‹ Quelques écrivains de ce tempsChapitre 11 sur 18 · C. LECIGNE · texte numérisé non relu

C. LECIGNE

rUnivers, à la Revue du Clergé français, à la Revue de Lille, à la Jeune Fille contemporaine, où il publiait dernièrement deux grandes séries d'études sur le théâtre moderne et sur le roman moderne. Tout récemment, les vacances de juillet le trouvèrent dans sa bibliothèque où les livres fourmillent, affairé, penché sur sa table de travail et mettant la dernière main au volume qui est maintenant sous presse : Monseigneur Freppel.

Ses articles font les délices des intellectuels et la joie des Artésiens. Beaucoup, après avoir relu la collection de Ceux de chez nous, la placent sous leur chevet et fredonnent avec allégresse le quatrain du poète artésien qui s'écria un jour :

Oui, nous sommes les fils des plaines Où mûrissent les grands blés d'or, Et nous avons nos âmes pleines Des parfums qui font Thomme fort !

M. Lecigne passe avec dédain au milieu des platitudes officielles et des passions qui s'étalent autour de lui. Il marche, la lyre à la main, n'écoutant que la voix de sa conscience, fidèle à l'austère noblesse de sa vocation, indifférent aux « variations malsaines de la mode », aux courants des passions, avec le courage de ses obstinations.

Tout ce qu'il écrit, c'est son cœur qui l'exhale. Le cœur dicte... La main ne fait que transcrire.

M. Lecigne ressemble actuellement aux immor-

telles de nos jardins que le soleil a épanouies ; il donne tout son éclat. Sa renommée littéraire, qu'il a conquise avec des pages qui sont des chefsd'œuvre, a franchi les champs de seigle de notre cher pays d'Artois et les plaines fertiles des Flandres. Elle s'est dispersée dans tous les coins de France où fleurit encore un peu de foi et où rayonne toujours la fière indépendance de notre race.

La critique est unanime. Elle proclame la vitalité de ce noble esprit, et je sais des écrivains célèbres, des académiciens qui comptent parmi leurs fiertés l'amitié de cet homme qui est un artiste de la plume, doublé d'un philosophe et d'un penseur.

C'est un artiste vraiment, mais un artiste qui porte la plus belle des décorations : le rayonnement de l'âme. Il est le grand cœur que rien ne désarme, et qui passe dans la vie, épris d'idéal, amoureux du vrai, indifférent à l'enthousiasme des foules comme à leur indifférence, marchant droit vers l'étoile de sa destinée.

Et, dans un demi-siècle, quand sur les bords de la Glarence on parlera du cygne d'Artois, les petits enfants de Pernes redresseront la tête avec amour, avec fierté et diront : « Il était de chez nous... »

C'est peut-être en songeant à lui que José-Maria de Heredia, toujours à l'affût des renommées naissantes, écrivit le tercet final de son fameux sonnet les Conquérants :

Penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles...

L'étoile d'Henri de Régnier est montée bien vite au-dessus de l'horizon. Elle a atteint les pentes du Parnasse, y a brillé d'un vif éclat, et maintenant se repose au front de l'Institut. L'auteur tant applaudi des Médailles d^ argile peut dire avec Charles Perrot :

J'ai senti mon cœur gonflé d'orgueil,

J'ai marché le front haut à grands pas dans la rue.

La gloire, brusquement à mes yeux apparue,

Me tendait ses deux bras dans un geste d'accueil...

... Et cet accueil bienveillant de l'Académie française est d'autant plus flatteur pour Henri de Régnier que ce dernier avait pour concurrent le distingué et très érudit Pierre de Nolhac.

Par ses ascendants, Henri de Piégnier puise au sein même de nos vieilles traditions françaises. Il a pris souche sur ces vieilles dynasties de terroir qui illustrèrent autrefois les belles provinces de Picardie et de Bourgogne. Par son père il est le descendant de ces seigneurs de Thiérache qui ont glorieusement sillonné l'Histoire. Par sa mère il se rattache au cœur même de la France : à la Bourgogne... Ses liens dans le passé, d'aussi loin qu'on les recherche, sont rivés à quelque grand nom ou à quelque belle page d'histoire. C'est un livre superbe que celui de la maison des Régnier. Gentilshommes, écuyers, brigadiers des armées du roi, chevaliers de Saint-Louis, capitaines de Royaldragons, émigrés dans l'armée des Princes, conseillers au Parlement... Il n'y a pas une seule vie inutilisée dans les boudoirs de la Cour ou d'un palais. Toutes les vies qui, à travers plus de dix générations, soutiennent celle d'Henri de Régnier ont été fécondes pour le bien. Aussi le poète à la rime sonore et harmonieuse qui vient de recueillir à l'Académie française la succession du vicomte de Vogiié peut regarder avec fierté le vieux blason des Régnier ; d'or au sautoir de gueules cantonné

de quatre merlettes de sable. Il y a là plus que le blason d'une famille de gentilshommes : c'est toute une page d'histoire, et l'une des plus pures de l'Histoire de France.

Le nouvel académicien est né à Honfleur, au bord de l'Océan, sur ces charmants coteaux couverts d'arbres que chérissait Stendhal parce que, disait-il, « on y jouit de six lieues de forêt en tous sens et de l'air de la mer ».

Ses paupières se sont ouvertes pour la première fois sur les larges horizons marins, sur ces horizons mêlés de brumes qui semblent garder toujours quelque mystère en leurs impénétrables limites. C'est peut-être pour cela que Henri de Régnier porte dans les yeux cette ombre singulière, ce je ne sais quoi qui n'est ni tristesse ni mélancolie, mais qui voile constamment comme d'un brouillard l'éclat du regard.

Le poète est grand, maigre, un peu raide d'allure. Tout le monde connaît, parles photographies publiées ces temps-ci, ce poète aux mains longues et fines, cette figure osseuse aux pommettes saillantes, au front haut et glabre, au menton volontaire et si accusé qu'il entr'ouvre les pointes du col, à l'œil calme et reveui- qui semble se poser avec délicatesse sur tout ce qu'il rencontre, aux lèvres fines qui abritent leur commissure sous les pointes fatiguées de longues moustaches tombantes.

Gomme Leconte de Lisle, le nouvel « immortel » porte, continuellement rivé dans l'orbite, un large monocle. — Est-ce par originalité ou par nécessité? Sur ce dernier point, Henri de Régnier dit « oui », les mauvaises langues disent « non ». Mais peu importe... D'ailleurs, si cette documentation leur est agréable, les collectionneurs de ces petits détails du costume pourront noter que Leconte de Lisle portait le monocle devant l'œil droit et que Henri de Régnier le porte devant l'œil gauche ! . . .

L'auteur des Lendemains est le plus accompli des gentilshommes. Il apporte dans sa vie privée et dans ses entretiens toute cette richesse de délicatesses, de distinctions, que l'on aime à rencontrer dans la fréquentation des âmes discrètes et fines. Mais il est psychologue et analyste avant tout. <( Il ne commence jamais un entretien, nous dit Paul Léautaud, sans d'abord assurer son monocle, la bouche ouverte, en haussant un peu la tête. Il parle lentement, presque bas, sur un ton plein d'inflexions, en cherchant un peu ses mots, avec toujours l'air de se souvenir, ne cessant de regarder son interlocuteur, comme si, en lui parlant, il voulait l'étudier. »

Disciple de Stéphane Mallarmé, Baudelaire, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Henri de Régnier a été l'un des chefs du mouvement symboliste. Comme Vielé-Griffin et Jules Laforgue, il a délibérément rejeté toutes les difficultés du rythme et toutes les règles de la poésie. Il a imaginé de longs poèmes sans égalité de vers, corselés par-ci

et dilatés par-là, offrant sur la page d'un livre les silhouettes les plus invraisemblables ou du moins les plus inattendues. Il nous a donné des recueils entiers de ces fameux «vers libres », vers fantaisistes s'il en fut, qui semblent nés au hasard un peu et semblent cabrioler au hasard aussi. Aimez- vous ces vers sans ordonnance qui s'échelonnent au caprice d'un sentiment ou d'une idée, comme l'écho se répercute contre le premier rocher venu :

Alors j'ai dit : Voici des flûtes et des corbeilles,

Mordez aux fruits;

Écoutez chanter les abeilles

Et l'humble bruit

De l'osier vert qu'on tresse et des roseaux qu'on coupe.

J'ai dit encor : Écoute,

Écoute,

Il y a quelqu'un derrière l'écho,

Debout parmi la vie universelle,

Et qui porte l'arc double et le double flambeau,

Et qui est nous

Divinement...

Qu'importe le nombre des syllabes si le rythme est beau, disent les défenseurs du vers libre. Fort bien. C'est affaire d'appréciation. Mais je erms que beaucoup préfèrent encore à tous ces vers contrefaits et révolutionnaires les bons vers classiques de François Coppée, Sully- Prudhomme, et... Henri de Régnier lui-même, lorsqu'il veut bien soumettre son beau talent aux règles anciennes.

Lisez encore cette odelette fraîche, claire il est

vrai, mais trop échevelée et qui semble aller au petit bonheur :

Si j'ai parlé

De mon amour, c'est à l'eau lente

Qui m'écoute quand je me penclie

Sur elle; si j'ai parlé

De mon amour, c'est au vent

Qui rit et chuchote entre les branches...

Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau Qui passe et chante Avec le vent; Si j'ai parlé, C'est à l'écho.

En dépit de toutes les doctrines, de toutes les considérations et de tous les courants littéraires en faveur du vers libre, ce ne sont là ni des vers ni de la poésie.

Henri de Régnier — l'Henri de Régnier d'aujourd'hui et non le symboliste original de 1885 — n'est pas le poète des foules, le rimailleur qui fait des vers sur un sujet proposé comme un peintre fait un tableau sur commande. Il n'est pas non plus le poète-ouvrier qui assemble des rimes ou additionne des vers au mètre ou au kilo pour revues populaires et pour magazines illustrés et suggestifs à l'usage des petites ouvrières hors de l'atelier. Les vers d'Henri de Régnier jaillissent comme l'eau des fontaines, clairs et chantants, au

HENRI DE RéCNIËR 1^

hasard de l'inspiration, dans un coin silencieux du cabinet de travail ou pendant une promenade, au pied d'un arbre ou sur la mousse d'un rocher lorsque les bois sont pleins d'oiseaux. Ils jaillissent alors sans effort et s'enchaînent les uns aux autres tout naturellement, à la manière des fleurs qui s 'entr ouvrent et parfument les unes après les autres. Et de ces poèmes éclos sous le feu de l'inspiration il s'exhale souvent je ne sais quoi de doux, de reposant, je ne sais quoi aussi de résigné et de mélancolique dans un cadre très solide de philosophie :

Le vrai sage est celui qui fonde sur le sable, Sachant que tout est vain qui n'est pas éternel Et que même l'amour n'est guère plus durable Que le souffle du vent et la couleur du ciel.

Peintre merveilleux du cœur humain, Henri de Régnier a noté souvent les apparitions d'un jour, les illusions du bonheur, les rêves ensoleillés qui meurent avec le soir, les espoirs fragiles qui oscillent sous lèvent... et sa voix ensuite s'est voilée de tristesse :

Laissez-moi. Que ma porte aujourd'hui reste close; N'ouvrez pas ma fenêtre au vent frais du matin; Mon cœur est aujourd'hui misérable et morose Et tout me paraît sombre et tout me semble vain.

Ma tristesse me vient de plus loin que moi-même, Elle m'est étrangère et ne m'appartient pas, Et tout homme, qu'il chante ou qu'il rie ou qu'il aime^ A son heure l'entend qui lui parle tout bas.

Et quelque chose alors se remue et s'éveille, S'agite, se répand et se lamente en lui, A cette sourde voix qui lui dit à l'oreille Que la fleur de la vie est cendre dans son fruit.

Puis, vivant dans l'intimité des vieux livres et des légendes, dans les méditations graves et hautaines, s'il a vu des couples enlacés, s'il a entendu l'harmonie lointaine et douce des baisers, il s'écrie avec un sourire d'amère expérience — lui, le poète vieilli, qui connaît le lendemain de toute épopée d'amour :

Je n'ai rien ressenti d'envieux ni d'amer,

Ni regrets, ni frissons, ni fièvres, ni malaises.

Ils allaient promenant leur beau rêve enlacé

El que réalisait cette idylle éphémère;

Ils étaient le présent et j'étais le passé,

Et je savais le mot final de la chimère.

Au début de sa carrière littéraire, Henri de Régnier a collaboré au journal Laièce sous le pseudonyme romantique de Hugues Vignix. A côté de la salle de rédaction il y avait une salle réservée pour l'escrime. C'est là que les symbolistes fervents exerçaient leur habileté au duel et, comme Cyrano de Bergerac, cueillaient des rimes à la pointe de l'épée. a Ils apprennent à se battre avant d'apprendre à écrire, disait quelqu'un. C'est pour tuer leurs prédécesseurs... »

L'auteur du Mariage de Minuit, la Peur de

Vamour^ la Double Maîtresse s'est égaré jadis dans les sentiers obscurs du Symbolisme, mais il est revenu aujourd'hui aux sources les plus saines et les plus pures de la poésie. Il est devenu le digne fils de ce grand poète que fut Heredia, de ce poète qui fut peut-être trop distant de la foule par la hauteur de son inspiration, mais qui restera toujours l'une des gloires de la poésie française.

Loti est un charmeur. Quand on ouvre ses livres les heures semblent plus brèves; et, quand le dernier feuillet est retourné, les yeux se fixent à regret sur les dernières lignes comme vers une féerie perdue...

Quand j'étais au collège, Loti m'a souvent fait punir, car je préférais une page àe Matelot ou de Pêcheur d'Islande à une traduction de Tacite ou d'Euripide. A présent, j'ai grandi... mais le défaut est resté : aux heures de loisir j'ai souvent Loti pour compagnon.

Un livre de Pierre Loti ne ressemble pas aux autres livres. Derrière les mots, au travers du papier, il y a quelque chose qui vibre et si le doigt froisse la page, c'est comme un peu de cœur qui frissonne... Un livre de Loti est comme une harpe : chaque feuille que l'on tourne est une corde que l'on pince. La vibration en est douce et le son très pur. Loti n'écrit qu'en prose, mais la poésie qui

monte de cette prose-là est pleine de lumière et de reflets. Elle est douce et caressante comme le gazouillis d'une mésange, suave et bienfaisante comme la fraîcheur de la rosée. L'éminent auteur de Madame Chrysanthème connaît le secret pour charmer sans effort. Il dirige son style avec l'aisance et la pureté d'un rossignol qui conduit sa voix. Il y a dans son œuvre quelque chose d'insaisissable, quelque chose de chantant et de parfumé qui s'exhale des mots pour endormir et balancer les âmes; et ce quelque chose est tout entier dans le cœur de Loti. — L'illustre académicien peut répéter avec Musset :

Sachez-le, c'est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit, c'est le cœur qui se fond, C'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire Comme un gai pèlerin sur le sommet d'un mont.

Au mois de janvier 1879 un livre flamboyant, tout neuf, naquit chez Galmann-Lévy. La couverture portait un titre étrange : Azyadé {Stamboul, 76-77). — Pas de nom d'auteur, mais un sous-titre : « Extraits des notes d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 janvier 1876, tué sous les murs de Kars, le 27 octobre 1877. »

Or, peu de temps après l'apparition d' Azyadé, le directeur de la Librairie Nouvelle reçoit la visite de

M. Mongel-Bey, ingénieur de marine. Ce dernier dit à peu près ceci :

« J'ai lu le nouveau livre que vous publiez, Azyadé... Eh bien ! monsieur, l'auteur qui n'a pas osé signer est tout simplement un vil plagiaire î II y a, dans ce livre, des pages entières qui ont été volées au carnet de voyage d'un de mes camarades, Julien Viaud, enseigne de vaisseau. J'ai lu plusieurs pages du livre et du carnet, et je suis certain de ce que j'affirme. »

Le visiteur fut vite rassuré : Azyadé avait été apporté à l'éditeur par Julien Yiaud lui-même...

... Et c'est ainsi que Loti fut démasqué et fit son entrée dans la littérature.

Ce premier livre de Pierre Loti passa presque inaperçu. Malgré cet échec Loti envoie à son éditeur le manuscrit de Rarahu. Cette fois, le succès arrive. En quelques mois il est complet. — Jules Lemaître fait du livre un éloge enthousiaste; Alphonse Daudet, charmé par le style de Loti, prédit au jeune écrivain un avenir brillant et se lie d'amitié avec lui ; Ludovic Halévy s'écrie : « Mais on ne garde pas l'anonymat après deux chefs-d'œuvre! »

S'avançant en triomphateur, Loti se décide à mettre dorénavant un nom d'auteur sur la page du titre de ses livres. Mais, sa profession ne lui permettant que le pseudonyme, le jeune lieutenant de vaisseau choisit un pseudonyme infiniment doux et signe pour l'avenir : Pierre Loti. — Ce nom est à la fois un nouveau-né et un souvenir, car les compagnons de Julien Viaud, au Borda,

l'avaient surnommé Loti, par allusion à une petite fleur de Tlnde qui est l'emblème de la modestie et de la timidité chez les Orientaux.

Les livres de Pierre Loti sont nés successivement et se sont formés au jour le jour, car c'est pendant ses croisières que l'éminent écrivain a écrit davantage. Vivant à bord de son vaisseau, appuyé sur des piles de coussins au fond de sa cabine, ou assis sur le tillac, Pierre Loti a transcrit pour nous de merveilleuses songeries et des impressions de tristesse alanguissante. Il a exploré les mers du Levant, les Antilles, l'océan Pacifique. Il a vu la mer Morte, le Jourdain, Nazareth, Jérusalem, Bénarès la ville sainte. Il a visité le Saint-Sépulcre. Il a parcouru l'Afrique, l'Orient, le Japon. II est allé à Tahiti. Il a séjourné à la cour de la reine Pomaré et dansé avec les petites Maories. Il était des combattants de Formose... — En somme, Pierre Loti n'a pas usé sa vie, les pieds près des chenets et les yeux au plafond!... Et de tout ce qu'il a vu, de tout cet inconnu pour nous, de tout ce <( non vu » , Loti a dessiné des croquis subtils et puissants qui peuvent être rangés dans la galerie des chefs-d'œuvre de la Littérature française comme : r Arrivée devant Nagasaki, la Mort de l'amiral Courbet, r Entrée des alliés à Pékin, les Tombeaux des empereurs de Chine.

Pierre Loti a été, toute sa vie, un artiste en voyage. Un spleen délicieux émane de ses rêves et nous enveloppe comme le parfum de fleurs capiteuses. — Un jour pourtant, en 1891, il s'est reposé au cœur même de la France, dans le dix-septième

teuil de l'Académie française... Et ce jour-là nos plus élégantes parisiennes, nos plus ravissantes mondaines se pressèrent nombreuses, pour applaudir le successeur d'Octave Feuillet qui exhalait si joliment son âme...

Le talent de Loti est fait de sensibilité et d'émotion. Il y a des talents qui ont plus de force, plus de relief ; il n'en est pas qui aient plus de couleur ni plus de charme.

Loti, avec son style magique, évoque tout un monde où les cœurs sont plus vibrants, les affections plus vives, les souffrances plus sublimes, un monde où les âmes font comme un bruit d'ailes, où la douleur elle-même s'auréole d'un rayon d'amour. Les plus grands chefs-d'œuvre de la Littérature française ne laissent pas une impression aussi vive qu'une page de Ramanlcho ou do Rarahu. Les romans de Loti troublent l'âme par cette fluidité si pure qui dévoile, en quelques mots tout simples, tout naturellement juxtaposés, les choses les plus subtiles. Quel ensorceleur que ce Loti!... Ses phrases sont harmonieuses et enveloppantes comme une romance dé Jocelyn. Elles sont douces et berçantes comme les chansons des gondoliers de Venise. Elles égrènent délicieusement des airs de mélancolie. On dirait des barcarolles chantées pia dolce sous le Pont des Soupirs ou près de la place Saint-Marc.

Pierre Loti aligne ses phrases comme Benjamin Godard plaçait ses notes. Ce dernier se servait des notes de tout le monde, et cependant, sous ses doigts, ces simples notes assemblées et réglées dans leur course rendaient des accords si mélodieux qu'ils paraissaient célestes. — Loti se sert des mots de tout le monde, des mots que le plus petit dictionnaire range dans ses cases, et pourtant comme le style glisse avec grâce de phrase en phrase ! . . . Les épithètes sont toujours bien fixées , colorées juste à point. Les mots sont disposés avec un art si délicat qu'ils rendent tout leur son. Pas un écho ne se perd dans les volutes de la phrase ni dans le reploiement de la pensée... Le style de Loti est clair et limpide comme de l'eau de roche, pur et sonore comme du cristal.

Quand on lit du Loti on se surprend à fredonner comme Eugène Rostand près du berceau de son fils :

Comme un oiseau bavard il jase :

Et ce sont des gazouillements, D'inimitables tours de phrase.

Des pauses, des chuchotements, Des mots qu'il façonne à sa guise, Des diminutifs inédits, Une petite langue exquise, Un vrai jargon du paradis !

Il y a beaucoup de délicatesse de touche dans le style de Loti, mais il y a aussi infiniment de délicatesse de cœur. Or le cœur est à la pensée comme le filtre est à la rivière : il lui donne toute

sa clarté. — Elles sont divines, ces pages où Loti chante la Bretagne, le Foyer, la Mer... cette grande ensorceleuse qui attire les jeunes mousses « dans les infinis sombres des brumes et de la houle » ! . . . La trame en est si finement tissée que les fibres qui la constituent nous apparaissent comme de simples vibrations, des traits mystérieux. Par les mots, le long des lignes, c'est du sentiment qui s'exhale... et quand les yeux s'arrêtent sur ces quelques points de suspension par lesquels Loti aime à fermer ses phrases, il y a encore pour le cœur toute une finale... Et cette finale, reposante, harmonieuse, et doucement expirante, fait frissonner l'âme étrangement.

Il a beaucoup voyagé. Ses yeux se sont emplis de fortes et pénétrantes visions. Son âme d'artiste, délicate et légère, a vibré aux souvenirs. Sa pensée s'est repliée sous le choc des impressions comme la sensitive sous les doigts qui l'effleurent... C'est pourquoi les pages qu'il enfante sont des images en bouquets, des tableaux en dentelles, des bijoux rarissimes ou la beauté des ciselures n'a d'égale que la douceur des lignes

Peut-être le talent de Pierre Loti serait-il resté ignoré si la vie, la grande vie mouvementée, la vie d'aventures et de voyages ne l'avait fait éclore tout d'un coup au grand soleil. Incontestablement l'auteur d'Azyadé a subi l'influence de son milieu. Il a reçu le coup de pouce de la vie et l'estampille de sa carrière. Il était naturellement impressionnable ; la vie l'a impressionné ; il est devenu impressionniste. Dans ses livres il dit

ce qu'il a ressenti, ce qu'il a vu, ce que son imagination lui a permis, par-ci par-là, d'ajouter à la vérité. Mais il le dit avec maestria. La plume de Loti est comme le pinceau de Détaille. Il n'y a pas un bouton de guêtre, pas un cordage, pas une voile qui claque au vent, pas un coup de vague ou un gémissement de houle, pas une ride ou un pleur, pas une angoisse au fond d'un regard, qu'elle ne consigne. Elle dessine à ravir. Mais elle illumine tout d'une teinte indéfinissable où la lumière n'a que deux reflets : la douceur et la mélancolie.

Pierre Loti a une façon toute personnelle de rendre, par la musique de ses phrases, les mille aspects de la vie. Il évoque avec une simplicité charmante, qui parfois se décore d'un peu de naïveté, tout un monde de petites gens, gens de Bretagne et gens de mer surtout. Il peint admirablement les humbles, leur vie et leur cœur, leurs joies, leurs tristesses, leurs souffrances et leur façon de les supporter.

L'intérêt des épisodes qu'il raconte vient pour nous de leur grâce ingénue et de la tristesse qui les imprègne. Loti a su détailler les menus faits de la vie journalière avec une main de femme. Il a su mettre de l'enchantement sur tout, nous montrer de l'idéal sur le visage basané et ridé d'un vieux loup de mer, du rêve et de l'émotion dans

les yeux ternes des humbles, de la clarté et de la beauté où, en passant vite dans la vie, il n'y a que du brouillard.

Pierre Loti a vu ces femmes de la côte bretonne qui ont perdu leur mari et qui courent s'enfermer dans leur masure « comme les bêtes blessées qui se cachent au terrier pour mourir ». Il a vu la fiancée qui attend son Yann parti en Islande... Il a senti sa douleur lorsque, apprenant soudain sa mort, elle « se dressa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle ))... Il a vu et compris le chagrin, le serrement de cœur des Islandais qui « partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque vide d'époux, d'amants et de fils ». Il a vu Paimpol et Tréguier,les« groupes de filles en coiffes blanches», les « vieilles maisons de granit », les « vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la mer ». — Il a vu tout cela avec des yeux de poète, avec des yeux d'amour et de pitié, et c'est parce qu'il a senti tout cela profondément, douloureusement, avec une âme d'artiste, qu'il l'a si bien chanté.

Certains critiques ont reproché à Loti ses poses à la Don Juan, cette manie de toujours narrer des épisodes vécus, avec un schéma toujours pareil où revient sans cesse le « je ». — Mais il me semble que les œuvres de Loti perdraient précisément toute leur saveur si le « je » disparaissait. Loti n'est pas un feuilletoniste: c'est un sensitif qui chante ses impressions, qui secoue son mal

comme la fleur sa goutte de rosée. Loti exhale son cœur comme Musset — le Musset d'après George Sand — chantait son agonie morale. Or le « je » est la vraie porte du cœur. C'est à cette forme toute personnelle, à cette sorte de confession littéraire, que nous devons les pages le mieux senties, les plus attendrissantes du Roman d'un enfant^ de Mon frère Yves^ Fleurs d'ennui y Matelot, etc.

Si Loti a un défaut qui soit réellement trop saillant, c'est, à mon avis, de mettre trop de couplets pareils dans ses chansons. H y a certains livres, comme Matelot et les Derniers Jours de Pékin, où reviennent sans cesse les mêmes descriptions, les mêmes mots, les mêmes épithètes, presque les mêmes expressions, pour dépeindre des sensations toujours pareilles. — Ce sont, je le reconnais, des choses légères, gentilles, gazouillantes, mais cependant fort encombrantes et qui finissent par gêner l'allure du livre et gâter le plaisir de lire. C'est ce qui fait dire à beaucoup : Vous voulez connaître et apprécier Loti ? Lisez dix pages au hasard dans son œuvre... Vous aurez tout lu !...

Pierre Loti a une palette merveilleuse, mais il devrait être parfois moins prodigue de ses coups de pinceau. Dans un musée les tableaux de valeur gagnent à être bien placés afin qu'ils se dégagent nettement sur un fond très pur dans une lumière fortement éclairante. Ils n'aiment pas être écrasés par des tas de petits tableautins, des plaquettes gentilles, mais inutiles, qui écrasent l'œuvre principale et fatiguent le regard à cause de l'amoncellement incoordonné de trop de couleurs. — Il est

vrai que Loti rachète ces petites imperfections d'architecte par tant de grâce et par une telle fraîcheur d'inspiration !. . . Certaines lignes de sa prose valent les meilleures marines du salon. Je ne connais pas de peintre plus exquis de la mer, cette mer « laiteuse, pleine de phosphore », sur laquelle Loti a saisi « les plus légers frôlements de voiles » et au milieu de laquelle il a promené la majeure partie de sa vie dans « un absolu de silence » . Pierre Loti est un peintre de marine d'autant plus aimable qu'il n'abuse pas des termes techniques. Il lui serait fort facile de glisser à tout propos une expression d'escadre, un mot plus ou moins baroque, pour donner à ses œuvres une teinte tout à fait marine, mais Loti ne le fait pas. On rencontre bien de temps en temps un terme du métier, des expressions familières aux gens de mer, mais tout cela n'arrête pas fâcheusement le récit.

Peut-être la mélancolie se promène-t-elle dans l'œuvre de Loti avec trop d'assiduité... Mais la sensibilité qui la guide lui donne une allure de nervosité qui la rend captivante. La mélancolie de Loti séduit comme la grâce imprécise et fuyante d'une jolie amoureuse lymphatique et rêveuse ; elle fascine doucement, sans fatiguer.

Pierre Loti est un sentimental, un buveur d'âmes. Comme l'a dit Brunetière : il a « une façon tout originale de sentir et de rendre ». Plusieurs de ses chefs-d'œuvre comme Pêcheur d'Islande, Mon frère Yves, le Roman d'un enfanl, Madame Chrysanthème, Matelot, ont fait époque dans notre histoire littéraire, car c'est véritablement du cœur mis

en prose. Certaines pages vous remuent jusqu'aux entrailles. Témoin cette page, élégante de style et d'inspiration, où la vieille Yvonne Moan, qui a perdu son petit-fils Sylvestre, traverse Paimpol, « ne regardant personne, le corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles; et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts ». Témoin cette autre page des adieux de Yanns Gaos et de Gaud Mevel: « ... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir ; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes... » A la dernière minute du départ, « Yanns enleva sa femme entre ses bras et ils ee serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte silencieuse ». Témoin encore cette page de douleur, où la mère de Jean Berny vient attendre son fils sur la rade houleuse et reçoit comme un coup de poignard ce morceau de papier sur lequel un marin a tracé « d'une grosse écriture mal assurée » ces simples mots : u Jean Berny est décédé, à la mer, il y a un mois. » Témoin encore... Mais il faudrait une pagination interminable pour signaler toutes les beautés qui pullulent dans l'œuvre de Loti, toutes les tristesses que la magie de son style a rendues captivantes !

Gomme l'a dit le poète :

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Des magazines illustrés s'étant un beau jour mis à reproduire des clichés pris dans l'intimité de Loti, à Rochefort, des légendes n'ont pas tardé à naître autour du logis familial.

Il est très exact que Pierre Loti a fait revivre chez lui tous les souvenirs de ses voyages, depuis le salon turc jusqu'au salon chinois, qu'il a transformé son habitation en véritable séjour féerique où l'Orient a envoyé ses plus riches tapis, ses damas les plus étincelants, mais il serait puéril de croire que Loti soit un fantaisiste qui ne se plaise que dans le travestissement. — Loti a deux costumes plus esthétiques et plus glorieux que les robes turques et chinoises: l'uniforme d'officier de marine tout chamarré d'or et de médailles, et surtout le frac aux palmes vertes des académiciens.

Pierre Loti a eu deux carrières dans lesquelles il a chevauché rapidement. Il commence à y promener triomphalement l'automne d'une vie qui fut celle d'un travailleur. Il aime alternativement les voyages, les aventures, et la vie du foyer. Celleci, Pierre Loti la chérit dans ses moindres détails, et il n'est pas rare de voir l'illustre académicien caresser un chat avec la même grâce et la même simplicité que le regretté François Coppée.

Loti, comme Coppée, vit en silencieux, avec son inspiration, ses rêves, son idéal, loin des bagarres politiques où se précipitent les ambitions et les haines, où les poignées de main préparent les coups de lance du lendemain, où les serments d'amitié ont déjà une teinte de reniement... Loti est un modeste et un sage.

Gomme François Coppée, Pierre Loti doit certainement aimera citer ce vers de Keats : A ihing of beauiy is a joy for ever, une chose de beauté est une joie éternelle.

AUGUSTE DORCHAIN

Il y a bien longtemps de cela... C'était tout au début de sa carrière. Auguste Dorchain avait envoyé au bon poète François Coppée un recueil de poésies qu'il venait de publier ; l'immortel auteur du Passant répondit avec enthousiasme : « A chaque page de votre nouveau volume j'ai reconnu votre âme si délicate et si douce, votre âme veloutée, si j'ose dire. Les jeunes gens qui se destinent à vivre pour l'art et pour la pensée devraient les apprendre par cœur, ces tercets à la triple rime. En ce poème médullaire, aux vers si fermes et si purs, est promulguée la bonne loi. Qu'ils l'acceptent, les jeunes artistes, dans sa réconfortante austérité, et qu'ils n'existent, comme vous le faites, que pour un grand idéal et un grand amour. »

Il y a longtemps de cela... Hélas! François Coppée est parti pour le mystère... et Auguste Dorchain a vieilli... Mais si ce dernier a franchi

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le pont de la cinquantaine, si son beau front de poète porte le poids et le souci des ans, son âme néanmoins reste claire et chantante. Elle garde toute cette flamme intérieure de jeunesse qui éclaire les pensées et donne aux poètes leurs plus sublimes inspirations. Auguste Dorchain connaît encore ce désir intime de créations toujours nouvelles, ce désir de l'effort, du travail quotidien, du voyage dans l'activité et dans l'inconnu, ce besoin, en un mot, de l'envolée et de l'espace dont parle Hélène Vacaresco dans ses Chants d'aurore :

Il est parfois des jours où Ton rêve d'espace,

Où tout nous semble étroit, où tous les horizons

Oppriment le désir de s'envoler qui passe

En nous, comme un parfum d'avril dans les prisons.

Alors rien ne paraît assez grand pour nos âmes, Ni les abîmes clairs où vibrent les soleils, Ni les océans bleus qui déroulent leurs lames Jusque dans la splendeur des grands lointains vermeils.

La muse d'Auguste Dorchain est bien vivante, pleine de force et d'espérance. Au lieu de conduire le poète vieilli vers le coin du feu pour réchauffer ses membres raidis, elle le pousse chaque jour vers le rêve et l'espérance. Elle le conduit en arrière, vers les chemins anciens, vers cette jeunesse pensive qu'Auguste Dorchain a si bien comprise et si bien chantée, vers cette jeunesse dont, hélas !

Tous les bruits, un par un, se sont tus sous le ciel...

En somme, l'état civil nous dit qu'Auguste Dorchain a plus de cinquante ans, mais son souffle poétique nous affirme que son cœur est toujours jeune, qu'il se vivifie chaque jour par le travail, et qu'il continue sa course vers la Lumière :

Va, si des insensés disent que l'amour passe, Que tout n'est qu'éphémère et fragile ici-bas. Que le cœur le plus fort avec le temps se lasse, 0 mon unique amour ne les écoute pas ! Au fond de leurs pensers si tu pouvais descendre, Tu comprendrais pourquoi la fumée et la cendre Ont remplacé la flamme en ces cœurs si tôt las.

Souviens-toi ! Souviens-toi ! Les jours et les années N'altèrent point l'or pur ni les clairs diamants; Les radieuses fleurs ne seront point fanées, Qu'un cœur gonfle de sève à tous ses battements; Et c'est pourquoi, devant les couples éphémères, Dans la lutte, ou la joie, ou les heures amères. Nous parlons d'avenir et d'immortels serments.

Tout jeune, Auguste Dorchain ouvrit son cœur aux sentiments généreux, aux grandes pensées. Corneille l'enthousiasmait. Lorsqu'il faisait ses études classiques au lycée de Rouen, il savait par cœur le Cid et Rodogune. Plus tard, il chanta en vers le grand poète qui avait éclairé ses jeunes années. Il s'écriait:

Sois notre poète, ô Corneille I Toi dont les héros familiers Chantaient si haut à notre oreille, Lorsque nous étions écoliers.

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Oh ! si dans un jour (Je faiblesse, Baissant le front, croisant les bras, Nous renions notre jeunesse, Corneille, tu nous renieras !

Vers la vingtième année son âme perdit un peu de sa fougue et de sa jeunesse... Mais elle garda toujours une grande noblesse de sentiments. Et quand, en 1898, M. Jean Bernard demandait à Auguste Dorchain quel était son « idéal à vingt ans », celui-ci répondait : « Mon idéal à vingt ans, c'était, pour la génération dont je suis et dont l'enfance avait vu la guerre, une jeunesse mettant sa joie à vivre dans la libre soumission de tous ses actes à une règle de vie morale; cherchant la beauté, non chez les malades et chez les monstres, mais chez les génies d'équilibre et de lumière... »

Toute sa vie, Auguste Dorchain est demeuré fidèle à cette résolution généreuse. Et c'est pour cela que son œuvre est splendide. C'est pour cela qu'elle sera utile aussi.

Auguste Dorchain a su se libérer hardiment des tendances et des influences ultra-romantiques de nos poètes modernes qui façonnent des stances et des élégies à l'heure ou au kilomètre, qui assemblent des rimes sans associer des idées, et dont le génie poétique nous ouvre de vastes horizons où l'œil ne reconnaît plus rien... Les poésies de M. Dorchain ne sont ni des romances banales, traversées de sanglots, ni des mélopées sociales de poitrinaires et de décadents. Elles ne sont pas non plus d'interminables dissertations sur

l'amour et ses victimes, de fatigantes et inutiles dissections qui emploient dix à douze pages pour analyser quelque blessure du cœur. Auguste Dorchain n'est pas de l'école de ces poètes exsangues, qui sont neurasthéniques avant d'être poètes, et qui vont rêver au clair de lune, se mirer dans l'eau claire des grands lacs ou se tuer de désespoir sous le balcon de leur belle. Auguste Dorchain ne vit pas en dehors du monde, dans une langueur morbide. Il ne vit pas que de rêves et d'abstractions. 11 se plante solidement au contraire dans le monde.

Il s'y installe très confortablement et ne refuse pas toutes les douceurs qu'offre la société actuelle. En un mot, il vit avec son temps et sait être, dans la société, le plus courtois et le plus aimable des hommes. Il laisse à d'autres les longs cheveux, la grande cravate, et les allures romantiques. Il ne prend pas les airs inspirés des professeurs de déclamation qui se figurent que « l'habit fait le moine ». Il s'habille tout simplement, à la française, comme vous et moi, et observe volontiers les petits caprices de la mode, pourvu que ces caprices-là ne soient point ridicules. Il se mêle volontiers à la vie provinciale, la pénètre et l'étudié. J'ai même encore là, sous les yeux, une photographie représentant Auguste Dorchain au milieu d'un groupe de vignerons languedociens : Le poète est là, en plein soleil, la canne à la main, en gilet blanc et en chapeau de paille. C'est un touriste. Mais les yeux profonds, vifs, dans lesquels passe un peu de mélancolie et un peu d'iro-

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nie, annoncent une âme claire, une âme pleine de pensées neuves et charmantes.

Auguste Dorchain est un poète et un sage. Il regarde la vie et la comprend. Il croit au travail et le prêche d'exemple à ses disciples. Il aime tout ce qui porle d'idéal, de beauté et d'amour: « Oui, aimez- vous, mes poètes, sans vous mettre en peine du reste ! Aimez-vous tendrement et chantez ! On n'a encore rien trouvé de meilleur au monde !... »

Tous les poèmes d'Auguste Dorchain sont dépouillés d'artifice, de « convenu », de fadesse et de mièvrerie. Mais ils exhalent à la fois de la douceur et de la volonté : deux forces du cœur qui se complètent fort harmonieusement.

Le charme délicat de certaines poésies d'Auguste Dorchain rappelle un peu le charme mélancolique d'Alfred de Musset et le charme rêveur de Lamartine. Comme son maître Sully-Prudhomme, l'auteur de la Jeunesse pensive sait rendre avec les mots la vraie musique des âmes, les espoirs et les regrets du cœur. Sa muse lui inspire tour à tour des chants graves, limpides, ardents... Sous une forme harmonieuse et pure elle donne au poète des pensées neuves et vigoureuses que les voyageurs qui s'embarquent pour le monde des idées, peuvent lire et relire en chemin :

Poète qui, veillant dans la nuit calme et noire, Vois passer des lueurs de génie et de gloire, Veux-tu pour un instant m'écouter et me croire ?

Et d'abord, sois fidèle à la chambre d'étude; Prends-y sur chaque jour, d'une stricte habitude. Un temps pour la pensée et pour la solitude.

Fais-en le port caché, l'abri sur et charmant Où, dans la paix du cloître et le recueillement, Tu puisses te trouver toi-même à tout moment.

N'ouvre qu'à peu d'amis ton cœur et ta maison. Car ils sont rares ceux qui, sans autre raison, Te cherchent pour toi-même et dans toute saison.

Oh ! oui, jeunes gens qui partez pour la vie, forts de vos illusions, forts de votre jeunesse, mais insuffisamment armés pour les luttes à venir, relisez les beaux vers d'Auguste Dorchain. Vous y trouverez toujours quelque chose à glaner, et de bon pour vos cœurs. Vous y apprendrez surtout à rester bien français. Vous apprendrez qu'il faut à l'homme, comme à l'oiseau, de grands battements d'ailes pour monter très haut et planer dans l'espace...

Auguste Dorchain est né à Cambrai, le 19 mars 1857. « Comme tout Kimberlol qui se respecte, écrit-il, j'ai été dûment timbré le jour de ma naissance, par Martin et Martine, à la minute précise où ces deux excellents nègres frappent les douze coups de midi à l'horloge de l'hôtel de ville... Mes premiers sommeils d'enfant ont été bercés par la chanson de Desrousseaux :

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Dors, min p'tit quinquin, Min p'tiot pouchin, Min gros rogin,

que me chantait ma mère. — Certes, je l'ai quitté bien jeune, ce pays... »

Auguste Dorchain fut, en effet, soustrait de bonne heure à sa terre natale. 11 alla grossir le flot immense des « déracinés »... Mais il ne faut pas oublier qu'il y a deux sortes de déracinés : 1° ceux dont parle Maurice Barrés, qui maudissent la glèbe et tendent résolument le poing à la terre qui les a nourris ; 2" ceux que la nécessité de vivre ou des raisons de famille arrachent au berceau, mais qui, portant plus loin leur activité et les ressources de leur industrie, laissent tout leur cœur et toute leur âme au pays natal. Le grand poète du Gambrésis fut de ceux-ci. — Il n'a pas oublié le clocher Saint-Martin, « la blanche maison de la rue Aubenche » , la vieille maison natale de la rue des Liniers, les petits cabarets des faubourgs où « de braves gens tirent de l'arc en buvant des pintes ». Fidèle pèlerin, il revient chaque été goûter les célèbres « bêtises de Cambrai » , errer sur les nouveaux boulevards près de l'ancienne porte de Paris, muser dans les jolis squares tout fleuris qui avoisinent la gare, faire sa visite de sympathie à la légendaire statue de « Batiste »...

Je suis bien certain que des souvenirs délicieux doivent alors refleurir dans le silence, dans l'ombre de son cœur, et que le cher poète doit vivre en toute sérénité. Si vous le connaissez et si vous le

voyez quelque jour errer sous les arbres du square de Cambrai, le visage calme, doux, avec au fond des yeux un pâle reflet de mélancolie, dites-vous qu'il doit songer au passé, au sol, à la race, au vieux foyer, et qu'il répète tout bas, pour lui seul, pour la tranquillité de son cœur, cette belle profession de foi de Paul Harel :

Non, je ne l'ai pas abandonné, Ce doux et triste coin de terre Où dorment les miens. J'y suis né Et j'ai grandi dans son mystère.

Dites-vous aussi que ce poète-là est une gloire de clocher avant d'être une renommée française, et que la ville de Cambrai, fière et reconnaissante, l'immortalisera quelque jour dans un marbre très pur...

Depuis qu'elle est de l'académie Goncourt, tout le monde en parle. Ceux qui la connaissaient un peu parlent d'elle comme d'une vieille connaissance, et ceux qui l'ignorent complètement font comme s'ils l'avaient toujours connue.

Les grands quotidiens, les revues, les magazines se partagent à l'envi ses photographies et ses œuvres... Judith Gautier est à la mode! — Et comme la mode est une épidémie essentiellement française, tout le monde veut lire Judith Gautier. Et rien n'est drôle comme cela. Le résultat le plus net, c'est... une grosse affaire de vente pour les éditeurs, des quantités de pages nébuleuses perdues çà et là, quelques chinoiseries en plus dans la Littérature française...

Qu'on n'aille pas chercher dans cette expression quelques chinoiseries en plus l'ombre d'une méchanceté ou quelque acrimonie... Bien que née Française, d'un écrivain très français, Judith

Gautier a donné à toutes ses œuvres un cadre chinois. A part un plaidoyer très courageux pour Richard Wagner et son œuvre poétique, la fille de Théophile Gautier ne nous a offert que des nouvelles orientales, des histoires persanes, des contes chinois, des légendes traduites de la langue de Confucius, des romans imcompréhensibles, bizarres, alambiqués, empreints véritablement de l'esprit jaune : le Dragon impérial, Istender, Mémoires d'un éléphant blanc, Khoun- Aionou, la Fille du Ciel, etc.

Judith Gautier est née en 1850. Elle est la fille aînée de Théophile Gautier; et ce nom, qui à lui seul évoque toute une époque littéraire, ne fut pas étranger sans doute au succès...

Elle connut dans son enfance toute cette pléiade d'écrivains, amis de son père, et dont nous avons tous admiré les œuvres : About, Flaubert, Paul de Saint- Victor entre autres, qui laissèrent dans le monde des Lettres des traces si profondes de leur passage.

Elle était belle, de cette beauté grecque aux lignes pures que son père aimait avec passion et dont Baudelaire lui avait prédit merveille. Victor Hugo lui-même, déjà sur le déclin de sa vie, lui disait à la fin d'un sonnet admiratif :

Nous sommes tous les deux voisins du ciel, madame, Puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux.

Avec sa grande beauté, Judith Gautier devait surtout à son père une imagination très vive, alliée à un esprit et à un cœur presque masculins. L'éducation très romantique qu'elle reçut au foyer paternel contribua sans doute beaucoup à la création de cette personnalité étrange qui fit une princesse chinoise de la fille d'un poète très français.

Toute jeune, Judith Gautier apprit le chinois, — le chinois des lettrés qu'elle écrit, et le chinois populaire qu'elle parle, — le japonais, le persan. Elle essaya même de déchiffrer avec son père les hiéroglyphes des anciens Égyptiens, et se laissa tenter par l'astronomie. Pourtant, c'est en Extrême-Orient qu'elle habite de préférence, non pas certes au Japon à demi civilisé qui nous donna récemment une preuve inattendue de son activité puissante, mais au Japon des légendes, au Japon des chrysanthèmes, qui apparaît à notre esprit un peu sous la forme de ses éventails et de ses écrans, plein de fleurs et de brumes lumineuses, sans idée de perspective, ni d'âge, ni de temps.

Mais, dans ces pays lointains, la Chine demeure encore l'objet de ses préférences, et cette assimilation si complète de l'âme jaune chez un de nos écrivains semble presque incompréhensible à notre esprit français si jaloux, d'ordinaire, de son caractère national.

Quoiqu'elle ait placé en Chine et au Japon presque tous ses héros, Judith Gautier n'a jamais voyagé en Extrême-Orient. Peut-être a-t-elle craint de voir une réalité décevante renverser ses rêves

chers, et peut-être préfère-t-elle à la vérité trop cruelle la réalité artistique de son idéal...

La première de ses œuvres, le Livre de jade^ parut en 1867. L'auteur avait alors dix-sept ans et vivait avec son père et sa sœur dans une petite maison de Neuilly. C'est là que Judith Gautier épousa Catulle Mendès, jeune et séduisant alors. — Malheureusement l'union fut de courte durée et la jeune épousée reprit bientôt son nom avec sa liberté. Judith Gauthier aime, paraît-il, la liberté. Sa vie n'est pas, comme pour les autres femmes, un tissu d'occupations banales et toujours semblables. Les lettres y tiennent la première place, le reste appartient aux distractions artistiques. Et ce qui caractérise cette femme singulière, c'est l'indifférence surprenante qu'elle témoigne pour ses œuvres. Elle écrit pour elle-même, pour le plaisir de fixer ses rêves ; peu importe l'accueil qu'on leur fait.

Richard Wagner, dont les héros habitent, comme ceux de Judith Gautier, des régions inconnues, attira toutes ses sympathies. Elle le défendit avec enthousiasme dans la guerre acharnée que lui firent ses adversaires, et choisit souvent les héros du grand compositeur comme sujets de ses distractions originales. Elle composa un ingénieux petit théâtre de marionnettes où tous les personnages de Wagner trouvèrent une place avec les décors appropriés. Modelant aussi volontiers la glaise et le plâtre, elle fut la collaboratrice d'Emile Bouillon au monument de Théophile Gautier. De ses mains sortirent des bustes, des groupes fantaisistes, et le

modèle en plâtre d'une pendule où douze femmes figuraient les douze heures du cadran.

Avec cette auréole d'idées et d'œuvres artistiques, remplies d'imagination plutôt que de perfection et de vérité, Judith Gautier nous apparaît très originale, très intéressante. C'est peut-être pour cela que la Légion d'honneur, qui sut éviter jusqu'ici bien des gloires artistiques, vient de lui ouvrir ses rangs en même temps qu'elle accueillait le grand compositeur Gabriel Fauré.

Tout récemment, pour célébrer l'élection de Judith Gautier à l'académie Goncourt, Mme la duchesse de Rohan donnait une fête mondaine et littéraire dans son magnifique hôtel du boulevard des Invalides.

Lorsque l'heure des toasts fut venue, on célébra avec emphase les mérites de la grande Judith, ses dons merveilleux du cœur et de l'esprit :

— Heureuse mortelle, fille des dieux ! dit une voix, toutes les conceptions de l'art vous sont familières.

— Notre amie, ajouta une autre voix, n'est pas seulement un sinologue éminent, un poète, un romancier, un auteur dramatique acclamé; elle est aussi un musicien aussi sentimental qu'érudit. Elle est peintre, elle est sculpteur et, en l'ensemble de ses œuvres, elle montre de l'originalité et un talent aussi brillant que vigoureux.

Enfin le duc de Rohan déclara que Judith Gau tier avait plusieurs auréoles : la bonté, le talent. Et il ajouta : « Le talent, on le jalouse souvent, on l'admire quelquefois. La bonté, on l'aime toujours. »

La bonté de Judith Gautier, nul ne la conteste. Elle est proverbiale. Mais son talent demeure très contestable, bien qu'il ait reçu la consécration de cette académie Goncourt, qui, en somme, forme un groupe assez étriqué dans la littérature contemporaine.

Au lieu de saisir et d'aimer tout ce qu'il y a de poétique dans notre belle langue française, Judith Gautier s'est jetée à corps perdu dans l'étude de l'Orient. Elle a saturé son âme d'impressions exotiques, et c'est pourquoi son style marche péniblement à travers les images et les sentences chinoises. Il est sobre à dessein, cadencé, grave, monotone souvent. L'idée se trouve mal à l'aise dans ces petits poèmes en prose que Judith Gautier a traduits du chinois et qu'elle affectionne tout particulièrement. Le génie français aime la clarté, la précision. Il s'accommode mal de ces formes obscures qui nous viennent d'une autre race et dans lesquelles Judith Gautier veut l'emprisonner.

Lisez ce petit poème intitulé : Pensée écrite sur la gelée blanche , et vous avouerez qu'il n'est pas permis d'aligner ainsi des phrases pour ne rien dire et de mettre à la torture l'esprit du lecteur.

La gelée blanche recouvre entièrement les ar-

bustes; ils ressemblent aux visages poudrés des femmes.

Je les regarde de ma fenêtre , et Je pense que rhomme, sans les femmes, est comme une /leur dépouillée de feuillage.

Et, pour chasser la tristesse amère qui m'* envahit,

Avec mon souffle, f écris ma pensée sur la gelée blanche.

Je connais que des collégiens, ennemis résolus du grec, qui préféreraient encore une version grecque à une pareille version française... Il faudrait être Œdipe ou le Sphinx pour saisir le sens caché de ces « chinoiseries »...

Laissons aux Chinois leurs mœurs, leurs croyances, leur littérature et leur charabia. Mais soyons fiers de notre race ; gardons la pureté de la langue française !

Pierre Loti, lui aussi, nous a appris à connaître les peuples de l'Orient. Mais il l'a fait en une langue pure et magnifique. Il s'est familiarisé avec les peuples qu'il a visités, au point peut-être d'adopter leur genre de vie et de rapporter en France leurs modes et leurs costumes, mais jamais Pierre Loti n'a renié sa langue maternelle. II a peint pour nous des pays et des peuples que nous ignorions presque, mais il s'est servi de couleurs françaises.

Et puis, Judith Gautier a décrit des êtres que les grands voyageurs et les plus fins psychologues n'ont jamais rencontrés, des êtres tout de sensibi-

lité et de mysticisme qui nous viennent d'un Orient d'imagination, d'un Orient conventionnel, élégant, pittoresque, mais illusoire et souvent, hélas ! incompréhensible.

Anatole France aime Judith Gautier et son œuvre. Tout le monde sait ça. — Mais son amour de critique ne serait-il pas exagéré, sinon injustifié ?

Dernièrement, il disait: «Je doute que les poètes du pays de la porcelaine aient connu avant elle cette grâce, cette fleur qui vous charmera dans tel de ces morceaux achevés, qu'on peut mettre à côté des poèmes en prose d'Aloysius Bertrand et de Charles Baudelaire, dans le petit tableau de l'Empereur^ par exemple. »

Vous ne connaissez peut-être pas ce petit poème auquel Anatole France fait allusion ? Le voici :

Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissanl de pierreries, est assis au milieu des mandarins; il semble un soleil environné d'étoiles.

Les mandarins parlent gravement de graves choses; mais la pensée de l'empereur s'est enfuie par la fenêtre ouverte.

Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée de feuillage, l'impératrice est assise au milieu de ses femmes.

Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil et, avec ennui, elle agite son éventail.

Une bouffée de parfums caresse le visage de l'empereur.

« Ma bien-aimée, d'un coup de son éventail^ m'envoie le parfum de sa bouche. »

Et Vempereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers le pavillon de porcelaine^ laissant se regarder en silence les mandarins étonnés.

Vous comprenez ? — Alors, tant mieux pour vous; car il faut avoir l'esprit vraiment chinois pour entrevoir le sens profond de ce poème qui est peut-être symbolique, mais demeure à coup sûr énigmatique. Beaucoup de lecteurs de bon goût — et simplement de bon sens — préféreront sans doute la langue pure, claire, douce et si française de René Bazin ou de Pierre Loti...

Judith Gautier fait songer un peu à cet écrivain anglais, Lafcadio Hearn,qui a écrit un livre sur le Japon... Mais l'œuvre de Hearn a des bases plus solides que l'imagination et la fantaisie. — Tandis que Judith Gautier nous parle d'une Chine et d'un Japon illusoires, qu'elle n'a jamais vus ni visités, Hearn nous parle d'un pays qui lui est familier. Lafcadio Hearn est allé au Japon. Il a vécu parmi ces peuples jaunes qu'il nous présente. n s'est marié là-bas, avec une Japonaise. Il a même, je crois, professé à l'Université de Tokio. Lafcadio Hearn a mis son œil d'observateur consciencieux entre son œuvre et nous. Le voyage en

Orient, l'exil, le danger, rien ne l'a arrêté... C'est pourquoi, si vous voulez comprendre l'âme du peuple jaune il faut vous adresser à Lafcadio Hearn plutôt qu'à Judith Gautier, car celle-ci n'a peuplé la Chine et le Japon que de ses rêves...

Ils sont les fils de ce héros qui, blessé mortellement à Sedan en 1870 et ne pouvant parler, — puisqu'une balle lui avait fracassé la mâchoire, — écrivait à l'empereur Napoléon III : « Sire, moi ce n'est rien. Mais que va devenir l'armée ? Que va devenir la France ? »

Le héros de Sedan avait montré à ses fils une route magnifique tracée dans le devoir et l'honneur. L'un d'eux s'y engagea un moment et jeta sur ses épaules les couleurs éclatantes du 6^ spahis et des chasseurs d'Afrique. Puis, oubliant tout à coup qu'en 1891 il avait été reçu à Saumur avec le numéro 1 et qu'il avait devant lui un chemin de gloire sur lequel il retrouverait successivement tous les galons que le père avait mérités, le beau lieutenant de dragons qu'était alors Victor Margueritte quitta l'armée... Il alla rejoindre son frère aîné,

Paul Margueritte, dont la renommée grandissait déjà dans le monde des lettres et qu'avaient signalé plusieurs œuvres originales et fortes comme : Pierrot assassin de sa femme ^ Mon Père ^ Tous quatre, la Confession posthume, Maison ouverte, Pascal Géfosse, Jours d'épreuve, la Force des choses, etc..

Depuis lors, écrivant en collaboration ou séparément, les deux frères Margueritte ont définitivement troqué l'épée pour la plume, l'hérédité glorieuse des armes pour la renommée des romanciers. Et le succès a souri aux fils comme la gloire avait un instant souri au brave du plateau d'Illy.

Le succès a souri — et c'était justice — lorsque parurent ces livres superbes qui sont maintenant dans toutes les bibliothèques et qui parlaient du pays abattu, sanglant, dévasté : le Désastre, les Tronçons du glaive, les Braves Gens, la Commune. La plume qui avait écrit ces livres avait la vigueur d'une épée dans des mains ardentes et loyales.

Hélas ! les frères Margueritte ont écrit depuis des livres d'un autre genre, comme Femmes nouvelles et les Deux Vies, où passent, dans un beau souffle littéraire qui malheureusement n'est pas une excuse suffisante pour le mal accompli, toutes les théories pernicieuses de la société ultramoderne. Oh! certes, ces livres-là ne sont plus taillés à l'emporte-pièce dans notre fierté nationale. Ils paraissent remplis d'opportunisme plutôt que d'intégrité morale... Comme l'a dit très justement J. Ernest-Charles: « Qui sait même si, désireux

toujours d'être les bons compagnons fidèles des esprits et des âmes en mouvement, ils ne sont pas des compagnons trop dociles et prévenants à l'excès... » — Le succès est allé à ces livres-là comme il était allé à leurs aînés, c'est vrai. Mais l'expérience est là pour rappeler que le succès est parfois aveugle et souvent injuste, qu'il discerne mal le poison que cache un titre flamboyant et qu'il va, par habitude, aux hommes de lettres qui ont percé. Le succès et la vente d'un livre ne légitiment pas sa facture. Le succès ne suffit pas à absoudre les sophismes et les théories audacieuses et par trop modernes qu'une œuvre contient...

Comme tant d'autres, j'aime Paul et Victor Margueritte, car ce sont des physionomies ardentes et sympathiques. Mais je n'envie pas la responsabilité morale que leur vaut le succès retentissant des Deux Vies. Et si le brave général Margueritte revenait, je crains fort que d'un coup d'épée il ne disperse tous ces plaidoyers pour l'élargissement du divorce, toutes ces dissertations à perte de vue sur le droit au bonheur, sur l'union libre, en s'écriant : « Mes pauvres enfants ! ce n'est pas sur la page sanglante mais glorieuse de 1870 qu'il fallait mettre le mot Désastre , mais sur tout cela... »

Les frères Margueritte ont publié quantité d'ouvrages divers : des romans délicieux pour les petits, comme Poum, Zelte; des romans depsycho-

logie délicate, comme : Amants, Sur le retour, Fors l'honneur, VEau qui dort, le Carnaval de Nice, VEau souterraine, des poésies : Brins de nias, A u fil de V heure; la Chanson de la mer, etc. Mais leur œuvre principale est sans contredit le récit, en quatre volumes, de la guerre et de la Commune. C'est l'œuvre qui vivra et resplendira par delà les critiques contemporaines.

Dans Une i^poque les frères Margueritte semblent avoir entrepris l'analyse détaillée [de nos désastres de 1870. — Hélas! en lisant ces quatre livres qui composent Une Époque on a l'impression d'errer dans un cimetière immense, immense de deuil mais de gloire aussi: « Ici, là, partout, la terre bombe, surmontée d'une croix, d'un arbre. Et partout des couronnes, avec des rubans noirs, blancs et rouges. » — Et le cimetière est immense. Il s'étend à perte de vue ce cimetière français creusé en terre lorraine;.. Il va de Rezonville à Yionville, d'Étain à Verdun. Il est peuplé de souvenirs tout autant que de morts. «... Et nous revoyons à ces mots l'empereur escorté de ses chasseurs d'Afrique ! II a passé là, le matin du 16 août. Comme une haie de sentinelles, ces arbres l'ont regardé fuir. Avec ses voitures armoriées, ses fourgons de cuisine et ses bagages, il a passé là ; des cent-gardes galopaient aux portières. Et la brigade Margueritte, avec ses chevaux arabes, défile brusquement devant nous, dans un tourbillon de poussière, protégeant de ses lames au clair cette déroute d'un empereur et d'un empire, en fuite vers l'ombre et le désastre... »

Les régiments passent ! Les braves se succèdent! Et le cimetière s'agrandit toujours. « Les tombes se multiplient, les monuments se touchent... Depuis le fond des Génivaux jusqu'au delà de Saint- Hubert, des tombes, encoredes tombes I »

Ah ! que les frères Margueritte ont raison d'écrire dans l'avant-propos de leur Histoire de la guerre de 10-11 : « Cette histoire qui nous touche de si près, cette histoire pour laquelle nos pères sonts morts sur les champs de bataille de Metz et de Sedan, dans les boues de la Loire ou les neiges de l'Est, cette histoire aux dures leçons on la sait mal ou on ne la sait plus. » — Gela est malheureusement trop vrai. Pour les vieux qui ont connu la guerre, qui en ont souffert, et qui se souviennent de cette grande douleur nationale, de ce déchirement aigu qui dépasse toute imagination, le souvenir de 1870 est dans leur cœur comme une plaie toujours saignante. Mais pour les petits Français de nos écoles primaires ces lamentables journées — que Zola a rendues plus lamentables encore dans son livre la Débâcle — tiennent maintenant en vingt ou trente lignes de résumé banal, sec et concis.

Les frères Margueritte ont eu le mérite de comprendre cette époque et de l'expliquer en la précisant dans des pages qui, sous un attrait littéraire, nous permettent — bien mieux que l'histoire synthétique — de recueillir le frémissement d'une nation, le dernier hoquet d'une race de héros, le véritable aspect d'une époque.

L'entreprise était lourde. Mais l'œuvre est sortie

des mains des modeleurs, éclatante et belle comme une victoire. Paul et Victor Margueritte on prouvé que leurs intelligences alertes, lucides, savaient à merveille exalter l'imagination et élever les cœurs. H y a lieu de les féliciter hautement. Ces quatre volumes d'Une h^poque ont le double mérite de porter de magnifiques parures littéraires et des pensées généreuses. — Il est bon de temps à autre de se retourner en arrière, de regarder les étapes parcourues, de mesurer le chemin moral accompli depuis le passé... Ouvrez-donc ces livres dans lesquels Paul et Victor Margueritte parlent du drapeau, ces livres alertes et nerveux par lesquels ils vous forcent à vous souvenir des plus poignantes réalités... Ouvrez ces livres pour vousmême d'abord ; mais ouvrez-les ensuite et souvent devant les yeux de ces jeunes rêveurs qui vivent si complètement dans leur rêve de solidarité qu'ils oublient le patrimoine à sauvegarder, la vieille terre natale à défendre... Offrez-les aux disciples d'Hervé. Ils leur rappelleront que si l'ordre de mobilisation arrivait , si la grande machine militaire commençait à se mouvoir, nous reverrions peut-être comme en 1870 « des généraux... trop peu d'admirables, pas assez de bons, beaucoup trop de mauvais ». Ils leur rappelleront la Commune, les « pétroleuses » des Tuileries, les généraux Lecomte et Clément Thomas, l'entrée des Allemands dans Paris. Ils revivront, à travers le miroir littéraire, les heures les plus sanglantes de la patrie : « ... Tuniques bleues des chasseurs bavarois, rangs rigides de l'infanterie prussienne, l'avalanche

descendait toujours. A la cadence mécanique des pas succédait l'aigre chant des fifres, le fracas allègre des musiques. Au-dessus des tètes orgueilleuses, flottait la soie jaune des étendards, l'aigle noire couronnée. Thédenat notait au passage les hussards de la Mort, les dragons bleus, les uhlans aux lances flammées. Et devant ces officiers reluisant neuf, solides sur leurs chevaux aux tapis brodés, devant ces conquérants aux épaules carrées, aux barbes fauves, il supputait les vertus germaines, l'esprit de suite, le patriotisme religieux, tout ce qui, dans la plus sauvage des guerres, venait d'assurer leur triomphe. Si grandes que restassent les qualités de la France, elle avait à apprendre maintenant de ses voisins. »

Leur histoire d'Une Époque, les frères Margueritte l'ont conduite jusqu'au bout courageusement, estimant que « le plus sûr moyen de ne pas retomber aux mêmes fautes, c'est de reconnaître ses fautes, et pourquoi, et comment on succomba ». Remède amer mais tonique, forme de souvenir qui, dans sa dignité simple, a de la beauté.

Je sais bien qu'on leur a reproché d'avoir jugé Thiers en romanciers et d'avoir été injustes et souvent cruels envers lui. Je sais bien qu'on leur a reproché de faire trop large la page des souvenirs chers et de l'épopée paternelle. Mais si on examine avec impartialité Pœuvre en elle-même, la conscience avec laquelle Paul et Victor Margueritte étudient les membres de la Commune, si on analyse cette série considérable de portraits tous bien vrais qui se détachent avec netteté dans un

style sobre mais énergique, frémissant, d'allure vraiment militaire, on oublie les griefs personnels, les querelles politiques, et sincèrement l'on chérit ces auteurs ardents qui n'ont eu qu'un but : instruire et dire sans faiblesse la vérité. — Il est même regrettable que les frères Margueritte aient abandonné le roman militaire pour des problèmes d'actualité sociale, et rappeler sur tous les tons que pour le divorce les mœurs ont depuis longtemps devancé la loi... S'ils avaient continué de donner à leur talent un cadre militaire, ils auraient pu nous offrir des romans de psychologie très fine sur l'armée contemporaine, où l'amitié des officiers et la camaraderie légendaire du troupier français ont fait place à une discipline étroite et tracassière, à une rivalité de castes et d'opinions, à une vie intime de suspicion. Ils auraient pu — car leur plume est au service de belles intelligences et d'esprits très fins — étudier de près les passionnants problèmes de la caserne et indiquer, d'une vue très sûre, le meilleur moyen de combattre Tantimilitarisme.

Paul Margueritte a écrit un jour : « Il est en nous des énergies profondes et cachées. Pour les faire jaillir il faut la secousse d'une grande joie ou d'une grande douleur. » Pourquoi donc, mon Dieu ! la douleur de voir le drapeau français chiffonné par Hervé et sa bande n'a-t-elle pas secoué l'énergie « profonde et cachée » que Paul Margueritte a reçue du sang paternel ?...

Les frères Margueritte ont commencé par cheminer séparément dans des carrières diverses. Puis ils se sont donné la main. — Aujourd'hui ils se séparent de nouveau...

Faut-il voir dans ces variations le résultat d'une mésentente, d'une divergence de goûts, ou le simple effet d'une impressionnabilité nerveuse, de ce qu'on appelle plus simplement « un coup de tête » ? On ne sait trop.

Peut-être les frères Margueritte, aussi avides do changer d'attitudes que d'idées, ont-ils simplement voulu faire comme les frères de Concourt et défrayer un moment la chronique des quotidiens, des revues et des potins du Tout-Paris. Dans ce cas l'avenir nous apprendra quel est celui des deux frères qui a véritablement le plus de talent et quel fut le meilleur architecte de cette œuvre abondante qui commença par la Pariétaire pour se terminer par le Prisme ^ un roman d'allure étrange et tourmentée.

Il semble que les frères Margueritte, au couchant de leur vie, aient voulu souligner par un acte éclatant leurs théories sur le divorce. Il semble véritablement qu'ils aient voulu jeter dans le tourbillon de leur vie privée ce titre suggestif qu'ils ont un jour écrit sur la première page d'un de leurs livres : les Deux Vies.

Leur mérite d'écrivains, ils le garderont toujours : il leur est acquis par près de trente années

de succès littéraire et de laborieux efforts. Ils l'ont gagné ensemble, en gravissant la même carrière ; ils le garderont ensemble, même en se tournant le dos et en cheminant sur deux routes isolées. — Mais il est fâcheux que leur vie littéraire ait étalé par-ci par-là des titres de livres que le vent du siècle secoue comme des épitaphes de cimetières... Il est regrettable que des hommes qui ont su écrire ces livres admirables comme les Braves Gens et les Tronçons du glaive arrivent, à la fin de leur carrière, à descendre la pente des doctrines subversives où Zola, Anatole France, Marcel Prévost et tant d'autres ont glissé et se sont perdus avant eux...

C'est lui qui disait un jour, moitié rieur, moitié goguenard :

Mesdames et messieurs, prenez garde aux poètes, Ce sont des gens très doux, d'apparences honnêtes, Bons citoyens, ornés de mérites divers... Mais leur tort, voyez-vous, c'est de faire des vers.

C'est lui qui écrivait une autre fois :

Je viens de terminer le livre d'un poète

Symboliste profond et très fort, paraît-il...

Si profond en effet, si fort et si subtil.

Que tout ce qui m'en reste est un grand mal de tête.

Voilà bien Jacques Normand ! le Jacques Normand gai, rieur, léger, subtil, alerte, espiègle parfois, exquis souvent, qui fait des vers en se jouant... — Mais surtout gardez-vous bien de prendre à la lettre les vérités que Jacques Nor-

mand met en vers. Ce qu'écrit Jacques Normand, c'est de l'esprit très français, mais ce n'est pas la profession de foi d'un misanthrope... L'auteur de la Muse qui trotte est le plus joyeux conteur du siècle et le poète qui taquine les Muses avec le plus de dextérité. M. Louis Labat a dit fort justement : « Si je cherchais un rapprochement, c'est à Gresset que me ferait songer M. Jacques Normand. Je ne sache pas que, depuis nos conteurs du siècle dernier, on ait manié le petit vers avec une dextérité plus heureuse. »

Jacques Normand n'est certes pas un décadent de la pensée. Les critiques et les lettrés l'ont depuis longtemps proclamé et les « commerçants du livre » savent très bien que prendre Jacques Normand comme collaborateur c'est aller droit au succès.

On voit le nom de Jacques Normand partout, au cœur des magazines les plus répandus et des revues les plus en vogue, dans les recueils de monologues et aux affiches des théâtres. Les lettrés sont friands de ses articles qui pétillent d'intelligence et d'entrain, et dans lesquels on retrouve à chaque ligne l'ironie la plus douce qui soit, cette ironie toute française, alerte et fine, pas méchante, qui se moque comme en se jouant et qui fait sourire ceux mêmes qu'elle égratigne... Les poètes se passent les uns aux autres, en les admirant, ces petits poèmes grands comme la main, vifs d'allure et de naturel, pleins de facilité et d'élégance, et qui valent à eux seuls des pages entières de philosophie. Qui n'a lu cette page attendrie et de

psychologie si délicate intitulée Noël ? Il y a là tout un trésor de cœur et d'esprit :

La veille de Noël, les bébés, anxieux D'avoir le beau cadeau qui leur viendra des cieux, Mettent — talons en lignes et pointes bien tournées — Leurs bons petits souliers devant les cheminées.

Les hommes, arrivés à l'automne des jours, Sont, même en cheveux gris, petits enfants toujours. Quand de nouveaux Noêls, au déclin de Tannée, Rayonnent en douceur sur leur tôte fanée, Qui sait si le désir naïf ne leur vient pas D'aller, la veille au soir en cachette, tout bas, Comme jadis, en leur enfance illuminée, Placer leurs gros souliers devant la cheminée ? Mais une telle idée est bien hors de saison... Ils l'écartent très vite... et comme ils ont raison ! Pour ne point décevoir leur croyance enfantine, Jésus, certainement, mettrait dans la bottine Quelque cadeau très cher, pour gens très sérieux... Mais il ne saurait point, au magasin des cieux, Décrocher « celui-là tout juste qu'on désire »>... Car les mamans ne sont plus là pour le lui dire !

Jacques Normand n'a presque pas d'histoire, car la Renommée ne lui a pas fait faire longtemps antichambre.

A vingt-deux ans, ses études de droit terminées, il se fait inscrire au barreau. — Soudain la guerre éclate : le jeune homme part bravement faire son devoir sous la vareuse bleue du mobile. Dans les camps, aux avant-postes, pendant les longues

nuits de garde, il glane des impressions, entasse souvenirs sur souvenirs... — Après la guerre il donne un dernier coup de lime sur les vers ébauchés et les publie sous ce titre : les Tablettes d'un mobile. Admis bientôt à l'Ecole des chartes, il tâche de se familiariser avec les vieux papiers et les archives poussiéreuses. Mais son âme de poète, qui a besoin de grand air et de fantaisie, se trouve trop encerclée dans ce cadre scientifique... La carrière des lettres le tente, l'attire... Il s'y lance à tout hasard et publie coup sur coup : le Troisième Larron, les acrevisses, les Petites Marmites, V Aréole, les Petits Cadeaux, Voilà Monsieur !, Musotte en collaboration avec Guy de .Maupassant. — Musotte !... En sortant du théâtre du Gymnase, le soir de la première, Jules Lemaître enthousiasmé écrivit : « Si je n'ai pas tout à fait pleuré à Musotte, il s'en est fallu de fort peu et c'est la première fois, depuis assez longtemps, que j'ai senti au théâtre un « désir de larmes », pour parler comme le vieil Homère. »

Après le succès retentissant de Musotte, Jacques Normand était définitivement « lancé ». Depuis, il n'a cessé de donner chaque année des poésies, des comédies, des contes, des romans, des monologues. — Et tout cela est gracieux et d'un sentiment exquis. Les choses graves elles-mêmes y sont traitées d'un ton badin qui est vraiment séduisant, et avec une verve primesautière qui fait souvent éclater de rire. Ecoutez-le glorifier le Progrès :

« Ils nous embêtent, à la fin î J'en ai soupe.

moi, des scientifiques, des inventeurs, de tout le tremblement ! Ils sont en train de nous faire un globe inhabitable. Ils détournent ou empoisonnent les rivières; ils percent le flanc des montagnes; ils « funicularisent » les glaciers; ils encombrent le sol d'usines, de manufactures, de constructions monumentales et hideuses; ils s'amusent à tout enlaidir... Poteaux et fils télégraphiques, téléphoniques, électriques, toute la boutique en ique... Affiches grotesques qui commercialisent et ridiculisent la nature... Sur mer, au lieu des fins voiliers de jadis, les cuirassés géants, les torpilleurs tortillards, les canots à pétrole assourdissants... Et, cependant, je veux bien encore admettre tout ça... Gomme tu dis, c'est le progrès; il faut une proie quotidienne à cet insatiable bonhomme, qui, s'il a fait des choses embêtantes, en a fait aussi de bonnes... »

Actuellement le bagage littéraire de Jacques Normand est énorme. Il compte assurément une quarantaine de volumes; et ces volumes sont presque tous de choix, et tous originaux.

Jacques Normand est un sympathique, au front large et puissant, au regard vif, ardent, au masque énergique et volontaire. La moustache soyeuse et la barbe en pointe dissimulent mal des lèvres railleuses qui se desserrent souvent en un rictus moqueur.

Certains de ses poèmes sont désespérément mélancoliques. Aussi ceux qui ne connaissent Jacques Normand que d'après des photographies s'imaginent volontiers que Pâme du poète est aussi froide que son masque est sévère... Mais ceux qui ont éprouvé la douceur de son amitié, pénétré les charmes de son intimité, savent très bien que sa mélancolie est passagère et que l'âme du poète s'épanouit souvent aux joies pures de la famille. N'est-ce pas lui qui surprit un jour sa fille au jardin, rêveuse, sur le vieux banc où il rêvait jadis ?

Dans notre clair jardin — le jardin de famille Où, tout petit enfant, je jouais autrefois — Par la fenêtre, assis à ma table, je vois Lisant, le front penché, Tair attentif, ma fille.

« Hum ! hum ! que fait-on là, fillette, s'il vous plaît ? » Dis-je, quittant ma chaise et poussant le volet. Elle ne m'entend pas, sur son livre inclinée.

Second «hum! hum!» plus fort, plus net, plus sérieux;

D'un joli mouvement sa tête s'est tournée...

Et c'est un peu de moi qui me rit dans ses yeux.

La sensibilité de Jacques Normand transpire à travers ses moindres poèmes. Elle tempère agréablement une nature ardente, un esprit prompt à concevoir l'idée et à l'exprimer. — C'est cette sensibilité toute spéciale qui, alliée à un jugement sain, à un esprit profond, a fait de Jacques Normand un poète à part dans la grande phalange des poètes contemporains. C'est lui qui sait peutêtre le mieux transcrire en quelques vers légers

et concis les pensées philosophiques et chrétiennes qui, de toute éternité, ont tourmenté l'esprit humain. En un tercet charmant il a su, par exemple, exposer un des grands problèmes de notre destinée, problème que les Goppée, les Huysmans, les Retté n'eussent pu concevoir en termes aussi nets, aussi concis :

De tout temps, isolé dans sa faiblesse extrême, L'homme chercha là-haut comme un autre lui-même. La joie et la douleur font regarder les cieux.

Si Jacques Normand chante les joies humaines ou les beautés de la nature, il glisse dans ses vers, légers, frétillants, alertes comme de petits gamins français, les mots qui viennent du cœur et qui chargent d'amour les plus belles pensées.

S'il regarde vers la rue, s'il aperçoit cette vague humaine qui encombre la chaussée et que l'égoisme et le désir du lucre poussent à l'assaut des carrières, il s'écrie, comme un sage qui préfère son coin de bonheur aux routes incertaines des honneurs :

Sortir? Revoir des gens? Me mêler à l'effort De cette humanité trépidante et pressée ? Sur ma table, voici la page commencée, Et l'encrier qui bâille, et la plume qui dort.

Demeurons au logis, en ce logis que j'aime, Où sur le moindre objet palpite un peu de moi, En cette intimité paisible et sans émoi De ces choses qu'on voit sans les regarder même.

Mais aux heures de recueillement, si Jacques Normand regarde vers le passé, s'il aperçoit, perdue à l'horizon des souvenirs, la maison natale, cette maison suave qui rayonne toujours dans sa simplicité — parva domus, magna quies — oh ! alors il ouvre son cœur tout grand... Et lui, le poète admiré et fêté, le poète décoré, qui vieillit dans les splendeurs de Paris, il sent une larme mouiller sa paupière... Il ne mesure plus alors sa pensée suivant les règles de la poésie ; il s'inquiète peu de la richesse de la rime, de la beauté du rythme... Il prend sa plume tout simplement, pour écrire sous la dictée du cœur : « Comme celle des gens, la vieillesse des choses a droit au respect. La vie des êtres disparus semble se prolonger dans les objets inertes qu'ils ont regardés, touchés. Ces objets eux-mêmes ne conservent-ils point l'empreinte de leur personnalité éteinte ?

« Quand, chaque automne, au sortir de Paris brillant et agité, on arrive, à la nuit tombante, dans cette demeure muette, close depuis quelques mois, une mélancolie vous pénètre, inévitable. Le passé vous enveloppe, vous ramène en arrière, et voici que surgissent, devant vos yeux, les formes de ceux qu'on a connus en cette place. »

En songeant au pays natal qu'il a délaissé, Jacques Normand tendrait volontiers le poing à la ville meurtrière... seulement, l'excès d'amour du poète tempère la haine du déraciné. Il ne peut se résoudre à maudire Paris, la ville intellectuelle par excellence, la ville enchanteresse, semblable à ces sirènes qui font mourir. . . mais en charmant :

Paris, Paris fiévreux, Paris fou, Paris blême, Ah ! qu'on te maudirait, qu'on te haïrait môme... Si l'on ne t'aimait tant I

Jacques Normand est le gendre de Joseph Autran, ce poète marseillais, original et talentueux, qui fut élu membre de l'Académie française en 1868, et auquel Victorien Sardou succéda.

Quand Victorien Sardou partit pour l'autre monde, beaucoup avaient espéré que Jacques Normand aurait posé sa candidature. L'Académie française, dont il fut lauréat, n'aurait sans doute pas hésité à l'accueillir au premier tour de scrutin.

Jacques Normand a connu les honneurs de toute sorte. 11 fut vice-président de la Société des gens de lettres. 11 est membre de la commission de la Société des auteurs dramatiques, chevalier de la Légion d'honneur, titulaire de divers ordres étrangers... — Tout cela est fort bien. Mais quand on a le talent si français et si original de Jacques Normand, lorsqu'on a entassé sur un rayon de bibliothèque tant d'œuvres charmantes, il n'y a, semble-t-il, que le titre d'académicien qui convienne et qui compte...

C'est un sonneur de cloches infatigable.

Voilà près d'un demi-siècle qu'il sonne pour réveiller les consciences endormies; et c'est toujours la même voix qui descend sur les âmes, une voix vibrante et très française, qui poursuit d'anathèmes ceux qui farfouillent dans l'ombre et qui chante à perdre haleine les vieux refrains sacrés.

Un jour on voulut apprendre à Edouard Drumont une façon de sonner les cloches moins vigoureusement, d'en atténuer la sonorité en mettant une sourdine sur leurs vibrations... Mais, Edouard Drumont n'aimait que les sons bien clairs, très nets, très purs, tout à fait français. Il cracha sur les mains des tentateurs qui portaient des brassées de faveurs et de rubans; puis, les yeux encore tout remplis de visions dorées, il se retourna vers sa pauvreté... Elle était lamentable, mais il la préféra toute blanche et tapissée de dignité aux splen deurs qui sont la rançon d'une lâcheté.

Edouard Drumont n'était pas de ceux qui courent, les bras tendus, vers la fortune et les honneurs faciles en piétinant tout un cimetière de traditions. Il est de ceux qui savent encore souffrir pour une idée.

Parmi les débris d'une race, dans l'écroulement des idées françaises, dans l'agonie d'un peuple qui meurt, rongé par la fièvre du lucre et de l'égoïsme, loin du crucifix, sans drapeau, sans foi et sans espoir, la silhouette d'Edouard Drumont resplendit de fierté. Elle est belle comme une page de notre histoire et fait songer à ces grands ^vaincus qui, sublimes dans leurs élans, admirables dans leurs défaites, fiers et tranquilles, traversaient jadis les rangs de leurs vainqueurs. .. Ceux-ci, très sincères, se découvraient avec respect, car dans leur horizon c'était un peu de gloire qui passait !...

Beaucoup ne connaissent Edouard Drumont qu'à travers ses livres et ses articles, car le directeur de la Libre Parole n'est pas de ceux qui aiment les flâneries du boulevard et les soupers joyeux.

Beaucoup aussi connaissent Drumont d'après les caricatures les plus fantasques... Réellement, je crois qu'aucun homme n'a provoqué comme lui les crayons des humoristes. On a campé Drumont dans des poses si multipliées, si extravagantes, répondant à des conceptions tellement irréelles, qu'on doit finir par avoir de lui une idée très confuse.

En réalité, Drumont est, comme la plupart des hommes de valeur, un simple et un modeste. Il parfume sa vie, comme la violette son coin de jardin... Ses heures les plus douces de l'année, il les passe, l'été, à la campagne, dans ce qu'il appelle en riant sa « cage à lapins » de Soisy-sous-EtioUe, loin des foules et de leurs intrigues, parmi les souvenirs qu'Alphonse Daudet a laissés sur le coteau de Soisy-Champrosay.

Quand le courant le ramène à Paris, Edouard Drumont continue sa vie de travailleur silencieux soit aux bureaux de la Libre Parole ^ soit dans son home^ perché très loin, là-bas, entre les Invalides et l'Ecole militaire. Lorsqu'il se perd au milieu du vacarme parisien, entre les autobus et les midinettes, son cerveau continue toujours d'égrener son chapelet de pensées. — Le repos imposé à ce vivifiant esprit serait un non-sens.

A Paris, Drumont fouille les quais, interroge les vieux porches, se faufile dans les coins des musées, fait parler les grimoires, évoque, « en cheminant le long des boulevards, les souvenirs des vieilles rues et la mémoire des ancêtres disparus ». Il trouve que « les lieux qui ont servi de cadre à la vie de nos pères racontent à leur façon les transformations et les métamorphoses d'une société ».

Le grand publiciste est de taille moyenne et n'est guère un précieux du costume. Les cheveux lisses et très longs qu'il rejette en arrière devaient être d'un beau noir de jais, et le profil dont les années ont épaissi les lignes a dû tenter jadis bien

des ciseleurs de médailles. Sous la grande barbe grise, la bouche dissimule mal an rictus familier qui s'accentue chaque fois que Drumont parle de nos gouvernants... Mais ce qu'il y a de très curieux et de très mobile, c'est le regard. Derrière les lunettes il y a deux yeux aigus et fureteurs qui vous pénètrent jusqu'au frisson... deux yeux de confesseur, qui franchissent les détails de la toilette pour voir ceux de la conscience. — H y a de l'énigme et du mystère au fond de ces deux yeux-là; mais il y a aussi la superbe pensée, toujours vivante pour l'humanité et que Térence un jour martela le long d'un vers devenu classique :

Homo sum, humani nihil a me alienum puîo.

Drumont a quelque chose d'un apôtre. Il sait que notre communauté de nature nous impose des sympathies, de l'amour et des conseils à l'égard d'autrui. Usait aussi que c'est un crime de garder pour soi seul les vertus qu'on a façonnées dans son âme, et que l'amour dans la charité contient toutes les formules de la loi morale.

Edouard Drumont n'eut longtemps qu'un seul maître : son père. — Et ce fut, pour le jeune homme, le plus grand des bonheurs, car au sein de la famille, dans le petit appartement de la rue Saint- Honoré, il apprit par cœur le grand côté de la vie, le plus

simple, mais le plus beau: le travail. Il sut, de bonne heure, que le travail joyeusement accepté et joyeusement offert est la plus belle des décorations et qu'avec ce ruban-là, on peut entrer partout la tête haute...

Sous la lampe, pendant les veillées d'hiver, Edouard Drumont, en écoutant son père, apprit davantage que dans les livres du lycée Bonaparte ou du lycée Charlemagne qu'il fréquentait. Il apprit à aimer la vie, non pour elle-même, à la manière des égoïstes et des jouisseurs, mais pour les efforts qu'elle impose à l'activité et pour les barrières qu'elle élève à la volonté.

Toute sa vie, Drumont a récité la leçon apprise sur les genoux de son père ; et je crois bien que le grand polémiste est l'écrivain moderne dont la plume s'est le moins souvent reposée.

Enfant, Edouard Drumont apprit à se griser de l'effort. Aussi, après la mort de son père, quand il dut rentrer dans les bureaux de l'Hôtel de Ville afin de recevoir de la main gauche l'argent que la main droite portait chez le boulanger, un vague immense s'étendit sur son âme. Ce rôle d'hommeautomate dans l'énorme engrenage administratif était en contradiction avec les aspirations de sa nature ardente et généreuse, fière et indépendante. Déjà, le démon littéraire s'éveillait en lui et jetait sur les lendemains des clartés d'aurore. Parmi les brumes de sa jeunesse et les ballottements de sa vie errante, Drumont entrevoyait les lauriers que l'avenir tressait pour lui... Un jour, fatigué de bâiller sur les paperasses de son bureau et de rou-

1er des cigarettes dans les couloirs de THôtel de Ville, Edouard Drumont réclame sa liberté et descend sur les boulevards pour aller frapper à la porte des éditeurs.

L'éditeur Pick de l'Isère l'accueille, et Giacomelli lui confie une page de rédaction dans la Presse théâtrale. Pendant qu'il rédige le Moniteur du bâtiment avec Alfred d'Aunay, Drumont se lie d'amitié avec Léon Gautier, de Freycinet, Arthur de Boissieu, Barbey d'Aurevilly et Lasserre. Ce dernier vient de fonder le Contemporain. Il ouvre ses bras à Drumont comme on les ouvre à l'espérance. . . Par hasard Edouard Drumont esquisse la silhouette d'Emile de Girardin. Le tableau est ravissant. Il y a bien par-ci par-là quelques tons crus, quelques défauts de lignes, mais l'ensemble de la toile révèle un véritable artiste, au coup de pinceau net, original, un artiste amoureux du relief. Emile de Girardin appelle Drumont à la Liberté dont il est le directeur et, peu de temps après, Villemessant le réclame également au Figaro.

L'avenir sourit désormais au jeune écrivain et comme ce dernier, en quittant les salles de rédaction, a des loisirs, il les emploie à écrire les Fêles nationales de France qui paraissent en 1878 ; Mon vieux Paris, livre de véritable piété filiale auquel l'Académie française décerne le prix Jouy ; DeTOr, de la Boue, duSony ; la France juive...

La France juive ! C'est la grande étape de la vie de Drumont. La France juive a été le coup de canon qui enfonça d'un seul coup les portes de la renommée, et, le lendemain de son duel avec Ar-

thur Meyer, Edouard Drumont était célèbre !...

Marpon, qui avait édité la France juive en deux volumes et qui la vendait sous les galeries de rOdéon, était entouré d'acheteurs et débordé de commandes. Ce fut une traînée de poudre à travers toute la France ! Chacun voulut lire cette œuvre audacieuse et originale où un tout jeune écrivain, « frappé des innombrables abus qui s'accomplissaient dans l'ombre », qui avait vu (( la vénalité des uns, la complaisance des autres et la lâcheté de tous », avait accumulé des observations et des témoignages saisis au vol:

Un vieux proverbe dit : « Qui expose, s'expose... » Drumont avait exposé un grand drame de la vie française, que personne n'avait osé sortir des cartons de la juiverie. Le geste était audacieux; il exposait son auteur à l'immortalité... A partir de ce jour, Drumont pénétra hardiment dans la gloire en émaillant sa route de quelques beautés comme : la France juive devant l' opinion , le Dernier des Trémolin^ les Tréteaux du suc. ces, Vieux Portraits, Vieux Cadres, Figures de bronze ou Statues de neige, les Héros et les Pitres, la Fin d'un monde, la Dernière Bataille, etc..

Parmi les écrivains contemporains, Edouard Drumont est certainement le plus complexe qui soit, et je me demande s'il est possible de débrouiller les nuances de cette âme compliquée.

Littérateur « curieux de tous les spectacles de la cité aux multiples aspects », il a laissé des pages qui forment le Larousse des chercheurs. — Amouroux de toutes les libertés, il a accumulé des articles de journaux dont la totalité emplirait Notre-Dame de Paris et où passent les souffles généreux de notre race qui agonise sous le talon des Juifs. — Disciple de Le Play, il a donné sur la vie nationale des aperçus que ne désapprouverait pas le Grand Architecte de Punivers.

Parler de Drumont, c'est évoquer un immense phalanstère intellectuel où la division du travail est parfaitement organisée et où l'éclosion d'une simple phrase est la synthèse d'une multitude de pensées.

Les divers aspects de sa personnalité se complètent et s'entrelacent à tel point qu'il est impossible d'envisager l'un sans faire apparaître tous les autres, car sa verve de polémiste déteint sur son talent d'écrivain et celui-ci enlumine agréablement les formules du sociologue, du moraliste et de l'érudit. Drumont réalise ce phénomène d'être de tous les âges et de n'appartenir à aucun. Par son érudition incontestée il appartient au passé; par cette sorte de prescience qui lui permet de lire sur les feuilles blanches du lendemain, il appartient à l'avenir; mais, par sa verve gauloise, son talent élégant et subtil, sa plume alerte et vive, son esprit primesautier, il est bien de chez nous...

Enfin, au-dessus de tout cela, il y a chez

Edouard Drumont, une sorte de sourire à toutes les misères, à tous les assauts de la souffrance, quelque chose comme du stoïcisme. Sur son cœur on peut graver les vers qu'Horace a écrits à propos de l'homme de bien :

Si f raclas illabalur or bis Impavidum ferienl ruinœ.

On a reproché souvent à Drumont son enthousiasme, son tempérament batailleur, sa combativité de journaliste — disons le mot : son emballement. — On lui a aussi reproché son antisémitisme outrancier et sa tonalité religieuse qui en ont fait un homme de parti.

Il y a certainement du moine en Drumont, mais un moine aux idées larges, au cerveau bien solide, qui à certaines heures se laisse volontiers bercer par sa sensibilité, mais qui ne cesse jamais de la dominer et qui l'arrête souvent au seuil d'un raisonnement. Il y a chez Drumont de la santé intellectuelle et de l'équilibre moral; et c'est pourquoi l'auteur de la France juive a entrevu et signalé les désastres que l'Histoire enregistre chaque jour.

Ce qui a versé le plus d'éclat sur la renommée d'Edouard Drumont c'est ce don de divination stupéfiante qui lui a permis d'établir un diagnostic sûr et précoce au début des épidémies sociales. Nul écrivain n'eut jamais une notion plus exacte des événements à venir.

On a dit jadis entre deux sourires inoqueurs :

Drumont est un exalté, un illuminé, un détraqué, un visionnaire !... A présent on vocalise moins et on avoue très volontiers que Drumont a été un prophète. Il a vu la vie sous l'angle véritable et il l'a comprise. Il a ausculté la société et ne s'est point trompé dans son pronostic. — Quand il a tâté le pouls à la France et conseillé la saignée, on aurait dû avoir foi en lui... Maintenant il est trop tard... La France est une nation pléthorique qui ne parvient plus à éliminer les toxines juives et maçonniques qui l'encombrent.

Les écrivains de race tracent rapidement leur sillon. Leur talent les met en vedette, et tôt ou tard les portes de l'Institut s'ouvrent pour eux très accueillantes... — La destinée, cependant, fit exception pour Edouard Drumont. L'heure était venue pour lui de ranger ses livres et ses innombrables articles au bout du pont des Arts et de monter sur cet escalier de gloire. Déjà la France entière se préparait à l'acclamer, et dans la plus petite chaumière on disait en lisant le journal : demain Drumont sera de l'Académie française !...

Hélas ! l'auteur de la Dernière Bataille n'eut pas son soleil d'Austerlitz... De son duel avec Marcel Prévost, il est sorti battu. Mais sa défaite reste glorieuse quand même, parce qu'elle s'élève sur des votes apeurés et le mensonge de bien des

consciences. Drumonl avoulu lutter, la tête haute, sans restreindre la fierté de ses gestes ni la rudesse de ses coups, sans masquer ses convictions et ses idées du fard des arrivistes... L'Académie française s'est peut-être amoindrie en accueillant Marcel Prévost, le confesseur des demi-mondaines, le retrousseur des jupes roses, mais Edouard Drumont s'est grandi en restant à la porte avec la rude écorce de ses vertus françaises.

A cette époque de tiédeur, où les énergies sommeillent, où les cœurs sont sans passions, sans idéal, sans couleurs, où les « arrivés » ont des àines de valets et portent au cou la trace de tous les jougs, Edouard Drumont garde une grandeur presque antique. Son nom est comme un drapeau qui claque au vent joyeusement, avec l'orgueil de ses couleurs et tout l'éclat de son symbole. Chacun le salue au passage et se prend à fredonner les jolis vers de Musset :

Les parchemins sacrés pourriront dans les livres, Les marbres tomberont comme des hommes ivres Et la langue d'un peuple avec lui s'éteindra; Mais le nom de cet homme est comme une momie, Sous les baumes puissants pour toujours endormie, Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera...

Jean Richepin ? C'est l'homme à la mode ! Il est de toutes les sociétés littéraires, de tous les comités, de tous les théâtres, de tous les journaux, de toutes les revues. Il est aussi de toutes les excursions littéraires, de toutes les conférences. On le loue, on l'encense, on l'embrasse, on le porte au pinacle, on se l'arrache !...

Richepin est devenu le conférencier mondain par excellence, le diseur merveilleux, impeccable, le poète au verbe sonore dont la langue est faite à la fois de fantaisie et de lyrisme. — C'est à peine si l'on se souvient que l'académicien d'aujourd'hui, l'homme de lettres illustre, connut un temps de bohème effrénée, d'aventures folles. C'est à peine si l'on se souvient qu'il se proclama jadis le roi des gueux :

Venez à moi, claquepatins, Loqueteux, joueurs de musettes, Clampins, loupeurs, voyous, catins, Et marmousets et marmousettes,

Tas de traîne-culs-les-houssettes, Race d'indépendants fougueux, Je suis du pays dont vous êtes, Le poète et le roi des gueux.

Et ce roi des gueux, qui disait de lui-même,

J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre. Un torse d'écuyer et le mépris des lois,

nous vantait jadis ses amis ténébreux, les chemineaux, les voyous, les saltimbanques, les trimardeurs et les filles de joie. Aujourd'hui, il est devenu le plus sélect de nos écrivains modernes, le plus édifiant de nos conférenciers, celui qui fait le plus, on peut le dire, pour la restauration du bon goût et l'assainissement des lettres françaises. Curieux revirement! Singulier contraste entre une jeunesse folle d'indépendance, relâchée jusqu'à l'excès, une jeunesse endiablée où le poète s'élançait vers les nuages et les tempêtes pour

Plonger dans les éclairs sa tête révoltée

et une maturité assagie, pondérée, édifiante sous plus d'un rapport! Tempus fecit...

On a représenté Richepin sous les aspects les plus divers, en chasseur, en bohème, en paysan, en acteur, sur des programmes, sur des affiches, sur des cartes postales. Sa silhouette s'est dis-

persée dans le monde entier sur lithographie grossière, en supplément des journaux à grand tirage, à l'instar de celle de Loubet ou de Fallières. Tout le monde connaît cette tête puissante et virile, volontiers rieuse, aux yeux de topaze, aux dents blanches, aux cheveux et à la barbe frisés, drus, serrés, s'embroussaillant à la diable, comme une folle végétation. Tout le monde connaît

Ce Syrien frisé qui sait les chants d'amour.

D'aucuns lui trouvent l'air d'un brigand. Mais ils se trompent. Richepin a l'air tout simplement d'un brave homme, robuste de corps et d'esprit, mais original, aimant l'excentrique parfois, et qui a tenu à se faire une tète, à s'estampiller d'un cachet de bizarrerie.

Est-il vrai qu'il soit de cette race de nomades qui vont de ville en ville, de village en village et qui vivent de rapines et d'aumônes ? On l'a dit. Lui-même se vante d'être de cette race des Touraniens, de descendre de quelque chef de ces tribus errantes dont la renommée n'est qu'une étoile filante et dont le nom se perd dans l'histoire comme le souvenir de leur passage. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci ? Est-ce que Jean Richepin est vraiment du sang qu'il réclame ou n'est-il en réalité qu'un Français comme vous et moi, modeste petitfils de paysans de la Thiérache? Mystère... Toujours est-il qu'il fit ses études dans les lycées (lycée Napoléon, lycée de Douai, lycée Gharlemagne, Ecole normale supérieure) comme tout jeune homme qui

se destine à une carrière libérale, et que ses aspirations seules et son tempérament le détournèrent de cette voie commune et régulière qu'il trouvait trop monotone.

Richepin essaya du journalisme, donna des leçons particulières et fut même un jour contraint par la misère de s'engager dans une baraque foraine. Il connut, en somme, dès sa jeunesse, le rude combat entre ses aspirations littéraires, ses rêves de poète et d'artiste, et la dure nécessité de vivre. Et l'on comprend qu'il ait écrit un jour cette ballade du rôdeur des champs :

Nul ne peut dire où je juche :

Je n'ai ni lit, ni hamac.

Je ne connais d'autre huche

Si ce n'est mon estomac.

Mais j'ai planté mon bivac

Dans le pays de maraude,

Où sans lois, sans droits, sans trac,

Je suis le bon gueux qui rôde.

En 1870, il est rédacteur en chef de VEst^ un journal de Franche-Comté. La guerre le surprend. Il ne pense qu'à faire son devoir et s'engage dans l'armée de Bourbaki. Après la guerre recommence sa vie de bohème. On le rencontre dans les brasseries et les cénacles, en compagnie de Maurice Bouchor, de Paul Bourget, de Gondeau, Rollinat, Raoul Ponchon, le plus gai luron de toute la bande, le plus désopilant, le plus endiablé et, comme Verlaine, grand buveur d'absinthe :

Tu sens le vin, ô pâte exquise sans levain. Salut, Ponchon ! Salut, trogne, crinière, ventre !

Ta bouche, dans le foin de ta barbe, est un antre Où gloussent les chansons de la bière et du vin. Aux roses de ton nez jamais l'hiver ne vint. Tu bouffes comme un ogre et pintes comme un chantre.

Tout à coup, après mille aventures, Richepin défraie la chronique avec sa Chanson des gueux, autour de laquelle on fit un tapage effroyable et qui lui valut un mois de prison et 500 francs d'amende. Enfin, après de nouvelles aventures et de nouvelles misères, Richepin entre au Gil Blas. C'est désormais le pain assuré et la fin de la vie de bohème. Le poète peut maintenant pendant ses loisirs, donner libre essor à ses fantaisies et à ses rimes sonores, et s'élancer à la conquête de la renommée... La conquête fut facile, rapide, et l'ancien miséreux qui, en sortant de prison, avait été obligé, paraît-il, de s'engager comme débardeur sur les quais de Bordeaux, connut alors les sentiers fleuris du succès. Telle est du moins la légende...

Ls talent de Richepin est incontestable. C'est un poète éclatant qui n'est jamais à court de rimes ni de rythme, ni... de hardiesse non plus dans ses mots et ses idées. On pourrait inscrire au frontispice de son œuvre, qui est considérable, ce qu'il écrivait lui-même dans la préface de sa Chanson des gueux : « C'est une brave et gaillarde fille qui parle gras, je l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu ivre, haute en couleur, dépoitraillée au

grand air, salissant ses hardes et ses pieds délurés dans la glue noire de la boue des faubourgs de Paris ou l'air chaud des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des refrains d'argot, des gaietés de femme du peuple, etc. »

Toute l'œuvre de Richepin est une œuvre de vérité un peu crue, violente dans les mots comme dans les sentiments. Il y a, par-ci par-là, à côté de bonnes peintures du peuple, de bonnes descriptions de miséreux, de révoltés, ou de résignés, des pages véritablement obscènes et brutales, des pages d'une telle crudité qu'on les ferme avec dégoût. — Et voilà pourquoi Jean Richepin, malgré tout son renom et tout son bagage, ne sera jamais le poète immortel qui survit à l'immortalité académique... Voilà pourquoi le poète des gueux ne sera jamais le poète dont l'œuvre survit pendant des siècles, le poète du foyer, dont les livres traînent sur les tables et sont les compagnons et les éducateurs de nos enfants.

On ne peut pardonner à un poète, même devenu académicien, d'avoir écrit des rimailleries dans le mauvais goût de celle-ci :

Qui qu'est gueux ?

C'est-il nous, Ou ben ceux Qu'a des sous ?

V'ià la charrue et la herse.

La glèbe est dure à r'tourner.

On gagn' rud'ment son dîner A fair' ce cochon d'commerce.

... OU des chansons d'ivrogne comme celle intitulée : le Vin triste :

J'ai du sable à l'amygdale.

Ohé ! oh ! buvons un coup.

Un, deux, trois, longtemps, beaucoup !

11 faut s'arroser la dale Du cou.

J'ai, pour guérir ma folie, Pris un remède, dix, vingt ; Et puisque tout fut vain, Je veux être une outre emplie De vin.

Que les verres soient mes armes.

Moi je serai leur fourreau.

Nous tuerons l'amour bourreau Qui met dans mon vin mes larmes Pour eau.

Je ne bois pas, je me panse.

Au bruit du glouglou moqueur Je fais taire ma rancœur.

Et j'enterre dans ma panse Mon cœur.

De grands critiques — parmi lesquels Emile Faguet — ont proclamé leur admiration pour Richepin, pour ses peintures réalistes, pour sa verve fougueuse, son imagination hardie, la sonorité de son vers. Il n'en est pas moins vrai que l'art a pour but non pas d'exprimer l'exacte vérité, mais de l'idéaliser et de l'auréoler. Or, la poésie n'est-elle pas, par excellence, l'art de la pen-

sée humaine ? Pourquoi donc la parer de boue ? Quand on a le talent de Jean Richepin, on n'a pas le droit de regarder en bas et de puiser son inspiration dans la fange. C'est vers les hauteurs, vers les cimes qu'il faut lever les yeux !

C'est un sympathique. U est aimable, simple, accueillant, toujours prêt à faire un geste vers l'amitié.

Il n'a, certes, aucune parenté morale avec cet austère et légendaire président de la Chambre des députés, que l'on voyait toujours rigide et grave, et qui, toute sa vie, eut un masque de cadavre !...

Grand, large d'épaules, le front puissant, la barbe fleurie, en broussaille, un peu comme celle d'un Mérovingien, Adolphe Brisson eût fait jadis avec Aétius des randonnées fantastiques sur les confins de la Germanie... Mais comme le hasard de la naissance l'a jeté dans une époque où l'on ne tient la f ramée que sous les vitrines des musées, Adolphe Brisson s'est contenté de tenir une lance beaucoup plus petite et moins dangereuse... qui aime mieux se teinter d'encre que de sang. — Et cette plume, qu'il secoue avec tant d'à-propos sur notre époque, lui assure une renommée de bonaloi.

La Bruyère a dit : « Talent, goût, esprit, bon sens, choses différentes, non incompatibles. » — Adolphe Brisson est la vérification vivante de ce jugement. Son talent, délicat et souple, est universellement apprécié et incontesté. Son goût et son amour pour tout ce qui touche au patrimoine littéraire font de lui un de nos plus délicats stylistes. Sa verve spirituelle et pleine d'humour est une magnifique décoration intellectuelle que plus d'un écrivain envie. Quant à son bon sens, il s'affirme jusque dans ses moindres chroniques. Il s'est d'ailleurs manifesté si clairement et tant de fois, qu'il fait actuellement « poids » dans les décisions des cénacles littéraires comme dans les verdicts de la foule.

Lorsqu'une question d'actualité, littéraire ou théâtrale, passionne l'opinion, on peut avec confiance lire l'avis d'Adolphe Brisson : on est certain de trouver une mise au point très nette, des horizons nouveaux, un labyrinthe bien élagué et des sentiers bien aplanis dans lesquels on peut solidement établir une conclusion.

Adolphe Brisson a introduit en France un genre littéraire tout à fait nouveau : le genre interview. Il a inauguré le système et s'y est acquis tout de suite une réputation.

Ses chroniques publiées sous le titre Promenades et Visites révélèrent à la fois son talent et son

originalité. Sous cette rubrique générale, Adolphe Brisson réunissait des portraits d'écrivains, des silhouettes d'artistes, des profils d'hommes politiques, de tous ceux que l'opinion range dans le rayon des « célébrités d'aujourd'hui ». — L'article n'était ni court ni long, bien mesuré, il n'était ni trop court pour être insuffisant, ni trop long pour devenir ennuyeux. Le portrait n'était ni trop flatté ni trop enlaidi. L'auteur interviewait pour le plaisir d'interviewer, sans arrière-pensée de critique. Il photographiait son sujet en bonne lumière, évitant les profils, les ombres, les demiteintes... Il lui arrivait le même jour de rencontrer l'abbé Lemire et Jules Guesde, François Goppée et Berthelot, Jaurès et Paul de Gassagnac, Rotschild et Drumont... Jamais il n'eut le malin plaisir de critiquer le lendemain dans un article les excès d'opinions des uns et des autres. — Et cependant, jamais non plus il ne sut faire une ma- (juette incolore, une esquisse plate et sans relief. Toutes les silhouettes d'Adolphe Brisson sont brossées de main de maître. Chacun des interviewés est parfaitement campé dans le cadre qui lui convient, ni trop à l'ombre, ni trop en lumière. Par-ci par-là, Adolphe Brisson a bien jeté un coup de griffe; mais les blessures qu'il faisait étaient peu profondes, et, très gentiment, avec beaucoup de tact et d'esprit, il n'oubliait pas de les panser avant de terminer l'article... Opportunisme alors ? me direz-vous. — Non. L'opportunisme n'est pas la doctrine des âmes impartiales. Son cadre est trop restreint pour les esprits de large envergure.

Diplomatie, alors? — Pas davantage; mais charité, charité pour l'amour-propre de l'homme qu'il burinait, respect pour ses principes, indulgence pour ses erreurs, et surtout une très réelle appréhension de pousser la petite porte basse qui s'ouvre sur le derrière de toutes les renommées... cette vilaine porte aux petits potins et aux anecdotes malveillantes qui jettent des taches même sur les plus grands noms.

Adolphe Brisson considérait un homme célèbre comme un livre, comme le « livre du jour ». Il l'étudiait consciencieusement, ne laissait échapper aucun trait défectueux, aucune coquille de jugement, puis, lorsqu'il s'agissait de retourner près des lecteurs, l'aimable écrivain n'ouvrait le livre qu'aux plus belles pages...

Aussi, comme le constatait un critique judicieux, « toutes les portes réputées verrouillées lui étaient ouvertes ». On accueillait l'écrivain sans méfiance, volontiers, presque en ami. On l'invitait à passer du salon dans la salle à manger. — En déjeunant, iVdolphe Brisson faisait le juge d'instruction discret et adroit. Il chatouillait comme en badinant la mémoire de son hôte, des membres de sa famille, faisait lever par-ci par-là une anecdote de jeunesse, une farce de collège, une aventure amusante... des impressions d'enfance, etc.. Après le déjeuner, le spirituel convive essayait de se faire tirer les verrous de l'intimité. Souvent il y réussissait. On passait alors au jardin, où le kodak s'empressait de jouer pour prendre quelques instantanés... et, petit à petit, le plus agréable-

ment du monde, au fil de la causerie, l'homme célèbre se confessait, et x\dolphe Brisson entassait dans sa valise des documents précieux. — Le soir, à sa table de travail, l'écrivain donnait de grands coups de ciseaux sur les détails à laisser dans l'ombre, dégageait d'un trait de plume tel ou tel épisode à mettre en vedette, glissait de temps en temps dans sa prose un des instantanés pris par lui, coordonnait, resserrait et arrangeait. Il savait complimenter sans être fade, mettre ici un peu de sel, là un peu de relief, plus loin atténuer un angle et préparer en somme une petite « promenade » délicieuse pour les lecteurs dans la vie privée de tel ou tel contemporain célèbre.

La Revue illustrée possède toute une collection des chroniques-interviews d'Adolphe Brisson... Elles ne sont point toutes également charmantes, mais elles ont toutes un grand cachet d'originalité. On les relit aujourd'hui avec autant de plaisir qu'au temps où elles furent écrites. — Pour n'en citer que deux, je signalerai la visite qu'Adolphe Brisson fit à Edouard Drumont dans sa garçonnière de la rue de l'Université et à Jules Verne dans sa bonne ville d'x\miens. Tous ceux qui ont connu Jules Verne et pénétré dans l'intimité du directeur de la Libre Parole ne peuvent retenir cette exclamation : « Gomme c'est bien cela ! »

C'est à ces portraits disséminés dans les journaux et les revues, puis réunis en volumes sous des titres divers [Portraits intimes, Nos Humoristes, Pointes sèches, les Prophètes), qu'Adolphe Brisson doit son nom, sa popularité, sa grande

renommée d'écrivain. Mais le meilleur de sa renommée littéraire est établi sur un socle plus solide, qui est formé de blocs impérissables comme : la Comédie littéraire^ Florise Bonhour (roman), V Envers de la gloire^ les Livres de Sarcey) Vendée (drame), Caprice de la reine (opérette), Scènes et Types de VExposition de 1900. Ces livres resteront dans les archives littéraires.

Quand Clemenceau, AUemane, Baudin, Drumont, Brieux, seront morts, on ne lira plus les Prophètes, mais dans cinquante ans on lira encore la Comédie littéraire.

Adolphe Brisson a épousé une délicate femme de lettres, Yvonne Sarcey, la fille du regretté Francisque Sarcey.

Depuis la mort de Sarcey, Adolphe Brisson a continué les chroniques dramatiques de son beaupère. Tout le monde sait qu'il fait merveille et que ses chroniques sont des mieux ciselées.

Critique théâtral fin et perspicace, Parisien très au courant de la vie intense de la Capitale, homme d'esprit curieux de tout et bien informé sur les menus faits de la vie littéraire, Adolphe Brisson n'écrit pas de ces chroniques dramatiques banales qui logent au rez-de-chaussée de tous les journaux et dont la tendance la plus nette est, quelle que soit la valeur de la pièce, d'éreinter un auteur ou de le porter au pinacle. Adolphe Brisson ne fait pas des

critiques de complaisance, mais des critiques tout court, appréciant en toute impartialité sous l'angle le plus apparent. L'auteur des Pointes sèches n'est pas plus le valet des coteries qu'il n'est dupe des renommées surfaites. Il déteste la réclame qu'on organise autour de certains noms et s'éloigne du tapage des cénacles. Il semble n'avoir qu'un désir : juger avec sagacité et mettre chaque production littéraire à sa vraie place dans l'immense musée du génie français. — Comme l'a dit quelqu'un, Adolphe Brisson est un « critique sans caprices » .

Adolphe Brisson est actuellement en pleine vogue, en plein épanouissement de renommée. Il est candidat à l'Académie française... Il n'en sera peut-être pas demain, car il a des concurrents sérieux et... influents; mais il en sera un jour. Gela apparaît comme une nécessité. L'Académie n'a déjà que trop ouvert ses rangs aux représentants du monde politique... Elle doit, si elle veut vivre — puissante entre ses traditions — réserver désormais ses faveurs pour les vrais littérateurs, pour ceux qui ont consacré leur vie entière aux Lettres et les ont enrichies de tant d'oeuvres originales et fortes. Il est temps que l'Académie réagisse contre ce fâcheux envahissement politique qui finirait par faire du Palais-Mazarin une simple succursale du Palais-Bourbon. Les agioteurs de renommée, les ambitieux politiques, les arrivistes,

les trafiquants de toute espèce qui veulent cumuler tous les titres et tous les honneurs à la fois — pour mieux masquer sans doute leur insuffisance essentielle — devraient comprendre que s'il suffit, pour arriver en Politique, de se présenter les mains vides, il faut au contraire, pour monter à l'Institut, se présenter les mains pleines...

EMILE DRIANT

(capitaine danrit)

Vingt ans de vie militaire ont suffi à en faire un officier supérieur des plus appréciés de l'armée française. Vingt ans de vie littéraire ont réussi à mettre autour de son nom une renommée éclatante. Driant est de ces hommes qui ont trop de cei'veau et trop de cœur et qui, débordants de sève, réussissent à vivre deux vies parallèles... — Et ces deux vies-là, Driant les a vécues avec fierté, avec amour, sentant qu'il cheminait entre les deux comme on chemine entre deux belles actions.

Officier convaincu de sa mission, écrivain visionnaire convaincu de son rôle, le commandant Driant n'a jamais eu qu'un fanion: le devoir. — Et ce beau fanion, il l'a porté bien haut, aussi bien dans les déserts de l'Afrique au milieu des zouaves qu'il aimait tant, que dans les pages de ses livres si

attachants : la Guerre de demain^ la Guerre de forteresse^ la Guerre en ballon, la Guerre à bicyclette, la Guerre fatale, V Invasion jaune, etc..

Emile Driant avait puisé dans le berceau familial un lot d'hérédités qui résumaient toutes nos traditions et toutes nos fiertés nationales. Son cœur ardent ne pouvait que faire prospérer l'héritage paternel et mettre sur son épée et sous sa plume des éclats de toutes les dignités...

Aujourd'hui le nom du capitaine Driant court sur toutes les lèvres et sur la couverture de plus de vingt volumes. Il a été rayé du cadre des officiers de l'armée française, mais il a grandi dans la conscience française. . . Il évoque le souvenir d'une épée et d'une plume fièrement croisées, solidement ligotées, et que rien ne put jamais séparer.

La carrière militaire d'Emile Driant fut rapide et brillante.

Entré à Saint-Gyr en 1875, il en sort en 1877 le quatrième sur 400. Nommé sous-lieutenant, puis lieutenant au 54^ de ligne, il s'impatiente bien vite de piétiner sur place entre les murs d'une caserne et les fortifications d'une ville de province. Les tirs à la cible et les exercices du matin ne satisfont nullement son idéal militaire. Il est soldat dans l'âme et s'habitue fort mal à cette vie de parade que devient fatalement la vie des officiers dans les petites garnisons. Il demande à partir aux colo-

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nies ; on l'envoie en Tunisie, au 4® régiment de zouaves. Il s'y rend vers la fin de 1883.

Le général Boulanger, qui était alors commandant de division, remarque ce petit lieutenant. Il constate qu'il y a une étoile sur ce jeune front et pressent que l'avenir sera prodigue pour ce tout jeune officier. Il l'appelle près de lui comme officier d'ordonnance.

Bientôt le général Boulanger est nommé ministre de la Guerre et rentre en France. Mais il réclame son fidèle confident. Alors commence pour Driant une période de bonheur, d'honneurs et de popularité. Le 14 juillet 1886 il est nommé capitaine et le général Boulanger lui ouvre toute grande son amitié. Bientôt cette amitié se fortifie par les liens d'un mariage, et le ministre de la Guerre peut dire avec joie et fierté en parlant de sa fille et du jeune capitaine : « mes enfants... »

Le 9 août 1892. Driant est désigné pour remplir à l'école militaire de Saint-Gyr les fonctions de capitaine instructeur. Il était brillant officier; il devait former des élèves à sa mesure... Mais le désert, la vie des tentes, la vie d'aventures, l'incertain, le danger même, tout cela l'attire à nouveau. Il retourne près de ses chers zouaves et remplit là-bas les fonctions de major.

Mais les carrières brillantes ont, hélas ! beaucoup de relais et de courtes étapes. En 1899 Driant doit rentrer en France, car une décision ministérielle du 12 juillet le nomme chef de bataillon. Pendant sept ans il demeure à Troyes comme chef de bataillon de chasseurs à pied. Il

s'y acquiert rapidement une estime illimitée... Mais sa fortune militaire allait sombrer : des rivalités, des jalousies, des haines même s'accumulent et s'allument autour de lui, Driant est moins diplomate que certains de ses camarades de promotion. Il continue de lever un drapeau qu'il faut mettre en poche et de parler un langage passé de mode. Aussi, bien que proposé en tête de liste pour le grade de lieutenant-colonel, Driant se voit injustement ajourné. Alors, d'un geste de défi, il brise net son épée. Mais en la brisant, en renonçant à la gloire qui devait couronner sa carrière, le loyal soldat jette un dernier cri dans les journaux de France pour flétrir l'œuvre infâme de la délation et les organisateurs du système des fiches.

Pour l'armée française ce fut une perte cruelle, car, si Driant savait mettre à profit dans un état de paix armée son patriotisme éclairé, il aurait incontestablement su, en temps de conflit, mettre son activité et son intelligence au service de sa patrie.

Driant n'a pas connu, sous répaulette,la récompense qu'il méritait. Il ne l'a pas connue davantage sur le terrain politique, car, en 1906, il échoua lamentablement aux élections législatives dans la deuxième circonscription de Pontoise. Mais heureusement sa carrière littéraire l'a dédommagé largement... Ses livres sont, chaque année, tirés à des milliers d'exemplaires. On les trouve dans les

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plus petits coins de France où il y a place pour une bibliothèque communale. Le capitaine Danrit voisine sur les rayons préférés des grands et des petits, à côté de Jules Verne et de Walter Scott.

Les livres du capitaine Danrit sont des livres de tout repos. On les lit le soir, à la veillée sous la lampe, au chevet d'un malade, à l'ombre d'une tonnelle... Ils reposent des ennuis et des vicissitudes de l'existence en berçant l'imagination dans un récit tour à tour fantaisiste et palpitant, tout en demeurant parfaits vulgarisateurs de la science militaire.

Gomme Jules Verne, le capitaine Danrit est un peu un visionnaire, un prophète... Mais tandis que Jules Verne s'est cantonné dans des aperçus purement scientifiques, l'auteur de V Invasion jaune s'est plu à regarder à distance la société future, à l'extraire de l'imprévu, à entrevoir surtout les germes de son infection et à pénétrer les mystères de sa destruction.

Driant a certainement une imagination qui travaille facilement et beaucoup. Il habille aisément l'avenir d'une robe noire, de dimensions démesurées, mais peut-être nos descendants verront-ils cependant les horreurs d'une Guerre fatale ou d'une Guerre en ballon.

Un critique éminent me disait dernièrement : « Avec son œil tout de flamme, son épaisse mous-

tache, son impériale sur le menton, son port de tête si crâneur, Driant a toujours l'air d'un traineur de sabre en civil. On ne croirait jamais qu'il y a tant de rêve, de poésie et d'imagination sous ce regard de conquérant. »

C'est vrai. Mais cette imagination intense et cette sensibilité délicate qui passent dans les livres du capitaine Danrit, je sais bien où elles sont nées... Driant les a cueillies pendant son enfance, à cet âge heureux où, dans le site enchanteur de Pas-en- Artois, s'éveillant doucement entre les caresses d'une mère et celles de la nature son cœur faisait provision de forces pour l'avenir...

La vieille terre d'Artois peut être fière d'avoir été hospitalière, pour un temps, à l'enfance du capitaine Danrit.

Dans le joli bourg de Pas-en-Artois, que traverse une rivière chantante et que dominent de tous côtés de larges frondaisons, M. Driant père fut longtemps un juge de paix honorable et honoré. Toutes les mains allaient à lui, largement tendues... — Aujourd'hui, tous les cœurs vont au fils; mais à l'estime que nous donnions au père s'ajoute pour le fils quelque chose comme de l'affection bien franche et de l'admiration...

« La représentation, à la Comédie- Française, de la pièce de M. Bernstein a provoqué de vives protestations à l'inlérieur de la salle, et autour du théâtre des manifestations très violentes. »

(Les Journaux.)

Sa renommée, qui vient de sombrer lamentablement dans le naufrage d^ Après moi, à la Comédie- Française, avait éclaté comme une bombe aux alentours de 1902, après le succès retentissant du Z)e7oMr au théâtre du Gymnase. En ce temps-là, on allait voir le Détour comme une merveille et on parlait de l'auteur comme d'un génie. Gomme les autres, j'ai voulu connaître cette fameuse pièce qui révolutionnait le théâtre. Je suis allé voir jouer /eZ>e7o«r, et j'avoue qu'André Galmettes et Simone Le Bargy (qui débutait alors sous les feux ^de la rampe) se montraient excellents dans les rôles de Gyril et

Jacqueline. J'ai encore devant les yeux la fine et gracieuse silhouette de Mme Le Bargy entrant en scène, vêtue de flanelle blanche, une raquette à la main, et disant à Armand Rousseau avec une moue exquise : « Flûte ! . . . Vous êtes trop maladroit. »

Je la revois aussi à la fin du troisième acte, lorsque, lasse et désemparée au milieu de gens qui n'ont ni sa religion ni ses idées, ni sa compréhension de la vie, elle s'écrie dans un accès de sincérité rageuse :

« Le dîner de famille!... je vais les retrouver tous, leurs baisers sur le front, leurs silences, leurs regards entre eux, et les reproches de mon mari, et la réconciliation ! Et demain et après-demain et tous les jours qui suivront!... Et j'ai vingt-trois ans ! Ah ! non, non, Cyril a raison. On ne vit pas, ici; on vit dans une cave, dans la nuit... je veux vivre ! je veux vivre !... »

Je la revois encore retirant doucement l'alliance qui encerclait son doigt fin, et la posant sur une lettre inachevée en disant :

(( Ils n'ont pas voulu de moi... »

Je la revois enfin, enveloppant d'un long regard de tristesse et d'amour les mille choses de Tintérieur qu'elle va déserter pour toujours...

Mme Le Bargy était merveilleuse dans ce rôle de Jacqueline et la critique, en étant galante, eut au moins l'excuse d'être vraie — mais la pièce elle aussi était excellente, bien enchaînée, alerte et fort originale dans sa conception. Les tournées s'en emparèrent, et le Détour obtint un succès 'triomphal sur les principales scènes françaises.

On regardait alors Henry Bernstein comme une espérance. . . — Hélas ! l'espérance s'est vite éteinte ! Depuis 1902 Henry Bernstein a fait représenter bien des pièces : Joujou, Frère Jacques, le Bercail, la Rafale, le Voleur, Samson, la Griffe, Israël. Jamais il n'a donné une pièce digne du Détour. Bernstein ne se donne plus la peine de construire un schème dramatique, de concevoir un thème intéressant et de le pousser agréablement dans les limites d'une conclusion morale, ou même simplement honnête. Il fait comme les richards et les parvenus qui trafiquent sur leur capital : il s'appuie sur l'effort antérieur, sur l'effort consciencieux du début de sa carrière et il lance à tour de bras les idées les plus abracadabrantes et les plus

démoralisantes qui soient. Il se dit sans doute :

Je suis connu. Je suis lancé. Mon nom seul sert 1 de réclame. On viendra en foule au théâtre, du mo- ^ ment que mon nom est à Taffiche... — Fort de renommée, fort surtout d'audace, exempt de tout scrupule, de toute délicatesse de conscience, il jette à jet continu un défi au sens commun. Il imagine des scènes invraisemblables où défile le Tout- Paris des demi-mondaines, des trottins, des galantes de haute volée. Ses personnages ont sur la langue des mots de poissardes. Ses héroïnes ne sont souvent que des dépravées. Elles ont un cœur fermé à toute idée généreuse. — Il y a quelques mois je revoyais jouer Samson. Le sujet est bizarre : Une jeune fille de noble origine, Anne-Marie, a épousé — pour redorer son blason — un brasseur d'affaires, Jacques Brachard, sorti on ne sait d'où.

mais milliardaire. Ce n'est évidemment pas un mariage d'amour; ce n'est pas un mariage de raison; c'est tout simplement un mariage de calcul. Une intrigue ne tarde pas à s'amorcer; Jérôme Le Govain devient l'amant d'Anne-Marie. Celle-ci aime Le Govain parce qu'elle retrouve en lui « un homme de son monde à elle » , plus délicat et plus affiné que Jacques Brachard. Mais Jérôme Le Govain, qui compte plus d'une aventure et qui ne met jamais pour longtemps son cœur en location, voit dans cette liaison le moyen de s'enrichir en profitant de l'expérience financière du mari. Or, Jacques Brachard découvre ces relations. Il veut se venger, naturellement; mais, en homme d'affaires cruel et pratique, il veut se venger en faisant souffrir. Et pour faire souffrir au maximum Jérôme Le Govain il n'y a qu'un moyen : l'atteindre dans son amour pour l'argent... Et c'est pourquoi le dernier acte se clôt sur une crise véritablement aiguë, une crise de spéculation dans laquelle Jacques Brachard se coule, se ruine volontairement mais... en entraînant son rival.

Il se dégage de toute cette pièce comme un relent de haine, de haine rude, brutale et farouche, pleine de stratagèmes et de calculs diaboliquement conçus, froidement poursuivis.

Le choix du titre delà pièce est heureux. Jacques Brachard, en ce siècle où l'argent est la force suprême, est bien une sorte de Samson moderne qui préfère s'ensevelir lui-même sous les décombres que de ne pas atteindre son adversaire. Mais il est fâcheux que, sous ce titre imagé et hyperbolique,

Henry Bernstein ait mis à nu tant de mauvais instincts et tant de mauvais gestes. — Jérôme Le Govain, c'est le spéculateur vil et cupide qui joue à l'amour en passant, qui trouve sur sa route un joli cœur de femme, le tient en main tant qu'il lui sert, mais ne perd jamais de vue le but véritable : l'argent à gagner. Jacques Braehard, c'est Tliomme d'affaires, énergique et méchant tout ensemble, mais méchant à froid, toujours maître de ses nerfs et de ses emportements. 11 connaît le prix de l'argent. 11 connaît aussi les souffrances qu'engendrent les pertes d'argent. Aussi, voulant jeter bas son rival, il ne voit qu'un moyen : l'atteindre dans ses intérêts, le couler à fond et coûte que coûte...

La nouvelle pièce d'Henry Bernstein : Après moi^ sort du même magasin. — Par suite de spéculations malheureuses Guillaume Bourgades, raffineur, se voit acculé au suicide. 11 va se tuer... Il prépare sa mort, pense à tout minutieusement, et fait à son ami Friediger ses dernières recommandations. Soudain, il apprend que sa jeune femme Irène a un amant : James Aloy. La jalousie l'arrête au bord de la tombe qu'il se creuse. . . Cette pensée qu'après sa mort Irène en aimera un autre et recommencera avec ce nouvel élu une série de jours heureux le torture. . . 11 change d'avis et, puisque de toute façon il faut qu'il disparaisse, il ne se réfugiera pas dans la mort et se contentera de fuir en Amérique, mais... en forçant Irène à l'accompagner.

Gomme dans Samson, on retrouve toujours les mêmes sentiments de jalousie et de haine aiguisés jusqu'au paroxysme, les mêmes désirs de ven-

geance, les mêmes intrigues d'hommes pervertis et de femmes corrompues. — Est-ce de l'art? Est-ce du mélo ? Ce n'est peut-être ni l'un ni l'autre. Ce ne sont pas des humains que nous présente Bernstein ; ce sont des passionnés, des aveuglés par la haine et par le désir de vengeance, des bêtes hurlantes toujours en quête de quelque proie nouvelle. Les intrigues des pièces de Bernstein tournent pour la plupart autour de l'éternelle question Argent. Dans le Voleur^ la Rafale, Samson, la Griffe, c'est la lutte éternelle entre l'argent et le désir bestial, le cri impérieux de la chair.

Certains critiques admirent Bernstein parce qu'ils lui reconnaissent le talent dramatique, ce je ne sais quoi qui empoigne, qui enlève, émotionne et secoue, brutalement souvent mais à coup sûr.

Il est certain que Bernstein sait à merveille camper ses personnages, les conduire, à travers les crises du cœur les plus effroyables, dans les impasses les plus tragiques, dans ces carrefours sombres où l'âme et le cœur s'ensevelissent d'euxmêmes pour ne livrer à l'action finale qu'un être convulsionné, poussé aveuglément vers quelque folie brutale, un être qui jusqu'au bout demeure égoïste avec raffinement.

Et voilà les mœurs que l'on nous offre comme l'expression de la vie française ! — Grâce à Dieu ce n'est pas là un cliché exact de la vie contemporaine. Ce n'est qu'un aperçu très restreint de la vie d'un certain monde peu estimable, qui vit dans son cadre à lui, sans dignité morale, sans fierté d'attitude, et qu'il est bon d'ignorer.

Ce n'est pas dans ces vies ardentes mais sans principes qu'il faut chercher quelque belle page d'éducation ni le portrait fidèle de notre société. Aussi, les manifestations organisées autour du Théâtre-Français pour les représentations d'Après moi ne sont que l'expression des consciences révoltées. C'est le juste lendemain des tentatives trop hardies et des systèmes trop neufs d'Henry Bernstein. — Il est à craindre que des collaborateurs de ce genre deviennent rapidement des destructeurs pour la Comédie-Française.

Long, mince, grêle et un peu voûté, avec une perpétuelle rêverie au fond des yeux, Henry Bernstein donne l'impression d'un poète et d'un rêveur...

Mais il n'est ni poète, ni rêveur. Comme tous les Sémites, il est trop intéressé pour avoir le cœur d'un poète et trop pratique pour s'attarder en de vaines rêveries. Les gens bien renseignés prétendent qu'il s'est lancé dans la carrière dramatique moins par amour du beau que par désir du gain. C'est possible après tout, puisque les Juifs s'installent partout pour exercer le bon bedit gommerce.

On fait un crime à Henry Bernstein d'avoir déserté, mais son crime est bien plus grand de fabriquer des pièces pour gagner de l'argent, et cela aux dépens de la vitalité intellectuelle et morale de milliers de Français.

Hué, sifflé, conspué, Henry Bernstein a retiré sa pièce... G^est bien. (H n'avait d'ailleurs que cela a faire.) Mais c'eut été mieux de sa part de ne jamais la donner au Théâtre- Français : et c'eût été très bien de la part du directeur de ne jamais l'accepter.

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