‹ Quelques dessous du procès de RennesChapitre 3 sur 10 · î8 quelques dessous · texte numérisé non relu

î8 quelques dessous

prime tranquillement: centres de fabrication.

Et alors il conclut que le bordereau annonçant que des modifications seront apportées par le nouveau plan coïncide avec la dépêche qui dit que des modifications ont été apportées... Et comme cette dépêche n'a été connue que de l'Etat-Major, et que Dreyfus était à l'État-Major de l'armée...

Cela coïncide — avec cette différence qu'il est question, dans le bordereau, du dispositif, du placement des troupes — et, dans la dépêche, de la manutention!

Dnas le cas même où le général Mercier n'eût pas donné ce croc-en-jambe extraordinaire aux textes indiscutables, pour les faire cadrer — comment tenir compte, dans l'espèce, de la dépêche du 15 octobre?

Elle est frappée des pires suspicions.

Elle est partie du 3*^ bureau.

L'auteur en est Du Patv de Clam.

Et Du Paty de Clam, depuis le l*^' octo-

bre, est transformé en officier de police judiciaire, en possession du bordereau.

La dépêche est du 15 octobre, l'arrestation de Dreyfus a été décidée l'avant-veille, le 13.

Comment oser se servir de cette dépêche, répétant les mots du bordereau, certifiant le bordereau accusateur — alors qu'elle émane de Du Paty de Clam — le «diabolique » metteur en scène de la pièce, avec Henry.

Le capitaine de Somer,

Personne ne doute plus de l'audacieuse sérénité avec laquelle le général Mercier piétine les témoignages encombrants. Cependant, il ne faut pas se lasser d'en citer des exemples.

Le général Mercier dépose (1).

(1) Page 79 de sa brochure.

« Le capitaine de Semer étant à l'Ecole )) de Pyrotechnie constate qne, se trouvant » dans l'omnibus de l'École avec Dreyfus, » ce dernier se plaignit à lui d'avoir été » mis à la porte du bureau du commandant » Barbier, sous-directeur de l'Ecole, parce » qu'il y était à une heure où il n'aurait pas )) dû y être et paraissait y faire des choses » iadiscrètes. Ce témoignage est mentionné » dans une pièce qui fait partie du dossier » secret et qui est relative à la livraison de » la circulaire relative au chargement des » obus à mélinite. »

Le général Mercier se garde bien d'ajouter que le commandant Barbier a dit : « Le fait relaté ci- dessus est complètement sorti de ma mémoire... »

Il est vrai que les juges peuvent se reporter à V Enquête de la Cour de cassation, à la plaidoirie de M^ Mornard, au dossier secret où le général Gonse avait pieusement recueilli ces attestations. Mais il est infiniment probable qu'ils n'iront pas voir, et le racontar du capitaine de Somer, dédai-

Jàeutenant-Colonel Bertiii-Mourot.

Le Colonel Jou;iu^t, président du Conseil, cl lo Général Billot.

gné de la Cour suprême, le général Mercier le maintient hardiment, comme indubitable. Ce qu'il omet de dire, c'est que le capitaine de Somer est l'o.mi intime de la famille Billot-Wattines, lequel Wattines, substitut, opérait au cabinet de son beau-père, lors de la confection du dossier secret...

Ce qu'il ne dit pas non plus, c'est que, avant d'avoir été appelé au ministère, pour verser ce fait au dossier secret, le capitaine de Somer l'avait raconté à Versailles. La version publique différait absolument de la version secrète. Le commandant Barbier « Q.\ir'àii (/ueiiié contre Dreyfus, un jour... »

Et c'était si grave, ce qui l'avait fait «g... », que « le fait est complètement sorti de la mémoire » du commandant Barbier.

(( Cette déformation des souvenirs », comme M^ Mornard appelait si doucement tant de suppléments, de modifications ou de retraites de mémoire — que de fois encore nous la rencontrerons»

Sur cette façon de « servir >) un témoignage, on pourrait poser au général Mercier la question de ]\P Labori au général Gonse : Croit-il que ce soit là de la loyauté militaire? ou civile?

Puis, il y a quelque réserve à observer, sur le crédit possible aux allégations du capitaine de Somer.

Dans un conseil de discipline, le capitaine de Somer rapporte, en dehors de la présence de l'accusé, qu'il a passé par une maison de correction.

Le conseil écoute cette affirmation qui influe fortement sur la décision. L'accusé est condamné, à la majorité des voix.

Le lendemain, pris de scrupule, le président va interroger l'individu, qui proteste.

En effet, il n'a pas été dans une maison de correction.

C'est un enfant trouvé — élevé à l'hospice de Bernay.

M. le conseiller Voisin sait quelque chose de cette histoire...

Le condamné n'en est pas moins à Biribi !

Le général Mercier sait se taire à F occasion,

La ruse du général Mercier tablait vo . lontiers sur l'ignorance crasse des membres du Conseil de guerre.

Le général Mercier, d'accord avec le général Duchesne, a attribué la date du 29 août au rapport de la commission pour l'expédition de Madagascar.

C'était bien ainsi, quand le boidereau était du mois d'avril. Mais quand le bordereau fut reculé au mois d'août, cela n'allait plus du tout, pour le paragraphe de Madagascar. Le général Mercier ne se déroutait pas pour si peu. Le rap

port a été terminé le 29 août, dira Mercier (1), mais il a été commencé plus tôt. Eh bien ! à ce moment-là, cette note était entre les mains du commandant du Paty de Clam, qui était au 3'' bureau, et à ce moment-là, au mois d'août 1894, Dreyfus était au 3*^ bureau. Il a pu avoir, soit par conversation avec Du Paty de Clam, soit par indiscrétions de l'entourage du colonel Du Paty de Clam — connaissance de tous ces documents relatifs à Madagascar,

Voilà qui est ingénieux, comme toujours. Mais comme toujours cela pèche par quelque endroit. Un commandant Audry, de la commission, a écrit que le rapport était du 4 août ■ — il fallait que Dreyfus eût pu savoir, n'est-ce pas?...

Il faudrait s'expliquer là-dessus. Un témoin insiste sur la contradiction, signale le fait... Mercier ne bronche pas. Et les membres du Conseil de guerre passent outre, sans interroger du Paty, sans pren-

(1) Page 89 de sa brochure.

Quittant le Lycée.

Le général Dcloye et le général Julliard.

dre la peine de demander aux Affaires étrangères un renseignement bien simple!

Le générai Deloye.

Nous reverrons le général Mercier aux prises avec le capitaine Freysteetter, plus loin. Tout de suite, nous voudrions noter l'action parallèle à la sienne du général Roget, du général Deloye.

Le général Deloye, directeur de Fartillerie, avait eu le général Julliard, chef du bureau du personnel comme collègue, puis comme subordonné. C'est au général Julliard qu'a succédé le colonel Meert. Le général Deloye avait donc, à Rennes, lui aussi, par son ancien subordonné, de sûres intelligences dans la place. Il élait bien incapable de n'en pas profiter, de même qu'il ne s'était pas fait faute de tenter d'influencer par le colonel Meert

i:jo quelques dessous

son contradicteur, le commandant Hartmann.

Le général Deloye abrite derrière une apparente bonhomie le plus faux des bonshommes ; c'est lui qui a dépouillé Turpin au profit de Triponé. C'est le maître Guérin de l'artillerie. Il y a une autre victime du général Deloye, le commandant Ply, un directeur de Pviteaux, qui s'est suicidé. Le lendemain de sa mort, le général de Saint-Germain disait à qui voulait l'entendre, en faisant allusion au général Deloye et au commandant Gandin :

— Faut-il qu'ILS L'aient embêté pour le pousser là!

Le général Deloye a été dépêché, après la déposition Hartmann, à la Cour de cassation. On connaît la NOTE perfide de ce général tartare, par les moustaches et les services; c'est ce qu'il appelle ne pas prendre parti. D'ailleurs, il ne l'a pas soutenue, en somme, contre le commandant Hartmann. l\ a répondu évasivement, parsa fameuse théorie de l'espion, par sa thèse

DU PROCÈS DE RENNES loi

de ce qu'on peut apprendre dans les cafés, dans les pensions — reprise par le commandant Rivais, et appuyée par Jouaust : la coïncidence est au moins curieuse. Expert technique, se prétendait-il, rien de plus, l'impartialité même. Cependant, il fonçait furieusement sur Hartmann, sur Fonds-Lamothe, sur Bruyerre. Très ficelle^ il exige le huis-clos, quand les démonstrations du témoin adverse deviennent trop pressantes, dans la crainte que le témoin «ne livre la totalité du tout))^ selon son expression tintamarresque.

Oh! le général Deloye, ce doux artilleur, qui ne braque ses batteries que pour la science, ne voudrait pas, oh! non, écoutezle, que la condamnation de Dreyfus coulât de sa bonche, mais, affirme-t-il, c'est pourtant (( un gros seigneur » qui a renseigné l'Allemagne... — (c Un gros seigneur » — c'est-à-dire le capitaine Dreyfus.

M« Guérin et M^ Pathelin...

Et ce brave homme, dérangé de ses chères études (qui pourraient bien coû-

ter gros à la France) prend le temps, avant d'y retourner, d'intervenir comme on a vu plus haut, et d'intervenir encore pour repêcher Valerio, noyé par le général Sehert, MM. Poincaré et Painlevé.

Quel lyrisme dans le couplet du général Deloye sur les officiers sortis des rangs! Il nous avait habitués à le croire de sentiments moins « peuple », quand, au Quatorze Juillet, il donnait ordre à la troisième direction de ne pas se rendre au bal de l'Elysée.

Oh ! que le général Deloye était un témoin désintéressé, un artilleur, rien qu'un candide artilleur !

C'est le général Deloye qui a remis le dossier du lieutenant Bruyerre au général Roget, venant commenter la démission de cet officier, — et le général Deloye a gravement enfreint ses devoirs par cette communication...

Mais tout est permis contre Dreyfus...

Les comédies du huis-cios .

On abusait du huis-clos au point que le gouvernement dut protester. Quelle comédie que celle du dossier secret de l'artillerie ! Rien de confidentiel. On peut défier le ministre de la guerre d'en produire l'énumération.

Cependant, les précautions du gouvernement, dans certains cas, étaient extraordinaires — s'il faut les lui imputer.

La défense avait fait demander au ministère des documents qui lui étaient nécessaires pour répondre au général Deloye.

D'abord, c'est le général Deloye qui fut chargé de les apporter — des documents qui devaient le confondre, lui l C'est lui qui les présenta !

Ses contradicteurs les feuilletèrent, sans trouver le dessin des obus allemands, justement, qu'ils cherchaient.

154 OrELQUES DESSOUS

Ce n'est qu'au greiïe, après une recherche complète, minutieuse, que le document, inaperçu au huis-clos, fut découvert. On avait replié la feuille à l'envers, FICELEE ET COUSUE, dissimulée dans le tas, aussi sûrement que le serait un pétale de rose desséché entre deux pages collées des dixhuit volumes du dictionnaire Larousse !

Mais cela ne sert de rien d'avoir découvert cette stupénante supercherie.

Le commandant Hartmann, à qui l'on refuse de le laisser traiter certain point en puhlic, est ohligé de réclamer, alors, le huis-clos. Là, il veut s'approcher de la tahle du Conseil pour faire sa démonstration sur les dessins, comme cela se pratiquait toujours.

— C'est inutile, dit Jouaust.

Et, comme pour l'audience publique, il fait placer le témoin à la barre, à une distance où il était impossible de rien montrer, et de rien voir !

Le général Deloije et le IManuel.

11 a bien fallu que le général Deloye, comme le général Mercier, escomptât la nonchalance d'esprit du Conseil de guerre, à certains moments, pour jongler avec les questions qui lui étaient posées, comme il Ta fait.

Tout de même, ceci avait de l'importance, à propos du Manuel de th\ et valait bien d'exciter la curiosité du Conseil :

A propos des fuites de Bourges, bien après 1894, le colonel Picquart avait signalé (affaire Corninge) que le Manuel de tir de 1895 avait été vu par un agent entre les mains d'un agent diplomatique étranger. L'agent l'avait marqué d'un signe, pour que, si ce manuel retournait aux mains du prêteur, on pût le reconnaître.

Le général Deloye. — Je sais qu'à ce

moment-là, on (c nons a signalé qu'un Ma- )) nuel de tir de 1895 avait découché [Rires.) » et qu'il avait été au passage marqué par )) l'agent du service des renseignements, de » façon qu'on pût le retrouver.

» J'avais donc indiqué au Conseil, hier, » qu'on avait rappelé toute la catégorie du do- » cument dont il s'agit^ et qu'on n avait pas » retrouvé le document marqué. (Mouvement.)

» Sous la réserve de la réalité de cette fuite » qui ne m'est pas démontrée, je ne connais )) pas d' autres faits de fuite constatés en ce qui » concerne r artillerie. »

Le président. — ^ Après l'arrestation du capitaine Dreyfus, il n'en a pas été constaté davantage ?

Le général Deloye. — Non.

Le président. — Est-ce que les Manuels de tir ont été complètement retirés ?

Le général Deloye. — Oh\ ils ne sont pas tous rentrés.

Tout à l'heure, on avait rappelé toute la catégorie du document, et on n'avait pas retrouvé le document marqué...

Maiiiienant, ils ne sont pas tous rentrés.,. Passons !

* >iï

Les mystères de Bourges 1

Qu6 d'objections à adresser au général Deloye, comme au général Mercier, sur leur affirmation que, seuij Dreyfus a pu, etc..

Pas de fuites, assurele général Deloye, à Bourges !

Et il y a des espions, tout le monde le sait.

Et il n'y a pas besoin d'être un « gros seigneur » pour fournir les renseignements les plus compliqués.

D'une lettre d'un ancien sous-offîcier d'artillerie de Bourges, j'extrais :

(( J'étais sous-offîcier à Bourges en 1890- » 1893. J'ai connu, ainsi que beaucoup )) d'autres, le principe du frein hydro- )) pneumatique ; tout le monde en parlait.

)) Je pourrais même dessiner le schéma » de ce frein. Tous les ouvriers d'art, tour- » neurs et ajusteurs de la Fonderie de ca- » nous, étaient parfaitement fixés sur ce » point, et non pas seulement quelques-uns » comme l'affirme le général Mercier...

» Dès 1890, on parlait à Bourges, dans tous » les cabarets, de la nouvelle pièce du capi- » taine Baquet — ou, du moins, on lui en » attribuait la paternité ; — on la décrivait » dans tous les détails, le frein compris, et » les ouvriers de la Fonderie ne tarissaient » guère sur ce point pour se rendre impor- » tants... Naturellement, les officiers, le » général Deloye, le ministre ne savaient » rien de tout cela, dans leur douce torpeur )) habituelle, et ils croyaient leur ca- » non secret en 1894... Mais, en 1891, les )) Ecoles à feu, au 37^ et au 1'^'', ont eu lieu » avec le 120 court, pour deux batteries, et )) je crois même me rappeler que beaucoup » d'officiers d'infanterie sont venus voir les » résultats obtenus et le fonctionnement )) du nouveau canon. Enfin, les officiers

DU PROCES DE RENNES la9

» étrangers les oat vus aux grandes ma- » nœuvres de l'Est, de septembre 1891... » Nos camarades, les sous-chefs de l'École » de Pyrotechnie, recevaient même des no- » tions à ce sujet, et la description du » 120 court était consignée dans leur cours » spécial (1891-1892), cours imprimé qu'ils » emportaient dans leurs régiments... Il » n'e^t donc pas impossible qu'un major » d'infanterie ait pu réunir des renseigne- » ments à ce sujet... »

A propos de foôiis Robin.

0 mystère de l'obus Robin!

Mais chez beaucoup, chez la plupart des officiers qui ont assisté à des tirs à feu, il y a des obus Robin — l'enveloppe ne se détruit pas.

Les officiers les emportent — en souvenir, pour orner leurs logis; ils en font les

motifs de décoration les plus variés, des pendules ou des porte-bouquets.

A propos du frein hydropneumatique ,

On pourrait remarquer, en dehors du procès, qu'il n'aurait pas été nécessaire d'avoir Je Manuel pour connaître le frein hydropneumatique.

Il n'y avait qu'à se procurer la pièce en double.

Soixante kilos à peu près à emporter et rapporter, après l'avoir communiqué.

Cette soustraction de quelques heures, du soir au matin, n'offre pas d'impossibilité.

Promener soixante kilos, tout de même ! s'étonneront quelques personnes.

Pourtant, lisez l'alTaire de Nancy, du mois d'octobre, quelques jours après le procès de Rennes.

Tonnelier, un brigadier fourrier du 8^ d'artillerie — impliqué dans des affaires de vol de bijoux et d'assassinat — avait dérobé des revolvers d'ordonnance, diverses pièces de matériel d'artillerie, enfin un

FREIN HYDROPNEUMATIQUE.

Voici l'explication du brigadier Tonnelier :

(( — Au retour du camp de Chàlons, où » le 8® régiment d'artillerie avait procédé » à des exercices à feu, sept de ces freins )) avaient été envoyés à Bourges, à l'Ecole )) de pyrotechnie, pour y être réparés. A leur )) retour à Nancy, je fus chargé d'en aller )) prendre livraison. C'est à ce moment que )) je m'emparai de l'un d'entre eux, comp- )) tant, — et c'est ce qui est arrivé — que l'on » ne s'apercevrait pas de la soustraction. »

La version du coupable est-elle exacte ? Cela regarde ses juges.

Toujours est-il que le frein hydropneu-

J62 QLELULES DESSOUS

maliqiie, soustrait par le brigadier Tonnelier, seul ou avec des complices, a été ramassé sur le chemin du Haut-du-Lièvre, à quelque distance d'une villa appartenant à son père.

Le brigadier Tonnelier est au pouvoir de la justice militaire.

Ces sept freins ne voyageaient pas dans une (( musette », mais le Conseil de guerre ne nous apprendra pas par quelle négligence des chefs un frein hydropneumatique peut « découcher », comme s'exprimerait le général Deloye.

Ce qui nous intéresse, c'est que la soustraction est possible et qu'elle s'est même opérée.

(1) Le coupable avait avoué. La justice civile l'avait livré à la justice militaire. On Texpodia dans un asile pour le faire examiner, alors qu'il existe dans les hôpitaux militaires des saLes de consignes où sont gardés à vue les soldats malades en prévention du Conseil de guerre. Tonnelier s'est enfui — et, après lui, l'infirmier chargé de le surveiller.

Nous ne dirons pas, suivant la formule, que : la justice informe. C'est tout le contraire.

Le général Roget,

Quant au général Roget, à qui le sobriquet de la Honte allait comme un gant, quelles responsabilités n'a-t-il pas assumées !

C'est délibérément qu'il est entré dans l'affaire, qu'il a pris à forfait le sauvetage de rÉtat-Major. Les lauriers basochiens du général de Pellieux au procès Zola l'empêchaient de dormir. Et moi aussi, je serai avocat, a-t-il rêvé. De l'audace, de l'audace, encore de l'audace, et le général de pronunciamiento, élu par Déroulède, a galopé vers les prétoires. Il a jugé que les devanciers de la forfaiture, du mensonge, du faux témoignage, du vol de document ei du faux n'avaient pas assez fait. Quand les lutteurs de la première heure, les Mercier, les Henry, les Esterhazy, les Du Paty touchaient des épaulettes, il s'est avancé, Her-

Cille amateur : « A moi le caleçon ! » Et il est entré dans les écuries d'Augias ; pour les nettoyer? non : pour y ajouter.

Pendant que le général Mercier faisait visite aux officiers, ou déposait sa carte, le général Roget passait dans les casernes : sans doute pour les comparer avec Reuillv...

Le général Roget a été le semainier, le régisseur du procès de Rennes.

Publiquement, il félicitait ou blâmait les témoins.

Hélas ! il en est qui méritaient ses félicitations !

Au vu et au su de tous, il sortait de l'audience pour renseigner les témoins suivants sur les dépositions précédentes.

Avec quelle délicatesse, avec quel courage le général Roget insultait ses inférieurs en grade : un Picquart, monsieur Picquart, un Hartmann, un Fonds-Lamothe, un Forzinetti, un Cordier, un Rruyerre. Et son insolence était tolérée des juges, ses inférieurs aussi.

Général Mercier, Général Gonse.

M. Cavaigaac et le général Roget.

Mais avouons qu'il avait de la résistance pour continuer de porter beau sous les démentis et les soufflets.

A un moment, il dit ironiquement à la défense :

— Nous sommes tous de faux témoins !

La défense avait peut-être le droit de suspecter les Mercier, les Du Paty, les Esterhazy, les Billot, les Cavaignac, les Savignaud, les Cernuçky, les Ghamoin, les Henry, les Gonse, les Guignet, tous pris en flagrant délit maintes fois — et le général Roget!

Mais quel est le témoin adverse dont le général Roget n'ait point incriminé la sincérité ! Et cependant, quelle est l'autorité morale du général Roget, après, par exemple, l'incident Hadamard-Painlevé ?

. Le général Roget. — Je n'ai jamais entendu dire que M. Painlevé ait eu une conversation avec M. Hadamard, beau-père de Dreyfus.

M. Painlevé, se tournant vers le général. — Je n'ai jamais dit que le général Roget

avait entendu dire que j'avais eu une conversation avec M. Hadamard, beau-père de Dreyfus.

J'ai dit que M. le général Roget avait dit que j'avais eu une conversation avec M. Hadamard, beau-père de Dreyfus. J'ai rapporté le texte de la déposition sténographié, signé par lui, déposé sous la foi du serment. Voici ce qu'il a dit :

« Il a été établi au moment du procès, ou » peu après, que M. Hadamard, beau-père )) de Dreyfus, avait eu à payer des dettes » pour son gendre, ce dont il était très peu )) satisfait. Il aurait même tenu à ce propos » à M. Painlevé un propos significatif. »

Cette déposition est signée de M. le général Roget. {Mouvement.)

Le général Roget. — C'est un M. Hadamard, un autre, alors! (Violentes rumeurs.)

Ils sont élégants les moyens dont use le général Roget vis-à-vis de ses contradicteurs !

Au colonel Picqiiart, il reproche d'avoir gaspillé cent mille francs de fonds secrets.

(Le colonel Picquart a demandé une enquête, où l'on a conclu que sa gestion avait été des plus nettes et ne permettait aucune critique... Mais cette allégation, après l'apostrophe du général Billot au colonel Picquart sur les mêmes cent mille francs, n'a-t-elle pas dû frapper les juges?)

Le colonel Cordier? Le général l'accuse d'être l'auteur d'une lettre pour laquelle il a justement introduit une plainte en faux — et le faux a été reconnu.

Il accuse Forzinetti de mentir.

Avec M. de Fonds-Lamotlie, il lire une des lettres dont son plastron est rembourré.

(M. de Fonds-Lamothe a cru, d'abord, à la culpabilité de Dreyfus. Mais sa conviction de l'innocence s'est faite, à la Cour de cassation. Le général Roget ne le peut admettre.)

Le général Roget. — Je demande si M. de Fonds-Lamothe n'a pas parlé avec beaucoup de chaleur de sa conviction de la culpabilité de Dreyfus. Lorsqu'on avait annoncé cette culpabilité, tout le monde s'était écrié, et lui tout le premier : « Gela ne m'étonne pas, ce ne pouvait être que lui. » Il l'a raconté le 15 octobre devant les capitaines Jouffret et Allard. J'ai ici une lettre qui l'atteste. Elle est signée du capitaine Romanet...

M. DE Fonds-Lamotiie. — Comment voulez-vous que j'aie émis une opinion sur la

culpabilité de Dreyfus, /^ 15 octobre^ puisque c'est le 1'^'" novembre qu'on a appris son arrestation? Le capitaine Romanet a fait une erreur...

En effet le capitaine Romanet n'est pas venu la soutenir.

Le général Roget dira que Dreyfus s'est adressé au capitaine Lebreton pour avoir des Manuels?

Or, ce n'est pas Dreyfus, c'est M. de Fonds-Lamothe, qui l'établit à l'audience.

Le général Roget dira que : « Le com- » mandant Hartmann a essayé d'insinuer » qu'Esterhazy avait pu avoir vu tirer le » canon 120 au camp de Châlons et que » tout le monde s'approchait de cette pièce. » Le capitaine Le Rond le démentira for- » mellement sur ces deux points. »

M. le capitaine Le Rond n'est pas venu démentir du tout.

Le général Roget jouait de malheur avec les capitaines !

Si je rappelle tous ces passages des débats, ce n'est pas pour démontrer le néant et l'impudence des dires du général Roget : cela est acquis. — (Mais moins qu'on ne croit, puisque Dreyfus a été recondamné et le général Roget est l'organisateur de la recondamnation). Si j'ai rappelé ces quelques incidents, comme il faudrait rappeler toutes les interventions à la barre du général Roget, c'est pour que, le voyant bien en scène, on imagine plus nettement ce qu'a dû être son jeu dans la coulisse. Il y réconfortait les énergies mollissantes, il y préparait toutes les marches et les contremarches du mensonge, il y réparait les mailles rompues du filet où l'on enserrait Dreyfus !

Il y a vingt témoins « dans la voix desquels on retrouve la main du général Roget »). Ce n'est qu'une hypothèse? Non. Et quand même, nous pourrions bien nous la permettre en face de celui qui en a construit des pyramides, pendant quarante-sept heures, rien qu'à la Cour de cassation...

Vincident Briiyerre,

Roget-la-Honte méritait aussi le surnom de Boîte-aux-Lettres.

On se souvient de la facilité avec laquelle il lui en sortait de tous les goussets. D'autres se font garnir les épaules d'ouate ou de caoutchouc ; le général Roget, c'est de lettres qu'il se rembourre.

La légende, la poésie, le roman, nous avaient souvent illustré l'officier, partant pour la guerre, avec, contre le cœur, un doux médaillon de mère ou de fiancée, le portrait d'une sœur, d'une femme^ d'un fils

aimé, quelques lettres d'amour — qui souvent le protégeait d'un mauvais coup, d'une pointe qui glissait, d'une balle qui s'aplatissait...

A Rennes, nos grands chefs n'avaient la poitrine blindée que de petits papiers sournois, de billets calomnieux, de mots malpropres.

Comme pour le colonel Cordier, comme pour M. de Fonds-Lamothe, pour le lieutenant Bruyerre, le général Roget dénonce une lettre, la lettre de démission de cet officier, conçue dans les termes les plus dignes, belle page de solide caractère, de beauté morale, telle qu'il fallait l'attendre de Fauteur du Devoir et à' En Paix.

Cependant, le général Roget s'est exprimé ainsi :

— Messieurs, cette lettre était d'une violence extraordinaire. Il donnait sa démission, disait-il, parce que c'était une honte de servir dans l'armée française.

M. Bruyerre proteste.

Le général Roget. — Je dis le sens gé-

néral do la leltre (Exclamations dans l'auditoire). Je ne peux m'en rappeler les termes précis ; je n'ai pas vu la lettre depuis quinze mois.

Je crois que le général Deloye a vu la lettre; peut-être pourrait-il faire appela ses souvenirs !

Je crois... est délicieux.

Le général Roget en est bien certain ; C'est le général Deloye qui la lai a communia qyée...

Que tous ces témoins aient criminellement combiné leur action pour écraser un accusé, personne n'en doute plus. Encore est-il bon de le souligner.

L'incident Freystaetter,

Comme nous rencontrons le général Deloye et le général Roget ligués, avec sa lettre de démission, contre le lieutenant Bruyerre, ailleurs, c'est le général Mercier

et le général Roget, avec les lettres contre le commandant Freysteetter ; le général Roget est de toutes les lettres, de toutes les fêtes.

Il fallait détruire l'impression vive laissée par la déposition du capitaine Freystœtter.

A la fin des débats, alors que le témoin parti ne pouvait contredire, le général Mercier associant à cette fière démarche le compère Roget, invente par lettres que le capitaine Freysteetter a subi, à Madagascar, un trouble d'esprit momentané ; une autre lettre accuserait le capitaine Freystœtter de passion antisémite; il aurait fait fusiller trente-cinq nègres!... Et le troisième document n'est pas lu ! Que peutil receler?

Comment le général Mercier s'est-il procuré ces papiers sur le capitaine Freysteetter ?

M. Jmlet et le gmiéral de BoisiJellVe, JI. Couard, Général Goase et M. du Breuil.

Général Mercier et le G' d'Aboville.

Certains viennent d'un employé du ministère de la guerre, Garcin, ancien officier.

Le sous-lieutenant Garcin, attaché à un bataillon du 3® régiment de marche au Tonkin et en Annam, y subit les arrêts de rigueur pour des faits que nous n'avons pas à dévoiler ici. Qu'on sache cependant que ses camarades le tenaient à l'écart.

Par pitié, le capitaine Freysteetter le fît admettre à la marmite commune aux officiers de son régiment à lui, Freysteetter.

Rentré en France, Garcin passe devant un conseil d'enquête à Rochefort, à la suite de quoi, il donne sa démission, entre au ministère des colonies en qualité de commis rédacteur attaché au cabinet du soussecrétaire, puis est nommé administrateuradjoint à la Côte d'Ivoire en 1893. Après de nouvelles difficultés, il revient, tombe malade à Marseille, et, rétabli, démissionne.

Dès 1897, il postule pour un emploi au ministère de la guerre, est occcupé à la

comptabilité, d'où il passe au bureau de la géographie.

Jusqu'à son entrée au ministère, Garcin ne jurait que par le capitaine Freystœtter, son bienfaiteur, dont le portrait était à la place d'honneur dans son logis de Bourg-la- Reine. Maintenant...

Au ministère de la îîuerre, l'ex-souslieutenant Garcin s'est montré dicrne tout de suite de la confiance de l'Ëtat-major (1).

(1) Sur ces entrefaites, M. Hippolyte Laroche faisait tenir à M. le colonelJouaust une lettre dont nous citons quelques lignes :

« 7 septembre.

» A M. le colonel, président du Conseil de guerre de Rennes.

» Monsieur le président,

» En ma qualité d'ancien résident général de France à Madagascar en 1896, je me crois obligé de rectifier une erreur apportée à la barre du Conseil de guerre et qui serait de nature. à nuire à la considération de M. le capitaine d'infanterie de marine Freystœtter.

» Cet officier n'a jamais fait fusiller une colonne de prisonniers.

» L'épisode dont on a voulu parler est celui-ci :

» En janvier 1890, une petite troupe de brigands.

La plus hideuse campagne avait été menée, d'autre part, au Cercle militaire de Rennes contre le capitaine Freystsetter, par les fils Mercier :

— C'est un assassin, disait l'un d'eux !

Lequel ?

Tout cela n'a pas réussi autrement au général Roget, dans les milieux où sévit le spécial « honneur de l'armée ».

épouvantait le littoral de Madagascar, entre Vatoumandre et Tamatave, assassinant les Houves, incendiant les villages. La compagnie Freystsetter a surpris ces forcenés, le 20 janvier, en flagrant délit, dans un lieu où ils opéraient, les a attaqués et, « en action de combat », tués à la baïonnette. Je répète qu'il s'agit de gens tués dans le combat et nullement d'un convoi de prisonniers qu'on aurait fusillés ou massacrés après coup.

» Veuillez agréer, monsieur le président, les assurances de ma haute considération.

)) HippoLYTE Laroche. »

Il est tel cercle militaire, où l'équitation est plus en honneur que partout ailleurs, où l'on s'écarte de lui... parce qu'il n'a pas suivi Déroulède.

Le général Chamoin^ pris la main dans le dossier secret.

Tous les correspondants et toutes les correspondances étaient agréables au général Roget, au général Mercier. D'Esterhazy, de Du Paty, au procès de Rennes, ils acceptaient encore la connivence abominable, l'aide exécrable.

Les noms du général Roget, du général Mercier, de Du Paty, d'Esterhazy s'alignent de front, pour l'affaire Chamoin.

Les faits sont patents. A l'audience publique du 24 août, le général Chamoin a dû

confesser que, dans un huis-clos, il avait fait état d'une pièce fausse, à lui remise par le général Mercier, qui la tenait de Du Paty, laquelle il allait introduire dans le dossier secret, lorsque M^ Labori avait arrêté son geste, l'avait empêché de mêler ce faux^ bâtard, diWxfaux^ naturels, reconnus, du père Gonse.

La situation était pénible pour le général Chamoin, comme celle du cambrioleur pris sur le tas !

Paterne, d'une confusion feinte, il s'en ouvrit, le lendemain matin, à M^ Labori lui-même, tâchant de pallier les choses... Il recevait tant de /jlls, de commmiications... Il s'y perdait... Il en possédait bien où JVP Labori était vilainement attaqué... et qu'il pouvait retenir ou communiquer...

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M® Labori ne voulut pas comprendre...

Mais les documents auxquels faisait allusion le général Chamoin n'étaient-ils pas

les mêmes que ceux qui circulaieut entre le général Roget et le président Jouaust, — d'Esterhazy, — et dont le général et le président dirent qu'ils ne contenaient que des récriminations contre les uns et les autres, quand M*^ Labori demanda qu'ils fussent versés aux débats?...

Quoi qu'il n'y eût pas prêté attention, le général Roget, de son aveu, avant de les remettre au président Jouaust, en avait copié quelques-uns, l'entraînement...

Et le général Chamoin en promenait dans sa serviette avec lesquels il tentait d'amadouer M^ Labori.

Un échantillon de ces papiers a paru dans la Libre Parole^ sous la signature de M. Delahaye. Cependant, M^ Labori recevait une balle dans le dos, Galliffet couvrait le général Chamoin, qu'il eût dû faire arrêter avec Mercier et du Paty — et, quand, le 24 août, M'' Labori rétabli interrogea le général Chamoin et le général Mercier, tout était arrangé : maladresse du général Chamoin qui, dans le feu de la dépo-

sition, avait sorti de sa poche une pièce que Mercier lui avait communiquée, mais simplement pour voir..., laquelle pièce était parvenue au général Mercier, de la part de Du Paty, sur le marche-pied du compartiment, en partant pour Rennes, sans qu'il sût de quoi il retournait...

Et la curiosité de M^ Labori, à ce propos, semblait « oiseuse » au général Roget!

Le général Gonse et le dossier secret.

Ce dossier secret, si bien nourri par le général Gonse, et que le général Chamoin s'était proposé d'engraisser à son tour, veut-on une nouvelle preuve de la manière dont on le gavait :

En janvier 1895, immédiatement après la dégradation, le capitaine M... reçoit une lettre du capitaine Dreyfus, qui proteste, comme toujours, de son innocence. Cette lettre, le capitaine M... la montre plus tard

à des camarades. Et voici que, dans le Temps^ il lit qu'il a reçu de Dreyfus une lettre d'aveux. Puis, il apprend que le général Gonse a fait venir des officiers, qu'ill^s

M. du Breuil et le sénéral Gonse.

a interrogés là-dessus, qu'il leur a demandé des petits papiers à ce sujet... Oh ! on a dû leur demander ça bien gentiment, comme on a faitpour MM. Painlevé-Hadamard, car, en sortant de là, le capitaine G..., plaisan-

tant, dit : « Mais ils sont aimables, dans cette boîte-là ! Comme on est reçu! Un peu plus, ils vous coucheraient; » etc..

Le capitaine M..., pour couper court aux racontars, porte la vraie lettre à son colonel, qui le conseille : « C'est bien, ne vous en occupez plus. » On n'entend plus parler de rien... Et il est probable que c'est là une des mille pièces du dossier secret — qui en renfermait trois ou quatre au début.

* ,iî *

Le lieutenant' colonel Cordier.

Tous les moyens, les plus mesquins, les plus répugnants auront été bons aux grands chefs pour exciter les témoignages scrviles, pour avilir et ruiner les convictions adverses. A celles-ci il fallait opposer ceux-là — et c'est ainsi qu'en face du lieutenant-colonel Cordier apparaît le colonel Fleur, camarade de promotion du général Gonse.

Dès que le lieulenant-colonel Gordier a parlé en faveur de Dreyfus, la calomnie a commencé de ramper et de siffler contre lui.

L'officier qui, pendant huit ans et demi, avait fait partie du service des renseignements aux côtés de Sandherr, n'a plus été qu'un propre à rien, et, quand il lui a plu de se faire mettre en disponibilité temporaire, on l'a présenté comme le suppôt de tous les vices.

S'il se tait, refusant de témoigner tant qu'il ne sera pas délivré du secret professionnel, c'est qu'il est ivre-mort, et que la langue lui fait défaut.

S'il avait parlé, on aurait crié à la trahison, et qu'il compromettait l'œuvre incomparable de Sandherr.

Le colonel Fleur : Baba P"^.

Le lieutenant-colonel Gordier avait cru à la culpabilité de Dreyfus. Il l'avait affîr-

mée à Fleur son colonel. Quand le lieutenant-colonel Cordier devient révisionniste, le colonel se hérisse d'indignation. C'est

WBBBBBMR-^ffy *VWil|t'f||l!C.*'

il:'-:

j\l. B.irrès. G' de Boisdeffre. G' Gonse. L'-C^ Jeaiiucl.

Cl Fleur. G* Cuignet. G' Lauth. L'-Gi Gendron.

Arche Gribelin. Gap« Junck.

que lui, Fleur, marchait avec les grands chefs, pour « l'honneur de l'armée. » Il ignorait Dreyfus; mais, retiré à Versailles, désireux d'écrire dans les journaux, sous la protection de M. Le Hérissé, convoitant le poste de commandant militaire du Petit-

Trianon, l'occasion lui était exceptionnelle de se mettre en relief.

Le 27 janvier, au procès Henry-Reinach, le lieutenant-colonel Cordier, salué, saluant, dans la salle des témoins, va vers le colonel Fleur, qui se trouvait là, bénévolement, pas cité :

— Je ne vous cause plus, dit Fleura son inférieur, encore au service, qui ne pouvait répondre.

Et le colonel Fleur reçoit les plus chaudes approbations nationalistes.

A la Gourde cassation, il rappellera que le lieutenant-colonel Cordier lui a déclaré sa conviction de la culpabilité de Dreyfus.

Mais, c'est un peu court.

De la Cour de cassation au Conseil de guerre de Rennes, le rôle du colonel Fleur s'augmentera.

A Paris, le colonel Fleur n'attaquait que le lieutenant-colonel Cordier.

A Rennes, il accablera Dreyfus.

D'où lui est venue cette lumière soudaine? D'en haut.

Comparez les deux dépositions.

A Paris, pas un mot sur Dreyfus.

A Rennes, il se souvient qu'il a rencontré en Alsace un industriel qui a vu Dreyfus aux manœuvres allemandes.

Puis, l'anecdote du jeune homme qui, devant un portrait de Dreyfus, dans les journaux, en 1894, dit à sa sœur :

— Voilà le traître, je le reconnais.

Et il n'a paru de portrait authentique de Dreyfus, dans les journaux, qu'en 1898.

Bref, à lui tout seul, le colonel Fleur devient plusieurs témoins ensemble de Quesnay de Beaurepaire.

Il convient d'avouer, toutefois, que le colonel Fleur n'est pas venu à Rennes avec enthousiasme.

Il s'est fait ajourner, il n'est débarqué que quelques jours pour sa déposition. Oh! non qu'il redoutât de déposer, puisqu'il était capable d'emprunter les récits de Karl, au besoin, il l'a bien prouvé.

Mais à Rennes, où il avait tenu garnison, cela le défrisait un peu.

Il en était parti si drôlement, laissant les pires souvenirs!

De cinq heures à six heures et demie, il allait au Cercle, vieille habitude. Mis à la retraite, un soir, il fait sa partie, et le lendemain, sans plus, ses copartenaires recevaient sa carte avec P. P.C.

Le colonel Fleur avait disparu, incognito. Sans doute, il avait ses raisons.

Il s'en allait, le plus ancien colonel, pas commandeur de la Légion d'honneur.

« A Saint-Cyr, les élèves du lieutenant Fleur, professeur-adjoint de géographie, l'avaient surnommé BABA, à cause de son air... Baba P% son sobriquet dans toute l'armée... Vers 1867, il réussit à faire entrer son frère à l'Ecole comme adjudant, surveillant des élèves. Celui-ci devient Baba IL »

Comoy l'avait proposé comme général de brigade. Le général Grisot le soutenait. De Jessé lui répond que cette candidature ne se discute même pas:

— Vous connaissez l'homme?

Donc, le colonel Fleur avait liàte de quitter Rennes. Il y reste pourtant. Un auxiliaire si dévoué! Il connaît les dessous de Rennes. Au lieu de lui faire grise mine, on l'accueille. Le voici de l'Etat-Major. Il semble même détaché auprès de Cernuçky. Quelles besognes lui sont dévolues? On le surprend un jour, qui compulse les registres du Grand-Hôtel... Pour relever les dépenses du colonel Cordier, — ou régler l'addition de Cernuçky ?

Quel témoin irréprochable, n'est-ce pas, que celui-ci, coureur de guilledou à qui certaines dames venaient bruyamment réclamer le prix convenu de leurs faveurs au rapport.

Le capitaine Besse.

— Nous sommes tous de faux témoins,

s'exclamait ironiquement le général Roget?

Eh ! des témoins dont la parole est bien

sujette à caution, des témoins étrangement recrutés que toute cette basse-cour qui tournaillait autour de Mercier et de Roget, les grands paons ocellés d'infamies et de vilenies.

Les témoins de Dreyfus, les partisans de la revision s'ignoraient les uns les autres, avant l'aiTaire.

Les « intellectuels », qui se rencontrèrent sur le champ de bataille de la vérité, venaient, dans leur levée en masse, de tous les camps, les plus opposés, de la science, des lettres, des arts, de la politique.

Où l'entente, où le mot d'ordre?

Il fallut imaginer le Syndicat^ création ignoble des bandits de l' État-Major et de leur presse, dont quelques-uns furent sincères, sans doute, incapables de penser qu'on pouvait se battre purement et simplement pour le droit, la loi, l'humanité! Chez les bourreaux de Dreyfus, quels groupes sympathiques, quelles colonnes compactes, aux origines les plus suspectes.

Le code veut que le président demande aux témoins s'ils ne sont pas au service de l'accusé. Ah! ceux-ci pouvaient répondre que non. C'est au service des accusateurs qu'ils étaient.

Ils ne marchaient pas tous par ordre — mais avec quel ordre, tout de même ! Mais ils sont trop ! Je ne puis m'arrêter qu'à quelques-uns.

Un trio notahle : le capitaine Besse, le capitaine Lemonnier, le commandant Hirschauer.

Le capitaine Besse — officier d'ordonnance du général Renouard, jusqu'en 1898, scandaleusement maintenu pour le grade de chef d'escadron.

L'État-Major le cite à Rennes, pour répéter, comme à la Cour de cassation, qu'il a communiqué à Dreyfus un document prêté par le capitaine Bretaud. Le capitaine Besse s'est étonné que Dreyfus ait fait son

travail; « iion pas sur le tableau similaire^ mais sur un papier dont je n ai pas remarqué la nature, »

A Rennes, le capitaine Besse dit : Dreyfus s'est présenté « avec une feuille de papier blanc, » Ici le capitaine Besse se souvient de la nature du papier.

A Rennes comme à Paris, le capitaine Besse témoigne qu'il a laissé le capitaine Dreyfus seul dans son bureau.

Or : i^ Le capitaine Bretaud, dès le travail fini, a reçu le document.

2° Le commandant Mercier-Milon reconnaît avoir donné le papier blanc à Dreyfus, et reçu, le même jour, le travail — commandé par lui à Dreyfus.

Ils ont témoigné à la Cour de cassation.

Mais, à Rennes, on n'a pas cité le capitaine Bretaud, on n'a pas cité le commandant Mercier-Milon. On n'a cité que le capitaine Besse...

Et il restera que, tout en ne faisant sur du papier blanc, prêté par le commandant Mercier-Milon, qu'un travail commandé

d'après un document du capitaine Bretaud, il restera que le capitaine Dreyfus a travaillé d'une manière louche, seul, dans le bureau du capitaine Besse : « // reste donc seul dans mon bureau^ avec ce document, après cinq heures. Je ne sais pas à quelle heure il Fa remis. »

Le capitaine Besse, entendu à la Cour de cassation, pouvait-il ignorer que le capitaine Bretaud et le commandant Mercier- Milon avaient jeté bas sa déposition?...

L'accusation, non plus, ne l'ignorait pas. Mais on ramassait, quand même, les soupçons du capitaine Besse.

Et l'ancien officier d'ordonnance du général Benouard s'est prêté à cette loyale manœuvre

La défense a voulu faire appeler le commandant Mercier-Milon. Befus du colonel Jouaust !

Le capitaine Lemonnier.

Le capitaine Lemonnier, actuellement officier d'ordonnance du général Renouard...

En 1894, il était très malade, conséquemment très peu en état de connaître l'affaire Dreyfus.

En 1898, au second procès Zola, à Versailles, quand quelque reYisionniste le poussait, il disait n'avoir pas d'opinion, et que, même, il avait été surpris des accusations contre Dreyfus, avec lequel il était resté deux ans à l'école de Guerre et qu'il estimait bon camarade... Personnellement, il se rangeait derrière son ami le capitaine lunck, en qui il avait toute confiance... Lui ne savait rien...

Et, tout à coup, de Nantes, le 19 août 1899, il écrit à Rennes au commandant Maistre (capitaine au 2" bureau, quand le colonel

Renouard en était le chef et le lieutenantcolonel Davignon le sous-chef. Aussi ignorant qu'eux des armées étrangères, a inventé « les manœuvres sur la carte » pour avoir l'air de faire quelque chose : il en a été récompensé...) ; les souvenirs pleuvent de sa mémoire si longtemps figée. Le 36^ témoin de Quesnay de Beaurepaire l'a vivement troublé. Lui, aussi, a entendu Dreyfus raconter qu'il était allé aux manœuvres allemandes. 11 écrit donc au commandant Maistre :

» Dreyfus ajouta lui-même qu'il avait s uivi à^cheval des manœuvres allemandes exécutées dans le but d'étudier cette position défensive. Il est possible, mon commandant, que vous ayez pris part à cette conversation, qui avait lieu à quelques pas de votre bureau; mais je me rappelle avec une netteté absolue le propos tenu. Je n'avais alors aucune méfiance à l'égard de Dreyfus, quoique, en l'entendant, je ne pusse m'empêcher de penser que ce CAMA- RADE ÉTAIT BIEN HABILE POUR AVOIR SUIVI, DE PRÈS ET A CHEVAL,

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