JEAN AICARD
L'auteur de Miette et Noré est certainement un très grand poète. Mais il y a chez Jean Aicard autre chose qu'un talent de poète : il y a une âme que l'on devine inquiète, mal jalonm»e, avide de quelques miettes de vérité divine, une âme qui se replie sur elle-même pour y voir clair et qui demeure belle avec simplicité. Jean Aicard pourrait dire avec le doux auteur de Rolla :
Malgré moi, l'infini me tourmente.
Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, Et quoi qu'on m'en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir.
Chez Jean Aicard, le cœur n'est point systématiquement fermé à la pleine lumière. Il s'ouvre au contraire aux rayons bienfaisants du christianisme. Après s'être tenu à mi-côte entre l'ombre et la pleine clarté, le poète de Provence s'achemine vers les hauteurs. Sa vie, commencée dans un septicisme douloureux, s'achève maintenant dans un cri de foi...
Tout récemment, il entrait à l'Académie française. Et cela nous consolait un peu de la réception d'autres « immortels », plus politiques que géniaux, plus diplomates que littérateurs, qui étaient entrés, goguenards, sous la coupole du palais Mazarin...
Depuis l'élection stupéfiante de Francis Charmes on s'accordait presque sur ce point que les puissantes relations officielles forcent aussi aisément les portes de l'Académie que les portes des bureaux de tabac... Il est permis d'espérer maintenant que cette plaisanterie ne sera plus française et restera simplement un bon axiome républicain!... Le bon sens français s'est ressaisi. Nos immortels ont compris qu'en laissant René Doumic à la porte de l'Institut et en admettant dans leur illustre compagnie des hommes d'Etat et des pantins politiques, ils agissaient comme des propriétaires irréfléchis qui logent leurs domestiques dans leur
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salon et refusent de recevoir leurs plus proches parents. Ils ont compris que tout homme politique, militant ou louvoyeur, introduit dans le vieux palais Cardinal était tout simplement un peu de mélinite glissée dans les fissures des pierres pour réduire en miettes le plus joli coffret des lettres françaises. Déjà la risée du monde entier fusait entre les lignes de tous les journaux... Il fallait à tout prix renouer la vieille chaîne des traditions de l'Académie française. Mais pour cela il fallait un maillon solide, capable de résister aux pesées et aux tiraillements, surtout un maillon de bon acier, sans paillette ni fêlure, inoxydé et inoxydable...
René Doumic est ce maillon idéal. Il entre à l'Académie, portant très haut le drapeau de toutes les traditions honnêtes. Il possède un sens très exact de la vie et sait très bien que les journées se chiffrent du poids de leurs actions. Il traverse la vie, moins en dilettante qu'en visionnaire et en travailleur social. Il sait très bien que c'est encore dans les décombres amoncelés par l'Histoire, qu'on trouve le plus d'idéal et le meilleur mortier pour édifier les cœurs. Il sait fort bien aussi qu'en dépit des prétentions du modernisme révolutionnaire, il y a dans notre race quelque chose de permanent qui se perpétue et que, loin de se mettre en travers du mouvement de notre époque, la tradition lui sert de fondement et lui offre le pas...
René Doumic n'a pas, comme Rostand, conquis la gloire d'assaut par un chef-d'œuvre comme Cyrano ou par une drôlerie comme Chaniecler. Il l'a préparée peu à peu, au jour le jour, laborieusement, mais sans heurt, sans à-coup, sans incertitude. Il ne s'est pas donné au caprice d'une inspiration de génie ou de quelque coup de tête original capable de mettre son nom en vedette. En parfait critique qu'il est, ayant l'amour de la mesure en toutes choses, il a divisé systématiquement sa vie afin de mieux l'orienter et de la conduire, lentement mais sûrement, vers une renommée solide, capable de survivre.
Toute sa vie, il fut opiniâtre. Et quand il naquit, le 7 mars 1860, au n« 28 de la rue Saint-Marc, en pleine agitation du boulevard parisien, l'aïeul eut raison de proclamer tout haut cette prédiction qui vient de se réaliser : « Ce petit a un front volontaire. Il deviendra quelqu'un. . . ».
René Doumic n'a pas attendu longtemps pour prouver que l'aïeul avait été clairvoyant et bon prophète. Tout jeune, il remporte au lycée Condorcet des succès qui rendaient jaloux ses brillants condisciples d'alors — d'ailleurs brillants compagnons d'aujourd'hui — : Henri Levedan, Abel Hermant et le philosophe Bergson.
En 1879, il remporte au concours général le prix de dissertation latine et entre le premier à l'Ecole normale. Jules Ferry, qui était à ce moment
ministre de l'Instruction publique, est effrayé de voir entrer dans VAlma Mater cet adolescent qui affichait haut et clair des idées royalistes. Mais, comme René Doumic est de ces êtres transcendants sur lesquels aiment à s'appuyer les médiocrités, Jules Ferry le maintient à l'Ecole normale pour consolider la maison...
René Doumic est entré le premier de liste à l'École normale; il en sort avec le même numéro. Presque aussitôt, le brillant adolescent reprend le même numéro à l'agrégation des lettres et se voit nommé de suite, malgré son jeune âge, professeur de rhétorique au lycée de Moulins.
Moulins n'est qu'une étape dans la carrière de René Doumic, car, au bout d'une année, il est appelé au collège Stanislas. 11 y forme des élèves à sa taille ; et Rostand — qui fut parmi les élèves le plus intelligent mais le plus espiègle — disait encore dernièrement : « Je n'oublierai jamais que c'est à lui que je dois l'éveil de mon goût pour la littérature. »
Corriger des discours français et des versions latines paraît bientôt fort monotone au jeune professeur. Corriger les idées sociales lui parait plus divertissant, plus utile aussi. Alors il publie dans les quotidiens et les périodiques des articles si bien faits que les hommes de lettres, les philosophes et les penseurs les découpent pour les classer dans leurs petites archives familières. Bien vite, sa signature se met aux enchères des plus grandes revues; le Correspondant et la Revue Bleue se la partagent à tour de rôle. En 1872 il entre aux
Débats et la publication de son beau livre : Histoire de la littérature française, achève de retenir sur son nom l'attention des lettrés.
Sollicité de tous côtés, René Doumic continue humblement de cheminer entre ces deux parallèles également chères : la littérature et le professorat. Pendant le jour, il forme de jeunes bacheliers et façonne des cerveaux et des cœurs pour les luttes de la vie. Le soir, il parfait son œuvre et façonne des idées saines pour ses concitoyens en écrivant des livres magnifiques qui paraissent successivement sous les titres : Portraits d'écrivains. De Scribe à Ibsen, Écrivains d'aujourd'hui, Lettres d'Elvire à Lamartine, la Vie et les Mœurs au jour le jour, les Jeunes, Essais sur le théâtre contemporain. Hommes et Idées du XI X^ siècle, le Théâtre nouveau, etc.
René Doumic a, en outre, collaboré à tous les grands journaux et les grandes revues, diVi Français, au Correspondant, au Gaulois, à V Eclair, à l'Écho de Paris, au journal des Débats, à la Bévue des Deux Mondes où Brunetière, fatigué, n'hésita pas à se faire remplacer par son jeune collaborateur auquel il confiait d'emblée la Chronique littéraire. René Doumic avait reçu un poste de confiance, qui exigeait un jugement très sain, un bon sens critique éprouvé, une documentation très serrée, un labeur quotidien écrasant... Il fut à la hauteur de sa mission et se classa tout de suite comme un maître d'élection.
En 1898, René Doumic s'embarque pour l'Amérique. A l'Université de Harvard, il fait une série
de conférences très applaudies. Encouragé par le succès, il poursuit sa nouvelle carrière de conférencier et fait son petit tour d'Amérique en passant par New-York, Chicago et Washington.
Aujourd'hui, René Doumic nous est définitivement rendu. Il n'est plus pour lui question de voyages ni de vie nomade. Il se repose au bout de la côte qu'il a gravie courageusement, ayant pour parapets les deux sublimes vertus humaines : le travail et le devoir. Aussi, Emile Faguet a eu raison de lui dire, en le recevant à l'Académie française : « Ce sont de très nobles causes que vous servez, celle du bon goût et celle du bien. »
Prendre connaissance de toutes les littératures semble une entreprise surhumaine, car, pour pénétrer les écrivains, il faut les dissocier, et pour les dissocier, il faut les cueillir à leur naissance, les voler en quelque sorte aux influences de leur milieu, et les accompagner pas à pas dans le dédale de leur vie. René Doumic a osé cette immense entreprise... Non seulement il l'a osée, mais il l'a menée à bien. A lui seul il a dépavé, carreau par carreau, les routes immenses que des milliers d'écrivains ont tracées dans la vie des lettres. Pas un carrefour ne lui a échappé. Pas un casse-cou ne iui resta dissimulé. Les méandres du Romantisme furent drainés au fond. Les cloaques du Naturalisme furent curetés. Les moindres fissures
intellectuelles de nos sophistes contemporains furent détergées consciencieusement, courageusement, sans le moindre égard pour la critique boulevardière et les caprices de la mode.
Brunetière était certainement le littérateur qui avait le plus d'ennemis. René Doumic, son élève et ami, est certainement aujourd'hui dans le même cas, car les naturalistes qui emboîtent le pas à Zola, les Hugolâtres, les Baudelairiens et les J'm'enfichistes d'aujourd'hui ont reçu de René Doumic des flèches terriblement empoisonnées.
L'éminent critique a l'allure d'un savant voûté par le travail, maigre, calme, réfléchi, mais sous cette écorce plutôt frêle il cache un tempérament de lutteur. René Doumic a la haine de toutes les névroses et de toutes les dissidences intellectuelles. Il bataille gaiement pour les idées saines, les beautés morales, la tradition, le goût français; mais il le fait dans une langue claire, magnifique d'allure et d'aisance.
On admire René Doumic pour les connaissances prodigieuses qu'il a enserrées dans quelques années d'existence, pour sa compétence indiscutable dans toutes les questions littéraires, mais j'estime qu'on devrait surtout l'admirer pour le courage avec lequel il poursuit sa mission : René Doumic n'est pas en effet le critique égoïste qui ne critique les œuvres d'autrui que pour avoir l'occasion de mettre en vedette son propre nom. C'est le critique intègre, qui élève sa vocation littéraire à la hauteur d'un sacerdoce, qui a ses convictions et ses dogmes ; le critique consciencieux qui ne loue pas
par complaisance pour des amitiés puissantes, qui no loue pas non plus par crainte de représailles, mais qui juge et critique en toute impartialité, en se disant que le Beau est toujours vrai et valable pour tous les temps.
Voilà pourquoi les œuvres critiques de René Doumic sont des œuvres profondes où, entre deux lignes de critique, on trouve au moins six lignes de morale. Et ce souci de la dignité littéraire est une véritable décoration, que René Doumic a épinglée sur sa renommée.
Le nouvel académicien a écrit moins de livres que Marcel Prévost et Xavier de Montépin. Les éditeurs des brochures à 0 fr. 95 pour petites ouvrières en quête d'émotivité n'ont pas repris l'édition de ses beaux livres de critique. En somme, il n'est pas connu du grand public et peu lu dans le peuple, car ce n'est ni un amuseur ni un charlatan, mais il est aimé de tous les lettrés. Ceux-ci, je le sais, se font rares depuis que l'automobile et l'aéroplane absorbent les voluptés intellectuelles de nos plus riches concitoyens... Mais s'il est vrai que la force d'un peuple ne se mesure ni à la masse ni au nombre, mais à la valeur intellectuelle, il doit être vrai aussi que les renommées les plus durables sont celles qui sont construites pour être utiles dans l'avenir, pour enrichir le patrimoine national, et non simplement pour égayer de clowneries intellectuelles, à la façon deCourteline, les dernières journées d'une société déliquescente. . .
L'Académie française, en accueillant René Doumic après lui avoir préféré, en 1907, Maurice Donnay, répare une injustice. Mais elle fait mieux... Soucieuse de veiller à l'intégrité de l'esprit français, elle vient d'attacher sur les pages de son histoire un des plus beaux noms que la postérité pourra recueillir... ; car il y aura toujours profit à ouvrir et à lire les livres de René Doumic.
Il y aurait tout un livre à écrire sur la psychologie des foules.
Les foules ne raisonnent souvent ni leurs enthousiasmes ni leurs répugnances. Elles sont souvent de grandes inconscientes qui s'élancent dans le sillon de la renommée ou vont grossir le flot de la réprobation.
C'est par les foules, et grâce à leurs tendances influencées, que se sont créés de toute éternité les grands mouvements politiques et sociaux. C'est par les foules que la Révolution est devenue sanguinaire et a pu, par ses crimes et ses horreurs, dépasser le but même des révolutionnaires. C'est par les foules que les idées vont, viennent, grandissent et prennent des formes durables. C'est par les foules que se font les grandeurs et les pages d'histoire. — Et c'est pour cela que certaines renommées et certaines pages d'histoire sont si pâles et si ternes. Elles n'ont eu pour cause que
l'enthousiasme des foules qui sont souvent incompétentes et presque toujours inconscientes.
Maurice Maeterlinck est né à Gand en 1862. Il est Flamand. Mais il n'appartient pas à la Flandre des kermesses et des ripailles. Il est plutôt de cette Flandre rêveuse et mystique, de la Flandre des béguinages et des abbayes, de la Flandre calme et monotone, silencieuse et sombre comme ses horizons.
Il a eu les même frissons que J.-K. Huysmans sous les voûtes poudreuses des vieilles abbayes. Il a eu les mêmes élans de foi et de mysticisme à l'ombre des cloîtres. Il a ressenti les mêmes impressions que Rodenbach en traversant les cités flamandes endormies en plein jour au pied de leurs beffrois. — Et c'est peut-être parce qu'il a ressenti mieux que personne tout ce qu'il y a d'inexprimable, de vague, de flottant, de mystérieux sous ce ciel gris des Flandres que sa poésie garde, dans toutes ses œuvres, une teinte vague et blafarde. « L'impression que donnent ses poèmes, a dit Rodenbach, est celle d'un paysage lunaire contemplé derrière les vitres bleu pâle d'une véranda. »
Il y a comme un peu de fièvre, comme du cauchemar sur toute l'œuvre de Maeterlinck. Il semble à tout instant que le poète sort d'un songe inachevé, que ses yeux s'entr 'ouvrent à peine et sont encore pleins de rêve et d'images nébuleuses. Il
MAURICE M;ï:terlinck ^1
semble que sa langue balbutie des phrases mystérieuses et inintelligibles après une nuit qui fut peuplée de fantômes et de chimères :
Voici d'anciens désirs qui passent, Encor des songes délaissés, Encor des rêves qui se lassent ; Voilà des jours d'espoir passés I
En qui faut-il fuir aujourd'hui?
Il n'y a plus d'étoile aucune ; Mais de la glace sur l'ennui Et des linges bleus sous la lune.
Encor des sanglots pris au piège !
Voyez les malades sans feu, Et les agneaux brouter la neige ; Ayez pitié de tout, mon Dieu !
Moi, j'attends un peu de réveil.
Moi, j'attends que le sommeil passe, Moi, j'attends un peu de soleil Sur mes mains que la lune glace.
Parfois, au milieu de tout ce fatras de mots assemblés avec peine, parmi ces lamentations et ces sanglots s'élève une prière, un cri de pitié vers le ciel :
Mon âme a peur comme une femme.
Voyez ce que j'ai fait, Seigneur, De mes mains, le lys de mon âme, De mes yeux, les cieux de mon cœur !
Ayez pitié de mes misères.
J'ai perdu la palme et l'anneau; Ayez pitié de mes prières, Faibles fleurs dans un verre d'eau.
Ayez pitié du mal des lèvres, Ayez pitié de mes regrets ; Semez des lys le long des fièvres Et des roses sur les marais.
Mon Dieu ! d'anciens vols de colombes Jaunissent le ciel de mes yeux; Ayez pitié du lin des lombes Qui m'entoure de gestes bleus !
Je sais bien que Maeterlinck est un symboliste et qu'il s'attache à sertir les idées les plus abstraites, les sentiments les plus subtils dans des images qui elles-mêmes sont souvent nébuleuses. Mais la richesse des images, les épithètes sonores, les rimes nébuleuses et bleutées, toujours baignées d'un rayon de lune, les mots abandonnés sur quelques points de suspension, les phrases qui expirent paresseusement en laissant au lecteur le soin d'en compléter le sens... tout cela ne réjouit pas les amateurs d'idées claires et de pure poésie. Gomme le disait très malicieusement un critique des plus distingués, à propos d'un quatrain où Maeterlinck faisait un déchirant appeFà Dieu : « Je crois bien que le bon Dieu, qui est l'ami des prières claires, a dû se dire plus d'une fois : « Que ne « précise-t-il donc un peu ! »
L'œuvre littéraire de Maeterlinck est considérable. Assurément, si c'est sur la quantité des volumes et sur leur dimension qu'on s'est basé
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pour lui décerner le grand prix Nobel, il est évident qu'on fut juste ! — Mais peut-être cette œuvre eùt-elle gagné précisément à se resserrer un peu plus, à s'émonder davantage, à nous apparaître moins gorgée, moins pléthorique, moins encombrée, plus alerte, disons le mot : plus française. Nous autres, Français, nous aimons la clarté des idées. Aussi nous ne pouvons estimer des poèmes qui sont des énigmes ou même de vrais rébus dont la solution nous échappe souvent. Lisez ce poème intitulé : Ils ont tué trois filles.
Ils ont tué trois petites filles
Pour voir ce qu'il y a dans leur cœur.
Le premier était plein de bonheur, Et partout où coula son sang, Trois serpents sifflèrent trois ans.
Le deuxième était plein de douceur, Et partout où coula son sang, Trois agneaux broutèrent trois ans.
Le troisième était plein de malheur, Et partout où coula son sang, Trois archanges veillèrent trois ans.
Et cet autre : J^ai cherché trente ans, mes sœurs...
J'ai cherché trente ans, mes sœurs :
Où s'est-il caché?
J'ai marché trente ans, mes sœurs,
Sans m'en rapprocher...
J'ai marché trente ans, mes sœurs,
Et mes pieds sont las; Il était partout, mes sœurs,
Et n'existe pas...
L'heure est triste enfin, mes sœurs,
Otez mes sandales; Le soir meurt aussi, mes sœurs,
Et mon âme a mal...
Vous avez seize ans, mes sœurs,
Allez loin d'ici; Prenez mon bourdon, mes sœurs,
Et cherchez aussi...
Et cet autre encore : Verre ardent.
Je regarde d'anciennes heures, Sous le verre ardent des regrets; Et du fond bleu de leurs secrets.
Émergent les flores meilleures.
0 ce verre sur mes désirs !
Mes désirs à travers mon âme !
Et l'herbe morte qu'elle enflamme En approchant des souvenirs !
Je l'élève sur mes pensées, Et je vois éclore, au milieu De la fuite du cristal bleu.
Les feuilles des douleurs passées.
Jusqu'à l'éloignement des soirs Morts si longtemps en ma mémoire Qu'ils troublent, de leur lente moire, L'âme verte d'autres espoirs.
Lisez, relisez, réfléchissez, frappez-vous le front et le cœur, et tâchez d'interpréter cette nébuleuse
pensée qui fuit avec les mots, expire avec les vers et fait qu'on reste véritablement ahuri en se disant : Quoi ! c'est donc là du Maeterlinck !...
Si un jeune poète avait osé déclamer ou écrire cela tous les critiques l'auraient trouvé ténébreux, incohérent, incompréhensible; et tous les gens de bon sens et de bon goût auraient plus simplement déclaré : « C'est idiot ! » — Mais comme c'est signé « Maurice Maeterlinck », on se tait. On ne comprend rien; c'est entendu. Mais on se tait...
Qui n'a pas connu, dans sa parenté ou dans le cercle de ses amitiés, quelque bon garçon sans valeur, incapable de s'acquérir une notoriété dans aucune carrière, mais souple et docile au courant des tendances populaires, et qui a réussi à mourir dans l'habit d'un député ou d'un grand homme ?
Or il y a des fortunes littéraires comme il y a des fortunes politiques ; et beaucoup de renommées retentissantes n'ont souvent pour base qu'une chance inexplicable, un engouement passager de la presse qui recherche toujours la nouveauté, ou l'admiration de lecteurs mal avertis qui acclament souvent d'autant plus qu'ils comprennent d'autant moins.
Voici un quatrain pris au hasard :
Mon âme en est triste à la fin, ^ Elle est triste enfin d'être lasse; Elle est lasse enfin d'être en vain, Elle est triste et lasse à la fin...
En voici un autre :
Je vois des songes dans mes yeux, Et mon âme enclose sous verre Eclairant sa mobile serre, Affleure les vitrages bleus.
Lisez encore ce poème symbolique extrait [des Douze Chansons :
On est venu dire (Mon enfant, j'ai peur). On est venu dire Qu'il allait partir...
Ma lampe allumée (Mon enfant, j'ai peur), Ma lampe allumée Me suis approchée...
A la première porte (Mon enfant, j'ai peur), A la première porte La flamme a tremblé...
A la seconde porte (Mon enfant, j'ai peur), A la seconde porte La flamme a parlé...
A la troisième porte (Mon enfant, j'ai peur), • . A la troisième porte
La lumière est morte...
L'œuvre entière de l'illustre écrivain belge a ces teintes de brouillard. Elle est grise comme un ciel de plomb. Quand on l'a parcourue on a l'im-
pression de revenir d'un théâtre d'ombres chinoises. Gomme l'a si bien dit Emile Faguet : « Ce qui l'irrite, c'est tout ce qui est démêlé, tout ce qui est clair, tout ce qui se comprend, tout ce qui se sait. » Et M. G. Lecigne ajoutait un jour, avec sa fine ironie : « Maurice MiDterlinck est un grand penseur. Il est profond au moins comme le puits de l'abîme. »
Depuis quelque temps on s'est passionné pour le théâtre de Maeterlinck, ce fameux théâtre que Maeterlinck appelle lui-même un « théâtre statique ». — Il est bizarre ce théâtre. Il ne ressemble à aucun. G'est en vain qu'on l'a comparé à celui de Shakespeare, d'Ibsen et de Hauptman. Le théâtre de Maeterlinck est tout de mystère et de crépuscule. Les personnages ne sont pas dessinés. Ils sont à peine esquissés en pénombre et balbutient des dialogues vagues qui contiennent des ébauches de pensées, de vrais dialogues d'enfants.
On a fait beaucoup de bruit autour des représentations des Aveugles, de la Princesse, àQ Pelléas et Mélissandre. On en fera peut-être beaucoup encore. Mais tout cela n'est qu'un engouement passager, qu'une fusée d'artifice dans un dédale obscur. Tout cela n'est pas de l'enthousiasme vrai. Tout cela n'est pas delà gloire qui dure. Tout cela ne vaut pas, en fin de compte, la renommée si pure d'un (^oppée dont la muse était si belle, si claire et si douce.
Jîl^ QUELQUES ÉCRIVAINS DE CE TEMPS
Maurice Maeterlinck a reçu la consécration officielle du prix Nobel. Le voilà sacré grand homme ! . . . Il est l'enfant chéri des foules. Tout le monde Tapplaudit et l'encense. Personne ne le comprend, ni en le lisant, ni en essayant de disséquer sa pensée, ses images, ses symboles. Mais personne n'a le courage ni la franchise de l'avouer...
Combien cependant est juste cette remarque de Pierre HerVelin : « En littérature, comme en toutes choses, il n'y a que les œuvres qui demeurent, et ce ne sont pas les jurys, même suédois, qui décernent la gloire éternelle. »
C'est un nom que je n'écris jamais sans émotion, car, derrière l'amitié qui unit le maître à l'élève, il y a l'immense amour que m'inspirent toujours les jolies fleurs de France... — Et celle-là est une des plus éclatantes et des mieux parfumées du parterre contemporain.
M. René Bazin a atteint l'âge où les fils d'argent glissent dans les cheveux. La raie bien droite qu'il porte au milieu du crâne est un peu l'image du milieu de sa vie. Et cependant, malgré l'automne, l'auteur de la Barrière s'épanouit encore comme une rose de printemps. Ses livres sont pleins de couleur et de rêve. Leur fraîcheur est exquise, leur parfum enivrant. Ils portent des noms d'amour: De toute son âme, la Terre qui meurt, r Isolée... et nos bibliothèques s'en parent avec bonheur...
René Bazin!... Une jolie figure, douce et très franche, bien française, où se glissent, sous l'éclat
du regard, une modestie d'artiste et une grande bonté. La moustache est soyeuse, fine, nuancée de tons clairs. L'œil est comme un coin d'azur : il n'emprisonne que de l'intelligence et de la douceur; et si parfois il y passe un nuage, c'est parce que le regard est tombé sur les tristesses des temps... — Le front est calme et serein : il est le miroir très pur des pensées qu'il abrite. Le costume est sévère. C'est à peine si l'épingle d'or se laisse voir dans les plis de la cravate ; et les doigts ne portent point les bagues légendaires de Jean Lorrain. Les coins du col droit s'évasent un peu sous l'émergence du menton. On dirait la blancheur naissante d'un lys... René Bazin se souvient d'avoir épelé jadis, aux dernières pages de l'alphabet : « L'humilité sied bien aux grands hommes. » Il a retenu la leçon et veut l'apprendre à ses cadets.
René Bazin eut le bonheur de naître en terre française, de parents bien français, et d'apporter au monde un cœur tout jeune d'aspirations mais vieux d'hérédité, et dont chaque fibre était une tradition. Il eut ensuite la meilleure des fortunes : celle de grandir au milieu des champs, sous la caresse des blés d'or, et de laisser son âme s'épanouir lentement au grand soleil de Dieu. Le ciel fut son premier horizon, la terre son premier amour. Il poussa comme l'immortelle, les pieds près des tombeaux et le regard aux eieux !...
Tout jeune, René Bazin était beau comme un rêve. Les photographies nous le révèlent. De longues boucles de cheveux s'égaraient sur ses tempes. Son regard était comme l'eau qui sort d'une fontaine ; sa démarche, toute de souplesse et de poésie. Il allait en chantant le long des haies et des ruisseaux, et le soleil le baisait au front comme un ami. La joie inondait son àme.
Un jour, on arracha le poète à sa vie errante, imprécise. On changea le décor de son existence et l'écran merveilleux de la nature disparut derrière lés murailles du collège. On lui mit en mains un De viris illustribus et un poème d'Homère, puis on l'assit devant un pupitre au milieu de jeunes gens pâles et sans gaîté.
Mais les plantes très fraîches s'étiolent dans les grandes villes. Il leur manque la rosée du matin et les souffles du soir... — Un jour, à l'infirmerie, le docteur eut pitié du petit exilé : « Qu'on le rende à sa mère ! » dit-il. Et René Bazin fut rendu à la terre. Il revit la campagne à l'heure où les feuilles poussent, où la sève grimpe comme de la vie joyeuse le long des branches dénudées. Il revit les prairies toutes ridées par l'hiver et les champs de foins tout poudrés de rosée. Il revit les oiseaux qui chantaient le réveil et les gais papillons qui jouaient au soleil. Le refrain des cigales sur les colzas, la prière de l'alouette sous les rayons dorés, les mille chansons discrètes qui montent avec la sève sur le bord des chemins, à l'ombre des grands arbres, tout cela passa sur lui comme un frisson. Et ce ne fut point le frisson du malade qui frémit
et qui souffre, mais le frisson de l'allégresse qui secoue et que nous ressentons chaque fois que nous retrouvons notre berceau...
Tout en mettant de temps à autre « le nez dans les livres classiques » et en préparant ses examens, le jeune collégien mena la vie des dénicheurs de nids qui dorment sous les haies, boivent l'eau claire des ruisseaux et savourent le pain de seigle « beurré d'un rayon de soleil ».
René Bazin s'est assis près du « blé qui lève », près de ces durs fermiers qui poussent sur les foyers comme les rejets sur les troncs d'arbres et qui s'obstinent à ne pas renier le passé. Il a entendu parler des charruesabandonnées, des enfants qui s'exilent... Il a vu les longues théories de ceux qui fuient vers la ville... Il a écouté l'immense plainte qui monte chaque jour de la « terre qui meurt »... Il a surpris des larmes aux paupières des vieux... Il a senti les regrets des uns et l'erreur des autres. Il a souffert des deux. Et puis, un soir, devant la terre toute parée de moissons, devant cette grande mère à qui ses fils tendaient le poing, René Bazin se mit à chanter. Et sa voix avait la douceur d'une barcaroUe sur le voile ondulant des seigles...
La voix de René Bazin fut une séductrice que l'Académie française ne dédaigna point.
René Bazin est entré dans la littérature avec Une tache d'encre. Mais cette tache fut si grande,
si remarquable, que tout de suite la renommée s'inquiéta. La tache d'encre du jeune écrivain prit la forme d'une auréole et bientôt une nouvelle édition porta en exergue : « Ouvrage couronné par l'Académie française. »
La renommée est une très aimable monture. Elle se cabre souvent mais ne désarçonne pas. René Bazin n'a jamais perdu l'étrier du succès. Il est resté l'élève magnifique et infatigable qui, chaque année, cueille de nouveaux lauriers. Le$ Noëlletj A raventure. Ma tante Giron^ la Sarcelle bleue, se succédèrent avec le même triomphe. Mais le jour où l'Académie déposa une nouvelle couronne sur le nouveau livre de René Bazin, Sicile, l'éditeur s'empressa d'embaucher de nouveaux compositeurs et s'apprêta à mettre en pages les œuvres suivantes. Celles-ci ne tardèrent pas à venir au monde. Et c'était toujours le même charme et le même printemps : Madame Coren^ Une, les Italiens d'aujourd'hui. Terre d'Espagne, En province, De toute son âme^ la Terre qui meurt, Donatienne, Contes de bonne Perrette^ les Oberlé...
Aujourd'hui, la liste des livres de M. René Bazin est déjà si longue que la page du faux- titre des éditions in- 18 ne peut plus la contenir.
L'auteur tant applaudi des Oberlé a commencé par être un dilettante en littérature. Il a d'abord chanté comme font les peintres et les poètes qui promènent leurs rêves le long de leur jeunesse. Il a d'abord écrit pour rien, pour « le plaisir de bien conter ». Mais actuellement René Bazin eist un
apôtre du devoir social. Ce devoir, il l'a compris en traversant le cimetière de ses joies d'enfant... Il s'est retourné vers le miroir des premières années. Il a revu les « gens de la terre qui sont des silencieux pleins de secrets », les « seigneurs terriens infidèles au sol des ancêtres et à la métairie maternelle », les beaux fermiers comme Toussaint Lumineau qui fleurissent les tombeaux et tressent des berceaux... Il a reconnu les chansons de la terre... Il a écouté, ravi, les yeux rivés dans le passé!...
C'est de ces sensations d'enfance, de ces impressions traversées de mélancolie, qu'est faite la moisson de René Bazin. Il excelle à décrire les beautés des campagnes, mais il excelle aussi à dire les souffrances intimes des tout petits, les joies calmes des humbles, à peindre les visages bronzés des travailleurs de la terre sur qui pèse le poids des journées, les joues roses des gamins qui s'en vont les yeux levés vers un rêve...
S'il fallait mettre un titre synthétique sur la collection des livres de René Bazin, on pourrait écrire : rayon du roman social. C'est qu'en effet aucun écrivain, jusqu'à ce jour, n'a mieux disséqué les délicatesses des humbles. Personne n'a mieux saisi les mystérieuses beautés que cachent les inélégantes redingotes de nos fermiers et la blouse de toile bleue de nos modestes laboureurs. L'écorce est rude, mal vernie, comme celle des chênes ; mais le cœur lui aussi a la fibre du chêne... Nos paysans sont un peu comme les vieilles poutres qui supportent leurs chaumières : le siècle a passé dessus
sans les ébranler. Et si nous voulons, dans ces temps pervertis, respirer encore le parfum d'une vraie fleur de France, d'une fleur bien naturelle, que les artifices des jardiniers n'ont pas décolorée, c'est encore au milieu de nos blés qu'il faut la chercher. Le paysan a gardé les idées saines qui font de l'homme une plante bien complète et bien vigoureuse : le respect de Dieu, l'amour de la patrie, l'espoir dans les foyers.
Au lieu de photographier, comme le faisait Zola, « la bête humaine », René Bazin photographie l'âme humaine. Et celle-ci étincelle comme une parure..
Zola a vu la terre un soir d'hiver, un de ces vilains soirs où le vent chasse une pluie qui aveugle, où les sillons sont humides, les chemins détrempés, les arbres sans sève et les haies sans oiseaux. . . René Bazin l'a admirée à l'aurore du printemps, à cette heure exquise où tout chante la vie, où l'hirondelle rapporte le sourire du soleil, où les bourgeons tout verts ramènent l'espérance...
Une de ces dernières nuits j'eus une notion exacte des talents si différents d'Emile Zola et de René Bazin. J'avais lu, le soir, quelques pages du Travail et de la Terre... Comme je ne voulais pas m'endormir sur une impression de dégoût, je pris au hasard un feuillet des Oberlé... et la poésie qui s'exhalait de cette page était si douce, si reposante, qu'elle caressa mon sommeil. Je dus m'endormir le sourire aux lèvres...
La nuit, un rêve étrange s'ébaucha devant moi. Au centre d'un immense hall d'Exposition, aux murs tapissés de tableaux, un peintre de grand
talent qui avait signé, je crois, «Le Bon Dieu », avait exposé une splendide toile allégorique. Il y avait du soleil, de la vie, delà gaité, des chansons, du bonheur; et cela s'intitulait : « La Terre ». De chaque côté du tableau se trouvait un écrivain célèbre. Mais Zola était... derrière la toile, et René Bazin seul en pouvait concevoir toute la beauté.
La vision de Zola fut grise et sans clarté, avec, par-ci par-là, des bouts de bois vermoulus et des toiles d'araignée. Son génie fut de même. Celle de René Bazin fut semée de pâquerettes, d'oiseaux et de clochers sur lesquels descendaient des rayons divins... Son génie fut de même : ensoleillé et charmeur.
René Bazin a écrit à la fin de son premier livre : a Si vous y consentez, Jeanne, nous verrons peu le monde et beaucoup nos amis ; nous n'ouvrirons pas trop les fenêtres pour que l'amour, qui a des ailes, ne s'envole pas. »
Tout l'intime du romancier, tout le meilleur de son âme est dans ces lignes.
Les fenêtres des Rangeardières, où René Bazin passe les heures les plus douces de l'année, sont closes sur l'intimité d'une charmante famille qui fait songer aux petits nids des buissons où les oiseaux se cachent pour être heureux... Pendant que des voix graves disent l'effort de la vie, des voix grêles chantent la joie de vivre... Et je ne sais pas de mélodie plus douce que celle d'un foyer
comme celui-là où, dans une atmosphère d'amour et de gaieté, le Christ a toujours la place d'honneur et le travail la seconde place.
Avec ses allures de vieux manoir où le temps a laissé l'addition des années, ses fenêtres à petits carreaux, ses murs ridés de fines lézardes, ses portes encerclées de feuilles et de liserons, le domaine des Rangeardières possède l'éternelle fraîcheur des vieilles demeures.
René Bazin aime le chant des oiseaux qui jouent dans le feuillage, le grand calme des soirs dans la campagne, ce je ne sais quoi qu'exhalent les souvenirs, cette sublime harmonie qui monte des choses vieillies et qui enveloppe comme d'un apaisement... Les Rangeardières satisfont tous ces amours.
L'illustre académicien n'a pas, en effet, le caractère de l'écrivain pédant qui fait son petit tour de France, moins pour voir que pour se faire voir et qui se fait interviewer ou photographier entre deux trains dans toutes les villes où il y a un journal illustré. Il n'a pas non plus le caractère de l'officiel qu'on promène de ville en ville pour des inaugurations, de foire en foire, qu'on élève sur des estrades et qui déclame devant les foules assemblées de longues mélopées sociales. Il est trop modeste et trop grave pour abaisser sa dignité jusqu'au théâtre populaire... Mais il fait mieux que de flatter le peuple et de le bercer d'utopies : il l'aime et le fait aimer. Il n'est pas un de ses livres qui ne tende la main à une misère ou n'apporte une espérance à ceux qui ont souffert et qui ont peur de vivre.
Aussi, quand René Bazin passe dans la campagne, les habitants de Saint-Barthélémy s'inclinent avec respect. Ils saluent comme font les paysans dont la sincérité n'est point bariolée de grimaces : avec simplicité mais avec amour... Et si, le soir, à l'heure où le ciel met sa robe étoilée, où « les herbes commencent à boire la rosée », l'auteur de Donalienne dresse sa fine silhouette sur la plaine endormie, il me semble que des voix très douces peuvent frôler ses oreilles... Un immense merci doit s'élever de la terre qui vit... Et j'imagine que cela doit passer comme une joie sur l'âme de l'écrivain dont le nom brillera toujours dans la littérature française comme une tache de soleil sur un lit de verdure, près d'un ruisseau chantant...
Plutôt qu'un médiocre honneur accordez-moi, Dieu juste, de mourir jeune encore et l'âme ivre De volupté, d'orj^ueil puissant, avec la foi Que j'aurais été grand si vous m'aviez fait vivre!. Charles Guérin.
Il vient de s'éteindre à Nice... Il était allé demander au soleil du Midi cette flamme ardente que les fleurs réclament, cette sève intérieure qui soutient toutes les vies... Il était parti plein d'espoir, souriant presque... Il était allé vers le soleil comme on va vers un ami qui console et qui guérit... Il a erré pendant quelque temps parmi les fleurs de là-bas, autour des orangers et des cytises, trouvant à tout instant, au festin du soleil, l'oubli du mal qui rongeait...
Pauvre Jean Lionnet ! Il est parti trop tôt et trop vite : trop tôt pour ses amis qui avaient pu apprécier sa belle âme, trop vite pour son œuvre
qui grandissait, qu'il voulait féconde, et qui l'eût été s'il avait vécu.
Jean Lionnet a connu le chemin de la souffrance. Il a connu ce chemin qui monte peu à peu vers l'éternité, ce chemin plein d'angoisses et de problèmes où la raison se perd mais où l'âme se purifie.
Un jour, il prit sa lyre... Mais ce jour-là son cœur s'est épanché : le chrétien confessa le poète et le poète soutint le chrétien :
Et voici qu'un gouffre se creuse, Loin, vers les horizons mouvants :
Je vois tous les êtres vivants Sombrer dans la mort ténébreuse
Pour sentir ces instants moins lourds J'ai besoin de lever la tête, De voir que, dans le ciel en fête, Les étoiles vivent toujours.
Il expira comme il avait vécu, en modeste et en vaillant. 11 n'ignorait rien de son lendemain, mais il fit comme si la mort ne devait jamais venir. Il travailla jusqu'à l'heure suprême, et sa dernière chronique parut dans la Bévue hebdomadaire le jour même de sa mort.
Il se savait touché et se sentait mourir chaque jour davantage... Mais il allait toujours, calme et souriant... A certaines heures d'angoisse il entendait la mort qui façonnait son cercueil : jamais
il ne ricana contre le destin. Lui, qui avait écrit le Miracle de la douleur, il entreprit de le réciter, acte par acte, jour par jour, en souffrant sans murmurer. Il fit le sacrifice de sa vie, car il était de ces croyants qui voient l'espérance au fond de la tombe et qui, s 'étant nourris de travail et de devoir, ne redoutent aucun des mystères de l'au-delà. C'est sur sa tombe, au cimetière de Fontainebleau, qu'il faudrait graver ces vers qu'il traça un jour :
Du meilleur de ton âme, en t'immolant sans cesse, Tu fis l'aumône à Dieu, pauvre dans ta richesse !
Un bon artiste imprime toujours sur son œuvre la trace de son cœur et de son âme ; et c'est pourquoi l'œuvre de Jean Lionnet porte à chaque page l'empreinte d'une àme très pure et d'un idéal aussi grand que modeste.
Les lecteurs de la Revue hebdomadaire connaissent depuis longtemps Jean Lionnet, aussi fin psychologue que critique impartial. Ce que beaucoup ignorent peut-être, c'est qu'il fut aussi un poète délicat, épris de beauté, de vérité, et surtout d'idéal religieux. De son enfance libre et heureuse près de la forêt de Fontainebleau il conserva toujours ce culte enthousiaste et attendri de la nature, qu'on puise avec le vent «t le soleil près des champs fleuris. Jean Lionnet avait été longtemps le confident de la nature* Il avait couru à travers
112 QUELQUES Éf^RIVAINS DE CE TEMPS
champs, joué avec les branches et les oiseaux, déchiré ses culottes aux bruyères et aux buissons d'épines. Il s'était promené souvent parmi les chênes séculaires de Fontainebleau et savait voir mieux que personne toute la poésie que recelait une goutte de rosée ou qu'emportait un souffle de brise. Aussi quand son âme s'échappa vers le rêve, Jean Lionnet confessa bien haut son amour pour le pays natal :
Mon pays de Biéra, je ne puis l'oublier!
Dans un salon, parfois, en pleine causerie,
Je me tais brusquement. Pardonnez, je vous prie :
Mes rêves ont rejoint leur site familier.
Plus tard il fit la connaissance de Huysmans et devint un de ses amis les plus intimes. L'auteur des Foules de Lourdes avait alors comme son Durtal cherché sa foi perdue sous les arcades gothiques des anciens sanctuaires et dans les chants liturgiques dont la tristesse poignante lui semblait un écho de son âme tourmentée. Comme sa sainte Lydwine un mal sans remède commençait à le terrasser. Jean Lionnet assista jour par jour à cette mort héroïque et chrétienne, et c'est pourquoi il écrivit le Miracle de la douleur. Son âme d'artiste pouvait mieux que toute autre comprendre l'âme sensitive et mystique que Huysmans a trop souvent voilée à nos yeux d'un masque grossièrement matériel. Pourtant le poète religieux à qui une mort hideuse pouvait inspirer des vers pleins d'admiration, presque d'envie, sut descendre de son rêve à l'heure de l'action et
faire de sa vie et de son œuvre un véritable apostolat. Jean Lionnet fut surtout un militant pour le bien et prit résolument, en toute occasion, la défense de la morale et de la vérité. Tout jeune, il envoya régulièrement à une feuille régionale des articles ardents, empreints d'une doctrine un peu trop moderne peut-être, mais pleins de foi et de générosité. Il fut l'un des fondateurs et le président de cette société qui, sous le nom de Canadienne, facilite aux émigrants français l'accès du Canada et les moyens d'existence en ce pays qui est resté français de cœur. Ses occupations sociales ne lui faisaient point oublier les lettres et, petit à petit, la critique était devenue son arme de prédilection. Il y apportait une grande érudition, fruit d'un labeur quotidien, et une impartialité qui n'avait pour borne que celle de la morale. Il avait le sens de la vie, des formes et des couleurs. Ses comptes rendus, ses analyses, ses mémentos bibliographiques étaient si délicieusement brossés qu'on les lisait, le sourire au lèvres... Il maniait à merveille l'ironie, mais il n'en usait qu'à bon escient. Il détestait à la fois la critique de complaisance et la critique d'éreintement. On peut dire qu'il n'eut qu'ui^i but : être juste avant tout.
Jean Lionnet n'avait que trente-neuf ans. Il s'acheminait à peine vers l'automne de la vie. La renommée souriante le regardait monter vers elle. . .
lU QUELQUES ÉCRIVAINS DE CE TEMPS
Les critiques, toujours à l'affût des gloires naissantes, se disaient à voix basse : « Jean Lionnet grandit... » — Il grandissait, en effet. Son nom était partout, dans toutes les revues, dans tous les cœurs. Le succès le conduisait aimablement par la main. Il marchait à grands pas vers l'avenir... Soudain son étoile a disparu. La gloire naissante s'est éteinte au pied de la croix, et c'est dans une chambre aux rideaux tirés, dans une chambre d'agonie, que Dieu a demandé à Jean Lionnet le courage de mourir jeune...
La résignation devant la mort à trente-neuf ans, au moment où le front commence à se couvrir de lauriers, où l'âme est pleine d'aspirations, est-il rien de plus grand?... — C'est la mort d'un chrétien convaincu, mais c'est en même temps le testament d'une âme qui a terminé la montée de son calvaire et qui, douce et sereine, regarde s'entr'ouvrir les horizons bleus...
Tout est affaire de mode et d'habitude. Quand la première entravée osa risquer le pied sur le trottoir parisien ce fut un immense éclat de rire... Aujourd'hui il y a des entravées sur toutes les plages et sur tous les boulevards des villes cosmopolites. — Quand Octave Mirbeau commença d'écrire, on se demanda d'où venait cet énergumène, ce révolutionnaire qui se plaisait aux obscénités. Chacun disait en fermant ses premiers livres : « Pouah ! Il y a du talent, de la vigueur de style, c'est possible... Mais comme c'est malpropre !... — Aujourd'hui les livres d'Octave Mirbeau traînent sur toutes les tables, dans toutes les bibliothèques, à tous les étalages ; et lorsqu'une tournée de passage joue tes Affaires sont les affaires avec de Féraudy, la salle est comble. On lit avec dégoût. On écoute sans enthousiasme... Mais que voulez-vous ? C'est du Mirbeau ! C'est à la mode ! . . .
De la psychologie aiguë et sensuelle comme celle de Jean Lorrain, mais plus âpre, plus mordante; des descriptions obscènes ; des peintures horribles ; du cynisme; des critiques violentes, furieuses; des imprécations; des cris rageurs contre l'ordre et la société... Puis, tout à coup, des tendresses de petite fille pour les vices de certains hommes ; des vénérations incompréhensibles pour les sophistes, les naturalistes et ceux qui bravent toutes les honnêtetés... Tout le talent de Mirbeau est là. Tout le secret de sa popularité aussi. L'auteur des Mémoires d'une femme de chambre n'est en somme qu'un être tourmenté, un anarchiste de la pensée qui déchire, comme l'a dit Catulle Mendès, « à grands gestes de belluaire, peut-être fou, l'énorme toile d'araignée sociale ».
Gomme l'a dit je ne sais plus quel poète :
Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux...
Georges Rodenbach, qui parait affectionner tout particulièrement Octave Mirbeau, a dit de ce dernier : (( Il est avant tout un grand cœur miséricordieux. » Ailleurs il a écrit sur l'auteur des Amants : « Son idéal est sans limites. »
En vérité ! je me demande s'il est possible de mieux mentir ! En dépit des appréciations trompeuses de certains critiques bienveillants ; en dépit des proclamations tapageuses de certains journaux; en dépit des silhouettes de complaisance des Gon-
OCTAYE MIRBEAU 117
court, Guy de Maupassant, Achille Segard, Edmond Pilon et autres; en dépit aussi de l'emballement populaire qu'ont provoqué ses livres et ses pièces de théâtre, Octave Mirbeau restera toujours ce qu'il fut réellement : un mécontent et un révolté.
Mirbeau avait un oncle qui était prêtre et qui eut pour lui les mille tendresses et les mille attentions. — En témoignage de reconnaissance il le silhouette à gros coups de crayon, le promène honteusement jusqu'à la librairie Ollendorff et l'offre à la foule sous ce titre ridicule : l'Abbé Jules.
Il fit son éducation au collège des Jésuites de Vannes. C'est là qu'il reçut la forte nourriture intellectuelle qui servit de base à sa renommée littéraire. — En témoignage de gratitude il ne trouve rien de mieux que d'écrire son Sébastien Boch, cet enfant qui « ne pensait, n'agissait, ne vivait que par la sensibilité » et dont la belle âme fut peu à peu froissée et pervertie par la main maladroite des prêtres !
Plus tard, en 1870, le devoir appelle Mirbeau sur le champ de bataille. Il y va. Mais il y va en ronchonneur. Ce n'est pas le patriotisme qui le pousse : c'est seulement la crainte du châtiment qui lui fait éviter la désertion. « Je vais partir et me battre. Et je ne sais même pas pourquoi je vais partir et me battre. On te dira seulement : « Tue et fais -toi tuer, le reste nous regarde ! » Eh bien ! non, je ne tuerai pas. Je me ferai tuer peut-être, mais moi je ne tuerai pas... »
Dans le tumulte des idées, dans le choc des passions, il fut toujours le mauvais conseiller qui souffle la haine et la révolte, le génie malfaisant qui se cramponne à l'oreille de l'ouvrier hésitant et dit : « Tout cela n'est pas beaucoup, soit... Il ne tient qu'à ton courage, à ta ténacité, à ton intelligence d'avoir davantage !... Ne passe plus ton chemin, prolétaire, arrête- toi... » [Lettre à un Prolétaire, par Octave Mirbeau.)
Octave Mirbeau a maintenant soixante ans. Ces soixante années, il les a passées dans l'incohérence la plus absolue : incohérence d'action, incohérence de pensées, incohérence d'humeur.
Toujours changer, toujours quitter, toujours chercher ailleurs, voilà, semble-t-il, la devise de son adolescence. Vers sa dix-huitième année il vient à Paris pour faire son droit. Mais l'attrait du plaisir l'éloigné bien vite de ses livres. Il mène une vie d'aventures et se trouve un beau jour chargé par Dugué de la Fauconnerie de rédiger la critique artistique à V Ordre. A la suite d'un article injurieux pour les académiciens on lui confie la critique théâtrale. Mais il se montre si délibérément grossier dans ses attaques que des plaintes arrivent de tous côtés. Sur ces entrefaites, Mirbeau rencontre un ami qui rentre de Gochinchine et qui l'initie au mystère de l'opium. Alors Mirbeau prend une pipe et se met à fumer de l'opium du
matin au soir. « Et le voilà, nous dit Ed. de Concourt, pendant quatre mois dans sa robe à fleurs, à fumer des pipes, des pipes, des pipes, allant jusqu'à cent quatre-vingts par jour et ne mangeant plus, ou mangeant un œuf à la coque toutes les vingt-quatre heures... »
Un beau jour son père le retrouve en Italie, secoue sa torpeur et le tire de son réduit. Rentré en France en 1877, on obtient pour lui une place de sous-préfet dans l'Ariège, à Saint-Girons. Mis à pied vers la fin de la même année. Octave Mirbeau se lance dans le journalisme. Il entre au Gaulois. Quelques duels célèbres avec Bonnetain, Mendès, Déroulède font parler de lui. Et c'est alors, nous dit encore Ed. de Goncourt, « l'époque de cette grande passion qui l'improvise boursier, un boursier, s'il vous plaît, gagnant douze mille francs par mois pour la femme qu'il aime, puis bientôt la cruelle déception qui lui fait acheter, avec l'argent de sa dernière liquidation, un bateau de pêche en Bretagne, sur lequel il mène pendant dix-huit mois la vie d'un matelot, dans l'horreur du contact avec les gens chic. Enfin, le retour à la joie littéraire...»
Oh! cette vie littéraire... De combien de faux pas, de hontes, de reniements n'est-elle pas remplie ! Octave Mirbeau a donné des articles tour à tour dans V Ordre, VAriégeois, le Gaulois, le Figaro, Paris-Journal, les Grimaces, la France, le Journal, VÉcho de Paris, V Aurore, le Matin... Qu'importent le titre et les idées du journal ! Pour ceux qui, comme Mirbeau, ne savent pas ce que
signifie ce mot : « Les principes », les articles d'un journal ne ressemblent-ils pas aux fenêtres d'une maison que l'on badigeonne avec la teinte que préfère le propriétaire ?...
Et puis, combien de cris inutiles vers la justice sociale, vers l'égalité intégrale, vers ce rêve stupide qui n'est purement et simplement qu'un contresens ! Que de sentimentalisme ridicule dans ces livres comme le Calvaire que tout le monde a lus ! Quel lyrisme inutile pour acclamer l'humanité en marche, quelle idolâtrie pour l'humanité future, que de phrases vagues et fuyantes pour les doctrines fantaisistes de notre génération ! Mais en revanche que de mots durs et cruels pour tout ce qui est traditionnel et que d'attaques contre l'âme française, contre ses modes de penser, de sentir et d'agir ! Quand Octave Mirbeau ne se traîne pas dans la fange, il cause avec les nuages...
G. Rodenbach a écrit quelque partia M. Octave Mirbeau n'est pas seulement un grand écrivain; il est un écrivain courageux. Il dit tout ce qu'il faut dire, en dépit des prudences, des sourdines et des fards, des préjugés, abus, compromis. » Non ! mille fois non ! Octave Mirbeau est avant tout un audacieux qui ose clamer tout ce qu'il pense à rebours du bon sens, un réfractaire aux idées reçues, un penseur compatissant à toutes les misères, méritées ou non, à toutes les faiblesses humaines, et qui aux principes de la loi chrétienne veut substituer le nouvel évangile de V Humanitarisme .
Dépouillez ses pensées de leurs couleurs para-
doxales, vous arriverez aisément à conclure qu'Octave Mirbeau ne fit que transcrire des rêves et poétiser des vices.
Quand, en 1891, Jean Grave publie son œuvre infâme : la Société mourante et V Anarchie^ Octave Mirbeau applaudit à l'aurore des théories anarchistes et s'écrie : « Ce livre est un chefd'œuvre de logique. »
Le 14 décembre 1897, il jette un défi au vulgaire bon sens en faisant représenter sur le théâtre de la Renaissance sa pièce les Mauvais Bergers. Il met sur les lèvres de Jean Roule et de Madeleine les mots de révolte les plus injustifiés et la promesse des pires violences... Il va plus loin : il donne pour dénouement logique à sa pièce la grève, les coups de fusil et la mort.
L'année suivante, au théâtre Antoine, le défi continue avec rhpidémie (pièce en un acte). Mais cette fois c'est aux bourgeois paisibles des petites villes qu'Octave Mirbeau s'en prend. — Qu'une épidémie ravage la cité, immédiatement toutes les mesures prophylactiques nécessaires sont prises. Mais que l'épidémie gagne les casernes de la ville, les conseillers municipaux se tournent les pouces... « Les soldats sont faits pour mourir!... »
Quand survient l'affaire Dreyfus on trouve Mirbeau à côté de Zola, de Lucien Descaves et de Georges Clemenceau.
Le Jardin des supplices^ qui parut en 1899 chez Fasquelle, puis en 1903 chez Vollard, ce livre où un sensualisme ardent imagine les supplices les plus raffinés. Octave Mirbeau l'a dédié
par ironie malsaine « aux prêtres ; aux soldats ; aux juges; aux hommes qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes ».
Dans le clan des mécontents et des révoltés toujours ! Chaque fois qu'Octave Mirbeau rencontre des révoltés il les interroge avec complaisance. Si la révolte s'appuie sur la justice contre l'injustice, Octave Mirbeau passe son chemin. Mais si la révolte sent l'anarchie, l'arbitraire, le bon plaisir; si la révolte veut mettre à terre une conviction ou un drapeau, une tradition ou quelque honnêteté, Octave Mirbeau reste et lutte âprement.
Je ne sais rien de plus détestable que l'union d'une belle intelligence et d'une âme basse. Octave Mirbeau a l'une et l'autre.
C'est un cérébral, un penseur puissant, un artiste de la plume; c'est incontestable. Mais c'est une âme sans clarté, un cœur égoïste et violent qu'emplit la haine de tout ce qui fut respecté dans le passé... Il pouvait se réserver une renommée solide. En voulant abattre une à une toutes les forces morales qui font les hommes, qui soutiennent les races, il a heurté le bon goût français et révolté les consciences. En voulant mutiler des renommées éclatantes, il n'a réussi qu'à émietter sa propre renommée.
On rend volontiers hommage au talent, d'où qu'il vienne... Mais il ne suffit pas d'avoir du
talent pour se faire absoudre des gestes les plus audacieux et les plus injustes. Il ne suffit pas d'avoir du talent pour faire acclamer les conceptions les plus désastreuses. On ne jette pas un défi à tout ce qui parle d'ordre et de moralité : à la religion, à la famille, à l'armée, à la patrie, sans faire lever des protestations indignées.
Octave Mirbeau a maintenant soixante ans. Il s'achemine vers le gouffre mystérieux dans lequel il tombera fatalement un jour. Jetremble pour lui... Je tremble pour les responsabilités qu'il a encourues, car, derrière lui, il n'y a que des ruines amoncelées...
Dans l'immense phalange des poètes contemporains, il n'en est pas de plus modeste, mais il n'en est peut-être pas de plus grand, de plus pur, de plus idéalisant, de plus réconfortant. Il aurait pu dire comme le bon Goppée :
Je n'ai jamais compris l'ambition. Je pense
Que l'homme simple trouve en lui sa récompense;
Et le modeste sort dont je suis envieux,
Si je travaille bien et si je deviens vieux,
Sans que mon cœur de luxe ou de gloire s'affame,
C'est celui d'un vieil homme avec sa vieille femme...
Il l'a pensé assurément, comme son collègue François Goppée ; et Dieu exauça son vœu. Achille Paysant finit actuellement sa vie dans la plus douce des intimités, entre sa femme et sa fille, tout près d'amis qui le vénèrent et connaissent les trésors de son cœur et de son esprit.
Il a maintenant soixante et onze ans. Sa vie fut
une vie de labeur, généreusement offerte pour le profit des autres. Aujourd'hui il se repose des fatigues de l'enseignement. Gomme il me l'écrivait dernièrement avec sa finesse habituelle, il songe plus à soigner ses artères que sa prétendue renommée... Il finit tranquillement sa vie là-bas, à Neuilly, dans une maison à jardinet, dans cette banlieue que Musset affectionnait et dont Coppée disait: « C'est le rêve !... Si je sors à droite, c'est Paris, son luxe et son bruit. Si je descends à gauche, c'est la campagne et les fleurs. Or il faut les deux pour vivre... » Achille Paysant vit làbas, dans un cadre presque champêtre et dans la bonne atmosphère du foyer. On peut se dire en passant devant chez lui :
Dans ce logis de sage observé du chemin Ce sont des gens de bien, sans regret, sans envie, Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie Tout est patriarcal et traditionnel,
Et chez eux tout est vieux, tout, excepté le cœur.
Le cœur ? Mais n'est-ce pas pour Achille Paysant tout le secret de son talent? Paysant n'est pas l'homme des théories et des poétiques. Il est avant tout l'être sensible qui tremble, qui tressaille, qui ressent, qui pleure, qui gémit. Il est la corde qui vibre au choc de la vie comme au coup d'un archet et qui rend des sons graves ou doux qui exaltent, qui enivrent. Paysant est le poète des voix intérieures, le poète qui écoute puis les transcrit les voix merveilleuses de la nature et de
Tamour, les voix mystérieuses de la douleur et de la foi. N'est-ce pas lui qui a dit :
Avant d'écrire, aimer est bien ; souffrir est mieux, L'esprit apprend du cœur à faire œuvre qui dure ; Le poète s'inspire aux maux que l'homme endure, Et, vienne à lui manquer la terre, ose les cieux.
Pour l'œuvre et l'écrivain liberté sans limite ! Mais l'émotion crée et l'impuissance imite : Point d'école ! Le seul précepte est d'être soi.
Achille Paysant a été successivement professeur à Laval, à Morlaix, à Juilly,à Stanislas — où il eut comme élève le futur roi d'Espagne Alphonse XIÏ, père du monarque actuel — au lycée Henri-IV où il termina sa carrière. Il a vu passer bien des générations. 11 a traversé bien des mondes. Il a vu des arrivés et des arrivistes, des décorés et des nantis, des sots et des sages, des simples et des fats, des officiels et de simples braves gens. Aussi il connaît les choses et les hommes. Il connaît la vie, ses promesses vaines, ses horizons trompeurs. 11 a mesuré tous les chemins, éprouvé toutes les amitiés. Il conclut en sage : « Cache ta vie ! »
Ah ! pauvre cœur épris de renommée, Qu'est-ce qu'un jour en l'éternelle nuit ? Plus de silence achève plus de bruit ; Feu n'est que cendre, et flamme que fumée.
Au même orage où le roseau céda Le chêne allier résiste, éclate et tombe. Les flots où glisse un duvet de colombe Ont englouti l'invincible Armada.
Bordé d'iris, hanté d'oiseaux sans nombre, Le ru se cache et voit tout le ciel pur. Le fleuve est grand, mais il n'a pas d'azur; Va, le bonheur est une fleur de l'ombre.
Puis sa voix se fait douce et persuasive comme au temps où le poète s'adressait à des jeunes gens et préparait leur bagage pour la vie :
Aime avant tout : l'amour est le premier savoir ; L'amour est le chemin qui conduit au devoir. Que te sert d'aimer Dieu, si tu hais ton semblable ? La foi, pour espérer, doit être charitable. Ne vivre que pour soi, quel plaisir douloureux ! Plus on vise au bonheur et moins on est heureux. Sois humble ! Le talent se dédaigne ou s'ignore ; On peut, si bon qu'on soit, être meilleur encore ;
Mais sois joyeux surtout! Il ne faut pas qu'on voie La force sansdouceui*, ni la vertu sans joie.
Et puis soudain le poète se tait et le professeur d'énergie se retrouve. Achille Paysant regarde la vie... 11 voit qu'il est parvenu au sommet, près du néant des rêves humains et près de l'éternité.. Mais il voit qu'en bas montent sans cesse d'autres générations et que, d'étape en étape, d'âge en âge, les mêmes illusions les conduisent. 11 voit que la vie renaît sans cesse et que rien ne peut arrêter sa sève ardente. Il voit des foules de jeunes gens qui
montent vers lui allègrement, en riant, en chantant, pleins d'illusions et de rêves. Il revoit les jeunes générations de jadis, les étudiants alertes et joyeux qui viennent demander à la vie le bonheur et l'argent... Alors le vieux professeur tremble de son pessimisme. Il tremble, non pas pour lui qui a mesuré une à une ses déceptions et acquis une à une aussi ses convictions, mais pour ces jeunes cœurs dont il vient inutilement de briser l'idéal. Il reprend sa lyre et s'écrie:
Il faut vivre la vie, ô jeunes gens ! La mort Ne veut ni votre effroi, ni qu'à votre âge on l'aime. Du labeur des vieillards c'est le repos suprême: Honte à qui finit sa tâche, et dès l'aube s'endort
Puis, son rôle accompli, le professeur d'énergie retombe, las et meurtri, dans le sillon qu'il a creusé et au bout duquel il succombe, au bout duquel aussi l'attend le mystère de l'au-delà.
Il rassemble avec piété ses rêves, ses amours, et jette à Dieu cette prière qui est celle d'un simple, d'un poète et d'un sage :
Mon Dieu ! s'il vous plaisait d'exaucer ma prière, Voici mes vœux : Cacher au fond d'une chaumière L'ivresse du poète ou l'effort du savant ; Bien penser quelquefois, mais rêver plus souvent; Voir toujours les forêts, la mer, le ciel immense ; Entendre votre voix dans leur divin silence; Demander au devoir le secret du bonheur ; N'avoir, ayant l'amour, n'avoir souci d'honneur Ni d'argent : l'or est vil, la gloire est éphémère ! Rendre heureuse ma femme et consoler ma mère ; Me faire aimer de tous les miens, en les aimant ; Vivre ignoré du monde, et mourir simplement.
Auguste Vacquerie disait un jour : « La poète n'a que son cerveau. Le sculpteur, le peintre et le musicien puisent dans la matière ; le poète puise dans l'infini. Lui seul travaille, lui seul crée. Lui seul fait quelque chose de rien. Il réalise l'abstrait. Il saisit l'insaisissable, il montre l'invisible. » — Non ! les vrais poètes sont comme les bons sculpteurs. Ils prennent la vie comme le sculpteur prend le marbre, y mettent le souffle mystérieux de leur génie et idéalisent les détails les plus discrets. Les vrais poètes écoutent la nature, examinent les horizons, observent l'infini des beautés humaines, la grâce et la fraîcheur des paysages, leur harmonie. Rien ne les laisse indifférents, ni la symphonie des oiseaux, ni les chants du vent dans les cimes, ni le bruit des torrents. Les fleurs des champs, les feuilles mortes, les fontaines et les roses, tout leur parle de création, de mystère et de mort. — Et les vrais poètes observent encore les détails des intimités, ces à côtés de l'existence qui forment le cadre de nos joies et de nos épreuves, ces mille riens qui passent inaperçus et cependant remplissent nos vies. Achille Paysant a tout noté, tout chanté, tout illuminé.
Mais c'est dans l'intimité du foyer qu'il s'est reposé le plus volontiers. C'est là qu'il a écrit avec le plus de cœur. A sa femme qui a vieilli avec lui, qui a partagé ses joies et ses épreuves, qui lui a prêté son bras pour accomplir cette rude chevau-
chée de la vie, Achille Paysant dit en souriant comme aux jours de printemps :
La neige est sur mon front et la nuit sur ta robe : Plus vieux, plus seuls, aimons-nous mieux.
Vers l'éternelle aurore ouvrons l'âme et les yeux !
Puisque à nos pas mortels la terre se dérobe, Le sol nous manque ? Osons les cieux !
Pour les paysans, ses compatriotes d'enfance, ses premiers amis, il donne aussi un souvenir ému :
Oh! oui, moi qui leur dois jusqu'au nom de mon père, J'aime les paysans comme ils aiment la terre, D'un grave et filial amour ! 0 braves gens Qui faites mes loisirs de vos soins diligents.
Au frais cottage du pays natal, de la basse Normandie, il laisse aussi un mot d'amour et de reconnaissance. Puis, rentré au pays, à la tombe où repose sa mère, il murmure tout bas, en apportant des fleurs le jour de l'anniversaire :
C'est aujourd'hui ta fête, ô ma pauvre maman;
Et, pour ton fils, tu n'es pas morte.
Viens tout bas en mon cœur, viens lire couramment
Les pleurs muets que je t'apporte Et combien, sans pouvoir te l'exprimer jamais,
Mère admirable, je t'aimais !
Achille Paysant est assurément spiritualiste. Pourtant dans le beau livre qu'il vient de publier :
Vers Dieu * , il laisse entrevoir un esprit troublé par l'éternel mystère de l'au-delà. A côté de belles prières, à côté de magistrales envolées vers les cieux, il y a souvent un doute, un retrait, un recul, un je ne sais quoi qui n'est ni tout à fait du scepticisme ni tout à fait de la vraie foi chrétienne.
O mort, s'écrie-t-il,
Es-lu l ombre éternelle ou Vélernel flambeau ?
Doute scientifique et état d'âme que Ton comprend certes ! Mais en ce qui concerne les choses de la foi n'est-il pas plus simple ou de croire tout à fait ou de nier tout à fait ? A quoi sert de vouloir sonder l'insondable ? Et puis le doute n'est qu'un pauvre oreiller de torture... Ne vaut-il pas mieux croire ce qu'ont cru nos pères ? C'est d'ailleurs plus reposant pour le cœur et plus logique pour la raison.
1. Ver& Dieu, par Achille Paysant. — ■ Jouve et C'% éditeurs, Paris.
Quelqu'un disait un jour à Mgr Duchesne : « Il y a, me semble-t-il, assez longtemps que vous êtes à l'Académie des Inscriptions. Ne songerezvous pas un jour à pousser jusqu'à la salle voisine ?... » — Il y songeait depuis longtemps, mais il ne confiait son rêve à personne. Il se contentait de temps à autre, de jeter un regard à l'horizon; et puis il se plongeait à nouveau dans l'étude, gardant en son cœur tous les bruits du dehors, tous les échos des probabilités académiques.
Après la mort du cardinal Mathieu, quand on parla de la candidature de Mgr de Gabrières, il eut un rire amer : il fallait renoncer ou combattre... — Il préféra combattre... Et c'est pourquoi l'on vit deux prélats frapper le même jour à la porte du palais Mazarin, tous deux remarquables par leur esprit et la hauteur de leurs pensées, mais bien différents par la noblesse de leurs sentiments. Mgr de Gabrières venait, au nom du clergé fran-
çais, au nom de l'Église, réclamer le siège traditionnel des prélats, reprendre à l'Académie française la succession glorieuse des Lacordaire, des Dupanloup et des Perraud. Mgr Ducliesne venait prétendre à la même succession, mais il n'était pas le mandataire docile de l'Eglise. Il venait proprio motu, en antagoniste. Il entendait bien monter vers lui le sourd grondement des consciences révoltées... Il entendait bien le blâme jaillir de tous les coins de France... Mais il refusa de comprendre ces voix.
A la seconde élection académique Mgr Duchesne se campa plus résolument que jamais en face du candidat officiel. Il pouvait racheter son erreur, dire à Mgr Baudrillart : « Nous sommes tous deux prélats, dignes tous deux — à des titres divers — d'entrer à l'Académie. Mais vous êtes le candidat préféré. Vous venez au nom du monde catholique... Prenez le siège du cardinal Mathieu. S'il est vrai qu'il ne peut y avoir, dans une armée, deux chefs pour un seul commandement, il est bien plus vrai que dans l'Église — qui est toute de pacification et d'ordre — il ne doit jamais y avoir deux noms pour un seul honneur... »
Mgr Duchesne aurait pu prononcer ces mots de conciliation. Il aurait pu faire ce geste de généreuse humilité. Ce geste l'aurait grandi dans l'estime universelle, mais l'aurait écarté, il est vrai (à tout jamais peut-être) de la liste des « cardinaux verts »... Et c'est là tout le secret de la candidature obstinée de Mgr Duchesne.
L'auteur de V Histoire ancienne de V Église est né en 1843, dans cette partie de la Bretagne qui touche à la Normandie.
Un autre grand historien, Michelet, attribue à la province natale une influence capitale sur l'esprit de ses enfants. C'est pourquoi, sans doute, M. Etienne Lamy pouvait dire avec justesse de Mgr Duchesne qu'il « a l'âme religieuse des Bretons et l'intelligence sceptique des Normands... », et ailleurs : qu'il « a cherché à être le moins crédule des croyants... »
Le petit Breton qui faisait ses premières études au séminaire de Saint- Brieuc montrait déjà cette patience inlassable et cette ténacité qui faisaient présager en lui le chercheur et le savant archéologue d'aujourd'hui. Un jour il hésita entre le chemin du séminaire et celui de l'Ecole polytechnique. Un vieux prêtre auquel il demanda conseil lui fit entrevoir la possibilité d'embrasser en même temps ces deux voies, et le jeune séminariste retourna à Saint-Brieuc. Ses maîtres avaient déjà reconnu en lui des aptitudes spéciales ; pour les développer au service de l'Eglise, ils envoyèrent le jeune homme au collège des Hautes-Etudes de Paris. C'est là que Mgr Duchesne put étudier les manuscrits du moyen âge, les documents anciens où la curiosité des savants trouve toujours un vaste champ ouvert aux recherches. On venait de fonder à Rome une nouvelle « École française » desti-
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née à compléter celle d'Athènes : l'abbé Duchesne y fut envoyé en 1873, et alors commença sa vraie vie d'historien. — Rome, avec ses ruines couvertes d'inscriptions, avec ses monuments grandioses où elle a gravé l'histoire de son peuple et de sa religion; Rome, le centre du monde catholique, le foyer des études théologiques : c'était bien la ville qu'il fallait à un esprit inquisiteur avide de science, épris de détails curieux et de faits historiques à étaler au jour.
Mgr Duchesne avait en main toutes les chances. Il avait toutes les facilités possibles pour bien remplir sa double vocation de prêtre et de savant. Il pouvait nourrir son âme de vérité religieuse, armer son esprit de connaissances purement scientifiques. Il pouvait, comme tant d'autres l'ont fait avant lui, mettre la science au service de la vérité et devenir l'un des piliers de cette Eglise qui l'avait aidé agrandir... — Cette mission, nqble et difficile, aurait tenté une grande âme...
Mgr Duchesne, pendant son séjour à Rome, fréquenta plutôt les archéologues que les théologiens. 11 s'appliqua à déchiffrer les inscriptions à demi effacées par les siècles. Il chercha les vestiges du passé sur les tombes des martyrs, sur les pierres du Golisée, sur les ruines du palais des empereurs, le long des voies publiques. Son premier livre : Liber pontificalis, parut alors. C'était une chronique épurée sur les papes depuis le premier siècle jusqu'au quinzième. En même temps il confiait au Bulletin critique des articles pleins d'érudition religieuse... 11 lui plaisait, comme l'a
si bien dit Etienne Lamy, « de rendre comique Terreur » . Il la pressait par une escrime vive et légère qui rappelle le dix-huitième siècle, mais « avec moins de saints et plus de bottes »...
A son retour de Rome, Mgr Duchesne professe à l'Université catholique de Paris que Mgr d'Hulst venait de fonder. En 1888, il fut reçu à l'Académie des Inscriptions et publia les Origines du culte chrétien, longue étude sur les liturgies primitives et les variations des prières liturgiques avec les différents pays. Il publia ensuite les Fastes épiscopaux de V ancienne Gaule, livre dans lequel on peut apprendre en détail la vie des évêques dans chaque diocèse de France.
Par ses études incessantes, Mgr Duchesne était devenu un des premiers érudits de France et le plus connu à l'étranger. Aussi, en 1895, lorsque l'Ecole française de Rome se trouva sans chef, il y revint t- non plus comme élève, cette fois, mais comme maître.
Il publia peu après : les Églises séparées, les Commencements du pouvoir temporel, V Histoire ancienne de VEglise.
Dans ces œuvres , strictement orthodoxes , Mgr Duchesne rase impitoyablement toutes les aimables traditions de l'Eglise, discrédite toutes les légendes.
Cette direction spéciale de son esprit fut loin d'être un obstacle au succès de Mgr Duchesne puisqu'on lui conféra le titre de commandeur de la Légion d'honneur et puisque l'Académie française, où il eut la chance d'avoir Paul Hervieu
pour parrain, vient de lui ouvrir ses portes...
Son discours de réception a été long, très long... et cependant Mgr Duchesne n'a trouvé moyen de prononcer le mot Dieu qu'une seule fois... Et encore ne l'a-t-il exprimé que dans une locution populaire, employée par tout le monde, même par les membres de la « gauche » à l'Académie et au Palais-Bourbon.
« Avec qui — dit Mgr Duchesne — le cardinal Mathieu n'était-il pas familier? A Nancy, à Angers, à Toulouse, Dieu sait qui il ne connaissait pas ! . . . »
Voilà le fait. Il est plutôt attristant...
Il y eut à l'Académie française des prélats d'allure princiers : le cardinal de Rohan-Guéménée, le cardinal de Boismont; des prélats politiques : les cardinaux Dubois, Fleury , de Bernis ; des princes de l'éloquence : Bossuet, Fléchier, le Père Lacordaire; des évêques au « grand air » : NN. SS. Perraud, Denis de Frayssinous ; des hommes de bien comme Mgr de Quélen; des poètes même : Cotin, Gassagne, Boyer... mais il n'y eut jamais d'évêque rappelant, de prèsnimême de loin, Mgr Duchesne. Celui-ci est tout à fait vingtième siècle. Par sa famille, par ses traditions, par son caractère sacré, il appartient au vieux passé de France; mais par son esprit inquisiteur, sceptique par méthode, ironique et railleur, plein de ce que M. Le-
oigne appelle « la verve corrosive » Mgr Duchesne est souvent, hélas ! le cousin germain de nos sophistes et de nos rhéteurs modernes qui, après plus de cent ans, demeurent encore les petits-fils de Voltaire. Ses allures « bon enfant » , ses goûts simples, ses façons, un peu trop faciles pour un évéque, dissimulent un esprit subtil, toujours sur la brèche pour la riposte, toujours prêt pour la contradiction et tenace dans la lutte.
Le menton est volontaire, le front haut et puissant, l'œil narquois et perçant, dur par moments, la lèvre mince et railleuse... Le masque tout entier n'est ni attrayant ni repoussant. Il serait même attrayant s'il n'avait pas, à tout instant, cette expression de malice dont on redoute les traits mordants. Mgr Duchesne ne passe inaperçu ni à Rome, ni à l'Académie française, ni dans les réunions des prélats. Son large front de penseur le signale et le met en vedette. On devine sous ce front-là une puissance intellectuelle et une volonté. Mais il est fâcheux que la physionomie morale ne réponde pas au cadre intellectuel. On pourrait dire d'elle comme de celle de Voltaire : (( Elle semble de prime abord échapper à toute analyse, tant elle est diverse et ondoyante, faite de contrastes et d'oppositions. »
Mgr Duchesne est de la famille de ces gouailleurs qui rient de tout, sauf de leurs propres jugements. Rien n'échappe à son stylet. Il égratigne lorsqu'il ne peut mordre, mais les blessures qu'il fait, bien que légères et données en passant, sont plus lentes à guérir que les blessures profondes
d'un adversaire irréconciliable. Ses caricatures sont amusantes. Comme disait hier encore M. Lecigne, on y chei'cherait en vain « la trace d'une colère ou d'une impatience ». C'est à peine s'il nargue, mais... il sait si bien faire ressortir le côté ridicule des hommes et des choses qu'il fait table rase de tout ce qui sert à ses jeux intellectuels. S'il garde au fond du cœur quelque rancune personnelle, quelque désappointement inavoué pour une dignité qu'il se jugeait due, il prend un ton goguenard :
« Un cardinal, dit-il, ne saurait se mettre en travers des décisions du chef de l'Eglise. C'est un conseiller, sans doute ; mais qu'il ait été consulté ou non, que les mesures prises contrecarrent ou non son avis personnel, qu'elles blessent ou flattent ses sentiments intimes, il est bien obligé de s'y rallier. »
Le cardinal Mathieu lui-même n'a pas échappé au venin que peut cacher un langage académique : « Il se rendait à pied là où il avait affaire, et, s'il lui fallait pour cela passer par le Corso ou traverser la place d'Espagne, il n'y voyait aucun inconvénient.
« Ces façons simples, franches, familières, lui valaient beaucoup de sympathies, non seulement dans le monde assez bigarré qui se pressait autour de lui, mais dans les rangs mêmes des très hauts dignitaires parmi lesquels il avait pris place. Au commencement, on s'en était un peu étonné. A la longue, on finit par en prendre son parti. On sentit, ce qu'exprimait fort justement
un de nos communs amis, que tous ses défauts se trouvaient à la surface et qu'avec un peu d'attention on apercevait en lui de grandes et solides qualités. Après tout, le cardinal Mathieu n'est pas le premier original qui ait paru dans le Sacré Collège.
(( Pourtant, au point de vue des intérêts qu'il était appelé à servir, il aurait peut-être mieux valu qu'il se conformât davantage au type ordinaire. »
Ah ! que M. Etienne Lamy, dont la mâle éloquence contraste si fort avec l'éloquence anecdotique et gouailleuse de Mgr Duchesne, a eu raison de dire, au début de sa réponse au récipiendaire : « Monsieur, si le cardinal Mathieu vous a désiré pour successeur, c'est une preuve qu'il aimait la discrétion dans la louange. Vous êtes de ces bons peintres qui mettent de la conscience à ne rien embellir, et vous ne dessinez pas plus grand que nature. » — Et que l'excellent cardinal Mathieu aurait eu de larmes dans le cœur s'il avait entendu évoquer sous la coupole de l'Institut, devant l'élite du monde intellectuel, devant ceux qui avaient été ses amis, les souA^enirs du passé!... (( C'était le bon temps, et pour ses amis, Rambaud, Gebhart et les autres. On s'offrait quelquefois des parties de campagne; on allait à la Lobe, s'attabler devant des matelotes renommées : ou bien on s'invitait chez le bon curé de Pagny. Ce digne ecclésiastique, qui vient de mourir presque nonagénaire, n'était pas facile k prendre au dépourvu. Dans sa cave, les diverses
récoltes du cru local s'étageaient suivant une chronologie des plus rassurantes. Si le poisson manquait, le brave curé piquait tout bonnement une tête dans la Moselle, choisissait au fond de l'eau et reparaissait, l'instant d'après, avec les éléments d'une respectable friture. » — Cette description, sous la plume d'un Charles Mérouvel, d'un Xavier de Montépin, ou d'un Marcel Prévost, ferait rire. Mais, sur les lèvres de Mgr Duchesne, en pleine Académie, en un jour de réception, elle attriste profondément...
Lorsqu'on est du corps de l'Église, lorsqu'on y a grandi jusqu'aux honneurs, lorsqu'on y a trouvé le marchepied de sa carrière, puis de sa renommée, il sied mal de se retourner contre elle et de répandre par-ci par-là le venin des réticences et des insinuations malignes.
L'orthodoxie de Mgr Duchesne pourrait bien devenir périlleuse à force d'être subtile...
Il a un autre nom que lui ont transmis ses aïeux ; mais il m'en voudrait si je le disais. — Le poète soldat qu'est Jean Saint- Yves est en route pour la gloire ; mais il fera sa conquête comme Pierre Loti et Anatole France : sous un manteau d'emprunt.
Jean Saint- Yves ! Ce nom-là est un point de ralliement pour d'innombrables amis qui serrent la main de l'écrivain en disant avec joie : « Bonjour, capitaine ! » — Mais pour la littérature, pour le monde, pour la gloire, il n'y a que Jean Saint- Yves. Et ce pseudonyme littéraire couvre d'un masque déjà illustre une âme toute vibrante, qui tressaille à tous les souffles de l'idéal et s'enivre de toutes les hérédités glorieuses qui combattent en elle.
Jean Saint-Yves ! Un beau petit capitaine, droit comme un i, au physique et au moral; un cœur chaud, plein de rêve et d'aspirations ; une âme forte
qui devient plus belle chaque fois qu'un danger veut l'abattre, et qui ne perd pas un pouce de bataille ni dans la vie ni dans le livre ; des yeux très vifs et très francs qui scintillent et qui remuent dans l'orbite aussi vite que les idées qui naissent derrière eux ; une lèvre volontaire, qui porte avec élégance une moustache joliment plantée et dont la jugulaire retrousse les pointes les jours de revue, quand l'écrivain disparaît dans les rangs en suivant le drapeau et les tambours ; une main nerveuse, une main de soldat qui tient aussi bien la plume que l'épée, qui se tend avec amour vers les amis, mais qu'aucune main puissante ne peut ouvrir de force lorsque le cœur dit « non ». — Et par-dessus tout cela, comme une jolie fleur qui décore la tige qu'elle surmonte : un perpétuel sourire ; sourire de finesse et sourire de bonté où passe tout le reflet d'une intelligence que Dieu a gâtée, qui a conscience d'elle-même, mais ne veut point parader.
J'aime son sourire intime, ce sourire qu'il réserve pour les amis lorsque la conversation fait un peu l'école buissonnière dans la renommée de nos plus notoires contemporains ou bien pêle-mêle dans tous les souvenirs. C'est alors une fête d'écouter Jean Saint- Yves. Il a vu beaucoup de choses, rencontré beaucoup d'hommes... Tout cela défile en une parole charmante, pleine d'esprit, chaude et colorée. — Il me souvient qu'un soir, après le thé, Jean Saint- Yves se mit à nous raconter une page de sa vie, page écrite là-bas, très loin, aux environs de Biskra, pendant des jour-
nées d'isolement et de chaleur torride. Puis une seconde page vécue au centre de Paris, en pleine fièvre ; puis une troisième soufferte sur les frontières de l'Est ; puis une autre, une autre encore... Nous écoutions avec admiration, un peu comme des collégiens qui ont été bien sages et auxquels le professeur donne la récompense d'une anecdote jolie.
Jean Saint- Yves n'est pas de ceux qui aiment les demi-mesures. Dans le cercle de l'amitié il n'admet pas les tangentes. Quand un malheur frappe autour de lui sa main ne se desserre pas. Au contraire. Son affection se fait plus douce, plus consolante, plus maternelle pour les amis éprouvés. Jean Saint- Yves est partout le soldat qui se donne sans calcul et ne prend le temps de songer à lui qu'après avoir pensé aux autres.
Un jour, voyageant entre Marquion et Arras, j'ai recueilli cette bribe de conversation entre deux petits chasseurs à pied qui parlaient de leur capitaine (Jean Saint- Yves). — « Ah! celui-là, disait l'un d'eux, c'est un chic type ! » — Ceux qui ont passé par la caserne et connaissent les expressions consacrées entre les troupiers savent que celle-là est de celles qui n'éclosent sur les lèvres qu'en jaillissant du cœur.
Le bagage littéraire de Jean Saint- Yves est moins encombrant que celui de Zola ; mais il est de choix. Les chapitres du Roman d'un officier
OU de V Etape silencieuse sont des tableaux de maître devant lesquels on s'attarde volontiers. Quant aux beaux livres qui portent en exergue les deux titres symboliques : la Roule s'achève ^ et la Lumière perdue^ ils sont capiteux comme les essences de ces arbustes des oasis à l'ombre des quels ils furent écrits. Ils grisent; ils enchantent Ils ont gardé tous les mirages du désert, tout l'im palpable, le mystérieux, l'infini des songes impré cis et fuyants, de ces songes que les soldats fon sur le chemin de la gloire... de ces songes qui demeurent inachevés quand la route s'achève et qui, après avoir ébloui et enivré, tombent sur la fin des carrières comme de la lumière perdue.
Jean Saint- Yves est le frère littéraire de Pierre Loti. Ce dernier a écrit sur l'eau, bercé par le roulis et la chanson des vagues ; celui-là sur un sable brûlant, sous un ciel de feu, dans ces colonies d'Afrique où les plantes se dessèchent avant d'avoir grandi. L'àme du soldat a été brûlée comme le sol, et c'est pourquoi les livres de Jean Saint-Yves portent en eux quelque chose de troublant et d'orageux. Il y a un vent de fièvre dans cette œuvre sentimentale.
Jean Saint- Yves a l'âme d'un poète. Son chemin favori c'est le rêve ; mais il quitte souvent ce chemin préféré pour prendre des chemins voisins, plus rudes, plus escarpés, qui montent vers le devoir et vers l'apostolat social. Avant d'écrire la Route s'achève^ Jean Saint- Yves aimait la viein-