DISCOURS DE M. LE DK C. J. LECLAIRE
Exposant, au XIe Congrès des Canadiens du Connecticut, le 2 de septembre 1896, la question de Danielson.
(Extrait de "L'Indépendant,, deFall River, Massachusetts, 9 septembre 1896).
* Monsieur le président,
" Avant d'entrer dans les détails de cette question de Danielson qui agite les esprits depuis bientôt deux ans, nous croyons qu'il est à propos de faire la déclaration suivante : que dans tous nos actes, depuis le commencement des troubles, il n'y a jamais eu ni haine, ni
rancune, ni faux orgueil. Nous savions que nous avions une grande responsabilité ; mais nous étions aussi convaincus que notre dignité d'hommes, notre devoir et notre conscience étaient les seules causes qui nous ont poussés vers la ligne de conduite que nous avons suivie. Nous avons eu en certaines occasions le malheur d'être blâmés par quelques amis de la cause si chère que nous défendions, et d'être montrés du doigt comme fauteurs de troubles. Loin de nous l'idée de leur en faire reproche. Au contraire ! Notre but en donnant ce compterendu de la lutte est non de chercher à nous disculper (car nous n'avons nullement conscience d'avoir mal fait), mais de prouver à tout homme de bonne volonté que nous avions d'excellentes raisons pour entreprendre cette noble croisade. Notre ferme conviction est que nous, laïques, avons le droit indéniable de nous plaindre, quand justice nous est délibérément refusée. Repassons, si vous le voulez bien, les principaux incidents de notre lutte.
" Remontons avant la convention de Taftville. Depuis longtemps nos demandes réitérées au Rév. M. T. J. Preston, notre ancien curé, de nous accorder plus de français dans notre école étaient refusées par cette réponse que : c'était folie de notre part de désirer deux heures de français par jour, mais qu'une heure y compris le catéchisme devait être satisfaisant. Le compte-rendu suivant fait à la convention de Taftville vous donnera une meilleure idée de ce qui a amené l'expulsion de notre ancien vicaire : La paroisse catholique de Danielson se compose d'environ 1,800 Canadiens -français et 300 Irlandais. Notre église se fait bien vieille, mais avant de travailler à la construction d'une autre, il nous faut pa}rer la dette de la paroisse qui est d'environ trois a quatre mille piastres. La société St- Jean-Baptiste, les dames de Ste-Anne, les Enfants de Marie, les Chevaliers de Colomb, sont nos sociétés catholiques. Nous avons un curé irlandais et un vicaire canadien-français que nous aimons et vénérons tous .Lors de la visite de Mgr Tierney, en juin dernier, MM. H.-J. Reeves, L.-J. Tétreault, Eloi Jetté, Alphonse Gareau et le Dr C.-J. Leclaire sommes allés le rencontrer au presbytère. Nous lui avons demandé un curé canadien-français et plus de français dans notre couvent. Monseigneur a accueilli nos demandes avec bonté et nous a traités comme ses enfants. A notre demande de nous accorder plus de français dans notre école, Monseigneur nous a répondu qu'il ignorait complètement quelle sorte d'enseignement était donné aux élèves et qu'il verrait notre curé. Il nous dit de prendre patience, * que nos prêtres canadiens-français n'étaient pas encore assez vieux
dans le diocèse, et d'espérer dans l'avenir. „ Sur ce, nous nous sommes retirés enchantés de la réception que Sa Grandeur nous avait accordée, et, naturellement, espérant beaucoup dans l'avenir. Le dimanche, après le départ de notre évêque, on nous annonçait, du haut de la chaire, que tous les jeudis soirs nous aurions un sermon français prêché par notre vicaire, le Rvd M. Dusablon. Mais, comme nous voulions des sermons français le dimanche et non la semaine, nous nous sommes abstenus d'y assister et le plan est tombé à l'eau. Notre école catholique est conduite par les religieuses St.-Joseph de France, dont cinq sont Françaises et une Irlandaise. L'éducation française fait peine à voir tant elle est négligée. J'ai eu occasion de faire lire quelques enfants qui fréquentaient cette école depuis deux ou trois aus, et la plupart ne pouvaient lire leur langue couramment. Dimanche, le 2 septembre dernier, une assemblée de paroisse était convoquée dans le but de nommer les délégués à la convention de Taftville. Nous espérions que cette assemblée serait présidée par notre curé, le Révd M. T.-J. Preston; mais, pour une raison ou pour une autre, il ne put y assister. MM. le Dr C.-J. Leclaire, Jos. Picard, Pierre Turgeon, Jos. Choquette, N. Héneault, P. Ménard furent ceux choisis pour représenter la paroisse. MM. les délégués furent cependant chargés d'aller voir M. le curé pour lui demander de nous accorder au moins deux heures de français par jour. Inutile de dire que notre humble requête ne fut pas exaucée, le Rév. T. J. Preston considérant qu'une heure et vingt minutes de français par jour, y compris le catéchisme, était tout à fait suffisant. M. le curé ajoutait en même temps que c'était folie de notre part d'exiger autant de français, c'est-à-dire deux heures par jour. Sur notre désir de nouveau exprimé qu'on nous accordât les deux heures demandées, M. le curé nous conseilla d'en faire la demande à Mgr Tierney, que lui n'y pouvait rien faire. Il paraît qu'ici aux Etats-Unis il nous faut travailler pour nous anglifier le plus tôt possible. Heureusement que nous n'en sommes pas encore rendus là. Quand il s'agissait de bâtir le couvent, le Rév. M. T.-J. Preston nous avait promis que le français serait enseigné à l'égal de l'anglais ; maintenant on nous refuse, quand nous ne demandons que deux heures par jour. Bien plus, on nous renvoie à notre évêque.
" 11 septembre, 1894.
" Dr C.-J. Leclaire. „
Ce rapport, M. le président, eut le don de tomber sur les nerfs du Rév. M. de Brûycker, quoiqu'il ne fût en lui-même que la pure et simple vérité. Le Rév. M. Dusablon, mis en demeure par le curé de Willimantic de venir défendre son chef, se trouva par le fait même placé dans une position excessivement difficile. En niant notre rapport il disait un mensonge, et en gardant le silence il semblait blâmer son curé. Il prit cette dernière alternative ; car, prêtre vraiment catholique, homme d'honneur et fier de sa parole, il ne pouvait se lever et mentir devant toute une convention. Si le Rév. M. de Brûycker fût demeuré bien tranquille dans son presbytère, ne s'occupant que de ce qui le regardait, la paix, la fille de Dieu, aurait continué à fleurir dans notre petit centre.
Dans les deux ou cinq semaines qui suivirent, tout semblait paisible et tranquille, du moins à la surface ; car, comme nous le vîmes dans le mois de décembre, nous dormions sur un volcan qui se préparait à vomir sur nous une douloureuse surprise. En effet, vers le 1er de l'an 1895, on nous enlevait notre vicaire, le Rév. M. Dusablon; on chassait du diocèse cet homme qui avait ramené au pied des autels deux ou trois cents Canadiens qui avaient commencé d'oublier le chemin de l'église ; cet homme, dont la vie au milieu de nous n'avait été que sacrifice et amour, on lui accordait juste la permission de rester à Waterbury avant son départ définitif, sans même lui permettre de nous faire ses adieux. Le dimanche qui suivit son départ, le Rév. M. Preston nous disait du haut de la chaire : " Votre M. Dusablon est parti, parti, et vous avez pour le remplacer le Rév. M. Bédard, un jeune prêtre de talent et rempli de capacités. „ Si notre curé en fut resté là, peut-être n'aurions-nous pas eu raison de protester ; mais il dépassa les bornes, quand il s'écria : " Celui-ci (le Rév. M. Bédard), je ne veux pas que vous veniez le bâdrer ; là où il ira, je Je saurai, et il ne sortira qu'avec ma permission. „ Nous vîmes alors qu'on voulait joindre l'insulte à la douleur, la patience humaine a des limites. Nous oublions de vous dire que le Rév. M. Preston avait aussi ajouté que: " s'il ne fait pas mieux que l'autre, lui aussi s'en ira. „ Je dirai en passant que jamais le Rév. M. Dusablon, ni aucun prêtre ou vicaire canadien, ne nous a ni par lettres, ni par paroles, ni par actions, donné le moindre conseil dans ce que nous avons fait par le passé, ce que nous faisons dans le présent et ce que nous devons faire dans l'avenir. Dans tout ce que nous avançons ici il n'y a pas un seul mot de mensonge, et nous défions qui que ce soit de
venir le nier. A une assemblée qui eut lieu dans la même semaine, les Canadiens décidèrent d'envoyer le Dr Leclaire avec une requête auprès de Son Eminence le cardinal Satolli, lui demandant de bien vouloir faire droit à notre humble demande et, pour les raisons énumérées dans cette même requête, nous accorder un curé canadienfrançais ou la division de la paroisse. Mgr Satolli refusa de recevoir notre délégué, nous demandant d'envoyer nos raisons par écrit. C'est ce que nous fîmes.
Voici les griefs que nous avions dans le temps :
1. ° Que notre curé, le Rév. T. J. Preston, parlait à peine le français ;
2. ° Que plus des % de notre population ne comprenaient pas l'anglais ;