PAUL DÉROULÈDE
qui, le soir, rentrés chez eux, fument leur pipe en pantoufles au fond de leur cuisine.
Déroulède était né poète. La vie en a fait un soldat. Après Frœschviller, après que la déroute a jeté sur la France de grandes taches de sang, que la honte a éclaboussé nos âmes, Déroulède se met en route.
Alors commence pour l'ancien abonné de la Comédie-Française, pour le poète à l'œil bleu, plein de rêves et de chimères, une marche à l'ennemi qui a des teintes d'épopée. Il fait les premiers pas comme sous-lieutenant de mobiles; mais bientôt la rage l'empoigne : il fait le coup de feu comme un simple troupier. Puis, immobilisé au camp de Châlons avec les officiers préposés à la garde de Paris, Déroulède s'émeut... Demeurer en arrière, à l'abri, loin des balles, quand là-bas, sur le front, nos petits soldats tombent comme des mouches... Jamais ! — Le jeune officier sort du rang. Il s'avance vers le chef de bataillon qui commande le 3« zouaves:
— Mon commandant, voulez-vous de moi pour porter le sac ? Je m'engage chez vous.
Le commandant Hervé regarde ce grand diable à la fière tournure, qui a une poigne de colosse et de beaux yeux d'enfant. Un frisson de bonheur lui passe sur le cœur, car cette voix sincère est celle d'un héros :
— C'est bien, mon ami. Vous tracerez la route qui mène à la frontière !
... Et Paul Déroulède l'a parcouru ce chemin lamentable qui devait le mener plus loin que la
frontière... en une ville prussienne où l'on se montrait en riant les prisonniers français. Il souffrit de la faim et du froid dans les forteresses qui le tinrent captif. Il pleura bien souvent, tout seul, pendant la nuit, en songeant à la France, au drapeau, à la honte; mais même dans la souffrance, même aux yeux des vainqueurs, il écrivit les plus beaux vers peut-être que son cœur lui dicta :
Ma cocarde a les trois couleurs, Les trois couleurs de ma patrie.
Le sang l'a bien un peu rougie; La poudre bien un peu noircie; Mais elle est encore bien jolie, Ma cocarde des jours meilleurs.
Il y a des heures où les plus belles destinées sombrent comme dans un gouffre. Déroulède a connu cette heure-là... — Il était aimé, chéri, couvert de gloire. Il avait su réunir dans la vie la dragonne et la lyre. Quand le cœur saignait, la muse consolait en se souvenant en vers des fuites affolées, des cadavres écrasés, des villages incendiés, de cet instant terrible où
L'armée en désarroi commençait la retraite. Et la neige montait, froide, jusqu'aux genoux.
L'image « du poète de la revanche » pendait au mur de tous les foyers. Les journaux à grand tirage reproduisaient à l'envi la silhouette du « grand
Paul déroulèdë 49
patriote ». Les mouleurs en plâtre faisaient du poète-soldat de jolies figurines que les petits Savoyards vendaient au coin des rues. Comme aux beaux jours du premier Empire, on prenait son masque pour ornementer les tabatières, les broches, les objets d'art... Déroulèdë avait aimé la France. Pour elle, en 70, il avait affronté la mort... La France se souvenait en lui jetant à pleines mains la popularité.
Aux alentours de 1888 on trouvait dans les maisons de la campagne, dans les estaminets, sur les murs des salles de réunions, deux portraits placés côte à côte, à la place d'honneur : celui du général Boulanger et celui de Déroulèdë. Malheureusement ces deux hommes, derrière lesquels on voyait poindre l'espoir, tombèrent en pleine ascension. Chez Lîoulanger la raison ne sut point juguler les désespoirs du cœur. Celle qu'il aimait étant morte, le général se suicida sur sa tombeau cimetière d'Ixelles. Quant à Déroulèdë, qui avait fait un beau rêve pour redorer la France, il eut le malheur, sur le boulevard de Reuilly, de saisir hâtivement la bride d'un cheval qui portait un général... La Haute-Cour s'interposa à temps entre Déroulèdë et l'Elysée, et le cher poète qui souffrait déjà de voir son rêve effondré, se vit exclu de France pour dix longues années. — On sait le reste : la retraite à Saint-Sébastien, la grâce du président de la République, le fier refus du proscrit, la loi d'amnistie du 2 novembre 1905, le retour en France, l'accueil enthousiaste du peuple de Paris, le délire d'une journée... puis le der-
nier sursaut et la dernière bataille : les élections de 1906... le grand « lâchage » des électeurs de la Charente... et enfin la désillusion du poète et sa retraite définitive.
La postérité se souviendra, jugera, regrettera peut-être... — Ce qui est certain, c'est que si Déroulède nous avait menés au danger, il aurait été le premier à le heurter de front. On a ri de Déroulède ; on a voulu voir en lui un successeur de Don Quichotte, mais, au moins, comme le disait un jour un ouvrier qui sortait de la salle Charras où Déroulède venait de prendre la parole : « Si celui-là nous entraînait quelque part, il serait le premier à se faire casser la g... ! »
Et maintenant encore, si la France jetait un cri de douleur sous une poussée étrangère, je suis bien sûr que Déroulède retrouverait son ardeur et ses jambes de vingt ans pour courir à la caserne et redire comme autrefois :
— Mon commandant, voulez-vous de moi pour porter le sac ?
Mais, pour l'instant, le poète sommeille comme un convalescent que la fièvre des passions a fatigué, que le brouhaha des foules a étourdi et que l'exil a brisé.
La page actuelle de sa vie peut se résumer par les trois derniers vers de son Clairon :
Alors le clairon s'arrête, Sa dernière tâche est faite, 11 achève de mourir...
Il est né à Mouilleron-en-Pareds, petit village Vendéen près de Fontenay-le-Comte. Mais s'il est vendéen d'origine il n'a dans le cœur aucun des souffles généreux des anciens chouans. — Son père était un vieux médecin de campagne à l'esprit très ouvert, mais au cœur rigide et plein de haine religieuse. C'était le type du campagnard jacobin, matérialiste, égoïste et misanthrope par conviction, mais philanthrope et républicain par système.
Georges Clemenceau n'a pas renié le sang paternel. Indépendant par essence, aimant avant tout la vie libre, la vie sans entrave, sans chef, sans obligation, la vie au bon plaisir, l'existence d'artiste qui vit au milieu des bibelots d'art, des écrivains et des gens d'esprit, Clemenceau n'a consenti au commerce des hommes que par ambition. S'il s'est penché parfois sur les plaies sociales, s'il s'est attardé par-ci par-là dans des meetings où pé-
rorent souvent de juvéniles orateurs, s'il s'est amusé au jeu des harangues républicaines, c'est parce qu'il rêvait de puissance et de domination. — Les hommes, avec leurs haines, leurs envies, leurs passions, ont toujours formé et formeront toujours un troupeau immense qu'on dirige et qu'on calme avec de grandes promesses politiques. Clemenceau le savait fort bien. Aussi fut-il longtemps le berger astucieux et flatteur, prêt à tous les mensonges, à toutes les pirouettes et à tous les subterfuges pour garder sa houlette.
Examinez bien cette tête de vieillard crâneur. Regardez avec attention ce front volontaire, osseux et dénudé, ces moustaches épaisses qui s'avancent sur des lèvres railleuses, ces sourcils embroussaillés qui s'agitent au-dessus d'orbites noyés d'ombre et au fond desquels flamboient des yeux malins et méchants. Détaillez cette physionomie puissante à certaines heures de lutte oratoire : le masque tout entier se transforme ; les muscles se tendent autour des yeux et de la bouche, accentuant le relief des pommettes et des maxillaires ; entre les lèvres crispées les mots partent et sifflent comme des balles ; les phrases tombent acérées et cinglantes. Devant la tribune encombrée de papiers et de documents, Clemenceau rappelle quelque lointaine silhouette de Bismarck... Il y a de l'énigme derrière ce front volontaire, mais il y a surtout de l'ambition, une ambition •démesurée, un désir de domination absolue.
Clemenceau a toujours eu sur les lèvres les grands mots sonores, les périodes ampoulées, avec
lesquels on berne les foules. 11 disait un jour, dans la chaleur d'une discussion: « Oui, gloire aux pays où l'on parle, honte aux pays où l'on se tait. Si c'est le régime de discussion que vous croyez flétrir sous le nom de parlementarisme, sachezle, c'est le régime représentatif lui-même, c'est la République sur qui vous osez porter la main ! » Clemenceau a toujours péroré contre les iniquités et les tyrannies. Il n'a jamais cessé de parader comme un grand prêtre delà religion républicaine. Mais je suis bien certain que dans le calme de l'alcôve, le soir, il a dû plus d'une fois se regarder en riant dans un miroir et se dire à lui-même : « Vieux farceur, va !... »
C'est un vrai labyrinthe que la vie de Clemenceau. On s'y perd, tant il y eut de phases, d'aj)parentes vocations, d'incidents, de prises d'armes, de défections subites, de rôles politiques, d'attitudes, de gestes, de secousses, d'irrégularités, de rosseries et de bouffonneries parfois...
Encore étudiant en médecine, Clemenceau prodigue sa verve batailleuse dans des feuilles d'avantgarde : le Travail, la Jeune France, la Libre Pensée, etc.. Le 24 février 18G2, il se fait arrêter par la police impériale et va réfléchir pendant deux mois dans les cachots de Mazas. En 18G5, il soutient sa thèse de doctorat sur la Généralion des éléments anatomiques. Puis, avide de
liberté, d'aventures et de renommée, ne voulant pas comme son père, en Vendée, vieillir dans l'humble profession médicale, il s'embarque pour l'Amérique. Alors les tenailles de la vie se font sentir. Clemenceau s'aperçoit que l'existence n'est pas qu'une course folle vers les rêves bleus et qu'avant de songer aux chimères il faut penser à l'estomac. .. Dans les environs de New- York, on lui offre une chaire de professeur de littérature française. Il l'accepte. Mais bientôt il se fiance à une jeune Américaine, Mlle Mary Plummer, et rentre en France.
A ce moment, de graves événements secouent la patrie. La guerre nous entraine vers le désastre. Une fièvre insurmontable s'empare des esprits... On est prêt à acclamer le premier audacieux qui se lèvera et parlera de défense, de revanche. Puis, tout à coup, le gouvernement de la Défense nationale est proclamé et constitué. Etienne Arago désigne son ami Clemenceau pour la mairie de Montmartre. Le nouveau « nanti » déploie alors une activité fébrile et emploie ses grandes qualités d'organisateur au profit des réfugiés et des institutions purement laïques. En reconnaissance, les électeurs républicains l'envoient siéger à l'Assemblée nationale. Mais le séjour de Clemenceau à l'Assemblée de Bordeaux est de courte durée. Le jeune député apprend que l'anarchie menace la capitale : il rentre aussitôt à Paris.
On connaît assez mal le rôle de Clemenceau pendant la Commune. On lui a imputé le meurtre des généraux Lecomte et Clément Thomas, char-
gés de désarmer Montmartre. Clemenceau a toujours protesté énergiquement, prétendant au contraire qu'il avait essayé d'éviter cet assassinat, mais en vain, ayant été prévenu au dernier moment de ce qui se passait au Château-Rouge. « Vers quatre heures et demie, a>t-il dit, le capitaine Mayer accourut et m'apprit que le général Clément Thomas avait été arrêté, qu'il avait été conduit ainsi que le général Lecomte à la maison de la rue des Rosiers et qu'ils allaient être fusillés si je n'intervenais au plus vite. Je m'élançai dans la rue, en compagnie du capitaine Mayer et de deux autres personnes. J'escaladai la butte en courant. J'arrivai trop tard... »
On ne sait la vérité sur cette triste journée, sur ce drame épouvantable de la rue des Rosiers. La saura-t-on jamais ? Tout ce qui parait certain, c'est que Clemenceau, en politicien rusé, qui cherche à émerger au-dessus des époques troublées, s'est ingénié à n'être ni le complice des révolutionnaires, ni le défenseur avoué des malheureux généraux.
Que Clemenceau se proclame innocent, c'est dans l'ordre naturel. Qu'il se sente absolument innocent, c'est plus problématique. Mais, en tout cas, pour la conscience populaire, la mémoire de Clemenceau est encore rougie du sang des deux martyrs de la Commune.
Il est probable que les républicains bon teint de Montmartre n'eurent pour leur maire ni blâme, ni rancune, car au mois de juillet 1871, Clemenceau est réélu au Conseil municipal. Il siège à
l'extrême-gauche et devient successivement secrétaire, vice-président, puis président de cette assemblée. Le 26 février 1876, il est nommé député. Tout de suite il se pose en adversaire du gouvernement et réclame, dans un discours retentissant, l'amnistie en faveur des condamnés de la Commune.
Au parlement, Clemenceau n'a cessé de harceler les hommes du gouvernement. Pendant vingtcinq ans, il fut le farouche leader qui fit culbuter les ministères les uns après les autres.
On se souvient de la charge à fond qu'il fit contre MM. de Freycinet et Jules Ferry, à propos de la question d'Egypte et de l'expédition du Tonkin. « Pourquoi donc, s'écriait-il, aventurer 500 millions dans des expéditions lointaines, quand nous avons notre outillage industriel k créer, quand nous manquons d'écoles, de chemins vicinaux ! Pour refaire la France vaincue, on ne doit pas gaspiller son sang et son or, dans d'inutiles entreprises. »
Pendant vingt-cinq ans, Clemenceau nous réserve de ces harangues nerveuses, pleines d'âcreté et d'ironie. Pendant vingt-cinq ans, il s'exhibe sans relâche à la tribune française. Quand il ne fait pas de l'escrime pour une idée, il fait la guerre à des adversaires irréductibles. Et alors il crible ses ennemis de mots durs, de phrases serrées, de traits mordants, d'ironie mauvaise.
Les républicains le considéraient comme le symbole du citoyen austère et intègre. Ils rêvaient de lui confier les rênes du gouvernement... Mais soudain surviennent les grandes crises du Boulangisme et du Panamisme. On s'aperçoit vite que Clemenceau a des relations louches et qu'il traîne à sa remorque toute une bande de juifs. Des bruits très graves courent avec persistance. On enquête. Clemenceau tient tête à l'orage. Il monte à la tribune au milieu d'un silence glacial et fait sa propre apologie. Mais Déroulède, le désignant du doigt s'écrie : « Il y a trois choses que l'on redoute en vous: votre épée, votre pistolet, votre langue. Eh bien ! moi, je brave les trois et je vous nomme. » — Alors Clemenceau s'effondre. Son auréole pâlit. Le 28 août 1893, il n'est plus réélu député.
Chassé du tremplin politique. Clemenceau s'occupe vaguement de littérature et combat par la presse et le livre. Il donne des articles au Journal, au Figaro, à l'Écho de Paris, à la Dépêche de Toulouse. Puis, voulant un journal bien à lui, où il puisse émettre ses idées sans aucune restriction, il fonde la Justice. Ceux qui, par hasard, ont collectionné ou découpé certaines séries de ce journal pourront relire avec intérêt les pages vigoureuses signées « Clemenceau ».
Entre temps, Georges Clemenceau publie le Grand Pan et les Plus Forls, livres étranges dans leur conception et dans leur ordonnance, pleins de rêveries de sociologue, de visions et d'impressions de matérialiste athée.
Le Grand Pan n'est en somme qu'un chant d'admiration pour la science et pour l'esprit humain libérateur de la souffrance, vainqueur de la matière. Et, comme si Clemenceau, à bout de souffle, n'avait pu achever son chant enthousiaste, le livre se termine par des pages sur Ibsen et sur V Ennemi du peuple. En somme on peut dire de ce livre : Desinit in piscem...
Dans les Plus Forts ^ Clemenceau peint les féroces instincts des bêtes de proie modernes, écrasant les travailleurs et les poitrinaires des usines. La conclusion qui se dégage est très claire : dans la société moderne il y a quelques privilégiés stupides qui se nourrissent du sang des déshérités intelligents. La thèse, comme on le voit, est tout anarchique.
Plus tard, Clemenceau publie Au fil des jours, les Embuscades de la vie, mauvais assemblage de souvenirs, de critiques, de pochades, à travers lesquels passe tout un souffle de matérialisme. Puis il donne à la Renaissance : le Voile du bonheur, œuvre d'imagination maladive, dans laquelle on voit un mandarin chinois aveugle, qui préfère rester aveugle et garder ses illusions sur le monde extérieur que de supporter la tristesse des révélations de la vie. Cette pièce, franchement ridicule, que M. Pons vient de mettre en musique et que Mme Hatto vient de créer à l'Opéra-Comique, n'eut pas de succès, malgré le talent du grand Gémier. Et ce fut justice. Le bon goût français se venge toujours des originalités extravagantes.
En somme, Clemenceau ne fut qu'un littérateur de sous-ordre. Dans vingt ans, on parlera peutêtre encore de Clemenceau orateur, de Clemenceau ministre, mais on ne parlera certainement plus du Grand Pan^ ni du l^oile du bonheur.
Clemenceau est né ironiste et batailleur. Il lui faut la lutte et l'action, l'atmosphère enfiévrée des réunions publiques, le jet continu des objections et des répliques, l'émotion des incidents, le choc des duels parlementaire... L'affaire Dreyfus lui offrit un jour l'occasion de reparaître et de jouer un rôle sur la scène politique. Le Figaro commençait à publier le dossier Scheurer-Kestner. A r Aurore, à côté d'Urbain Gohier, Clemenceau réclame la révision. Le 13 janvier 1898, Emile Zola écrit dans l'Aurore le fameux « J'accuse »... Clemenceau, après lui, attaque tour à tour l'armée et la magistrature. Au lendemain de la disparition de Félix Faure, Clemenceau mène campagne en faveur deLoubet. Puis, à la suite d'un malentendu avec Urbain Gohier, il quitte P Aurore et fonde un journal hebdomadaire : le Bloc, dans lequel il continue de semer ses idées révolutionnaires. Enfin, en 1903, il est élu sénateur du Yar et va, triomphant, s'asseoir au Luxembourg.
Grandi à nouveau, ayant reconquis son influence, il rentre à la direction politique de P Aurore où il exerce cette fois une autorité absolue. Puis, sous les gouvernements de Combes et de Rouvier, il prévoit les difficultés que fera surgir la loi de séparation des Eglises d'avec l'État. Il manœuvre avec l'habileté d'un vieux renard pour faire triom-
pher ses idées et grimper au pouvoir... — On sait le reste : son arrivée subite au gouvernail, les graves difficultés de son avènement, la catastrophe de Gourrières, les troubles et les grèves, la mort du lieutenant Lautours, les pirouettes et les arlequinades de ce vieillard qui, pour demeurer à la fois dictateur et ami du peuple, se présente en chapeau rond et en veston devant les grévistes et va, le soir, en gibus, habit et cravate blanche, sabler le Champagne dans quelque dîner fin ou quelque banquet politique.
Quand il arriva au ministère, Clemenceau était Adeilli, fatigué. Il ne lui restait qu'un âpre désir de domination. Un jour il s'empêtra dans le gigantesque filet de la politique. On lui fit un croc-enjambe... Il tomba en jetant un dernier ricanement.
Depuis qu'il est déchu, Clemenceau se console en lançant de temps à autre quelques boutades, en flirtant tantôt avec la majorité et tantôt souriant à la minorité, tantôt aussi en s 'évadant du champ politique pour aller rêver sous quelque ciel plus pur. L'an dernier, les journaux n'annonçaient-ils pas que Clemenceau faisait en Amérique une tournée triomphale et qu'il donnait une série de conférences devant l'élite de la société argentine ?
Et maintenant, son rôle est-il terminé ? Ce n'est pas probable. Cet homme sent la révolution et il
se pourrait fort bien qu'il remonte à Torchestre quelque jour pour mener la ronde finale.
Car l'homme est toujours l'homme, et la gloire l'enivre, Et de son sot orgueil telle est l'intensité Qu'il le pousse souvent jusqu'à la cruauté.
La postérité pourra juger sévèrement Clemenceau. 11 a passé les trois quarts de sa vie à critiquer les mœurs et à attaquer les hommes, à blaguer ses contemporains et à faire des charges à fond contre les ministères en s'appuyant d'un côté sur les Droits de l'homme, de l'autre sur la Révolution. Il a débiné, critiqué, affiché comme pas un son mépris des potentats. Il a proclamé en toute occasion sa haine de ^injustice... Mais au fond du cœur il a toujours eu le secret désir de parvenir aux honneurs et de s'installer en maître sur les ruines qu'il amoncelait. Toute sa vie, il a désiré la gloire éphémère du pouvoir. Les honneurs, il les a connus à force d'efforts et de lutte désespérée; mais alors on a vu le Clemenceau de jadis, le « tombeur de ministères », l'ex-avocat de toutes les misères sociales, l'homme qui prêchait la pitié aux forts, courber tout sous son joug... On l'a vu sous son véritable jour, dominer froidement, cyniquement, comme un dictateur, en supprimant tout ce qui pouvait le gêner.
Clemenceau n'a pas, comme Bismarck, ensanglanté l'histoire; mais il a toute sa vie fait la
guerre aux idées sans lesquelles il est impossible à une nation de vivre, à une race de durer.
Gomme Bismarck, Clemenceau a été un chancelier de fer. Ses coups ont été foudroyants. Son règne fut néfaste.
N'allez pas trouver Jules Lemaître au lever de l'aurore. Vous le dérangeriez énormément. Gomme il le disait un jour à un visiteur : « Excusez-moi, mais je suis un gros paresseux et j'adore les grasses matinées. » Mais allez le voir un peu plus tard, à l'heure de la flânerie en pantoufles et vous vivrez des heures de ravissante intimité. La voix du maitre est douce et chantante. Elle s'égrène lentement, avec calme au contact de certains mots violents, de certaines citations, nuançant toutes les phrases comme s'il s'agissait d'une partition délicate. Derrière la moustache qui recouvre une lèvre très fine, les mots tombent un à un, clairs comme des notes de musique, martelés tour à tour du geste et de la voix. Et, par-dessus tout cela, les yeux jettent des éclairs rapides, malicieux, éblouissants d'esprit, de finesse et d'ironie.
Jules Lemaitre charme en faisant penser. Il est
érudit, mais en outre attrayant, fort attachant. Il sait réunir des qualités en apparence opposées : l'abondance des idées, une dialectique serrée, et la musique de la phrase. Je l'ai souvent entendu dans des réunions littéraires ou politiques. Je l'ai entendu après ou avant d'autres orateurs. Chaque fois je l'ai admiré, chaque fois je l'ai préféré à tous ses collègues réunis. Il est inimitable pour exprimer clairement une pensée profonde et nous permettre d'en mesurer en quelques secondes toute l'étendue. Que voulez-vous ? La parole humaine est universelle; mais le talent de s'en servir varie avec les individus. Donnez à vingt musiciens vingt violons absolument semblables, fabriqués avec les mêmes éléments et capables de rendre les mêmes sons, il y aura toujours un violon qui rendra des sons plus parfaits que ses voisins... Tant il est vrai que c'est le doigté qui fait le son et le génie qui fait Phomme.
Tout jeune encore^ professeur au Havre, Jules Lemaitre publie un recueil de poèmes intitulé les Médaillons. C'est le premier pas vers la gloire, le premier coup d'aile vers la renommée... Hélas ! l'effort a été grand, peut-être ; mais l'œuvre est bien pâle... Le souffle poétique expire presque à chaque page. Jamais on n'aurait prédit alors au jeune auteur le vol majestueux qu'il devait accomplir quelque vingt ans plus tard. — On trouve dans
son livre des poèmes de pauvre inspiration et de mauvais goût comme celui-ci :
Qui ne la connaissait, hélas I Aux bons endroits du boule-Miche?
Mon Dieu I comme elle parlait gras Et buvait sec, la pauvre biche !
0 Nini,
N, i, ni,
C'est fini.
Elle n'avait jamais un sou, Elle était franche et facile.
On l'appelait Nini voyou.
« Encore une étoile qui file. »
Le livre est d'un débutant qui ne connaît encore rien de la vie, qui ne s'est penché que sur des âmes do bohèmes sans couleur ni relief, et qui se figure avoir entrevu la société à travers les mœurs libidineuses et les allures un peu canailles du quartier latin. Mais, derrière les pages, on devine cependant un esprit assez curieux, malheureusement bridé par l'esprit universitaire, contraint de tous côtés par des règles et des principes qu'il n'ose ni condamner ni approuver. Sous des apparences de frivolité, Jules Lemaitre garde cependant ce qu'il appelle lui-même « une àme vieille-France ». Et cette âme vibre tout à coup entre les feuillets d'un nouveau livre... Les muses lascives de Montmartre qui ont un moment tourbillonné autour du jeune écrivain et lui ont inspiré les Médaillons font place cette fois aux jolies muses des champs... Le livre est beau comme un miroir limpide et le chant harmonieux comme le son d'un luth :
La campagne de chez nous
A le charme intime. Point de paysages fous,
Point d'horreur sublime !
Mais des prés moelleux aux pieds, Petits bois, petits sentiers, Et des rangs de peupliers
Dont tremble la cime.
Les bonnes gens de chez nous
Ont peu de science, Mais de l'esprit presque tous
Et de la vaillance.
Ici plus d'un travailleur, Vrai Gaulois, garde en sa fleur Le bons sens libre et railleur
De la vieille France !
Le hasard, ou plutôt les nécessités de la vie, ont poussé Jules Lemaitre dans l'Université. Il y vit et demeure pour le plus grand bien de celle-ci. — On apprend à ses cours l'amour de la clarté et du sublime, de la simplicité et de la grandeur. On y apprend, par cœur et sur exemple, des leçons d'énergie. Ses confrères l'admirent, ses élèves l'adorent. Le jeune maître sait, sans négliger les études classiques — bases essentielles à la formation des intelligences, — sortir du cadre banal des programmes universitaires pour conduire un peu ses élèves parmi les jardins fleuris de la littérature contemporaine. Si j'en crois même Hugues Le Roux, un de ses anciens élèves qui s'est fait aujourd'hui un nom dans le monde des lettres, aux classes de Jules Lemaître on lisait à la fois Boileau et Flaubert, Bossuet et Leconte de Lisle,
Racine et Rollinat, Corneille et Jean Richepin.
Les cours de Jules Lemaitre ne sont pas fatigants comme le sont la plupart des cours. Le maître sait les rendre intéressants. Aussi les étudiants s'y pressent en foule. A Besançon comme à Grenoble il fait pleurer d'envie ses collègues qui répètent devant des bancs vides les leçons qu'ils ont apprises dans des manuels. — Malheureusement l'Université est pour un esprit fier et indépendant ce que la caserne est pour le soldat... On n'y demeure plus dès qu'on en peut sortir...
L'occasion pour Jules Lemaitre s'offre bientôt. — Déjà, pendant les loisirs que lui laissait l'enseignement, il avait publié plusieurs essais de critique où, dans une éloquence naturelle, on devinait une grande sûreté de vue et de jugement. En 1884, quelques articles retentissants sur Renan, Zola, Huysmans, Georges Olmet, maintiennent définitivement sur lui l'attention des lettrés. Son éloge est dans tous les journaux et dans toutes les revues. Grisé, ébloui, soulevé par le succès, Jules Lemaitre quitte sans regret l'enseignement et s'adonne tout entier à la littérature. Alors commence cette série ininterrompue de succès et d'œuvres fortes qui s'appellent : Sérénus, Myrrha, les Bois, le Député Leveau, Révoltée, Mariage blanc, Flipote, le Pardon, etc..
Le roman, la poésie, le théâtre, la tribune, la critique, Jules Lemaitre essaie tout, et chaque essai est un coup de maître. La gloire, l'estime, le triomphe, la renommée universelle, rien ne manque à l'heureux écrivain ; et cependant, avec
la même simplicité que François Goppée, il se retourne toujours avec amour vers le passé. Il se souvient avec émotion de son vieux père, modeste maître d'école dans un petit village du Loiret. Il se souvient de l'humble maison qui l'a vu naître, des gens de là-bas penchés silencieux vers la terre. Loin d'en rougir, comme font les parvenus modernes, il les enveloppe d'une infinie tendresse. Il les aime malgré la différence entre leurs habits à côtes de velours et sa redingote aux palmes vertes, et s'écrie comme un enfant fidèle et reconnaissant : « Que voulez-vous ? Je suis campagnard et j'ai gardé l'âme paysanne. J'aime ma Sologne et, dans mon humble village, la maison paternelle pleine de souvenirs. C'est là que je vais quand Paris m'ennuie et que je sens le besoin d'un peu plus de liberté, d'air et de lumière. »
Gomme tous les gens de valeur, Jules Lemaître a des admirateurs et des détracteurs. Ceux-ci sont peut-être aussi nombreux que ceux-là... Mais c'est une gloire encore pour l'auteur du Pardon^ car les détracteurs se recrutent souvent parmi les envieux qui ragent de ne pouvoir atteindre aussi haut dans le domaine de la pensée. S'attaquer à une œuvre aussi belle, aussi forte que celle de Jules Lemaître, c'est faire comme Xerxès qui, dans sa fureur extravagante, faisait fouetter la mer! C'est folie, en somme... C'est oublier que les pygmées n'enchaînent pas les géants...
Jules Lemaître est un des rares critiques contemporains qui vit en dehors de tout système et de tout groupement. Les doctrines, il les examine en éclectique. Les auteurs, il les analyse tour à tour, un à un, sincèrement, méticuleusement, laissant de côté recommandations ou sympathies. Il estime que le talent réel vaut mieux que les grands noms ou les réputations surfaites et que, parfois, il y a plus de génie dans la modestie que dans tout le tintamarre de la renommée. Il estime aussi qu'un beau talent doit être au service d'une belle pensée pour faire œuvre féconde, mais qu'un beau talent sans grandeur d'âme ne peut qu'amonceler des ruines... Il estime, par exemple, que Renan « a tué la joie, tué l'action, tué la paix de l'âme et la sécurité de la vie morale ». Il déteste ces écrivains qui s'inquiètent bien peu de l'œuvre féconde qu'ils doivent accomplir et ne désirent que les applaudissements de l'heure présente, l'engouement de la foule, le grand nombre d'éditions, la renommée en un mot, fût-ce au prix d'un scandale. Il déteste ces pornographes qui spéculent sur les mauvais instincts du lecteur. Il méprise Zola et ce qu'il appelle si justement son « épopée fangeuse ». Foncièrement Français, il déplore toutes ces innovations littéraires qui, en voulant abaisser le domaine de la pensée jusqu'au niveau du peuple de la rue, ne réussiront qu'à diminuer l'éclat des lettres françaises. Il voit à regret toutes ces créations de centres d'études, d'universités populaires, d'associations soi-disant littéraires qui ne s'affublent d'un beau manteau que pour mieux dissimuler un mau-
vais but politique. Il déplore aussi toutes ces introductions de littératures étrangères, anglaises, slaves ou belges, qui ne réussissent qu'à jeter sur nos chemins des lueurs vagues sous lesquelles on n'avance qu'en chancelant. Jules Lemaître a confiance dans le génie latin. Il ne comprend pas et n'admet pas toutes ces œuvres modernes que nous offrent les grands éditeurs-accapareurs, toutes ces œuvres flasques et sensuelles, reflets d'imaginations maladives, tous ces livres de détective, de fantasmagorie, de nerfs, de passion, de pitié illimitée pour tous les maux, de douleur, de rêve et d'utopie...
Il est amusant d'entendre Jules Lemaitre nous parler de cet envahissement exotique. On sent qu'il y a là comme la rencontre de l'âme française et de l'âme étrangère...
On me disait dernièrement: « Le talent de Jules Lemaître est incontestable. C'est un des plus purs de France. Mais je n'ai pas comme vous foi dans l'homme public. Je ne crois pas à la sincérité de ses idées. » Et l'on invoque toute la série des raisons archiconnues, redites et rabâchées tant de fois qu'elles peuvent désormais faire partie d'un petit catéchisme pratique à l'usage des détracteurs de Jules Lemaître. — « Lemaître, me disait-on, est aujourd'hui le plus pur des classiques. Il croit au génie latin. Or, quand il était
juf.es LEMAÎTRE 71
à l'École normale, il était enthousiaste à la fois du romantisme et d'Alexandre Dumas père. Il disait délibérément qu'il fallait « un courage presque cornélien pour s'enfermer avec Corneille, quand on est si bien dehors ». Il a été républicain longtemps, presque ardemment, puis nationaliste passionné, président de la ligue de la Patrie française... Aujourd'hui le voilà royaliste, défenseur de la tradition et de la monarchie. — N'est-ce point là le fait d'un homme qui n'a pas de conviction ou qui ignore à ce point le prix d'une idée qu'il se croit libre d'en changer sans tomber dans le mépris?... N'est-ce point aussi le fait d'un ambitieux qui désire s'approcher toujours plus près de la gloire et qui, pour arriver plus vite, change de doctrine comme on change de cheval de temps en temps en voyage, à des postes de relai.^ »
A cela je réponds que Jules Lemaître est avant tout une âme douce, délicate, infiniment tendre, une âme de dilettante qui voit les événements avec une sagesse ironique et railleuse, une âme que révoltent les iniquités sociales d'où qu'elles viennent, une conscience toujours en quête de vérité qui évolue fatalement vers un système meilleur — en espérance, sinon en fait — à mesure que les systèmes précédents ont fourni des preuves de désastre... Jules Lemaître a le septicisme des grands indépendants, ce septicisme inquiet et douloureux qui ne se contente pas d'un sourire voltairien, mais qui avoue sa souffrance dans ses actes. Il ne croit plus aux illusions brèves de la vie, de la science et du progrès; mais il croit à
la nécessité d'une vie morale encadrée entre la conscience et le devoir.
Depuis la débâcle du Nationalisme, Jules Lemaitre est revenu à la littérature. Fatigué, découragé, il est rentré sous sa tente... Le pays perd un bras vaillant, mais les lettres françaises retrouvent avec lui un regain de vitalité.
Et puis... j'ai tort de dire que la patrie a perdu un bras vaillant. — Les admirables conférences sur Jean-Jacques Rousseau et sur Racine sont des livres d'action sociale, d'action féconde, des livres qu'on peut jeter dans la mêlée et que la haine stupide d'un détracteur sans valeur comme René Fauchois n'arrivera qu'à signaler au public et faire lire davantage.
Jules Lemaitre est décidément un aristocrate du bon goût français. Quand viendra l'heure fatale — à laquelle, hélas ! les esprits les plus purs ne peuvent se soustraire — il pourra faire comme Ronsard qui priait sa garde-malade de l'éveiller s'il venait à délirer, de peur que sa bouche n'offensât cette belle langue française qu'il avait tant aimée...
JEAN AlCARD
Il vient (le franchir le cap de la soixantaine; mais son àme vibre encore comme au seuil de la vingtième année...
Il est né près de Toulon, au riant village de la Garde. Il a vu, dès le berceau, toutes les fleurs du Midi s'efforcer vers la floraison, entr'ouvrir leurs corolles et les tendre vers le soleil comme vers l'espérance...
II est du pays des chansons où les roses sont éternelles, où l'hiver pèse sur les fleurs sans les flétrir, où le soleil n'accepte point l'exil, où les muses chantent sans vieillir. . .
Ne lui demandez point le secret de son talent. II vous répondra en souriant et en montrant la plaine : (( Du talent ? j'ignore si j'en ai. On le dit; je le crois. Mais ce que je sais bien, c'est que j'aime tout cela : mon enclos tout fleuri, ma plaine enchanteresse, ma Provence pleine de sève et de soleil, mes horizons d'azur, ma mer toute bleue qui
rend jaloux les cieux. Et ce que je sais bien aussi c'est que je chante sans effort, avec joie, ma terre natale, tout comme un enfant qui exhale son cœur en parlant de sa mère... Oh ! si je suis poète, c'est grâce au ciel de ma Provence !...
Écoutez-le plutôt :
Si je te connais bien, Provence, et si je t'aime,
Tombe vivante des aïeux, Dicte-moi des vers forts comme tes rochers même
Et, comme ton ciel, purs et bleus.
Je veux être un enfant qui répète à sa mère Les plus beaux chants qu'il en apprit.
Les vrais poètes sont comme les fleurs sauvages. Ils naissent sans qu'on y prenne garde, poussent et grandissent au hasard un peu... ne jettent leurs fleurs que dans le calme des champs, au coin d'un sentier, à l'ombre d'une haie, loindes yeux, loin du bruit, entre la terre et Dieu... Ils grandissent mal dans le brouhaha de monde. Si, par malheur, on les transporte pour les acclimater ailleurs, ils perdent tout éclat et ne fleurissent plus... Les poètes de terroir comme Jean Aicard n'apprennent pas à chanter à travers les traités de versification française. Ils chantent ce qu'ils aiment, avec amour et conviction, en vibrant comme la sensitive sous la caresse du soleil, mais sans presque savoir qu'ils vibrent. Ils planent
JE\N AICARO 76
d'autant plus haut dans le domaine de la pensée qu'ils goûtent mieux les splendeurs agrestes et ({ii'ils ressentent davantage les mille voluptés de la nature.
Jean Aicard fit ainsi. Il l'ut un poète du sol. Il chanta pour lui seul, en musant le long des chemins, en rêveur amoureux de sa terre natale. Tous les souffles de la Provence passent dans ses vers. On dirait, en feuilletant son œuvre, qu'on entr'ouvre un testament d'amour.
Lamartine l'a bercé sui ses genoux en lui disant : « Courage ! petit, tu chantes bien.. . L'avenir t'ouvre les bras et la gloire n'est pas loin... »
Victor Hugo, lui aussi, fut séduit par la pureté de cette voix d'enfant qui disait des vers si suaves et si doux. Il prit sous sa protection ce petit garçon, ce rêveur tendre, souvent endolori, ce poète tellement accessible aux secousses morales qu'il déclarait un jour :
Et je me repliais frissonnant sur moi-même, Gomme un oiseau blessé se blottit pour mourir.
Mais la petite fleur de Provence que Lamartine et Victor Hugo avaient découverte et admirée s'épanouit tout à coup, le 13 février 1880. C'était dans le salon de Mme Juliette Adam. Les écrivains les plus illustres, les poètes les plus admirés s'y étaient donné rendez-vous... Soudain arrive un jeune homme, fier d'allure, portant sur un crâne osseux et bien large des cheveux longs et noirs, bouclés et crépus, cachant mal une lèvre volon-
taire sous une barbe épaisse et sauvage, mais gardant aussi sur le velours noir de ses grands yeux comme une tache d'inquiétude et d'effroi... On entoure le jeune Méridional. On l'interroge. ^^Quelques voix le raillent dans un coin... Mais soudain le jeune poète lit les plus belles pages d'un livre qu'il vient de composer et qui porte ce titre bizarre, énigmatique un peu : Miette et Noré. Alors les voix s'apaisent, la raillerie expire sur les lèvres les plus méchantes. On entoure le poète. On l'admire; on le fête. On se penche sur lui, comme on se penche, avide, sur une perle fine qu'on trouve par hasard sur son chemin. Sully-Prudhomme, qui vient de découvrir un maître de demain dans ce petit virtuose de la rime, lui écrit:
Disciple harmonieux de l'antique cigale,
Je ne te saurai rendre aucune joie égale
A la sereine ivresse où m'ont plongé tes vers;
N'en fais que de pareils ou n'en fais jamais d'autres :
Plains et n'imite pas la tristesse des nôtres
Où ne se sont mirés ni les cieux ni les mers.
Il avait suffi à Jean Aicard d'une heure de chanson pour séduire la Destinée ! . . .
L'œuvre de Jean Aicard est abondante. On peut dire, en suivant le poète dans ses étapes et ses chevauchées, que sa carrière fut une marche forcée mais ininterrompue.