‹ Quelques dessous du process de RennesChapitre 5 sur 10 · J62 QUELQUES DESSOUS · texte numérisé non relu

J62 QUELQUES DESSOUS

matique, soustrait par le brigadier Tonnelier, seul ou avec des complices, a été ramassé sur le chemin du Haut-du-Lièvre, à quelque distance d'une villa appartenant à son père.

Le brigadier Tonnelier est au pouvoir de la justice militaire.

Ces sept freins ne voyageaient pas dans une (( musette », mais le Conseil de guerre ne nous apprendra pas par quelle négligence des chefs un frein hydropneumatique peut « découcher », comme s'exprimerait le général Deloye.

Ce qui nous intéresse, c'est que la soustraction est possible et qu'elle s'est même opérée.

(1) Le coupable avait avoué. La justice civile l'avait livré à la justice militaire. On l'expédia dans un asile pour le faire examiner, alors qu'il existe dans les hôpitaux militaires des saLes de consignés où sont gardés à vue les soldats malades en prévention du Conseil de guerre. Tonnelier s'est enfui — et, après lui, l'infirmier chargé de le surveiller.

Nous ne dirons pas, suivant la formule, que : la justice informe. C'est tout le contraire.

Le général Rogei,

Quant au général Roget, à qui le sobriquet de la Honte allait comme un gant, quelles responsabilités n'a-t-il pas assumées !

C'est délibérément qu'il est entré dans l'afTaire, qu'il a pris à forfait le sauvetage de l'Etat-Major. Les lauriers basochiens du général de Pellieux au procès Zola l'empêchaient de dormir. Et moi aussi, je serai avocat, a-t-ilrêvé. De l'audace, de l'audace, encore de l'audace, et le général de pro?iu?îciamiento, élu par Déroulède, a galopé vers les prétoires. Il a jugé que les devanciers de la forfaiture, du mensonge, du faux témoignage, du vol de document et du faux n'avaient pas assez fait. Quand les lutteurs de la première heure, les Mercier, les Henry, les Esterhazy, les Du Paty touchaient des épaulettes, il s'est avancé, Her-

Cille amateur : ce A moi le caleçon ! » Et il est entré dans les écuries d'Augias ; pour les nettoyer? non : pour y ajouter.

Pendant que le général Mercier faisait visite aux officiers, ou déposait sa carte, le général Roget passait dans les casernes : sans doute pour les comparer avec Reuillv...

Le général Roget a été le semainier, le régisseur du procès de Rennes.

Publiquement, il félicitait ou blâmait les témoins.

Hélas ! il en est qui méritaient ses félicitations !

Au vu et au su de tous, il sortait de l'audience pour renseigner les témoins suivants sur les dépositions précédentes.

Avec quelle délicatesse, avec quel courage le général Roget insultait ses inférieurs en grade : un Picquart, monsieur Picquart, un Hartmann, un Fonds-Lamotlie, un Forzinetti, un Cordier, un Rruyerre. Et son insolence était tolérée des juges, ses inférieurs aussi.

Uenértil Mercier. Général Gonse.

M. Cavaignac et le général Rogct.

Mais avouons qu'il avait de la résistance pour continuer de porter beau sous les démentis et les soufflets.

A un moment, il dit ironiquement à la défense :

— Nous sommes tous de faux témoins !

La défense avait peut-être le droit de suspecter les Mercier, les Du Paty, les Esterhazy, les Billot, les Cavaignac, les Savignaud, les Cernuçky, les Chamoin, les Henry, les Gonse, les Guignet, tous pris en flagrant délit maintes fois — et le général Roget !

Mais quel est le témoin adverse dont le général Roget n'ait point incriminé la sincérité ! Et cependant, quelle est l'autorité morale du général Roget, après, par exemple, l'incident Hadamard-Painlevé ?

. Le général Roget. — Je n'ai jamais entendu dire que M. Painlevé ait eu une conversation avec M. Hadamard, beau-père de Drevfus.

M. Painlevé, se tournant vers le général. — Je n'ai jamais dit que le général Roget

avait entendu dire que j'avais eu une conversation avec M. Hadamard, beau-père de Dreyfus.

J'ai dit que M. le général Roget avait dit que j'avais eu une conversation avec M. Hadamard, beau-père de Dreyfus. J'ai rapporté le texte de la déposition sténographié, signé par lui, déposé sous la foi du serment. Voici ce qu'il a dit :

(( Il a été établi au moment du procès, ou )) peu après, que M. Hadamard, beau-père » de Dreyfus, avait eu à payer des dettes » pour son gendre, ce dont il était très peu » satisfait. Il aurait même tenu à ce propos » à M. Painlevé un propos significatif. »

Cette déposition est signée de M. le général Roget. [Mouvement.)

Le gé>'éral Roget. — C'est un M. Hadamard, un autre, alors! {Violentes rumeurs.)

Ils sont élégants les moyens dont use le général Roget vis-à-vis de ses contradicteurs !

DU PROCES DE RENDES 10f>

Au colonel Picquart, il reproche à' avoir gaspillé cent mille francs de fonds secrets.

(Le colonel Picquart a demandé une enquête, où l'on a conclu que sa gestion avait été des plus nettes et ne permettait aucune critique... Mais cette allégation, après l'apostrophe du général Billot au colonel Picquart sur les mêmes cent mille francs, n'a-t-elle pas dû frapper les juges?)

Le colonel Cordier? Le général l'accuse d'être l'auteur d'une lettre pour laquelle il a justement introduit une plainte en faux — et le faux a été reconnu.

Il accuse Foizinetti de mentir.

Avec M. de Fonds-Lamothe, il tire une des lettres dont son plastron est rembourré.

(M. de Fonds-Lamothe a cru, d'abord,, à la culpabilité de Dreyfus. Mais sa conviction de l'innocence s'est faite, à la Cour de cassation. Le général Roget ne le peut admettre.)

Le général Roget. — Je demande si M. de Fonds-Lamothe n'a pas parlé avec beaucoup de chaleur de sa conviction de la culpabilité de Dreyfus. Lorsqu'on avait annoncé cette culpabilité, tout le monde s'était écrié, et lui tout le premier : « Cela ne m'étonne pas, ce ne pouvait être que lui. » Il l'a raconté le 15 octobre devant les capitaines Jouffret et AUard. J'ai ici une lettre qui l'atteste. Elle est signée du capitaine Romanet...

M. DE Fonds-Lamothe. — Comment voulez-vous que j'aie émis une opinion sur la

culpabilité de Dreyfus, le [o octobre, puisque c'est le l*^"" novembre qu'on a appris son arrestation? Le capitaine Romanet a fait une erreur...

En effet le capitaine Romanet n'est pas venu la soutenir.

Le général Roget dira que Dreyfus s'est adressé au capitaine Lebreton pour avoir des Manuels ?

Or, ce n'est pas Dreyfus, c'est M. de Fonds-Lamothe, qui l'établit à l'audience.

Le général Roget dira que : « Le com- » mandant Hartmann a essavé d'insinuer )) qu'Esterhazy avait pu avoir vu tirer le » canon 120 au camp de Chàlons et que )) tout le monde s'approchait de cette pièce. » Le capitaine Le Rond le démentira for- » mellement sur ces deux points. »

M. le capitaine Le Rond n'est pas venu démentir du tout.

Le général Roget jouait de malheur avec les capitaines !

Si je rappelle tous ces passages des débats, ce n'est pas pour démontrer le néant et l'impudence des dires du général Roget : cela est acquis. — (Mais moins qu'on ne croit, puisque Dreyfus a été recondamné et le général Roget est l'organisateur de la recondamnation). Si j'ai rappelé ces quelques incidents, comme il faudrait rappeler toutes les interventions à la barre du général Roget, c'est pour que, le voyant bien en scène, on imagine plus nettement ce qu'a dû être son jeu dans la coulisse. Il y récon-fortait les énergies mollissantes, il y préparait toutes les marches et les contremarches du mensonge, il y réparait les mailles rompues du filet où l'on enserrait Dreyfus !

Il y a yins^t témoins « dans la voix desquels on retrouve la main du général Roget ». Ce n'est qu'une hypothèse? Non. Et quand même, nous pourrions bien nous la permettre en face de celui qui en a construit des pyramides, pendant quarante-sept heures, rien qu'à la Cour de cassation...

Lincident Bruyerre,

Roget-la-Honte méritait aussi le surnom de Boite-aux-Lettres.

On se souvient de la facilité avec laquelle il lui en sortait de tous les goussets. D'autres se font garnir les épaules d'ouate ou de caoutchouc ; le général Roget, c'est de lettres qu'il se rembourre.

La légende, la poésie, le roman, nous avaient souvent illustré l'officier, partant pour la guerre, avec, contre le cœur, un doux médaillon de mère ou de fiancée, le portrait d'une sœur, d'une femme, d'un fils

aimé, quelques lettres d'amour — qui sou-, vent le protégeait d'un mauvais coup, d'une pointe qui glissait, d'une balle qui s'aplatissait...

A Rennes, nos grands chefs n'avaient la poitrine blindée que de petits papiers sournois, de billets calomnieux, de mots malpropres.

Comme pour le colonel Cordier, comme pour M. de Fonds-Lamothe, pour le lieutenant Bruverre, le 2;'énéral Roget dénonce une lettre, la lettre de démission de cet officier, conçue dans les termes les plus dignes, belle page de solide caractère, de beauté morale, telle qu'il fallait l'attendre de l'auteur du Devoir et d'E?i Paix.

Cependant, le général Roget s'est exprimé ainsi :

— Messieurs, cette lettre était d'une violence extraordinaire. Il donnait sa démission, disait-il, parce que c'était une honte de servir dans l'armée française.

M. Bruyerre proteste.

Le général Roget. — Je dis le sens gé-

néral de la lettre (Exclamations dans Tauditoire). Je ne peux m'en rappeler les termes précis ; je n'ai pas vu la lettre depuis quinze mois.

Je crois que le général Deloye a vu la lettre; peut-être pourrait-il faire appel à ses souvenirs !

Je crois... est délicieux.

Le général Roget en est bien certain ; C'est le général Deloye qui la lui a commiini' qiiée...

Que tous ces témoins aient criminellement combiné leur action pour écraser un accusé, personne n'en doute plus. Encore est-il bon de le souligner.

Vin cident Freyslaettei ■ .

Comme nous rencontrons le général Deloye et le général Roget ligués, avec sa lettre de démission, contre le lieutenant Rruyerre, ailleurs, c'est le général Mercier

et le général Roget, avec les lettres contre le commandant Freysteetter ; le général Roget est de toutes les lettres, de toutes les fêtes.

Il fallait détruire l'impression vive laissée par la déposition du capitaine Freysteetter.

A la fln des débats, alors que le témoin parti ne pouvait contredire, le général Mercier associant à cette fière démarche le compère Roget, invente par lettres que le capitaine Freysteetter a subi, à Madagascar, un trouble d'esprit momentané; une autre lettre accuserait le capitaine Freysteetter de passion antisémite; il aurait fait fusiller trente-cinq nègres !... Et le troisième document n'est pas lu ! Que peutil receler?

Comment le général Mercier s'est-il procuré ces papiers sur le capitaine Freysteetter ?

M . JuJet et 1j général de Boisdefffe. M. Couard, Général Gonse et M. du Breuil.

Général Mercier et le G' d'Aboville.

Certains viennent d'un employé du ministère de la guerre, Garcin, ancien officier.

Le sous-lieutenant Garcin, attaché à un bataillon du 3® régiment de marche au Tonkin et en Annam, y subit les arrêts de rigueur pour des faits que nous n'avons pas à dévoiler ici. Qu'on sache cependant que ses camarades le tenaient à l'écart.

Par pitié, le capitaine Freystœtter le fît admettre à la marmite commune aux officiers de son régiment à lui, Freysteetter.

Rentré en France, Garcin passe devant un conseil d'enquête à Rochefort, à la suite de quoi, il donne sa démission, entre au ministère des colonies en qualité de commis rédacteur attaché au cabinet du soussecrétaire, puis est nommé administrateuradjoint à la Cote d'Ivoire en 1893. Après de nouvelles difficultés, il revient, tombe malade à Marseille, et, rétabli, démissionne.

Dès 1897, il postule pour un emploi au ministère de la guerre, est occcupé à la

comptabilité, d'où il passe au bureau de la géographie.

Jusqu'à sou entrée au ministère, Garcia ne jurait que par le capitaine Freystsetter, son bienfaiteur, dont le portrait était à la place d'honneur dans son logis de Bourg-la- Reine. Maintenant...

Au ministère de la guerre, l'ex-souslieutenant Garcin s'est montré dione tout de suite de la confiance de l'Etat-major (1).

(1) Sur ces entrefaites, M. Hippolyte Laroche faisait tenir à M. le colonel Jouaust une lettre dont nous citons quelques lignes :

« 7 septembre. » A il/. le colonel, j'^résident du Conseil de guerre de Rennes,

» Monsieur le président,

)) En ma qualité d'ancien résident général de France à Madagascar en 1896, ie me crois obligé de rectifier une erreur apportée à la barre du Conseil de guerre et qui serait de nature à nuire à la considération de M. le capitaine d'infanterie de marine Freystœtter.

)) Cet officier n"a jamais fait fusiller une colonne de prisonniers.

» L'épisode dont on a voulu parler est celui-ci :

» En janvier 1896, une petite troupe de brigands

La plus hideuse campagne avait été menée, d'autre part, au Cercle militaire de. Rennes contre le capitaine Freystcetter,par les fils Mercier :

— C'est un assassin, disait l'un d'eux !

Lequel ?

Tout cela n'a pas réussi autrement au général Roget, dans les milieux où sévit le spécial « honneur de l'armée ».

épouvantait le littoral de Madagascar, entre Vatoumandre et Tamatave, assassinant les Houves, incendiant les villages. La compagnie Freystsetter a surpris ces forcenés, le 20 janvier, en flagrant délit, dans un lieu où ils opéraient, les a attaqués et, « en action de combat >>, tués à la baïonnette. Je répète qu'il s'agit de gens tués dans le combat et nullement d'un convoi de prisonniers qu'on aurait fusillés ou massacrés après coup.

)) Veuillez agréer, monsieur le président, les assurances de ma haute considération.

» Hippoi.YTE Laroche. »

Il est tel cercle militaire, où l'équitation est plus en honneur que partout ailleurs, où Ton s'écarte de lui... parce qu'il n'a pas suivi Déroulède.

Le cjènèral Chamoui^ pris la main dans le dossier secret.

Tous les correspondants et toutes les correspondances étaient agréables au général Ro2;et, au «général Mercier. D'Esterhazy, de Du Paty, au procès de Rennes, ils acceptaient encore la connivence abominable, l'aide exécrable.

Les noms du général Roaet, du iïénéral Mercier, de Du Paty, d'Esterhazy s'alignent de front, pour l'affaire Chamoin.

Les faits sont patents. A l'audience publique du 24 août, le général Chamoin a dû

confesser que, dans un huis-clos, il avait fait état d'une pièce fausse, à lui remise par le général Mercier, qui la tenait de Du Paty, laquelle il allait introduire dans le dossier secret, lorsque M^ Labori avait arrêté son geste, l'avait empêché de mêler ce faux^ bâtard, d.wxfaux^ naturels, reconnus, du père Gonse.

La situation était pénible pour le général Chamoin, comme celle du cambrioleur pris Mir le tas î

Paterne, d'une confusion feinte, il s'en ouvrit, le lendemain matin, à M'' Labori lui-même, tachant de pallier les choses... 1/ recevait tant de /j/is, de communications... Il s'y perdait.,. Il e>' possédait bien où M^ Labori était vilainement attaqué. . . et qu'il pouvait retenir ou communiquer...

M*^ Labori ne voulut pas comprendre...

Mais les documents auxquels faisait allusion le général Chamoin n'étaient-ils pas

les mêmes que ceux qui circulaient entre le général Roget et le président Jouaust, — d'Esterhazy, — et dont le général et le président dirent qu'ils ne contenaient que des récriminations contre les uns et les autres, quand M'' Labori demanda qu'ils fussent versés aux débats?...

Quoi qu'il n'y eût pas prêté attention, le général Roget, de son aveu, avant de les remettre au président Jouaust, en avait copié quelques-uns, l'entraînement...

Et le général Chamoin en promenait dans sa serviette avec lesquels il tentait d'amadouer M^ Labori.

Un échantillon de ces papiers a paru dans la Libre Parole, sous la signature de M. Delahaye. Cependant, M^ Labori recevait une balle dans le dos, GallifTet couvrait le général Chamoin, qu'il eût dû faire arrêter avec Mercier et du Patv — et, quand, le 24 août, W Labori rétabli interrogea le général Chamoin et le général Mercier, tout était arrangé : maladresse du général Chamoin qui, dans le feu de la dépo-

sition, avait sorti de sa poche une pièce que Mercier lui avait communiquée, mais simplement pour voir..., laquelle pièce était parvenue au général Mercier, de la part de Du Paty, sur le marche-pied du compartiment, en partant pour Rennes, sans qu'il sût de quoi il retournait...

Et la curiosité de M*^ Labori, à ce propos, semblait <( oiseuse » au «-énéral Rocket!

Le général Gonse et le dossier secret.

Ce dossier secret, si bien nourri par le général Gonse, et que le général Chamoin s'était proposé d'engraisser à son tour, veut-on une nouvelle preuve de la manière dont on le gavait :

En janvier 1895, immédiatement après la dégradation, le capitaine M... reçoit une lettre du capitaine Dreyfus, qui proteste, comme toujours, de son innocence. Cette lettre, le capitaine M... la montre plus tard

à des camarades. Et voici que, dans le Temps ^ il lit qu'il a reçu de Dreyfus une lettre d'aveux. Puis, il apprend que le général Gonse a fait venir des officiers, qu'il l^s

M. du Bi-euil et le général Gonse.

a interrogés là-dessus, qu'il leur a demandé des petits papiers à ce sujet... Oh! on a dû leur demander ça bien gentiment, comme on a fait pour MM. Painlevé-Hadamard, car, en sortant de là, le capitaine C..., plaisan-

tant, dit: (( Mais ils sont aimables, dans cette boîte-là ! Comme on est reçu! Un peu plus, ils vous coucheraient; » etc.

Le capitaine M..., pour couper court aux racontars, porte la vraie lettre à son colonel, qui le conseille : « C'est bien, ne vous en occupez plus. » On n'entend plus parler de rien... Et il est probable que c'est là une des mille pièces du dossier secret — qui en renfermait trois ou quatre au début.

Le lieutenant-colonel Cordier.

Tous les moyens, les plus mesquins, les plus répugnants auront été bons aux grands chefs pour exciter les témoignages serviles, pour avilir et ruiner les convictions adverses. A celles-ci il fallait opposer ceux-là — et c'est ainsi qu'en face du lieutenant-colonel Cordier apparaît le colonel Fleur, camarade de promotion du général Gonse.

Dès que le lieutenant-colonel Cordier a parlé en faveur de Dreyfus, la calomnie a commencé de ramper et de siffler contre lui.

L'officier qui, pendant huit ans et demi, avait fait partie du service des renseignements aux côtés de Sandherr, n'a plus été qu'un propre à rien, et, quand il lui a plu de se faire mettre en disponibilité temporaire, on l'a présenté comme le suppôt de tous les vices.

S'il se tait, refusant de témoigner tant qu'il ne sera pas délivré du secret professionnel, c'est qu'il est ivre-mort, et que la langue lui fait défaut.

S'il avait parlé, on aurait crié à la trahison, et qu'il compromettait l'œuvre incomparable de Sandherr.

Le colonel Fleur : Baba /-^

Le lieutenant-colonel Cordier avait cru à la culpabilité de Dreyfus. Il l'avait affir-

mée à Fleur son colonel. Quand le lieutenant-colonel Cordier devient révisionniste, le colonel se hérisse d'indianation. C'est

M. Birrès. G' de Boisdeffre. G' Gonse. L'-C^ Jeannel.

Cl Fleur. C Cuignet. C Lauth. L«-Ci Gendron.

Arch« Gribelin. Gap» Junck.

que lui, Fleur, marchait avec les grands chefs, pour « l'honneur de l'armée. » II ianorait Drevfus; mais, retiré à Versailles, désireux d'écrire dans les journaux, sous la protection de M. Le Hérissé, convoitant le poste de commandant militaire du Petit-

Trianon, roccasion lui était exceptionnelle de se mettre en relief.

Le 27 janvier, au procès Henry-Reinach, le lieutenant-colonel Cordier, salué, saluant, dans la salle des témoins, va vers le colonel Fleur, qui se trouvait là, bénévolement, pas cité :

— Je ne vous cause plus, dit Fleura son inférieur, encore au service, qui ne pouvait répondre.

Et le colonel Fleur reçoit les plus chaudes approbations nationalistes.

A la Cour de cassation, il rappellera que le lieutenant-colonel Cordier lui a déclaré sa conviction de la culpabilité de Dreyfus.

Mais, c'est un peu court.

De la Cour de cassation au Conseil de guerre de Rennes, le rôle du colonel Fleur s'augmentera.

A Paris, le colonel Fleur n'attaquait que le lieutenant-colonel Cordier.

A Rennes, il accablera Dreyfus.

D'où lui est venue cette lumière soudaine? D'en haut.

Comparez les deux dépositions.

A Paris, pas un mot sur Dreyfus.

A Rennes, il se souvient qu'il a rencontré en Alsace un industriel qui a vu Dreyfus aux manœuvres allemandes.

Puis, l'anecdote du jeune homme qui, devant un portrait de Dreyfus, dans les journaux, en 1894, dit à sa sœur :

— Voilà le traître, je le reconnais.

Et il n'a paru de portrait authentique de Dreyfus, dans les journaux, qu'en 1898.

Bref, à lui tout seul, le colonel Fleur devient plusieurs témoins ensemble de Quesnay de Beaurepaire.

Il convient d'avouer, toutefois, que le colonel Fleur n'est pas venu à Rennes avec enthousiasme.

Il s'est fait ajourner, il n'est débarqué que quelques jours pour sa déposition. Oh! non qu'il redoutât de déposer, puisqu'il était capable d'emprunter les récits de Karl, au besoin, il l'a bien prouvé.

Mais à Rennes, où il avait tenu garnison, cela le défrisait un peu.

Il en était parti si drôlement, laissant les pires souvenirs!

De cinq heures à six heures et demie, il allait au Cercle, vieille habitude. Mis à la retraite, un soir, il fait sa partie, et le lendemain, sans plus, ses copartenaires recevaient sa carte avec P. P.C.

Le colonel Fleur avait disparu, incognito. Sans doute, il avait ses raisons.

Il s'en allait, le plus ancien colonel, pas commandeur de la Légion d'honneur.

(( A Saint-Cvr, les élèves du lieutenant Fleur, professeur-adjoint de géographie, l'avaient surnommé BABA, à cause de son air... Baba P'", son sobriquet dans toute l'armée... Vers 1867, il réussit à faire entrer son frère à l'Ecole comme adjudant, surveillant des élèves. Celui-ci devient Baba II. »

Comoy l'avait proposé comme général de brigade. Le général Grisot le soutenait. De Jessé lui répond que cette candidature ne se discute même pas:

— Vous connaissez l'homme?

Donc, le colonel Fleur avait hâte de quitter Rennes. Il y reste pourtant. Un auxiliaire si dévoué! Il connaît les dessous de Rennes. Au lieu de lui faire grise mine, on l'accueille. Le voici de l'État-Major. Il semble même détaché auprès de Cernuçky. Quelles besognes lui sont dévolues? On le surprend un jour, qui compulse les registres du Grand-Hôtel... Pour relever les dépenses du colonel Cordier, — ou régler l'addition de Cernuçky?

Quel témoin irréprochable, n'est-ce pas, que celui-ci, coureur de guilledou à qui certaines dames venaient bruyamment réclamer le prix convenu de leurs faveurs au rapport.

Le capitaine Besse.

— Nous sommes tous de faux témoins,

s'exclamait ironiquement le général Roget?

Eh ! des témoins dont la parole est bien

sujette à caution, des témoins étrangement recrutés que toute cette basse-cour qui tournaillait autour de Mercier et de Roget, les grands paons ocellés d'infamies et de vilenies.

Les témoins de Dreyfus, les partisans de la revision s'ignoraient les uns les autres, avant l'affaire.

Les (( intellectuels », qui se rencontrèrent sur le champ de bataille de la vérité, venaient, dans leur levée en masse, de tous les camps, les plus opposés, de la science, des lettres, des arts, de la politique.

Où l'entente, où le mot d'ordre?

Il fallut imaginer le Syndicat^ création ignoble des bandits de l'Etat-Major et de leur presse, dont quelques-uns furent sincères, sans doute, incapables de penser qu'on pouvait se battre purement et simplement pour le droit, la loi, l'humanité ! Chez les bourreaux de Dreyfus, quels groupes sympathiques, quelles colonnes compactes, aux origines les plus suspectes.

Le code veut que le président demande aux témoins s'ils ne sont pas au service de l'accusé. Ah! ceux-ci pouvaient répondre que non. C'est au service des accusateurs qu'ils étaient.

Ils ne marchaient pas tous par ordre — mais avec quel ordre, tout de même ! Mais ils sont trop ! Je ne puis m'arréter qu'à quelques-uns.

Un trio notable : le capitaine Besse, le capitaine Lemonnier, le commandant Hirschauer.

Le capitaine Besse — officier d'ordonnance du général Renouard, jusqu'en 1898, scandaleusement maintenu pour le grade de chef d'escadron.

L'État-Major le cite à Rennes, pour répéter, comme à la Cour de cassation, qu'il a communiqué à Dreyfus un document prêté par le capitaine Bretaud. Le capitaine Besse s'est étonné que Dreyfus ait fait son

travail; « non pas sur le tableau similaire, mais sur un papier dont je n ai pas remarqué la nature. »

A Rennes, le capitaine Besse dit : Dreyfus s'est présenté « avec une feuille de papier blanc, )) Ici le capitaine Besse se souvient de la nature du papier.

A Rennes comme à Paris, le capitaine Besse témoigne qu'il a laissé le capitaine Dreyfus seul dans son bureau.

Or : 1^ Le capitaine Bretaud, dès le travail fini, a reçu le document.

2° Le commandant Mercier-Milon reconnaît avoir donné le papier blanc à Dreyfus, et reçu, le même jour, le travail — commandé par lui à Dreyfus.

Ils ont témoigné à la Cour de cassation.

Mais, à Rennes, on n'a pas cité le capitaine Bretaud, on n'a pas cité le commandant Mercier-Milon. On n'a cité que le capitaine Besse...

Et il restera que, tout en ne faisant sur du papier blanc, prêté par le commandant Mercier-Milon, qu'un travail commandé

d'après un document du capitaine Bretaud, il restera que le capitaine Dreyfus a travaillé d'une manière louche, seul, dans le bureau du capitaine Besse : « // reste donc seul dans mon bureau^ avec ce document, après cinq heures. Je ne scùs pas à quelle heure il Fa remis. »

Le capitaine Besse, entendu à la Cour de cassation, pouvait-il ignorer que le capitaine Bretaud et le commandant Mercier- Milon avaient jeté bas sa déposition?...

L'accusation, non plus, ne l'ignorait pas. Mais on ramassait, quand même, les soupçons du capitaine Besse.

Et l'ancien officier d'ordonnance du général Renouard s'est prêté à cette loyale manœuvre

La défense a voulu faire appeler le commandant Mercier-Milon. Refus du colonel Jouaust !

Le caiàtaine Lemonnier.

Le capitaine Lemonnier, actuellement officier d'ordonnance du général Renouard...

En 1894, il était très malade, conséquemment très peu en état de connaître r affaire Drevfus.

En 1898, au second procès Zola, à Versailles, quand quelque révisionniste le poussait, il disait n'avoir pas d'opinion, et que, même, il avait été surpris des accusations contre Dreyfus, avec lequel il était resté deux ans à l'école de Guerre et qu'il estimait bon camarade... Personnellement, il se rangeait derrière son ami le capitaine lunck, en qui il avait toute confiance... Lui ne savait rien...

Et, tout à coup, de Nantes, le 19 août 1899, il écrit à Rennes au commandant Maistre (capitaine au 2^ bureau, quand le colonel

Renoiiard en était le chef et le lieutenantcolonel Davignon le sous-chef. Aussi ignorant qu'eux des armées étrangères, a inventé « les manœuvres sur la carte » pour avoir l'air de faire quelque chose : il en a été récompensé...) ; les souvenirs pleuvent de sa mémoire si longtemps figée. Le 36*" témoin de Quesnay de Beaurepaire l'a vivement troublé. Lui, aussi, a entendu Dreyfus raconter qu'il était allé aux manœuvres allemandes. 11 écrit donc au commandant Maistre :

» Dreyfus ajouta lui-même qu'il avait suivi à, cheval des manœuvres allemandes exécutées dans le but d'étudier cette position défensive. Il est possible, mon commandant, que vous ayez pris part à cette conversation, qui avait lieu à quelques pas de votre bureau; mais je me rappelle avec une netteté absolue le propos tenu. Je n'avais alors aucune méfiance à l'ésard de Dreyfus, quoique, en l'entendant, je ne pusse m'empêcher de penser que ce CAMA- RADE ÉTAIT BIEN HABILE POUR AVOIR SUIVI, DE PRÈS ET A CHEVAL,

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