‹ Quelques considérations sur le cancroide des cicatricesChapitre 6 sur 12 · DEUXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OBSERVATION

(Clinique chirurgicale de Strasbourg, M. Bœckel.)

Antoine Prichmann, quarante-quatre ans, journalier, entre à la clinique chirurgicale de Strasbourg, le 9 avril 1867. Tempérament lymphatique; homme épuisé. A l’âge de deux ans, ophthalmie, puis ganglions suppurés du cou. A cinq ans, carie des os du coude droit, fistules nombreuses donnant issue à du pus. On fit l’extraction de onze séquestres, et le malade guérit avec ankylosé à angle droit, A l’âge de quatorze ans, dix-sep t fistules au bras gauche, qui guérirent d’ellesmêmes au bout de dix-huit mois. A partir de cette époque , le malade se porta bien ; il n’est même pas gêné dans son travail. Il est marié et

père de huit enfants , tous bien portants. Ses parents vivent et se portent bien.

Depuis quelques années, une des cicatrices qui existait au côté externe droit, devient un peu rouge, douloureuse; puis apparut, il y a dix-huit mois, une petite tumeur verruqueuse qui resta stationnaire jusqu au mois de janvier dernier. Alors elle s’ulcéra et s’accrut peu à peu. Aujourd hui, 9 avril, c’est une tumeur de la grosseur d’un œuf de poule, largement pédiculée, ulcérée sur toute sa surface, bourgeonnée, non douloureuse. Deux ou trois fois par semaine, depuis le mois de janvier, la tumeur a été le siège d’hémorrhagies abondantes.

La dernière a eu lieu le 6 avril , et cette fois la quantité a ete telle que

la syncope s’en est suivie.

Les ganglions de l’aisselle sont reconnus sains.

Le 10, la tumeur examinée au microscope, par M. Richard, interne du service, est reconnue de nature cancroïdale, c’est-à-dire, qu on voit un stroma de fibres fusiformes , bourrées de petites cellules rondes ; lequel stroma circonscrit des alvéoles remplies de grosses cellules épidermiques. On trouve aussi, sous le champ du microscope, un globule épidermique ou amas concentrique de cellules pavimenteuses.

Le 10, M. Bœckel excise la tumeur et il arrive jusqu’à l’os; hémorrhagie abondante. On lie une artériole centrale, qui fournit un jet bien nourri. On cautérise la plaie au fer rouge et on panse au perchlorure. L’hémorrhagie cesse et ne se reproduit plus. Le malade a une sensation de brûlure et de l’engourdissement sur les parties innervées par le nerf cubital.

Au bout de deux jours, l’odeur fétide apparaît de nouveau; on désinfecte la plaie avec une solution d’acide phénique , un sur cinquante. Huit jours après l’opération, le malade quitte l’hôpital avec sa plaie

non encore fermée.

Il rentre à la fin du mois de mai; la végétation cancroïdale est plus volumineuse que la première fois ; les ganglions de l’aisselle sont sains. Le malade réclame lui-même l’amputation du bras.

Opéré le 28, par M. Bœckel, il sort guéri huit jours après.

Dans l’examen microscopique que nous fîmes le jour même de l’amputation, avecM. Richard, nous pûmes constater encore que la tumeur, largement pédiculée, prenait son insertion sur un tissu blanchâtre, très-résistant, formé de fibres très-serrées qui appartenaient à un tissu de cicatrice très-ancien. La tumeur présentait à sa surface une grande quantité de franges, formées de fibres de même nature, circonscrivant des amas de cellules épidermiques pavimenteuses, tandis qu’à la base on ne trouvait aucun de ces alvéoles remplis de cellules. Le bord externe du radius et l’épitrochlée sont attaqués par la sup-

puration, mais dans la matière purulente qu’on enlève avec le scalpel en râclant les cavités creusées dans ces os, nous n’avons pas reconnu d’élément épidermique.

Réflexions. Cette observation est remarquable sous plusieurs points de vue. Et d’abord nous voyons que l’affection s’est montrée sur un point exposé plus que tout autre au frottement des vêtements. Le malade portait dix-sept cicatrices au bras gauche, deux ou trois au cou. La position que l’ankylose a forcément donnée au coude, le développement de l’affection sur celle des cicatrices qui, située au côté externe du coude, a dû être continuellement froissée par le contact des corps extérieurs, ne laissent aucun doute sur l’influence de ces frottements sur la genèse de la maladie. C’est d abord une petite tumeur, à peu près indolore, pédiculée, qui pendant dix-huit mois reste stationnaire et que le malade compare lui-même à une verrue. Puis elle s’ulcère et marche assez rapidement, puisqu’en trois mois elle atteint le volume d’un œuf de poule.

Les hémorrhagies ont été très-abondantes et ont considérablement affaibli le malade.

La tumeur s’est développée relativement très-vite dans la deuxième

période. Ptien ne peut faire croire à l’hérédité.

Enfin, un fait digne de remarque, c’est que pendant tout ce travail morbide, au commencement comme à la fin, les ganglions de l’aisselle ne fournissent aucun indice de la maladie. Dans les premiers temps et même jusqu’au mois de janvier, cela pouvait très-bien s’expliquer par l’état même du cancroïde , car nous savons que le tissu de cicatrice ne possède pas ou peu de lymphatiques; il n’y^ a donc rien d’étonnant à ce que, tant que la tumeur reste parfaitement limitée, lorsqu’elle n’a encore envahi que la cicatrice, il n’y ait pas de retentissement ganglionnaire. Mais comment expliquer ce fait lorsque le cancroïde a détruit les tissus normaux environnants? Ce fait est d autant plus étonnant que, d’après la majorité des auteurs qui ont écrit sur le cancroïde, l’infection ganglionnaire est, sinon constante, du

moins très-fréquente. Hâtons-nous d’ajouter que, d’après Broca ( Traité des tumeurs , p.277), ce l’infection ganglionnaire est subordonnée, non- « seulement aux conditions anatomiques de la région où s’est produite «la tumeur, mais elle dépend surtout de la nature et des propriétés «plus ou moins actives du blastème de la tumeur.»

Cette immunité dont paraissent jouir certains cancroïdes cicatriciels les rapproche singulièrement des fibromes papillaires, tumeurs distinctes quant à leur composition anatomique et leur marche. D’ailleurs, pour MM. Broca et Virchow, ces deux maladies peuvent facilement être prises l’une pour l’autre, surtout au début.

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