin, mais ce jour là, il y en eut une plus alarmante qui obligea de lier l’artère au pli du bras. L’hémorrhagie fut dès lors arrêtée; mais l’état du membre s’aggrava au point de rendre l’amputation nécessaire.
Cependant la faiblesse du malade ne permettant pas de songer actuellement à cette opération, d’ailleurs indispensable, on dut procéder à la transfusion du sang. M. Higginson injecta dans les veines de l’avant-bras sain de cet homme, 560 grammes de sang pris sur sa bru. Il s’en suivit une amélioriation immédiate telle, que le lendemain le malade put subir l’amputation du bras au-dessus du coude. Tout se passa bien, sauf que le 24, la jambe et la cuisse gauches se tuméfièrent considérablement et devinrent de couleur pourpre, si bien que la circulation du sang y parut interceptée. Néanmoins cet état se dissipa sous l’influence de frictions graisseuses et d’un régime lacté et alcoolique.
Enfin le malade sortit de l’hôpital, bien guéri, trois mois après son admission.
Cette observation nous semble intéressante à plus d’un titre. Et d’abord elle nous montre que, en dépit de l’opinion de la majorité des chirurgiens, la transfusion réussit très bien dans un âge assez avancé, quoique l’organisme soit déjà transformé. De plus, il n’est pas nécessaire que les vaisseaux se soient vidés rapidement comme dans une hémorrhagie foudrayante; l’opération réussit encore chez
des individus dont le système sanguin est arrivé petit à petit à ne plus contenir de liquide, et qui par cela même a dû se rétrécir de manière à changer les conditions d’équilibre et de tension dans l’arbre circulatoire. Enfin elle nous fait connaître tout le parti que l’on peut tirer de la transfusion, pour préparer des malades anémiques à des opérations dangereuses et débilitantes.
6° Mais nous ne pouvons pas encore admettre avec M. Polli, «que l’injection d’un bon sang, dans les veines d’individus cachec- «tiques, rachitiques, scrofuleux, puisse donner lieu à une régéné- «ration normale des humeurs et des tissus.» Il faudrait renouveler toute la masse du sang, et d’ailleurs à supposer que l’on parvienne pour un instant à relever les forces, la cause de l’anémie et de la chute des forces, n’en subsisterait pas moins. Nous ne savons pas non plus jusqu’à quel point nous pouvons admettre cette assertion de M. Polli, que: «L’injection du sang préalablement battu et im- «prégné d’air convient, comme moyen revivificateur énergique, dans «toutes les asphyxies et dans toutes les morts apparentes .»
Tout en rendant justice aux efforts tentés par M. le Dr Neudoerfer, médecin militaire à Vérone, qui a voulu rappeler à la vie six blessés, portant depuis longtemps des foyers de suppuration, nous ne pouvons nous empêcher de constater qu’il avait bien peu de chances de succès, tant que la cause de l’anémie persistait.
Quant à la transfusion dans certains cas d’aliénation mentale ou de folie qui ne se lient à aucune altération organique de l’appareil sensitif, quel que soit le résultat obtenu par Denys dans sa première opération, qu’il nous soit permis d’attendre de nouvelles expériences et des faits plus positifs, avant d’en proposer l’emploi.
D’accord avec P. Bérard, nous ne pensons pas que l’on puisse «suppléer définitivement par la transfusion, à l’action réparatrice de «la digestion.» Du reste, les expériences tentées en ce sens n’ont point réussi; un chien pesant 26 livres, fut nourri avec de l’eau et on lui injecta 84 onces de sang étranger. Il s’émacia et mourut
d’épuisement, après avoir perdu 7 livres de son poids. Blundell répéta l’expérience sur un homme arrivé au dernier degré de marasme, par suite de vomissements opiniâtres; il n’eut qu’un succès de quarante-huit heures.