‹ Quelques écrivains de ce tempsChapitre 8 sur 18 · C. LECIGNE Ut · texte numérisé non relu

C. LECIGNE Ut

C'est un (( beau gars d'Artois », de sève plantureuse et de vie ardente. Grand, vigoureux, de carrure athlétique, M. Lecigne pouvait certainement réclamer à l'armée française le sabre des héros de Reischoffen.

Mais il est un champ de bataille plus noble que la plaine dévastée où les canons crachent la mitraille, il y a une façon de donner sa vie sans offrir sa poitrine aux balles... M. Lecigne a pris pour uniforme la robe du prêtre. Il a voilé d'humilité tous les héroïsmcs que recelait son cœur.

Il est entré dans la mêlée avec des convictions absolues, de l'idéal et pas d'égoïsme, de la majesté et pas de fierté, des airs de gentilhomme et de la modestie. Il a pris dans sa main les gloires du passé et il a continué le geste du bon semeur, impassible dans son rêve et ses aspirations, les yeux tournés vers le ciel plein de promesses et d'espérances, les pieds rivés dans le sol de France, plein de cercueils et de traditions...

M. Lecigne a maintenant franchi le pont de la quarantaine. Le long du chemin parcouru et dans le prolongement des veilles, le crâne, qui est large et puissant, s'est peu à peu dégarni, mais la physionomie demeure très jeune, très ouverte, excessivement mobile et expressive. L'œil est grand, et sur le bleu de l'iris s'épand une douce sérénité.

La poésie se mire souvent dans ces yeux-là et

ceux qui les connaissent bien se demandent s'ils doivent admirer leur éclat ou chérir leur douceur.

Il me souvient qu'un soir, à la villa des « Mouettes », pendant que ses doigts tourmentaient une cigarette, M. Lecigne évoqua le passé... Et, comme il parlait d'un petit village accroché au flanc d'une colline d'Artois, je surpris une larme sous sa paupière. Oh ! dans cette larme discrète chevauchaient tous les souvenirs d'une enfance qui fut fertile en espiègleries et qui souvent sut bouder à la tâche.

M. Lecigne ne fut pas en effet le collégien paisible qui, chaque année, rapporte au village le prix de sagesse, mais le petit espiègle souvent puni, le méritant toujours, le poète rimailleur qui, pendant les heures d'étude, fait des vers sur ses camarades et sur ses maîtres, l'élève fantaisiste qui se prépare à résoudre une équation en lisant en cachette un chapitre de Jules Verne, ou qui écoute une leçon de mathématiques en répétant tout bas de jolis vers de Lamartine et de Musset...

Son éducation s'est faite surtout... pendant les vacances, à travers prés, à travers bois, à travers champs, à muser le long des grandes routes ou à l'ombre des haies, dans la vallée où serpente la Clarence, « capricieuse et sautillante comme une chèvre ».

Dans la genèse des grands penseurs il y a souvent un petit attrapeur de mouches et un grand enfant, M. Lecigne l'a prouvé sans le vouloir.

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