‹ Quelques dessous du process de RennesChapitre 6 sur 10 · DES MANOEUVRES ALLEMANDES EN ALSACE-LORRAINE · texte numérisé non relu

DES MANOEUVRES ALLEMANDES EN ALSACE-LORRAINE

» Le 31 juillet dernier, la lecture de la déposition du 36^ témoin de l'enquête de M. Quesnay de Beaurepaire relatant les circonstances dans lesquelles Dreyfus avait assisté à des manœuyres allemandes m'a vivement troublé. Instinctivement j'ai rapproché ce fait de la conversation de 1894, et lorsqu'à la première audience de Rennes Dreyfus a affirmé qu'il n'avait jamais assisté à des manœuvres dans les environs de Mulhouse, je vous avoue que j'ai été sur le point d'écrire au colonel Jouaust pour lui signaler cette flagrante contradiction. Ce procédé de correspondance directe avec un président de Conseil de guerre n'était sans doute pas très régulier.

» D'autre part, je sentais que le témoignage complet d'un homme lovai comme le général Mercier allait être d'un effet prépondérant sur l'issue durprocès. Cette dernière raison surtout fit que je ne relevai pas ce passage de la conversation de Dreyfus.

» Mais hier, un compte rendu d'audience rapportait encore que Dreyfus proteste de sa loyauté de soldat. Or, quand on est un soldat loyal, on ne ment pas, et Dreyfus, le 7 août 1899, n'a pas dit la vérité.

» C'est pourquoi, mon commandant, avant votre prochaine déposition, dont j'ignore les éléments et même le sens, je prends la liberté de vous écrire cette lettre, qui pourra peut-être venir en aide à votre mémoire.

» Veuillez agréer, etc..

)) Signé : Lemoxnier. »

Le capitaine Lemonnier a trouvé Dreyfus bien habile?

Il n'y avait pas de quoi, puisqu'en tous cas ce serait avant 1886, avant l'ère des passeports, que se placerait ce voyage, tandis que c'est après, en 1894, quand on en exigeait, que le capitaine Lemonnier, lui, y est allé !)

Lors du Conseil de guerre de 1894, le capitaine Lemonnier s'est tu; pendant l'en-

quête de la Cour de cassation, il s'est tu ; et pendant le procès de Rennes, il allait se taire, quand il a adressé cette lettre toute spontanée, peut-être, au commandant Maistre, sans entente préalable!

Il y a, peut-être, une explication à tant de silence.

Le capitaine Lemonnier est sourd. C'est ce qui l'a rendu muet.

Il a fallu, pour qu'il se souvint qu'il avait entendu les propos de Dreyfus, qu'il le lût dans l'enquête de M. de Beaurepaire — et qu'il fût devenu officier d'ordonnance du général Renouard.

Le commandant HirscJiauer.

Le type des témoins racolés, suivant les besoins de l'accusation, est le commandant Hirschauer, ancien chef de cabinet du général de BoisdefPre.

Lui non plus, n'était pas de l'affaire

en 1894, ni pendant l'enquête de la Cour de cassation, et ne devait pas figurer au procès de Rennes. Mais après l'écrasante déposition de M. de Fonds-Lamotlie, il fallut aviser. Il s'agissait de prouver, contrairement à la circulaire du 17 mai et au témoignage de M. de Fonds-Lamothe et aux assertions de Dreyfus, que les stagiaires savaient qu'ils n'iraient pas aux manœuvres.

Le capitaine lunck, qui avait été stagiaire à cette époque, aurait pu renseigner le Conseil de «uerre.

Il n'a pas bronché. Il assistait à la déposition de M. de Fonds-Lamothe. A-t-il reculé devant le faux témoignage? On n'est pas tous les jours en train! Surtout après des années de surmenage l

C'est le commandant Hirschauer qui est venu, oh ! bien spontanément, comme le capitaine Lemonnier.

Jusque-là, comme le capitaine Lemonnier, il avait gardé le silence. Mais après la déposition de M. de Fonds-Lamothe,

il n'a pu se contenir, et il écrit, sans y être invité par personne, au colonel Jouaust pour être entendu. Et le Conseil de guerre l'a écouté, et quand M. de Fonds-Lamothe a voulu répliquer, le président, à deux reprises, lui a interdit la parole. Je sais bien que le commandant Hirschauer, ayant affirmé que Dreyfus avait demandé à aller aux manœuvres au sous-chef de bureau qui était le commandant Picquart, celui-ci a répondu que c'était faux. Mais qu'importe. Le général Mercier, le général Roget avaient, ce qu'ils souhaitaient, entamé le témoignage de M. de Fonds-Lamothe. Qu'est-ce que le démenti de monsieur Picquart au commandant Hirschauer, officier d'ordonnance et chef de cabinet du général de Boisdeffre, comme par hasard?

Et puis le commandant Hirschauer est de la promotion de Beauvais, de Parfait et de Guède.

La présence du commandant Hirschauer, plus que son témoignage même, pouvait être utile.

On est allé au Cercle ensemble, — et l'on ne s'est plus quittés.

Le commandant Rivais.

Un autre témoin, épistolaire, s'est dévoilé au colonel Jouaust, pendant les débats, pour lui révéler des faits à la charge de Dreyfus, en 1889 et 1890, le commandant Rivais, directeur de l'Ecole de Pvrotechnie, qui doublait avantageusement (par quelle coïncidence} un témoin de l'enquête de Quesnay de Beaurepaire : Dreyfus portait des gilets de flanelle à poches ; on l'avait vu jouer à la manille ; il se vantait de mener la vie à grandes guides — avec une écurie de courses.

C'était si parfaitement grotesque que le colonel Jouaust, si respectueux pourtant des témoignages à charge, n'en fit pas donner lecture.

Ce nouveau témoin spontané à Rennes

se recommandait pourtant par un titre sérieux : il avait été l'un des juges d'Esterhazy !

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot,

Voici l'un des promoteurs de l'affaire Dreyfus, se considérant comme mêlé à la découverte de sa culpabilité, le lieutenantcolonel Bertin-Mourot : c'est un des fondateurs de l'antisémitisme, d'autant plus enragé qu'il lui faut cacher que sa mère est juive, une Dreyfus aussi, mais d'une autre famille de ce nom. Il était l'intime du comte de Lamaze et du marquis de Mores, créateurs de sociétés antisémites.

Quand parurent, dans la Libre Parole^ les articles sur les officiers juifs dans Tarnièe^ série rouge, qui amena les duels Mayer- Morès, Grémieu-Foa (de qui Esterhazy fut témoin), on soupçonna tout droit Berlin-

Mourot d'v avoir collaboré. En tous cas, à l'époque, il était l'inséparable de Mores et Lamaze.

Général Billet. M. Ju Il-I.

L«-Cl Beitin-Mourot.

Pour le lieutenant-colonel Bertin-Mourot, une preuve, en plus, de la culpabilité de Dreyfus, c'est qu'il avait pour avocat ^b Démange et que M^ Démange était (( l'avocat de l'ambassade d'Allemao:ne ! »

Ce sont ses paroles, dans une conversais.

tion avec M^ Labori, qui les lui rappelle, à l'audience.

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot ne se démonte pas pour si peu :

— J'en voulais à M^ Démange... C'est qu'il avait mal défendu cet officier... Nous avions tous l'impression en sortant de l'audience qu'il avait été mal défendu !

A quoi M^ Démange riposte irréfutablement :

— M. le colonel Bertin a trouvé que j'avais mal défendu Dreyfus? Or, il ne m'a pas entendu, nous étions dans le plus strict huis-clos!

Le capitaine Valerio.

Encore un témoin vierge, réservé jusqu'en 1899, le capitaine d'artillerie Valerio...

Le général Deloye n'aurait pas osé soutenir les kutscheries de Bertillon. On s'est

rabattu sur un officier de qui l'audace était plus vaste que la science. M. Painlevé, M. Poincaré et le général Sebert l'ont fait remarquer.

Le ofénéral Delove a entonné alors son grand couplet sur les officiers so?'tis du rang^ dont le capitaine Valerio était un brillant exemple.

Tout de même, les savants sont restés réfractaires à la soudaine science bertillonnesque du capitaine Yalerio.

Le capitaine Yalerio est né d'une mère d'orisine allemande, mariée trois fois, et trois fois veuve, Alquié, Yalerio, Chicot de la Tranchée. Il avait deux sœurs, une, religieuse, l'autre, écuyère, que l'on vit au Cirque d'Eté et au Cirque d'Hiver, et qui serait un personnage du roman d'Harry Ali s : Petite Ville, Ah ! si Drevfus avait eu une sœur écuyère, et une mère à trois maris, dont le dernier mort fou !

Yalerio, mal noté, faillit ne pas passer officier. Officier, il s'est marié après un congé d'un an, s'est ruiné, ou du moins a

compromis la dot de sa femme dans une entreprise de bicyclettes. Rentré dans l'armée, il a failli être mis en non-activité pour dettes.

C'est l'officier que l'on a fait « sortir du rang » pour courir le record du gabarit, derrière Bertillon...

Le capitaine Valerio, à Rennes, racontait qu'il avait fait le questionnaire de Beauvais à M. Giry.

Le capitaine Leb) un- Renault.

Il y eut les témoins vierges, ou demivierges, plutôt, comme le capitaine Valerio, qui débutèrent à Rennes.

Mais les vieilles gardes donnèrent aussi, encore, toujours, — en tête, le capitaine Lebrun-Renault.

Le capitaine Lebrun-Renault, Lebrun- Ramollot, a fonctionné à Rennes, comme à Paris, pitoyablement.

Cependant, ici comme là, depuis cinq ans, quel travail pour lui faire avouer qu'il avait ouï des aveux.

A Paris, le général Gonse, le général Mercier l'expédiaient au président de la République, à qui il ne racontait rien.

Plus tard, lorsqu'on copiait sur une feuille détachée de son calepin le texte des aveux — mais, justement, quand on désira les originaux, le capitaine avait tout brûlé î

Ah! le rôle d'officier de gendarmerie n'est pas toujours gai! Les grands chefs sont bien exi2:eants!

Dans son rapport, le capitaine avait écrit : Rien à signaler.

Le soir même, au Moulin-Rouge, le capitaine confirmait ce « néant » à des journalistes...

Et on le traîne aux ministères, à la Présidence, à la Chambre, à Rennes !

Ne peut-on se contenter du récit parallèle du commandant d'Attel, légué au capitaine Anthoine, et dont bénéficia le commandant de Mittry.

Et toutes ces histoires de Moulin-Rouge, quand on vient de se marier, de se remarier; car le capitaine Lebrun-Renault, au contraire de ce que l'on aurait pu croire, est homme de famille.

Le Tout-Taïti a conservé le souvenir de l'enterrement de la première madame Lebrun-Renault.

Le cortège allait pénétrer dans l'église, quand, dans le grand silence recueilli, retentit un (( Fixe ! )) formidable, lancé par Lebrun-Renault de sa meilleure voix de commandement.

Les assistants s'arrêtent, surpris : un appareil photographique est en batterie, à la porte de l'église...

Cela ne prouve pas, certes, que Dreyfus n'a pas fait d'aveux. Mais il est regrettable que le capitaine Lebrun-Renault n'apporte pas dans l'exercice de ses fonctions publiques le même souci que dans ses affaires intimes. La voix de Dreyfus et son geste valaient bien d'être l'un phonographié, l'autre photogrr;)hié!

General Billot. Coloucl Flt;ar Cupitaiuc Lebrun-Renault.

Le capitaine Lebrun-Renault aime à parler de Taïti, beaucoup trop même, comme on pourra en juger.

Dans le rapport du lieutenant-colonel Guérin, sur la parade d'exécution du 5 janvier 189o et sur la déclaration faite par l'excapitaine Dreyfus, avant sa dégradation, au capitaine Lebrun-Renault, on lit :

« Cet officier nous dit alors qu'il avait » causé avec Dreyfus de TAHITI, lieu où il » serait probablement envoyé, lui en avait » vanté le climat qui conviendrait très bien )) à sa femme et à ses enfants, s'il pouvait les » V faire venir. Cette idée lui avait souri ».•

A Rennes, le capitaine Lebrun-Renault dépose :

« Ainsi nous avons parlé, par exem- » pie, du lieu de déportation où il aurait » pu être envoyé; je lui ai parlé de la » NOUVELLE-CALEDOME parce que...

» etc.»

En 1895, c'est TAHITI.

En 1899, c'est la NOUVELLE-CALÉDO- NIE.

Il y a des esprits qui « battent la campagne )) ; la mémoire du capitaine Lebrun- Renault peut être jugée bien vagabonde.

Et c'est sur elle, si mouvante, que se sont appuyés des millions de gens... la légende des aveux!

Le gêné /al Mercier et le commandant Galopin.

Que le général Mercier ait tiré tout ce qui se pouvait de pareils témoins, nul ne le chicanera là-dessus. Mais il est au-dessus de tout éloge pour la manière même dont il sut manier les témoins de la défense.

Le commandant Galopin, l'inventeur de tourelles des forts de l'Est, qui possède tous les secrets du « génie, » comme le commandant Ducros possède tous ceux de

l'artillerie, était en 1894 au service des cuirassements. Il sortait souvent avec Dreyfus, qui ne lui demanda jamais rien.

Au moment du procès, Esterhazy en 97- 98, le commandant Galopin devant témoins, concluaient tous deux à l'innocence de Dreyfus ! Comment cet espion n'aurait-il pas utilisé ses relations, etc. !

A Rennes, la défense fait donc citer le commandant Galopin, qui dira que le capitaine Dreyfus ne l'a pas plus interrogé sur le génie qu'il n'a interrogé le commandant Ducros sur l'artillerie.

Le commandant Galopin arrive à Rennes.

Il est entrepris par le général Mercier. Ohl le commandant Galopin répète à la barre ce qu'il a toujours dit sur la discrétion de Dreyfus. Mais, à la stupéfaction de ses amis, à qui il n'a jamais parlé de cela, voici qu'il raconte que dans un de leurs retours ensemble, Drevfus lui a dit avoir sous sa serviette des papiers secrets pour le service géographique.

Le fait est si insignifiant que le comman-

dant Galopin n'y attachait aucune importance, puisque cela ne l'avait pas empêché jadis de croire à l'innocence.,.

Comment ce fait, enterré dans la mémoire du commandant Galopin jusqu'en 1898, est-il exhumé en 1899? C'est que le général Mercier a aidé à la résurrection.

— Dans ces trajets, commandant Galopin, Dreyfus vous parlait bien de quelque chose, et du service?

Et, orienté par Mercier, le commandant Galopin retrouvait cela, qui prenait une signification soudaine ! Mais y était-ce bien, dans sa mémoire, ou cela n'y avait-il pas éclos artificiellement!

Le général Mercier sait accoucher les âmes.

L'^ général Mercier et les membres du Conseil de guerre

de 1894.

Quelquefois, il y faut les fers.

Mais, opérateur hardi, le général Mercier ne recule pas devant les moyens violents : on l'a bien vu en 1894.

La déposition du capitaine Freysteetter, la confrontation avec le colonel Maurel, poussaient le général Mercier au seuil du bagne.

Immédiatement, il dépêche chez deux juges de 1894 le colonel Eychmann et le commandant Gallet, deux exprès : le commandant de Mitry et d'Aboville : évidemment les témoins n'étaient pas (^ au service » de l'accusé.

(La réponse est plutôt dangereuse, d'ailleurs, pour le général Mercier : les deux juges « ne pourraient affirmer sous la foi du serment que la dépêche Panizzardi ne s'y trouvait pas ! »)

Les commandants Roche et Patron reçurent aussi des lettres ou des émissaires du général Mercier.

Le commandant Ilarlmann et le colonel Meert.

Cette action sur les témoins, pour ou contre, ne s'exerçait pas qu'à l'audience. Comment, tour à tour, par la menace ou la promesse, on tenta d'enrayer Picquart, c'est connu de tous. A peu près de même manière, on essaya d'entraver le commandant Hartmann lors de sa déposition à la Cour de cassation. La veille de sa seconde déposition, son colonel, Meert, lui fait entendre que déposer comme témoin de la défense, c'est agir contre l'armée.

Qu'est-ce que le commandant Hartmann pourra dire , d'ailleurs , en faveur de Dreyfus, condamné par sept camarades, approuvés par cinq ministres de la guerre. En son étude des points du bordereau, le colonel Meert applique les arguments futurs du général Deloye. — Déjà, on s'était

ému à la 3^ direction de la première déposition du commandant Hartmann, du 17 janvier — et on n'attendait pas la seconde pour agir... Dès le 26 janvier, à la Chambre criminelle, le commandant Cuignet annonçait que le ministre de la guerre enverrait une note faite par le service compétent d.^\n de fixer les dates des essais du canon de 120 court, la date de son adoption définitive et toutes les questions qui peuvent se rapporter à cet ordre d'idées.

Après la publication de l'enquête par le Figaro, le commandant Hartmann fut en butte aux blâmes les plus discourtois de la part du colonel Meert. Celui-ci lui reproche d'avoir asfi contre les chefs et contre les camarades, d'avoir manqué de bon sens, d'avoir failli à ses devoirs.

Une autre fois, le colonel Meert inflige de nouveau les appréciations les plus virulentes à son subordonné.

Enfin, le colonel Meert prévenait le commandant Hartmann que beaucoup d'officiers refuseraient de se faire photographier dans

le groupe du régiment, s'il devait y figurer.

Quelques jours avant ce propos, le colonel Meert s'était entretenu avec le général Deloye, au sujet de la déposition du commandant Hartmann.

Voilà bien des choses expliquées.

A Rennes, le commandant Hartmann fut avec le lieutenant-colonel Picquart le témoin sur qui grêlaient furieusement les : crapule^ misérable, canaille du général de Saint-Germain. ^

Du lieutenant-colonel Picquart et du commandant Hartmann, le colonel Jouaust disait :

— Hs font de l'obstruction.

Pour lui, c'étaient des insurgés.

J/. clOrval.

Certains cas exigeaient le plus souple

doigté ; le jeu du général Mercier fut d'une variété, d'une agilité, d'une virtuosité magistrale, en ce qui concerne M. d'Orval.

Le général Mercier osait vouloir démontrer que le Syndicat avait tâtonné, avant de jeter son dévolu sur Esterliazy, en cherchant un remplaçant à Dreyfus parmi les officiers dont le nom commençait par D. Il en citait jusqu'à trois, notamment le capitaine d'Orval, dont le nom débute d'ailleurs par un 0. Mais cet officier avait été l'objet d'une filature de plusieurs années — que le colonel Picquart avait dû suivre. Et le colonel Picquart travaillait pour le Syndicat, évidemment. Or, c'est par Du Paty de Clam que M. d'Orval avait été dénoncé, soumis à la surveillance, que M. le général Zurlinden avait recommandé au colonel Picquart de continuer...

C'est miracle que M. d'Orval ait échappé à l'arrestation, après les suspicions créées autour de lui par son parent Du Paty, après les notes glissées aux dossiers du ministère, qui l'ont fait surveiller trois ou quatre

ans, et lui ont même valu les honneurs d'un agent spécialement attaché à ses pas, lors d'un voyage en Russie, aux fêtes du couronnement !

Néanmoins, M. d'Orval s'est vu obligé de quitter l'armée.

Et c'est M. d'Orval qui avait remarié son cousin Du Paty, pauvre, veuf avec enfants, à mademoiselle M**'"^', jeune, jolie et riche. Quelques mois après son mariage, Du Paty plaçait auprès de M. d'Orval, comme valet de chambre, un agent secret du ministère de la guerre. M. d'Orval avait épousé une étrangère, de Prague.

C'est l'union avec « cette bohémienne » qui fit lever les soupçons du gentilhomme Du Paty ! Les pires avanies, naturellement, venaient humilier M. d'Orval, persécuté ainsi jusqu'en 1899 où M. de Freycinet clôt l'affaire et atteste ])ar écrit l'inanité de ces soupçons.

M. d'Orval est le premier à s'estimer heureux d'en être quitte à si léger tarif. Il avoue qu'il y a contre lui des présomptions

autrement graves que celles émises par Mercier contre Dreyfus. Par exemple, ses relations avec Schwartzkoppen : le hasard les avait fait voyager de Marseille à Tunis, et séjourner en Tunisie, ensemble. Et M. d'Orval a reçu, entre autres, un petit bleu de l'attaché allemand ainsi conçu :

(( Je passerai chez vous, demain matin, à dix lieures. JXous irons ensemble porter votre paquet à F ambassade d' Autriche. Amicalement à vous. — Schivartzkoppen. »

Ah ! si cela était tombé aux mains d'Henrv ou de Du Patv !

Pourtant, c'était simple. M. d'Orval voulait expédier à des officiers autrichiens, envers qui il avait des obligations mondaines, un souvenir. Il ne se rappelait pas la résidence du régiment. M. de Schwartzkoppen devait la lui faire connaître, par son collègue autrichien.

Mais quelles conséquences possibles avec interprètes des bureaux de l'Etat- Major !

Cependant, à Rennes, le général Mercier

avant fait état de la filature d'Orval contre le colonel Picquart — alors qu'il savait pertinemment qu'elle émanait de Du Paty, — M. d'Orval est accouru, a même rédio'é sa demande d'audition au colonel Jouaust...

et ne l'a pas envoyée...

Pourtant, ses sentiments ne pouvaient être douteux à l'égard du général Mercier qui, après avoir chassé chez lui chaque année depuis longtemps, dans l'hiver 1895- 189(3, lui refusait la main...

Après l'accueil le plus empressé de ceux qui l'avaient évincé de leur monde, ignominieusement, et, maintenant, le cajolaient, en faisaient une victime du Svndicat, M. d'Orval, au hout de deux jours, reprenait le train... remportait la vérité qui avait failli pénétrer à l'audience, et que le général Mercier avait escamotée, sur le seuil, encore !

Réglette et Réglette.

Cette fois, cela lient de la prestidigitation. Il y fallait des compères. Le général Mercier n'en manquait pas. Voici le coup de la réslette :

Le lieutenant Bernlieim avait déposé qu'il avait prêté une réglette de correspondance (non réglementaire, comme en avait fait construire son capitaine Graveteau) à Esterhazy — qui ne l'a jamais rendue. Le capitaine, devenu commandant, Graveteau, confirme les faits par lettre à Bernheim.

Le commandant Hartmann précise que :

(( Le projet de Manuel de tir se comprend sans réglette de correspondance, mais la réglette de correspondance ne se conçoit pas sans Manuel.

» Si donc il était démontré qu'un officier d'une des catégories en cause s'est procuré en 1894 une réglette de correspondance, on

devrait en conclure que certainement il a eu à sa disposition la même année un projet de Manuel. »

Donc, la conclusion s'imposait qu'Esterhazy, ayant emprunté la réglette, s'était aussi procuré le Manuel.

Or, le général Mercier remet au Conseil une réglette, pour démontrer qu'il n'y a pas corrélation indispensable entre la réglette et le Manuel.

En effet, ce n'est pas la même que celle dont parlait le lieutenant Bernheim.

Il ne la reconnaît pas. Et Mercier triomphe. Il la tient du commandant Graveteau lui-même, avec qui il s'était abouché.

Est-ce Graveteau qui a joué un double rôle ?

Est-ce Mercier qui a changé les réglettes ?

Le Conseil n'y a vu que du feu.

M. Bertulus et Madame Henry,

Un témoignage considérable, et qu'il n'était pas facile d'annihiler, c'était celui du juge d'instruction Bertulus. C'est qu'ici, les brimades, les quarantaines ne pouvaient rien. Contre les militaires, on avait la ressource de mobiliser des hommes de bonne volonté, dont la mémoire s'illuminait sur un désir des grands chefs...

Ici l'on était désarmé.

Cependant, on ne pouvait tolérer que, seul des témoins delà défense, M. Bertulus pût accomplir sa tâche sans encombre.

Ces messieurs de l'État-Major sauraient bien lui ménager un chien de leur chienne.

M. Bertulus achevait sa déposition, quand madame Henry demande la parole pour jeter à la barre :

— Cet homme est bien le Judas que j'avais pensé.

Mais dans le scénario élaboré depuis longtemps, la scène à faire ne devait pas s'arrêter là. Madame Henry devait en venir aux voies de fait, et tirer la moustache de M. Bertulus.

M. Bertulus. — ... La scène qui vient d'avoir lieu maintenant n'est pas une scène qui soit spontanée. Elle était convenue. J'en ai été averti ce matin, en arrivant à cette audience. Voici la lettre qui m'a été remise, me prévenant que je serais interpellé de la façon que vous venez de voir. Voici cette lettre; je vous la remets.

Madame Hexry. — En effet, j'avais prémédité d'interpeller M. Bertulus, etc.

Cette lettre, remise par M. Bertulus, le président Jouaust s'est empressé de f étouffe)'.

Elle n'a pas été lue.

Elle était de M. H. Chanloup à M. le capitaine Moch; elle avertissait du coup pré-

médité de madame Henry — dont on s'entretenait au Cercle militaire à Paris, deux jours avant qu'il eût lieu, dans une conversation à laquelle participait le général Chanoine.

3P Anjfray et Samcjnaud,

Avant, pendant, après, c'est tout le temps que les témoins étaient dirigés, maniés et remaniés.

Savignaud, pendant la déposition de M. Trarieux, demande s'il peut se retirer.

Accordé.

Et voici qu'après coup, il fait prendre acte de ce qu'il a été appelé « imposteur ». Ce qui, sur le moment, ne l'avait pas cruellement touché.

Mais un avocat de Rennes et'M^ Auiïray n'avaient pas voulu le laisser partir ainsi. Et l'honnête Savignaud, qui, malgré tout, aurait préféré être loin, dut faire machine

arrière, pour confondre ses accusateurs.

C'est un rien. Mais des riens savamment exploités, ensuite, auprès des membres du Conseil de guerre. Et peut-être qu'un rien aussi leur suffisait pour prouver l'excellence du témoignage de Savignaud qui devait trouver l'oreille du tribunal, contre un Trarieux, un momievr Picquart.

ïfî

Et la tendresse de l'État-Major s'épandait aussi sur les envoyés de Quesnay de Beaurepaire. L'honneur de l'armée ne s'opposait pas à ce que le colonel Fleur servît d'ordonnance aux plus vagues Cernuçky (1)...

(1) Un autre individu, à qui Rennes faisait fête, a eu des malheurs judiciaires, depuis le iDrocès. C'est le camelot Ohl, merveilleux camelot.

Il était excessivement propre, soigné, bien habillé. Veston croisé neuf, casquette de capitaine de vaisseau avec galons d'or et brodées or les lettres : L'A.xtijuif. — Il arrivait très affairé, sec, avec les mouvements d'un épileptique, presque courant, s'arrêtait net, réunissait les talons, faisait le salut militaire, puis

Cermiçky,

Cerniiçky î Un témoin bien français, comme les exigent nos nationalistes. Il est

commençait son débit, répétant constamment sur le même ton : le Drapeau... le Drapeau... le Drapeau.

Il allait ainsi de café en café, de table en table, de terrasse en terrasse, très poli, toujours militaire et saccadé.

Sa vente était énorme ; dans les rues on faisait cercle autour de lui.

Décoré du ruban tricolore.

On lit dans les journaux :

\j)\ Patriote.

« On se souvient encore, à Rennes, de ce camelot qui, pendant le procès Dreyfus, se promenait à grands pas à travers les rues, frappant sur ses paquets de journaux et criant à tue-tète : « Demandez Y Antijuif, » demandez le Drapeau, demandez le Drapeau, organe » des patriotes. )^

» Ce triste personnage, si patriote, nommé Ohl, est un sujet belge, sergent déserteur, dont le casier judiciaire est orné de quaraxte-deux coxdamnatioxs. Coiffé de sa casquette où brille en lettres d'or le nom de

entendu, sans qu'on ait clierclié sur lui le moindre renseignement ! Des renseignements, à quoi bon ! Le commissaire du gouvernement s'en soucie peu : (( Prendre des renseignements pour affaiblir la valeur d'un, ténioignar/e ? » comme il s'exclamait à propos de du Breuil î Les renseignements, on les a eus, mais trop tard ! Le véreux rastaquouère avait témoigné. Par conséquent, sa parole

YAntïjuif, il a comparu devant le Tribunal de Rennes sous plusieurs chefs d'accusation : ... : ;

» /" Le S' septembre 1899, a Rennes, vol cV un foulard et d'une serviette de toilette appartenant à M. Rault, aubergiste, place Sainte-Anne, /o ;

» 2° Le même jour tentative de vol de Vargent contenu dans le coffre-fort du même aubergiste ; '

» 5° Port illégal de la médaille de sauvetage, dont il n'a jamais été décoré ;

» 4-° hifraction à un arrêté ciui, comme Belge et repris de justice, Va expulsé de France ; '

)) o° Lisait es à un témoin. . .

» Ajoutons que dans, une lettre écrite au Patriote breton, par cet individu digne en tous points de représenter le nationalisme, on lit cette phrase :

« Patriote moi-même, je ne crois pas avoir nui à la cause sacrée. »

Ohl a été condamné à quatre mois de prison, et il sera expulsé après l'accomplissement de sa peine.

M. CerDuçki et M. Bonuaraour

a pu peser sur les décisions du Conseil !

Dès que le nom de M. de Cernuçky- Lazarowitch a été publié par les journaux, de France, de l'étranger, ce n'a été qu'un toile contre ce gentilhomme nomade. Les réclamations et les additions grêlaient de partout. On ne peut relever toutes les plaintes. Notons celles à^V Hôtel continental àç^ Paris, pour cinq mille deux cents francs. A la date du 20 décembre, sa femme formula contre lui une requête en séparation de biens.

Ce fut le dernier témoin entendu au procès de Rennes en vertu du pouvoir discrétionnaire du colonel Jouaust.

C'était bien finir, par un témoin représentatif, dio'ue de la collection.

Le réquisitoire.

Le fleuve d'immondices cessa de couler.

Les débats finissaient, et la parole fut à l'invraisemblable Carrière.

Le morceau est célè])re.

L'état d'esprit du eommissaire Carrière, depuis, est moins connu.

Tout en persévérant dans ses études de droit, — il vient d'être reçu, session de novembre, à la limite, minorité de faveur, — le commissaire Carrière bavarde volontiers :

— Ainsi, mon commandant, vous continuez à imputer au colonel Picquart la désorganisation du service des renseignements? Mais le général Zurlinden nous a déclaré que le colonel Picquart n'avait pas écrit le petit bleu. Et une enquête, réclamée par le colonel Picquart, a démontré la parfaite honnêteté de sa gestion...

— Heu ! qu'en sait-il, le général Zurlinden? que sait le conseil d'enquête? Je ïai vu, moi, le petit bleu. Et je vous jure que je n'y ai rien compris, et que je ttfj comprends rien encore l Croyez-vous, par hasard, que si je n'avais pas été convaincu de la culpabilité de Dreyfus j'aurais requis contre

DC PROCÈS DE RENNES i>45

lui ? On avait des preuves formelles, concordantes...

— Oùca ?

— Où ça? mais dans le dossier secret... Vous ne le connaissez pas, je suppose?

— Ce que j'en connais me suffit pourme faire nne idée de ce que je ne connais pas. Ce n'est pas, je pense, sur la pièce : Canaille de i>... que se fonde votre conviction?

— Non... 11 est certain que cette pièce peut aussi bien s'appliquer à un autre...

— Pourtant, vous en avez fait état dans votre réquisitoire...

— Vous croyez ?

— J'en suis sur.

— C'est bien possible... En effet, je me souviens... j'avais devant moi une note où était écrit : Canaille ^/e /)..., et je... j'ai (1)...

(1 Vérification faite, le commandant Carrière n'a pas parlé de la pièce Canaille de D... dans son réquisitoire. Mais la conversation est reproduite ici telle que nous la tenons de notre informateu r, dans Tesprit duquel une confusion s'était produite au sujet de la pièce en question. Il n'en est pas moins curieux de constater que le commissaire du gouvernement ait fait la même

Enfin, ma conviction s'est faite pendant les débats... Tenez, il y a dans ce dossier secret de quoi faire pendre un homme...

— Mais ce dossier secret, cependant, deux officiers du Conseil de guerre avaient opiné pour qu'il fût examiné en public...

— Ah ! oui, s'écrie le commandant !

C'étaient deux idiots, qui revenaient du camp de Coëtquidan, où ils avaient lu des journaux absurdes.

Et le commandant Carrière reprend la lecture interrompue de son Gaulois quotidien...

(Quatre officiers du conseil de guerre sont allés au camp de Coëtquidan : Beauvais, Merle, Parfait et de Bréon. Mais on croit pouvoir affirmer que le commandant Carrière visait plutôt Beauvais et Parfait alors soupçonnés d'être favorables à l'accusé.)

confusion. D'ailleurs, clans le réquisitoire du commandant Carrière, une pièce est citée où se trouve Tinitiale D. (Voir compte-rendu analytique )

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