EPITAPHE POUR FEU M. RAMEAU
« Cy git le célèbre Rameau.
« Il fut, par son vaste génie,
« De la Musique le flambeau «Et l’objet des traits de l’envie.
« Muses, pleurez sur ce tombeau « Le créateur de l’harmonie » (2).
U Avant-Coureur du 7 octobre 1764 publiait un Parallèle de Lully et de Rameau ; Chabanon et Maret écrivaient leurs
(1) Mercure , octobre 1764, 2e vol. p. 66.
(2) Mercure , janvier 1765 Ier vol. p. 9. Cette épitaphe a été publiée par M. A. Pougin dans son ouvrage sur Rameau. En octobre 1764, M. Guillo de la Chassagne publiait dans le Mercure des « Reproches à la Mort sur M. Rameau », qui se terminent par les vers suivants :
« Quand tu le plongeas au tombeau Sans doute en cet instant tu n’avais point d’oreilles»
(oct. 1764, 2e vol. p. 66)
M. D’Abancour, en Avril 1765 disait:
« Pour l’épitaphe de Rameau « Chacun exerce son génie.
« Un vers suffit : dans ce tombeau,
« Cy git le Dieu de l’harmonie »
( Mercure , avril 1765, Ier vol. p. 27).
Il est à remarquer que dans cette littérature funéraire, c’est presque toujours aux découvertes théoriques de Rameau que s’adressent les éloges.
Eloges de Rameau, et le monde lettré pleurait celui que Marmontel avait appelé « le Newton des sons. » (i)
Trois services funèbres eurent lieu pour lui à Paris ; le premier fut célébré solennellement le jeudi 27 septembre 1764 aux Pères de l’Oratoire de la rue Saint-Honoré et aux frais des directeurs de l’Opéra Rebel et Francœur, sur l’« invitation par billets, rapporte le Mercure , de Mme la veuve Rameau, et de M. Rameau son fils », et cela, d’après les Mémoires Secrets, afin d’éviter les querelles qui s’étaient produites à Saint-Jean de Latran, lors du service de Crébillon (2). »
Le Mercure nous a conservé une relation de la cérémonie :
« On y exécuta la Messe de feu M. Gilles (3). Près de 180 Musiciens tant symphonistes que chanteurs de l’Académie royale de musique, de celle du Roi et de plusieurs églises de Paris, que le zèle et le respect pour la mémoire du défunt y avoient conduit, occupaient le Jubé et les Tiibunes latérales de la façade intérieure de cette Eglise.
Tous les Amateurs invités à cette cérémonie sont convenus n’avoir jamais entendu d’exécution plus parfaite et de Corps de Musique plus rempli par la force et par le nombre de voix qu’en cette occasion. On a vu un grand nombre d’Assistans ne pouvoir retenir leurs pleurs au Kiric Eleison de cette Messe, adapté à la Musique expressive d’un des plus beaux endroits des œuvres de M. Rameau » (4).
Pendant l’Offertoire, on exécuta le De Profundis de Rebel (5) . C’était Berton, le chef d’orchestre de l’opéra, qui conduisait la messe de Gilles, tandis que Rebel en personne dirigea son De Profundis.
« A la fin de la Messe, pendant la cérémonie de l’encens et de l’eau bénite, ce grand corps de Musique chanta en faux-bourdon le même De Profundis. MM. Gélin, Larrivée, Muguet et Durand récitèrent dans la Musique de la Messe. On avoit distribué 1.500 Billets pour cette Céré-
(1) Avant coureur du lundi 7 octobre 1764, pp. 648, 654.
(2) Mémoires secrets , II, pp. 103. 104.
(3) Jean Gilles, né à Tarascon en 1669, fut successivement enfant de chœur à la Maîtrise de St Sauveur d’Aix, puis chef de cette maîtrise, après la démission de Guillaume Poitevin en mai 1693, maître de chapelle à Agde, puisa Montpellier, et enfin à Toulouse (28 décembre 1697) ; il mourut le 5 février 1 705. (L’abbé Marbot. Gilles , Cabassol , Campra , Aix, 1903, pp. 4-9). La messe des morts de Gilles fut écrite en collaboration avec Campra.
(4) Mercure , octobre 1764, i®r vol. pp. 213-215.
(5) Sur François Rebel, voir notre article du Bulletin trimestriel de la Société internationale de musique , janvier 1906.
monie. Le nombre des Assistans y étoit très considérable, et tout s’est passé avec autant d’ordre que de décence (i).
Le il octobre, nouvelle « pompe funèbre » aux Carmes du Luxembourg ; cette fois, c’était la messe de Philidor et le De Profundis du même auteur que l’on exécuta durant la cérémonie (2). Les Mémoires secrets critiquent vivement l’œuvre de Philidor. « On a retrouvé, rapportent-ils, l’auteur de l’opéracomique presque partout, et l’on a vu avec douleur qu’il ne pouvait s'élever au sublime ». (3) Du reste, d’après la même source, l’interprétation laissa fort à désirer. Cependant, Y Avantcoureur portait un jugement moins sévère et ajoutait :
« M. Richer, autrefois page de la musique du Roi et si fêté alors par le public, a chanté plusieurs récits avec un goût, une précision, une prononciation, une élégance qui ont fait le charme d’une assemblée aussi nombreuse que distinguée » (4).
Enfin, à la fin de l’année, nouveau service fait cette fois par souscription. On pouvait lire, en effet, dans les Mémoires secrets d’octobre 1764, l’annonce ci-après :
« Il vient de s’ouvrir une souscription chez M. Brock pour faire, avec toute la pompe possible, un nouveau service pour M. Rameau, & pour lui élever une statue de marbre qui sera confiée aux soins de M.Pigale»(5)-
Le 16 décembre 1764, les frais nécessaires à la cérémonie ayant été couverts, le service eut lieu à l’Oratoire, et, si l’on en croit le Mercure , fut singulièrement brillant :
« On exécuta la fameuse Messe de Gilles, avec des morceaux admirables tirés des ouvrages du défunt, adaptés à quelques parties de cette Messe. Ensuite, la Prose Dies irce , dies ilia, de la composition de l’abbé
(1) Mercure, Loc. cit. Voir aussi Mémoires secrets, II, pp. 103-104.
(2) Sur Philidor, consulter P. Fromageot : Les compositeurs de musique ver.
saillais, 1903, pp. 31 2 3 4 5» 47*
(3) Mémoires secrets, n octobre 1764, II, p. m-
(4) Avant coureur. Lundi 22 octobre 1764, pp. 677-678. Richer étaitun des chanteurs les plus réputés du Concert spirituel, où on exécuta même un motet de sa composition Dixit incipiens. (Voir M. Brenet, Les Concerts en France
sous l’ancien régime, p. 238). , . „ „
(5) Mémoires secrets, 26 octobre 1764, II, p. 117. Sur 1 iconographie de Rameau, voir plus loin.
Dugué, Maître de musique de Saint-Germain-l’Auxerrois (i), morceau dans lequel il y a, malgré sa prodigieuse étendue, beaucoup de variété et plusieurs traits de génie dignes des grands Maîtres.
Pendant l’offertoire, on exécuta le De Profundis de M. Rebel, Surintendant de la Musique du Roi, Chevalier de Saint-Michel. Le Corps de musique étoit au moins aussi nombreux à ce service et composé à peu près des mêmes sujets qu’il avoit été à celui qui fut exécuté par l’Académie royale de Musique aux frais des Directeurs peu de temps après le décès de M. Rameau.
MM. Larrivée, Le Gros, Gélin, Muguet, Durand, etc., chantèrent les récits. L’exécution fut généralement admirée ; elle était conduite par M. le Breton (Berton), Maître de musique de l’Orchestre de l’Académie royale.
On a vu peu d’occasions, et il seroit difficile d’en trouver, où fût réunie une assemblée plus nombreuse et en même temps plus distinguée dans tous les ordres de la société, soit quant au rang, soit quant à la distinction dans les lettres, dans les arts, dans les talents et dans les connaissances. S. A. S. Mgr le Prince de Condé (2) honora cette cérémonie de sa présence » (3).
Si Paris célébrait dignement la mémoire du grand musicien disparu, la province, dont nombre d’ Académies de musique avaient inscrit aux programmes de leurs concerts des fragments de ses œuvres, ne demeurait pas en reste sur la capitale.
Le 15 novembre 1764, Marseille faisait une pompe funèbre en l’honneur de Rameau, et une lettre curieuse adressée de cette ville au Mercure en relate tous les détails. La voici :
« On a mis en exécution dans cette ville, pour l’illustre Rameau, l’idée de M. d’Alembert, en parlant des éloges donnés à M. de Montesquieu. Il pensoit que le plus bel éloge de ce grand homme auroit été de placer sur son tombeau le Livre de L'Esprit des Lois. Quel plus grand éloge aussi pour M. Rameau que ses propres ouvrages ! Qui pou voit le célébrer plus dignement que lui-même ? C’est ce qu’a entrepris et exécuté M. Rey, Maître de musique du Concert de cette ville (4), avec beaucoup d’intelligence, de génie et de goût pour le choix et l’arrangement de la musique de la Messe solennelle dont je vais vous donner la relation.
(1) Sur l’abbé Dugué qui donna plusieurs motets au Concert spirituel, voir M. Brenet, Loc. cit. p. 284.
(2) C’était Louis Joseph, prince de Condé, fils de Louis Henri duc de Bourbon, le futur Prince de Condé de l’émigration.
(3) Mercure, janvier 1765, Ier vol. pp. 191-192.
(4) Sur J. B. Rey maître de musique à Marseille et à Nantes, et plus tard, maître de musique de la chambre du roi, voir M. Brenet, Les Concerts en France sous l'ancien régime, p. 303. Rey donna plusieurs motets à grand chœur au Concert spirituel. La Société des Concerts de Marseille avait été fondée en 1716 par
Jeudi dernier, 15 novembre 1764, jour marqué pour le service funèbre de l’immortel Rameau, MM. les Commissaires du Concert, en cérémonie et tout en noir, ainsi que les amateurs, se rendirent à dix heures du matin aux Dominicains où se trouvoit déjà la plus nombreuse assemblée. L’église étoit entièrement tendue de noir. La décoration de l’autel et du fond du chœur étoit somptueusement lugubre et très-bien entendue. On avoit placé au milieu du vaisseau un fort beau catafalque, sur l’entablement duquel s’élevoit une haute pyramide où l’on voyoit,au bas, le médaillon du défunt, très ressemblant, avec cette légende : Dilectce memoruB . J . B. Rameau (1). Un baldaquin suspendu à la voûte terminoit et couronnoit la décoration du catafalque, éclairée d’un très grand nombre de lumières. Les peintures et les figures allégoriques du cénotaphe étoient artistement disposées, d’une très bonne exécution, et composées avec intelligence. L’autel et le pourtour de l’Eglise étoient pareillement ornés d’écussons chargés d’emblèmes, de chiffres, de larmes et autres ornements funèbres. Lorsque MM. les Commissaires entrèrent dans l’Eglise, M. l’abbé Peyre, organiste, commença à exécuter divers carillons et autres morceaux du plus grand aromatique, et très convenables à la circonstance, après lesquels on commença la Messe. Tout ce qui se chanta au Chœur, dans cette Messe, étoit entièrement composé de différents morceaux de musique extraits des ouvrages connus de M. Rameau, et qui ont le plus contribué à sa célébrité.L’union, l’ordre et la distribution de ces divers fragmens forment un tout qui doit être regardé comme un chef-d’œuvre. Les paroles latines sont si bien adaptées, et la musique semble si convenable aux paroles, que l’on croiroit le tout n’avoir pu être fait que pour cet ensemble. Il seroit à désirer que l’ingénieux Musicien qui a donné ses soins et son intelligence à ce travail le rendît public. Il serviroit, sans doute, aux pompes funèbres les plus augustes et les plus magnifiques (2).
Après la Messe, on fit l’absoute où MM. les Commissaires du Concert firent les honneurs » (3).
Après Marseille, ce fut Orléans qui rendit un hommage musical à Rameau. Le 15 janvier 1765, le Concert (4) et les
le maréchal de Villars. En 1761 elle comptait 45 musiciens. (Voir M. Brenet, Loc. cit , et Alexis Rostang, La Musique à Marseille de 1600 à 1874 in Mémoires de V Académie des Sciences , Belles-Lettres et Arts de Marseille. 1872-187 4, pp. 3 71-372)-
(1) On remarquera qu’à ce service on attribue encore à Rameau les prénoms de Jean-Baptiste (J.B.au lieu de Jean-Philippe). De même, L} Avant- codeur, dans son article nécrologique sur Rameau appelle celui-ci Jean-Baptiste.
(2) En outre de cette déclaration d’une emphase toute marseillaise, une note jointe à la lettre fournit quelques détails, d’ailleurs fort vagues, sur les morceaux qui furent adaptés à la messe par la main experte de Rey.
(3) Mercure , février 1765, pp. 197 et suiv.
(4) L’Académie de musique d’Orléans fut fondée au mois de mai 1721. Voir M. Brenet Loc. cit , Mercure , octobre 1722, pp. 95, 96, et décembre 1722 pp. 136, 137, et Les Auteurs dramatiques de V Orléanais par Paul Leroy et H.
amateurs de cette ville faisaient célébrer, en l’Eglise des Dames Religieuses, un service en l’honneur du musicien défunt. Là aussi, un « amateur » adaptait à la cérémonie funèbre des extraits d’œuvres de Rameau (i).
Dès le surlendemain de la mort de celui-ci, sa fille Marie- Alexandrine, encore mineure, puisqu’elle n’avait pas encore 20 ans, obtenait son émancipation « pour jouir par elle de ses meubles et du revenu de ses immeubles» (2). C’était là, sans doute, une mesure destinée à faciliter les opérations de la liquidation de la succession de Rameau, mais, peut-être, conviendrait-il aussi de la rattacher au mariage de Maiie-Alexandrine, mariage décidé très peu de temps après la mort du musicien, ainsi que nous ne tarderons pas à le voir.
Nous transcrivons ci-après ces « Lettres d’émancipation».