‹ Quelques dames du XVIe siecle et leur peintresChapitre 7 sur 15 · H. de Laferrière, Lettres de Catherine de Médicis · texte numérisé non relu

H. de Laferrière, Lettres de Catherine de Médicis

cela ! Et quand il nous montre la princesse assistant à un tournoi où don Carlos maniait avec grâce un genêt d'Espagne, quand il la fait s'écrier, en cachant les noms : « Mon Dieu! qu'un tel pique bien! » à quoi Philippe II aurait répondu : « Ouy, mais il pique trop haut! » il invente ou bien il arrange une anecdote à sa fantaisie. Peut-être finit-il par croire ce qu'il écrit, lorsqu'il nous assure ensuite « que ce très grand prince de par le monde » ût assassiner le cavalier en question au sortir d'un palais, et puis la dame.

Ces ramassis de propos niais ont de tout point tourné la vérité. Il nous reste involontairement je ne sais quelle secrète idée du sacrifice de la jeune fille à un vieux prince débauché et féroce. Née en 1545, elle avait été mariée le 22 juin 1559, à quatorze ans à peine, après avoir failli épouser le fils de son mari. Car il faut bien le dire, dans les incertitudes de la politique, la petite Élisabetli avait été promise un peu à tout le monde; les princes comptaient comme parti avant de pouvoir se tenir debout, et ils comptaient encore quand ils ne pouvaient plus marcher. Mais, contrairement à ce qu'on croit généralement, Philippe II n'était pas à beaucoup près dans la seconde catégorie, non plus que Carlos dans la première. Il avait trente-deux ans, un peu plus du double d'âge de sa femme, et il conservait tout le feu de sa jeunesse. Bien au contraire, don Carlos, du même âge environ que sa future belle-mère, ne tenait en rien des héros. Maigre, affligé d'une coxalgie, la figure lourde et presque bestiale par sa bouche exagérée aux lèvres pendantes, pouvait-il espérer séduire la Française accorte, spirituelle, joyeuse, qui venait du Nord? Il la reçut à Tolède à son arrivée, il fit des folies sur un chevaLpour l'étonner, comme un enfant qu'il était, mais le sentiment ne paraît pas s'être déclaré dès cette première entrevue. D'ailleurs, il ne quittait pas les fièvres, on le disait perpétuellement retenu dans son palais par la maladie. Quant à Elisabeth, elle était à peine installée qu'elle tomba malade. « Les grosses bestes de médecins espaignolz » assuraient bien que le malaise serait de neuf mois juste; ils se trompaient. Elle n'en resta pas moins très longtemps fatiguée et incapable de courir le royaume.

Un crayon de Castle Howard, en Angleterre, nous a conservé ses traits à l'époque même de son mariage. C'est alors une fillette à la figure ronde,

V UANÇUISE DE MO?\ÏMOKENCY-FOSSEUX, dite la BELLE FOSSEUSE

Cvnyvïi atlribué à Fr. QuksniiL (La lettre mise au bas est fausse)

au nez retroussé, aux yeux gris. Brantôme nous apprend qu'elle était brune comme ses deux sœurs, Claude et Marguerite, mais la mode voulait qu'on fut blonde, et les teintures ou les perruques suppléaient au mauvais goût de la nature. On la disait jolie, si jolie même que les Espagnols assuraient dans leur langage excessif, que Dieu le Pèi'e l'avait créée avant toutes choses en vue du roi Philippe II. « J'ay ouy dire, explique Brantôme, que les seigneurs ne l'osoient regarder de peur d'en estre espris et d'en causer jalousie au roy son mari, et par conséquent eux courir fortune de vie. »

A l'origine, le prince se montra plein d'affection pour elle; ses lettres intimes à sa mère Catherine témoignent de cet amour respectueux. Philippe II assurait à l'ambassadeur de France, le sieur de l'Aubespine, qu'elle était « ung digne et propre instrument pour nourrir l'amytié d'entre les deux majestés ». Peut-être s'ennuyait-elle au milieu de ces courtisans solennels et automatiques, qui ne devaient pas rire en sa présence, qui l'abandonnaient le plus souvent à de vieilles dames. Pour comble, les deux Françaises qui lui étaient restées ne s'entendaient pas entre elles, et journellement se livraient à de regrettables excès de langage. Si elle aima don Carlos, sa patience se trouvait mise à de rudes épreuves, il ne se passait pas de semaine que la reine Catherine ne l'engageât à favoriser le mariage du prince avec Marguerite de Valois, sa jeune sœur.

Dans les intervalles de sa fièvre quarte, don Carlos visite sa bellemère, qui s'acquitte scrupuleusement de la commission. Elle lui fait admirer le portrait de Marguerite qu'elle vient de recevoir avec plusieurs autres. Il est si peu épris ou dissimule si bien son jeu, qu'il demeure en extase des heures entières, et toujours il revient à Marguerite. Il s'écrie : « Mas hermosa es la pequena! » C'est la petite qui est la plus belle! M™® de Clermont lui ayant dit : « Monseigneur, c'est votre future femme », il se prit à sourire, et ne répondit rien.

Chaque jour amenait une nouvelle offre de mariage pour lui. Tantôt c'est Marie Stuart, tantôt Elisabeth d'Autriche, tantôt la fille de la reine de Bohême. Catherine déjouait toutes ces tentatives par l'entremise de sa fille; elle craignait surtout Marie Stuart, et alla jusqu'à lui promettre l'alliance française si elle se désistait en faveur de Marguerite.

30 QUELQUES DAMES DU XYl' SIÈCLE

Mais don Carlos ne guérissait pas; le 10 mai 1562, on n'attendait plus rien de lui. Elisabeth en informe sa mère qui déplore son état de reine sans héritier. Enfin il se remet, il reprend des forces, mais il ne sort plus. Quatre ans plus tard la reine accouchait d'une fille, de cette enfant que Brantôme affirmait ressembler à Philippe II en laissant entendre le contraire. Elisabeth revint en France pour quelque temps.

C'est do cette fugue que date le portrait reproduit ici. Elisabeth est une Valois; elle aies yeux bons, une grande franchise d'expression, la physionomie douce, mais légèrement railleuse. Elle porte la coiffure en petits arceaux, le délicieux eseoffion à résille brodé de perles et orné de joyaux. La collerette montante encadre le col. C'est l'oeuvre parfaite et sévère du peintre qui nous a laissé Marie Stuart, sans doute Clouet. Pas une note de trop dans cette esquisse spirituelle et hardie. C'est la vie surprise dans sa grâce exquise, dans sa fleur charmante. Élisabeth est en femme ce qu'elle était enfant; elle tient de Plenri II comme ses frères François II et Charles IX. Les autres sont des Médicis.

Quand Élisabeth rentre en Espagne elle reprend sa vie monotone et triste. Son mari la délaisse un peu, mais il est bon pour elle, elle le répète dans ses lettres. Elle est grosse une seconde fois.

Alors on apprend que don Carlos, empêché par sa jambe mauvaise, a fait une chute à Alcala. Élisabeth est très émue, elle écrit des billets laconiques ; « Dieu veuille qu'il passe cette nuit, et si cela est j'espère qu'il guérira. » Mais il mourut tout aussitôt.

Le 3 octobre, Élisabeth accoucha d'une fille et succomba à son tour, on a dit empoisonnée « par quelque parfum ou autrement par la bouche ». A la fin du drame de Schiller, après une scène d'amour entre don Carlos et elle, le prince s'écriait :

« Adieu, ma mère, je vais agir franchement avec le roi. Quel mystère entre nous! L'oeil du monde ne nous effraie pas. C'est mon dernier mensonge !»..•■■

Le roi qui apparaît : « Le dernier mensonge ! »

Carlos s'élance vers Élisabeth qui tombe inanimée dans ses bras : « Elle est morte, ô cieux, ô terre !»

Le roi, en s'adressant à l'inquisiteur : « Cardinal, j'ai fait mon devoir, faites le vôtre M »

Il y a à l'Escurial un tombeau magnifique sur lequel sont agenouillés cinq personnages dans l'attitude de la prière. Gomme le dit très bien Gardereira% ce groupe étrange parait ne pas parler que parce qu'il prie. Ge sont Philippe II, ses trois femmes Anne, Marie, Elisabeth et son flls don Carlos. Les statues sont de Léoni, elles sont en bronze doré et émaillé.

Par une singulière ironie, la petite reine française est auprès de don Carlos. Elle est de « nariz algo saliente y de jovial mirada ». C'est très exactement le portrait que nous donnons ici. Elle sourit doucement comme dédaigneuse des drames sombres, des intrigues de cour, des haines passées. Si elle fut coupable, elle expia durement ses fautes; mais qui peut savoir jamais'?

Qui oserait aujourd'hui affirmer d'une manière absolue la vérité des griefs contre Marguerite de Valois par exemple, cette belle et bonne Margot, un peu chaude de coeur, vive de sentiment, mais si douce au fond en dépit de ses exubérances? Elle était la tard venue dans la famille des Valois, étant née le 14 mai 1553; mais dès l'âge de six ans on la jugeait une beauté, avec sa petite mine éveillée, ses yeux noirs perçants, son nez aux ailes relevées. De très bonne heure elle devint la fille de cour à marier, la princesse à jeter au premier monarque dont on rechercherait l'alliance. Nous avons vu don Carlos s'éprendre d'elle sur des portraits de la dixième

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