‹ Quelques écrivains de ce tempsChapitre 6 sur 18 · Ouvrage couronné par l'Académie française · texte numérisé non relu

Ouvrage couronné par l'Académie française

tense. Il voulait affiner son être en recherchant toutes les filières de l'activité et tous les souterrains du cœur. Il voulait connaître toutes les émotions, sentir toutes les fièvres, toutes les passions. — Mais un jour les joies ne lui suffisent plus; il veut les larmes. Il tombe du rêve dans la vie. Il ouvre toutes grandes les portes de la société. Un relent épouvantable lui emplit les narines. Il aperçoit dans la mêlée infâme une place vide pour lui. Le devoir l'attend là... Il y va. Il y va avec tout son cœur et tout son talent d'écrivain, et il jette à pleines mains le bon grain parmi ces épaves de la misère et du désespoir, parmi ces âmes torturées par le doute, parmi ces enfants qui ont laissé toutes leurs croyances à l'école et qui parcourent les chemins de la vie comme des fantômes débraillés et cyniques. « Décidé à écrire, disait-il un jour, je me dis qu'il y avait du bien à faire. »

« Du bien à faire ! » Toute son âme généreuse se confesse en ces mots.

Quand il était à Saint-Mihiel, là-bas sur le flanc ensanglanté de la France et qu'il cherchait avec sa jumelle les clochers des villes captives, Jean Saint-Yves a écrit un beau livre : Sur les côtes de Meuse, livre de douleur où certaines pages semblent gravées avec du sang et collées avec des larmes... — Une douleur est dans ce livre, et cette douleur est celle de toute une armée qui a du rêve et de la passion, qui garde des élans et de l'espérance, des croyances et des consciences de héros. Pour racheter le passé et refaire l'avenir c'est à l'énergie de cette armée-ià qu'il faudra faire appel.

Jean Saint-Yves n'est pas un quêteur de gloire. C'est un modeste.

Si sa carrière de soldat ne l'avait point contraint à laisser son vrai nom à la caserne, sous l'uniforme et les galons, je crois bien qu'il se serait condamné lui-même à l'anonymat. — Il estime que les belles intelligences ne sont que des instruments dans la main de Dieu et que le pavois moderne est assez encombré par les politiciens querelleurs et les marmousets de la réclame. Depuis qu'il est entré dans la mêlée littéraire il a fait comme le soldat sur le champ de bataille : il s'est toujours montré au premier rang lorsqu'il y avait un geste à faire. Puis, la victoire remportée, il est reparti sans bruit se perdre dans la foule.

Mais les chercheurs d'étoiles l'ont depuis longtemps reconnu. Jean Saint- Yves a beau faire. 11 est désormais prisonnier de la gloire. Tous ceux qui, en France, s'intéressent au mouvement des idées ne connaissent pas le joli petit capitaine qui, pendant les manœuvres, grimpe les côtes et les talus avec ses hommes, en riant avec eux et en chantant pour eux quand ils sont fatigués ; mais ils connaisssent tous Jean Saint- Yves et savent très bien que ce nom-là ira un jour voisiner quelque part à côté du joli nom de Pierre Loti...

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