CINQUIÈME OBSERVATION
(Recueillie à la clinique chirurgicale de Strasbourg, par M. Rémond, interne.)
X..., homme de cinquante-cinq ans, paraissant jouir d’une assez bonne santé, remplit en ce moment à l’hôpital les fonctions d’infirmier. A l’âge de dix-neuf ans, il eut à la jambe droite un ulcère variqueux, qui persista jusqu’à l’âge de vingt-deux ans. A cette époque il eut une fièvre typhoïde qui le força à garder la lit pendant environ dix semaines, ce qui causa la cicatrisation de son ulcère; mais après sa maladie le malade reprit son pénible travail d'ouvrier charpentier et vit bientôt son ulcère reparaître. Après des alternatives de bien et de mal, cet ulcère semblait rester stationnaire, lorsque vers le mois de mai 1863 il changea d’aspect, devint mamelonné, de couleur violacée; les bords se durcirent, se renversèrent, et l’ulcère, gagnant en superficie comme en profondeur, finit par mettre une portion du tibia à nu.
En même temps les ganglions cruraux droits s’engorgèrent, et le malade tomba dans un état voisin du marasme.
Voyant son mal faire tous les jours de rapides progrès, il entre à la
clinique, où l’on constate que l’ulcère s’est transformé en véritable-
1 Lebert, Traité des maladies cancéreuses , p. 599.
cancroïde et que c’est par le centre qu’à dû débuter l’affection , car c’est en cet endroit que l’on trouve le plus grand nombre de cellules altérées. L’ulcère était très-vaste, ses bords étaient durs et renversés. Les ganglions cruraux engorgés formaient une masse du volume d’une noix; ils étaient très-douloureux.
L’état d’abattement, de cachexie presque, dans lequel se trouvait le malade, fait un moment hésiter M. Bœckel à pratiquer l’amputation de la jambe. Il la pratiqua néanmoins le 15 octobre 1863. Les ganglions engorgés furent respectés.
Cette amputation amena sur-le-champ un état de bien-être remarquable, et quinze jours après, l’engorgement des ganglions avait presque disparu, sans qu’aucun traitement ait été institué.
Aujourd’hui 16 décembre 1865, c’est-à-dire plus de deux ans après l’opération, il n’existe aucun engorgement ganglionnaire, le mal n’a pas récidivé et le malade paraît jouir pour le moment d’ujie parfaite santé.
Réflexions . L’observation qui précède et les deux qui suivent prouvent que les ulcères anciens peuvent, comme les cicatrices, être atteints par la dégénérescence épithéliale. Le terrain sur lequel naît alors le cancroïde n’est autre chose qu’une cicatrice qui a été plusieurs fois détruite par ulcération. Ces observations tendraient donc à prouver que l’infiltration épithéliale peut n’être pas primitive; que l’ulcération de la cicatrice peut être bien antérieure à la dégénérescence. Quoi qu’il en soit, la marche de la maladie est la même que dans le cas où l’épithélioma se développe d’emblée sur une cicatrice close.
Dans i’obs. 5 nous voyons un ulcère qui, après s’être ouvert et cicatrisé alternativement pendant trente ans, se couvre tout à coup de bourgeons charnus exubérants, s’agrandit en surface, mais surtout en profondeur, et en six mois détruit toutes les parties molles de la partie inférieure de la jambe.
Le fait capital de cette observation, c’est qu’on a pu constater que
la dégénérescence a commencé par le centre de l’ulcère: il faut donc admettre que les bourgeons charnus ont pu directement former des cellules épithéliales.
Dans les obs. 6 et 7 la chose est bien plus évidente encore : ces amas de matières blanchâtres qu’on trouve entre les bourgeons charnus hypertrophiés ne sont que des amas de cellules épithéliales, déjà infiltrées de graisse, qui ont été formées dans les anfractuosités de la plaie, soit aux dépens des cellules plasmatiques si nombreuses à la base des bourgeons charnus, soit par les corpuscules embryonnaires des tissus voisins.
Dans l’obs. 5 les ganglions de l’aine s’engorgèrent, mais l’élément épithélial n’a dû être pour rien dans ce fait. Nous sommes forcés d’admettre un simple engorgement inflammatoire sympathique des ganglions, car la guérison spontanée qui a suivi et qui s est maintenue jusqu’à ce jour exclut toute idée d’infiltration épithéliale des ganglions.
Dans l’obs. 7 on signale aussi la pléiade ganglionnaire : les érysipèles répétés qui affectèrent la jambe ne sont-ils pour rien dans cet engorgement? Il est possible encore que dans ce cas il y a eu infiltration épithéliale véritable: on a vu assez souvent des ganglions attaqués par la dégénérescence n’arriver que longtemps après à l’ulcération. Le malade n’a pas été revu depuis l’amputation ; nous ne pouvons donc rien affirmer à cet égard.