JULES CLARETIE
article un peu hardi pour causer la dissolution d'un journal. Or, Jules Glaretie qui avait déjà publié plusieurs romans — surtout Pierrille qui lui valut les applaudissements de George Sand — se vit retirer le droit de parler en public à la suite d'une conférence sur Déranger. Le jeune écrivain profita de cette inaction forcée pour écrire. Il publia coup sur coup: les Victimes de Paris ^ les Ornières de la vie, Pelrus Borel, les Voyages d'un Parisien, etc., etc. En 1866 il entra à l'Avenir national et commença ses charmantes chroniques. La même année ses romans : Une femme de proie et Robert Burat, lui valurent ses premiers grands succès comme romancier.
Malheureusement Jules Glaretie no put jouir longtemps de son triomphe, car l'Avenir national l'envoya comme reporter en Italie... Là, en compagnie de Floquet, Louis Noir, Alexandre Dumas père, il visita les galeries de peinture des anciens maîtres. Il le fit sous la direction enthousiaste de Lafenestre. Entre temps il envoyait en France sur la guerre et la marche des armées des articles enflammés et pleins de sympathie pour la cause de la liberté en Italie. — La guerre terminée, le jeune chroniqueur revint en France où il s'occupa surtout de terminer certains ouvrages historiques élaborés déjà depuis plusieurs années : la Conspiration Malet, les Derniers Montagnards, Insurrection de Prairial, Études sur les Dantonisles. Tous ces livres reçurent un accueil des plus favorables, car la sympathie de Jules Glaretie allait nettement — il faut bien le dire — aux révolutionnaires. Toute-
fois il faut reconnaître que tous les ouvrages historiques de Jules Glaretie ont été écrits avec un patriotisme vrai et enthousiaste.
Plus tard Jules Glaretie écrivit encore l'Histoire de la Révolution de 1870-71 qui est un véritable plaidoyer contre l'Empire. Puis il aborda le théâtre. Son premier drame, la Famille des gueux, obtint un succès retentissant, grâce aux éloges que lui décernèrent ses confrères de la presse. Deux autres drames qui suivirent reçurent le même accueil. Enfin, après la guerre, les Muscadins et le Régiment de Champagne achevèrent sa réputation de dramaturge.
Les années qui suivirent la guerre furent pour Jules Glaretie une période de labeur incessant et extraordinairement fécond. Outre ses chroniques, il livra au public de nombreux romans, entre autres : Jean Mornas, le Beau Solignac, Monsieur le Ministre. Puis, tout à coup, en 1885, il fut nommé administrateur général de la Gomédie- Française. Trois ans plus tard l'Académie lui ouvrait ses portes.
Jules Glaretie occupe une place très à part dans le monde des lettres.
Si c'est un honneur enviable de diriger notre premier'.théâtre et d'administrer en maître ce sanctuaire du goût français, que de charges et que d'ennuis en retour ! — Il faut s'occuper des décors et des costumes, assister aux répétitions, lire les
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manuscrits et les présenter au comité ou les refuser, recevoir les visites et les lettres des dramaturges, ménager les uns, éconduire les autres, répondre aux réclamations des désappointés et calmer les cabales des artistes... Que de présence d'esprit, de calme, d'activité et surtout de souplesse et de tact il faut à l'administrateur de la Comédie ! . . .
Nul ne pouvait mieux que Jules Claretie remplir ce rôle difficile. Jules Claretie porte en lui un fonds inépuisable de sérénité aimable et de calme. Il aime son théâtre et ses comédiens. 11 parle d'eux avec attendrissement, avec affection. Il rappelle avec plaisir les traits de générosité des artistes. Il compte, avec la joie d'un avare, les trésors de la maison de Molière et les visites illustres qu'elle reçut. 11 parle volontiers aussi des moments terribles de 1870 où elle fut hospitalière aux blessés. — En parcourant ces pages désolées on sent que Jules Claretie porte toujours une blessure dans son cœur de Français et de patriote. Quelquefois il s'indigne au souvenir odieux de la Commune, des massacres de soldats français par les révolutionnaires quand l'ennemi entourait Paris. Mais généralement c'est avec un sourire de bonne humeur que Jules Claretie entretient ses lecteurs. Ce qui le tente le plus, c'est la ville féerique qu'il a adoptée et il la présente sous toutes ses faces, avec son luxe et ses fêtes, avec ses travailleurs qui envahissent les trottoirs aux devantures des magasins. Il suit les mondaines à Trouville ou à la Côte d'Azur, sans pour cela oublier le brin de muguet printanier que les petites ouvrières comme les bourgeoises
et les grandes dames se partagent à l'envi aux premiers jours de mai. Et cette flottille d'articles et de chroniques disséminés çà et là comme des fleurs parisiennes lui font une œuvre originale et charmante, la meilleure qu'il ait donnée et celle qui vivra le plus longtemps.
Jules Glaretie est avant tout, dans le monde des lettres, une physionomie aimable et sympathique. Sa critique elle-même n'est jamais mordante. Il blâme sans éreinter et reste toujours courtois. — Sans doute, il a beaucoup d'ennemis... Les auteurs malheureux dont il a refusé les productions ont peine à lui pardonner le sort qu'il leur a fait. Et puis, peut-être a-t-il aussi des ennemis parmi les spectateurs difficiles (et c'est leur droit) qui n'admettent les pièces sémites qu'à la condition qu'elles soient bonnes... et en nombre raisonnable... Les incidents d'Après moi à la Comédie- Française l'ont suffisamment prouvé.
Toutefois, en dépit de ces petits ennuis de carrière, Jules Glaretie n'a que des amis et des admirateurs au sein de l'Académie, chez ses confrères de la presse et surtout parmi ses nombreux lecteurs. — Or c'est bien là une couronne digne vraiment d'une carrière aussi brillante et aussi variée que la sienne.
JEAN JAURÈS
Aucun homme politique ne fut plus souvent caricaturé. Aucun leader ne chercha plus souvent à s'élever jusqu'à la renommée bruyante et ne som- ,bra plus rapidement dans le ridicule et le grotesque.
Si Corneille vivait encore il ne manquerait pas de répéter à Jaurès ces deux vers du Menteur :
Vous ne dites, Monsieur, que des extravagances, Et parlez justement le langage des fous...
Dans la revue Tout en bleu que l'on donnait en 1911 au Moulin- Rouge, on vit apparaître la silhouette du citoyen Jaurès. Le leader socialiste, rouge, gros, gras, ventripotent, se montrait flanqué de Leurs Excellences Briand, Pelletan, Brisson, etc.. Ce Jaurès-là est profondément ridicule,
et j'aurais voulu, l'autre soir, être dans la coulisse pour serrer la main de l'acteur et lui dire : Bravo ! Vous avez été drôle à souhait. — Et cependant, lorsqu'on pénètre à fond la vie de Jaurès, lorsque surtout on considère son œuvre néfaste, lorsqu'on entrevoit les lendemains de cette œuvre... on se dit tout bas que derrière ce fantoche il y a une âme malfaisante, vendue à toutes les œuvres de destruction.
Chaque fois, en effet, que dans des questions d'ordre vital il a fallu prendre nettement position en deçà ou au delà de la barricade^ on a vu Jaurès fouler aux pieds toutes les idées essentielles, toutes les idées qui constituent en quelque sorte le dogme d'un peuple... On l'a vu, avec scepticisme et désinvolture, aller pérorer de l'autre coté de la barricade, au milieu des mécontents, des révoltés, de tous ceux qui se recrutent parmi les grévistes professionnels, les buveurs et les assassins.
On a vu Jaurès, au Congrès de Stuttgart, développer avec fougue les théories subversives d'Hervé, conseiller à nos soldats la « crosse en l'air » et les pires extrémités, alors que les Allemands, mille fois plus sages, disaient: « Oui, oui, internationalistes en temps de paix, tant que vous voudrez !... Internationalistes pour les avantages commerciaux et les intérêts ouvriers, tant qu'il vous plaira!... Mais internationalistes en temps de guerre, jamais de la vie ! La patrie est de ces choses qu'on ne se partage pas... »
Pendant les troubles du Midi, quand un vent de
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folie souffla sur quelques régiments désemparés, on a vu Jaurès exalt(;r les mutins, les encourager même. On l'a vu, au moment où Clemenceau, acculé à la dernière impasse, ordonna la répression, parler des tueries de Narbonne et de Raonl'Étape, puis s'écrier avec rage : « Assassins ! gouvernement d'assassins ! » On l'a vu, en 1899, proclamer dans la Petite République ce sinistre engagement : « Oui, vous tous qui êtes sous les drapeaux, si quelques généraux à la Chanoine essayaient de vous engager dans une expédition scélérate contre la République et la liberté, votre premier devoir serait de frapper les chefs rebelles. » — On l'a entendu, en 1907, à Tivoli- Vaux- Hall, tracer le programme pour la future guerre extérieure : « Le devoir des prolétaires, c'est de ne pas gaspiller leur énergie au service d'un gouvernement de crimes, c'est de retenir le fusil dont les gouvernements d'aventure auront armé le peuple, et de s'en servir, non pas pour aller fusiller, de l'autre côté de la frontière, des prolétaires, mais pour abattre révolutionnairement le gouvernement de crimes ! » On l'a vu dans vingt meetings et vingt banquets bondir sur la table et, les poings en l'air, sublime, olympien, hurler la Carmagnole .. ou bien s'écrier, le regard perdu vers la Bourgeoisie :
Ça ira, ça ira, Tous les bourgeois à la lanterne !
Ça ira, ça ira.
Tous les bourgeois on les pendra !
« Tous les bourgeois, on les pendra ! » — Dans ce cas, Jean Jaurès offrira le premier son cou au nœud coulant...
Bourgeois ? Mais le citoyen Jaurès nel'est-ilpas plus que tout autre? — Né à Castres, non loin de cette jolie ville de Gahors où naquit Gambetta, Jean Jaurès connut la jeunesse tranquille de tous les petits bourgeois : une vie paisible et régulière au sein de la famille ; puis une vie bien ordonnée derrière les murs d'un collège, avec une bonne hygiène, une alimentation très substantielle; une besogne parfaitement répartie, sans jamais de surmenage; de l'affection tout autour... chez les professeurs et les camarades ; des jeux, des livres, des promenades...; pas de préoccupations, et toujours des bonbons et du chocolat dans le fond des poches...
En sortant de Normale il est nommé professeur de philosophie au lycée d'Albi, puis professeur à la Faculté de Toulouse. En 1885, il est élu député. Tout joyeux il va siéger au centre gauche^ prêt déjà à toutes les évolutions de conscience pour conserver sa place... Malheureusement ses électeurs sont plus intelligents, ou du moins mieux inspirés : au second scrutin, Jean Jaurès n'est pas réélu! — Triste et lugubre, « honteux comme un renard qu'une poule aurait pris », il retourne vers ses livres et reprend à Toulouse son cours de philosophie. Puis, comme sa première promenade
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dans le monde politique l'a passablement écœuré, Jaurès essaie de se consoler en portant toute son activité cérébrale et son ambition vers la métaphysique et la sociologie. 11 se présente au doctorat avec deux thèses : De la Réalité des mondes sensibles, et Des Origines du socialisme allemand. — Alors surviennent les troubles de Carmaux. « Carmaux? se dit Jaurès, mais voilà le tremplin l)our mon ambition !» — En hâte il adhère au socialisme! il fait conférences sur conférences, va serrer la main des grévistes, mène dans la Petite République des campagnes ardentes contre le patronat et... rentre au Palais-Bourbon.
Le Palais-Bourbon ! Il semble vraiment que ce soit le seul lieu où Jaurès pouvait espérer étaler à perpétuité sa vanité, son insuffisance, ses audaces, ses gestes et sa faconde.
Dans cette foule cosmopolite de députés qui parlent trente-six langues nouvelles, desquelles le bon sens est exclu, Jaurès est comme une espèce d'athlète qui soulève les phrases les plus lourdes, et jongle avec les conceptions les plus abracadabrantes.
J'ai souvent entendu le citoyen Jaurès et j'avoue qu'il m'a toujours fait rire. Jaurès est, à mon avis, un mannequin parfaitement mécanisé qui jette des mots, des phrases, des clichés au hasard, le regard perdu vers je ne sais quelle invisible étoile démocratique, vers quelque paradis nouveau, mais hélas ! toujours futur... et qui amuse le peuple avec ses chansons favorites... Malheureusement — et ceci est grave — si Jaurès fait de l'aéroplane dans les
nuages de la pensée il faut bien constater qu'il sème les mots qui bercent mais qui, hélas ! ne guérissent pas...
Certes, si quelqu'un en France possède ce que Camille Desmoulins appelait en riant « l'aristocratie des poumons », c'est bien le citoyen Jean Jaurès !...
Tout Français qui possède pour deux sous de bon sens trouve inconcevable qu'un bourgeois enrichi comme Jaurès, qui possède une villa à Passy, des titres d'honneur et de fortune dont il se montre jaloux, jette le cri de guerre contre la Bourgeoisie et signale aux affamés l'égoisme des capitalistes.
Comme me disait un jour — à la sortie d'une réunion où Jaurès venait de prendre la parole — un brave ouvrier zingueur en me montrant un Père Rédemptoriste qui passait sur le trottoir : « Si Jaurès était maigre comme c'ti-là, et si comme lui il avait laissé son bien au profit de s'croyance, eh bien on a beau dire, ça serait plus facile tout de même de l'croire ! ... »
Oh ! qu'il avait raison le brave ouvrier zingueur ! Jaurès ferait bien de mettre sur ses cartes de visite son véritable titre : farceur de V^ classe. Toute sa vie est pleine de contradictions. — Voulez- vous quelques exemples pris au hasard de mes souvenirs ? Voici : Il réclame la peine de mort pour l'anarchiste Vaillant dont le grand pétard avait fait plus de peur que de mal et réclame la grâce de l'infâme Soleil-
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land et du terroriste Ferrer. — Conseiller municipal de Toulouse, il s'oppose en 1891 à la laïcisation des hôpitaux mais vote toutes les lois d'cîxception contre les ordres religieux. — En 1901, au moment où sa fille fait sa première communion, il écrit dans son journal des articles furibonds contre la Communion au lycée et dénonce les proviseurs des lycées de Gaen, Dijon, etc. . . — A l'enterrement de sa mère, en l'église de Saint-Jacques-de-Yillegondon, il va dévotement baiser la patène... puis, sans remords, très tranquillement, va ensuite écrire des titres d'articles anticléricaux comme ceux-ci : V Hystérie de sainte Thérèse, les Jésuitières de la République, Saint Antoine de Padoue et le Brevet supérieur, la Cléricalisation (oh! la douceur de ce mot !...), De l'Enseignement secondaire, etc., etc.. — En 1903, sous le ministère Combes, il veut maintenir les 28 et 13 jours. En 1907, sous le ministère Clemenceau, il veut les supprimer. Il accuse la presse réactionnaire d'être à la remorque des capitalistes exploiteurs, mais ne trouve rien de mieux que de faire repêcher, paraît-il, VHumanité, son lamentable journal, par des gens de haute finance de Berlin... Et voilà ! Les exemples d'inconséquences de ce genre fourmillent dans la vie de Jaurès. — Et dire qu'à l'instar de Floquet, Jaurès aura quelque jour sa statue dans un coin de Paris et qu'on pourra lire sur le socle ces mots renversants : Hommage de la Démocratie.
jj^P Pauvre Démocratie française ! — Le peuple ro- ^nain réclamait du pain et des jeux... Toi, tu te contentes de mots sonores et de mannequins î . . .
Jaurès a écrit beaucoup. Tout le monde le sait. Mais il a écrit beaucoup trop, à mon avis. J'ose même dire qu'il a écrit beaucoup trop de bêtises. Un simple exemple vous convaincra. Hier soir, je lisais : « Dieu ouvre en soi le monde comme un abîme de lutte et de contradiction, mais de contradiction toujours soluble puisqu'elle procède de l'activité même de Dieu. Ainsi, comme la joie, la douleur est divine ; elle vient de Dieu et elle est en lui ; mais précisément parce que le monde avec la souffrance vient de Dieu, sans que la souffrance en elle-même soit une fin, il doit, pour rentrer en Dieu, combattre en soi et réduire la souffrance. »
C'était signé : Jean Jaurès. — Plus loin, je lisais encore : « Ah ! quelle activité maintenant sur ce grand fleuve, dont le gouvernement des prêtres avait fait une voie déserte et inutile qu'aucun commerce n'animait ! C'est la lâcheté des puissants ! C'est leur fuite éperdue qui seule, ô ironie ! donnait quelque animation au fleuve jusque-là nonchalant! » — C'était encore signé : Jean Jaurès.
Après avoir lu et relu pour moi-même ces phrases longues, lourdes, obscures à souhait, que ma pauvre intelligence pénétrait mal, je les lus tout haut à un ami. Ce dernier éclata de rire : « Mais, mon cher, me dit-il, c'est de la mélasse et du charabia! »...
De la mélasse et du charabia... Mon Dieu! l'expression est un peu boulevardière ; mais elle est assez française, je crois, pour caractériser comme
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il convient le stylo démocratique du citoyen Jaurès, de ce charlatan effronté qui veut conduire les foules avec des mots sonores, des phrases creuses, longues et visqueuses, dont rougirait un mauvais rhétoricien...
Voici un nom qui sonne comme un coup de clairon ! Léon Daudet a l'âme d'un artiste et le bras d'un lutteur. Sa renommée a un vague reflet des lueurs d'un combat.
Parmi les écrivains contemporains il s'est réservé une place bien à lui, qu'il s'est choisie et qu'il a décorée lui-même.
Dans son beau livre Du Dilettantisme à V action^ M. G. Lecigne esquisse ainsi la silhouette de Léon Daudet: « Ce jeune homme est le vrai tribun ; il a tout ce qu'il faut pour la conquête des auditoires populaires. Droit, bien planté sur le sol comme le coq de France quand il cherche l'appel au soleil, la tête haute, basanée, à l'œil noir, au regard doux, aux lèvres souriantes, une tête de poète sur un torse de héros. Il parle, et ce qu'il dit ne s'analyse point. C'est tour à tour un hymne à la patrie adorée, un rugissement de colère contre ceux qui l'oppriment, un flot de mépris sur les
étrangers, les « métèques » qui ne s'associent à la race que pour la ruiner et la déshonorer. 11 a le verbe et il a la verve; il chante, il raille et il fouaille. »
Voilà bien le portrait de ce polémiste endiablé qui cogne à droite, à gauche, où cela tombe, qui fonce tête baissée sur ses adversaires, sans souci ni des coups ni des insuccès. — On peut ne pas partager les idées de Léon Daudet... On peut ne pas approuver ces allures de lutteur qui crie, tempête, injurie, se bat en duel à l'occasion et pour quelque vétille... On peut lui reprocher d'écrire dans r Action française après avoir écrit dans la Libre Parole, de faire de la propagande royaliste, d'être, comme le disait dernièrement un critique malicieux, un «entrepreneur de démolition républicaine »... On peut lui reprocher d'être trop dur d'expression à l'égard de Poldéchanelle, à' Anatole-peu-France ^ d'Artistide-peu-Briand, et tutti quanti!... Mais il faut bien reconnaître, sans parti pris, que Léon Daudet est un écrivain vigoureux, qu'il est ce qu'on appelle un « tempérament » et qu'il est aussi l'un des premiers journalistes de l'heure actuelle. — C'est un talent robuste et tumultueux qui aime la bataille des idées comme les héros adorent le choc des épées.
Actuellement Léon Daudet siège dans les cimes, car il possède les deux grands ressorts qui font les hommes : l'amour et la haine. Il a l'amour de tout |Ce qui lui parle d'idéal dans la fiction comme dans la réalité. 11 aime les saines et fortes pensées, mais il adore aussi les grands et nobles gestes. Il
aime l'idée et sa réalisation, et c'est pourquoi il a la haine farouche de ces politiciens modernes qui s'agitent comme des fantômes... qui vont et viennent comme « des petites taches pâles », sans conscience et sans vie, qui évitent l'effort, vivent en égoïstes, et dont les cœurs blasés sont comme les tombeaux des idées françaises.
Léon Daudet connut l'écueil de la gloire. Il connut cet instant d'irrésolution où l'âme est pleine de vague et d'infini, le cœur rempli de désirs et de passions, et où le devoir apparaît comme un bien triste séducteur.
Léon Daudet avait cueilli, à sa naissance, un des plus beaux noms des lettres françaises. Il possédait des amitiés puissantes, des relations. Il n'avait qu'un geste à faire pour que s'ouvrent toutes grandes les portes des éditeurs où frappent en vain tant de génies naissants... Et cependant Léon Daudet n'a pas fait un seul pas en avant vers les agapes officielles. Il savait qu'il portait un nom très pur. Il savait que son père lui avait mis dans le cœur de la bonté, dans l'âme de l'indépendance, sur le front de la fierté, et il savait qu'on perd d'un seul coup toutes ces beautés morales en se courbant trop bas... Il tenait à l'héritage paternel.
On regarda avec surprise cet enfant qui ne ressemblait guère aux autres et méprisait les sou-
rires des puissants... On lui offrait de l'or, des rubans, des honneurs. Un moment Léon Daudet entrevit le sourinî hideux, la face grimaçante de la tentation. Il hésita; son pied glissa un peu vers l'abîme... Mais soudain un choc immense bouleversa tout son être. Il frémit. Les voix du berceau montèrent à sa mémoire. Il revit tout d'un coup le sourire de sa mère, la figure noble et pure de son père. Il reprit Champrosay, le parc et le village... les grandes allées boisées, les corbeilles fleuries. Il sentit le parfum de toute une jeunesse envelopper son cœur. Il écouta passer sur son àme avide la chevauchée des aïeux... et tout cela, mêlé à la grande voix de la terre qui avait bercé son enfance, frappa sur le cœur comme une douleur. — Ce fut le réveil. Le jeune homme, tout à l'heure indécis au carrefour de la vie, se trouva subitement grandi. Il se sentit léger, alerte et plein d'ardeur. Un sang nouveau coula dans ses veines ; des idées neuves et fortes gonflèrent sa pensée; son cœur déborda d'amour... de cet élan noble et surhumain qui n'a pas encore trouvé sa définition dans le dictionnaire mais qui a des clartés d'aurore et trouve partout de l'idéal à satisfaire.
Léon Daudet tourna le dos à la gloire facile et entra en chantant dans la vie de l'effort, avec sa plume et son cœur.
En parcourant la douce France il perçut de-ci delà des voix très pures... des voix qui semblaient sortir de terre, qui passaient près des oreilles comme une harmonie et entraient dans l'àme
comme des caresses... Il sentit tout ce que la tradition intégrale porte en elle de force, de vitalité, d'héroïsme. Il se baissa vers les lis qui poussaient tout droits dans les campagnes. Il respira leur odeur suave, et, dans un baiser, leur demanda leur secret. En frôlant de leur corolle les lèvres qui les baisaient, les beaux grands lis blancs parlèrent de l'Histoire, de nos gloires, de nos héros. Ils chantèrent les aïeux, les foyers, les âges morts, et dirent en s'effeuillant sous le souffle du vent : (( Nous avons derrière nous quinze siècles d'histoire ! . . . »
Beaucoup reprochent à Léon Daudet d'être royaliste acharné. Ils ont assurément leurs raisons pour le faire. En tout cas les Français qui aiment la crânerie peuvent saluer Léon Daudet comme on salue un fier champion, car il incarne une idée et il l'incarne avec force.
Gela est indéniable. Les anarchistes eux-mêmes le reconnaissent. L'un d'eux disait encore tout récemment :
« Supposez Léon Daudet révolutionnaire, tombant à grands coups de poing sur la société bourgeoise et capitaliste, en appelant au travailleur, l'invitant à retrousser ses manches et à taper dans le tas, quel rude champion nous aurions eu là î Mais il s'est fait royaliste et il s'appelle lui-même Rivarol numéro 2. C'est dommage! »
Dans la plume comme dans le cœur il y avait de l'hérédité ; le jeune écrivain devait faire merveille. C'est ce qu'il fit.
Il chanta d'une voix qu'on n'était plus habitué d'entendre et fit frissonner les âmes. Dans ce siècle décoloré où les jeunes générations littéraires ont trop de couleurs banales et pas assez de coloris, il fit l'effet d'une jolie fleur perdue dans une pépinière. Ce fut une fleur exquise de fraîcheur qui exhala tout de suite son parfum.
Léon Daudet venait de naitre à la gloire; et déjà elle lui tendait les bras et tressait pour lui de superbes couronnes. Après quelques livres originaux comme HœrèSy l Astre noir, Germe et Poussière, les Kamtchatka, vinrent des œuvres plus solides comme les Morticoles, les Idées en marche, la Flamme et V Ombre, les Deux Étreintes qui décelèrent chez le jeune écrivain un cerveau et une conscience.
Bientôt Léon Daudet sentit sa plume élégante et fine trembler dans sa main comme une épée, et soudain il la jeta au milieu de la mêlée. Il la promena sur tous ceux qui avaient des masques et fit surgir des phototypies puissantes qui resteront comme des bas-reliefs.
Pour ceux qui ont lu les Morticoles et le Pays des Parlementeurs, pour ceux surtout qui ont connu la vie d'hôpital, les mœurs universitaires et les palabres parlementaires, il y a dans ces livres
des pages qu'on peut encadrer comme des portraits de famille. — En cela, Léon Daudet est un merveilleux observateur et un photographe de grand talent. La Fête du Roi Fumier, la Prière sur la Nécropole, la Lumière sous le boisseau, le Président de la République Bonasse sont autant de coups qui font mouche. Jamais Léon Daudet ne vise sans atteindre, et lorsqu'il va fouiller dans le « grand égout parlementaire », il en revient souvent avec du mépris au coin des lèvres et la résolution de reprendre son arc et ses flèches ; à moins qu'il n'en revienne, caustique et jovial, en fredonnant une chanson comme la Marseillaise goucernemenlale qui est, je crois, le plus grand soufflet infligé à la cupidité et à la veulerie :
Allons, fils chéris des souillures, Le jour de paye est arrivé !...
Quelques esprits superficiels reprochent à Léon Daudet de selaisser emporter par son tempérament et de quitter ses livres pour surgir dans la mêlée. Ils aiment le romancier, mais détestent le polémiste, l'orateur politique.
Mais ceux que préoccupe la vie de la nation et qui songent aux lendemains, ceux qui préfèrent les fourmis laborieuses aux cigales inutiles, applaudissent à la nouvelle étape de Léon Daudet.
La voix du journal est une voix populaire et qu'on aime. On l'écoute comme celle d'un ami qui chaque jour vient frapper à la porte. Elle s'adresse aux consciences et celles-ci lui répondent ; et elle
a sur toutes les voix le grand avantage desemul- \tiplier à l'infini le même jour, à la même heure. Léon Daudet comprit la force vivifiante que constitue le journalisme moderne. Il s'y cramponna comme on doit se cramponner, après un naufrage, k une bouée de sauvetage, avec terreur, avec amour. Il eut un haut-le-cœur en face d'institutions dégénérées qu'il sentait contraires aux instincts de notre race et, à travers les colonnes des journaux, il lança contre « la Gueuse » un ricanement terrible. — Hier encore, dans r Action française, il promenait sur le suffrage universel un joli coup de balai : « L'élection, disait-il, est un marché, ou si vous préférez, une foire, revenant tous les quatre ans, qui a son personnel, ses acheteurs, ses vendeurs, son emplacement, ses animaux; une foire, où les prix sont débattus cyniquement, où les trucs ignobles sont admis, où les électeurs et l'élu sont alternativement trompeurs et trompés ; une foire qui n'a aucune espèce de relation ni de contact avec les grands intérêts nationaux. »
Le journalisme n'a point suffi à l'activité de Léon Daudet.
Il avait besoin de secouer les êtres, de remuer les foules. Il avait senti à l'exaltation et souffert au paroxysme, il voulut crier au loin son indignation. Il le fit avec force, avec éclat, avec clarté. Il le fit, la tradition dans le cœur, une cravache à la
main. Dans cette plèbe des conférences populaires où des médiocrités notoires déclament d'éternels clichés humanitaires et vains, Léon Daudet a dressé sa belle taille. Il a montré son œil ardent, profond, plein de franchise. Serrant dans ses doigts nerveux, comme un patrimoine, le drapeau de nos pères, il dit aux semeurs des mauvais germes et des mauvaises herbes: Halte-là !... France d'abord!...
... Et parmi les foules amollies par une sorte de dilettantisme social, cet homme d'action et ce Français fait étrange relief.
Gomme orateur et comme écrivain, Léon Daudet est un esprit robuste. Jamais ses articles ne sont médiocres. Jamais sa voix ne fléchit vers la banalité. De tous les coins de sa mémoire surgissent des anecdotes cinglantes. De son esprit pétillant de verve et d'émotion tombent en masse des idées originales et des arguments serrés. Jamais il ne fait escale, et, qu'il jongle avec « les Primaires », « le Kapitaine » ou les « pygmées de la science » qui préfèrent à Dieu la Raison, Léon Daudet trouve toujours le mot précis, spirituel, l'épithète amusante, cocasse, définitive. Quand il traîne quelqu'un dans la boue il le traîne jusqu'à l'enlisement... mais il le fait avec esprit, à la française !...
Léon Daudet est un homme, un caractère, une force, et mieux que tout cela : une conscience et un symbole.