‹ Quelques dames du XVIe siecle et leur peintresChapitre 14 sur 15 · Q\xi\\iQïmY,Inscnptions de la France, I · texte numérisé non relu

Q\xi\\iQïmY,Inscnptions de la France, I

2. Cette épitaphe avait été composée par le chancelier Hurault, son ami.

Sainte-Catherine. C'est cette demeure charmante bâtie par Ducerceau qui porte aujourd'hui le nom de la bonne dame, efc qui servit de logis à M"^" de Sévigné; et c'est avec un crayon habile tout ce qui nous reste de l'amie de Brantôme.

- Car il la connaissait, et suivant son habitude de vieux garçon, amoureux platonique de toutes les femmes, il s'était faufilé dans ses bonnes grâces, et lui donnait volontiers de ces tendres conseils dont sont coutumiers les galantins célibataires. Après ses deux aventures conj ugales, elle se trouvait « pourchassée » pour la troisième fois par un jeune écervelé, M. de la Valette, depuis duc d'Épernon; il l'adorait, il la voulait à tout prix. Brantôme s'entremit pour lui avec une insistance particulière do désœuvré, mais il se heurta à la volonté bien arrêtée de la dame. Elle aimait sa liberté; elle l'avait aliénée deux fois, c'était assez. « Tout son contentement ne gissoit pas en tous ces poinctz, mais en sa résolution et pleine liberté et satisfaction de soy-mesme et en lamemoyre de ses marys dont le nombre l'avoit saoullée. »

Elle fut portraite en ce temps environ, mais le crayon ne nous en fait pas une beauté; Elle a la figure allongée, les yeux intelligents, quelque chose de volontaire et d'absolu, un masque énergique en un mot. Nous ne saurions mettre un nom d'artiste sur cette oeuvre enlevée de brio à l'estompe, puissamment comprise et légère cependant. C'est la besogne d'un, crayonneur adroit, amoureux de son métier, une fine et définitive esquisse'. M'"^de Carnavalet réservait-el.le cette page à son amoureux reconnu, son cousin, Guillaume de Hautemer, sieur de Fervaques, depuis maréchal de France ? En tout cas c'est dans cette liaison envahissante, dans cet amour qu'il faut chercher une explication aux, refus de la dame sur le fait d'hyménée. D'Aubigné, qui haïssait Fervaques, et qui reportait sur M™* de Carnavalet un peu de ce ressentiment empreint de huguenoterie, qualifiait ces rapports d'incestueux. C'était aller un peu loin; Fervaques fut de cet avis, car il en demanda raison à l'au Ire.

Dans cette histoire lamentable pour un maréchal de France, il ne faut pas oublier que d'Aubigné est le seul narrateur et colore les faits à sa

1. Bibliothèque nationale (Estampes, cartons alphabétiques, Carnavalet). C'est le seul portrait connu d'elle. -,

FRAxNÇOISE DE LA BAUxME-MONTREVEL, Dame de Carnavalet Crayon anonyme

guise. Il a trop d'esprit pour se donner tous les gants dans les petites choses, mais pour les grandes il se traite bien. Quand il demanda au duc de Guise l'autorisation de vider sa querelle avec Fervaques dans le jeu de paume, le duc se serait écrié : « D'Aubigné mon amy, ce n'est pas assez du poignard et de l'épée pour te démesler de cette querelle, tu aurais encore à combattre la reine, car il s'intrigue d'un métier que tu no sais pas! »

Uu soir, Fervaques rencontra son adversaire dans la Couture-Sainte- Gatherine, non loin de l'hôtel de sa maîtresse. Il feignit de pleurer son amour défunt, de pardonner à son remontreur de torts. En ce temps les ruisseaux couraient à la Seine à travers les rues ; de petits ponts servaient à les franchir. Fervaques entraînait d'Auhigné vers l'un d'eux; il voulait se noyer pour échapper à sa douleur. « Mon amy, lui dit-il, ayant résolu de quitter le monde je n'y regrette quetoy : je suy venu icy pour me tuer, donne-moy une embrassade et puis je mourray content. » D'Aubigné se rejeta en arrière : / ; • :

« — Monsieur, dit-il, vous m'avez dit autrefois que le plus grand soulas que vous pourriez avoir seroit d'emmener avec vous dans l'autre monde d'un coup de poignard le meilleur de vos amis; je vous conseille à cette heure de ne point mourir sur un sujet dont l'étoffe et la façon ne valent rien, mais pour le coup, trêve d'embrassades! — Je renie Dieu! s'écria Fervaques, puisque tu te défies de moy, nous mourrons ensemble ! — Ce sera vous seul! » dit d'Aubigné en se mettant en garde.

Le coup est manqué, Fervaques joue le fol et le dément; il se jette à genoux, supplie d'Aubigné de le tuer. Celui-ci refuse, hausse les épaules et s'en va. Quelques temps après l'autre lui fait administrer une purge qui lui procure quatre-vingts selles par jour, lui pèle la peau et le met à deux doigts de la tombe.

Cette querelle dura des années, envenimée par M"® de Carnavalet. Henri IV lui-même s'en mêla, parce que d'Aubigné s'était refusé à parler pour lui à M"^ de Tignonville. Le roi, furieux, avait écouté Fervaques, et sur ses rapports faisait grise mine à l'empoisonné. Pour comble, celui-ci fut chargé cerlain jour dans les rues de Lectoure par un Bourguignon solide, qui lui poussa des bottes désespérées. Ce fut un nouvel échec de Fervaques. Cette fois il tenta une réconciliation pour tuer d'Aubigné à coup sûr. Sa

mèche fut encore éventée Quel maréchal de France que Fervaques, quelle « honneste dame » que sa cousine Françoise de la Baume! mais aussi quelle langue que d'Aubigné!

Remarquez que ce sont les portraits qui nous guident dans notre travail, et que nous n'avons point choisi les dames; elles se sont offertes d'elles-mêmes à nous, ce sont les plus beaux crayons que nous avons cherchés, et non les plus galantes de ces femmes. Voici, pour la meilleure preuve, une ébauche incomparable représentant une matrone aux lèvres pincées, aux yeux faux et investigateurs. La lettre ancienne la nomme M™^ d'Estrées,et par le costume, la date de l'œuvre, j'ai pu reconnaître en elle Françoise Babou de la Bourdaisière, mariée à Antoine d'Estrées, marquis de Cœuvres, grand maître de l'artillerie ^ Sur le simple signalement de l'artiste nous l'eussions prise pour une mère tranquille, point douce ni agréable, mais sérieuse et contenue. C'est se tromper que de le croire I A la manière dont elle élevait ses filles, dont elle vivait elle-même, son mari s'écriait dans un moment d'humeur qu'elle ferait un clapier de p... de sa maison. Elle n'y faillit pas. Mais son histoire est peu connue; n'était le croquis merveilleux de Clouet nous l'eussions passée sous silence.

Françoise Babou sortait d'une de ces familles de finance grandies subitement à la faveur des guerres du xv*' siècle, comme celle des Beaune- Semblançay, des Berthelot ou des Briçonnet. Ces élévations extraordinaires apportaient à leur suite le cortège obligé des ambitions extrêmes, du relâchement dans les mœurs, de l'amour effréné des jouissances. A peine mariée, Françoise Babou s'était lancée dans le tourbillon de la cour et, quoique toute jeune encore, avait fait deux ou trois passions parmi les compagnons immédiats de Brantôme. Et puis un jour, bien que flanquée de trois filles grandelettes, produites chez la reine mère, ■ — ^ entre autre Gabrielle d'Estrées offerte à Henri III, qui l'avait trouvée trop maigre, — elle s'était attelée à la fortune d'Yves d'Alègre, baron de Milhau, colonel d'infanterie légère. Celui-ci comptait parmi les aventuriers célèbres d'alors. On l'avait laissé comme otage aux reîtres, qui le

1. Histoire du sieur d' Aub igné, en tête des Aventures du baron de Fœneste, par Th. Agrippa d'Aubigné. Cologne, 1729, p. 33.

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