A L’HISTOIRE DU MAGNÉTISME ANIMAL
PEenDant les premières années de mon adolescence, des faits extraordinaires de somnambulisme magnétique m'avaient été souvent racontés et attestés par des personnes graves, dont J'avais appris depuis long-temps à honorer la moralité et à respecter l'intelligence. Néanmoins, malgré l’imposante autorité de leur parole, je ne pouvais croire à ces faits; car mes études philosophiques du collége, fortifiées par l'application que j'en fis plus tard aux travaux de la médecine, avaient eu pour but de m'armer d’un scepticisme sage, mais à toute épreuve. Loin de jurer sur la parole du maître, je ne croyais que ce que j'avais observé, expérimenté moi-même ; ma foi ne s’attachait qu'à ce que j'ayais touché, et quand elle s’étendait au-delà, ce n'était jamais qu'aux faits qu’une analogie timide pouvait raisonnablement me faire admettre. Ce doute philosophique, qui n'adopte ni ne rejette d’avance, mais est toujours prêt à tout examiner, j'avais travaillé à l’incarner en moi, et cela non sans peine; car, je dois l'avouer,
j'étais, par nature et par suite de mon éducation d'enfance, porté plutôt à une défiance sauvage qu’à la foi des hommes et des choses. Lorsque paruten 1825, dans le Nouveau Dictionaire de médecine, le fameux article de M. Rostan sur le magnétisme animal, la première personne qui m'engagea à le lire fut un de mes collègues, M. Costallat, alors externe avec moi à la Charité, aujourd’hui médecin distingué de la capitale. Il parlait de cet article avec chaleur comme de chose importante à méditer, sans croire pour cela à tout ce que M. Rostan rapportait. Jel’écoutaiavec calmeet même avec froideur. Malgré mon éducation philosophique , ma répugnance naturelle à admettre et même à étudier les phénomènes magnétiques se réveilla avec force. J’eus de la peine à la vaincre et à me décider à lire l’article de M. Rostan. J'obéis toutefois à ma conscience et à ina raison, qui me criaient que je ne devais juger qu'après avoir examiné. L'article de M. Rostan n’ébranla nullement mon scepticisme, mais il m'inspira les réflexions suivantes : a:
« M.Rostan n’est pas, me dis-je alors à moi-même,un homme à illusions, une dupe facile. En effet, son ouvrage d'hygiène, ses travaux sur le ramollissement blanc des vieillards, ses lecons de clinique médicale ( qui n'avaient point encore paru à cette époque, mais que tous les élèves avaient suivies ) ont révélé chez lui une intelligence élevée, peut-être un peu prétentieuse et entâchée d'égotisme dans sa forme, mais sévére et solide dans le fond, et dans laquelle il est aisé de saisir une tendance plutôt au scepticisme matérialiste du dix-huitième siècle qu'au mysticisme spiritualiste du onzième. Ce n’est pas non plus un charlatan intéressé , car médecin en chef d’un des plus beaux services des hôpitaux, et à la tête d’une belle clientelle , il s'expose, en proclamant une yérité nouvelle, plutôt à perdre de sa position qu’à y gagner ; il n’est arrivé au poste qu'il occupe qu'honorablement, par son travail et son propre mérite. Il est de l'opposition en philosophie comme en politique; libéral et sceptique déjà, magnétiseur de plus, ce sont titres peu propres à lui attirer les faveurs d’un gouvernement jésuitique.. Ce n'est pas non plus un novateur imprudent, un enthousiaste
| | (13) courant après toutes les idées nouvelles , car si les faits l'ont rendu disciple de Puységur et de Deleuze, il ne l'est pas de Gall. Deux considérations encore plus puissantes me frappent : il avoue avec bonne foi et noblesse qu’il a été d'abord, sur la parole des maîtres, incrédule au magnétisme, ävant que son expérience individuelle ne l'ait forcé à s’en déclarer le croyant. Il a nié par Franklin, Bailly, etc... avant d'affirmer par lui-xême; ensuite, s'il ne veut pas qu'on le croie sur parole, il demande , et a droit de demander, qu'avant de le juger on fasse comme lui de longues expériences. » |
Ces réflexions me conduisirent à désirer d’éclaircir mes doutes par une expérimentation propre. L'occasion s’en offrit bientôt d'elle-même. En effet, quelques jours plus tard, dans le dîner frugal que nous faisions habituellement entre plusieurs étudians et médecins, l’article de M. Rostan , mis sur le tapis, fit naître une discussion très-vive parmi nous. Un de ses adversaires les plus spirituels était un de mes amis, jeune homme de cœur et d'intelligence remarquables, connu par de brillans succès au collége et dans ses concours de médecine, qui depuis interne distingué des hôpitaux, a fait paraître sur plusieurs points de la science des mémoires intéressans. Comme incrédule, il s’offrit pour sujet d’expérimentation sur l’heure mêmé, et à qui voudrait. J’acceptai; nous nous rendîmes chez l’un de nous. D'après ce que j'ai déjà dit , on sait que j'étais loin d’être un croyant ; nous étions donc tous deux placés dans les plus mauvaises conditions possibles, moi pour produire des phénomènes magnétiques , lui pour en être le sujet : il était incrédule, et moi sceptique ! À défaut de foi, j'eus du moins de la volonté, et je mis à suivre en tous points les manœuvres indiquées par M. Kostan loute mon attention et toute ma force.
Je magnétisai mon ami pendant vingt minutes environ ; d’abord il éprouva des pandiculations, des bâillemens ; ses paupières se fermèrent; les muscles de son corps se relâchèrent, sa respiration, devint ronflante, sa tête se pencha à gauche, sa figure se gonfla; puis, quelque temps après éclatèrent un rire sardonique, des sanglots d'une nature .
(14) telle, qu’un des spectateurs et moi nous crûmes un instantque le magnétisé voulait se moquer de nous; mais nous fûmes crüellement détrompés ; Car sa peau se couvrit d’une sueur froide et visqueuse; son pouls devint on ne peut plus fréquent, petit et irrégulier, sa figure s’allongea , s'altéra profondément et devint bleue ; sa tête et son corps se renversèrent en arrière par des mouvemens tétaniques ; la respiration , râleuse comme celle. des mourans, s’'accompagna de hoquets convulsifs ; de gémissemens. Qu'on juge de ma perplexité dans ce moment affreux ! Non, je ne puis dire ce que j'ai souffert ! Je magnétisais pour la première fois, et ne savais quel remède apporter au mal involontaire que j'avais produit. Je suspendis mon action : les phénomènes s’accrurent , au point de me faire trembler. Entre mille pensées qui se croisèrent alors dans ma tête , celle de continuer avec plus de vigueur encore l’action qué j'avais commencé à exercer se présenta plus forte que toute autre. Je redoublai donc d’énérgie et de volonté; Les phénomènes indiqués s'’abimèrent dans un collapsus profond. Je portai ma victime surun litet j'attendisavec anxiété, les mains placées dans les siennes, le résultat. L’accablement dura un quart d'heure; mon ami revint peu à peu à lui-même ,et ses prémiers mots furent : « Tun’as fait horriblement mal : je n’ai jamais tant souffert de ma vie; wimporte, il y a eu là des effets bien extraordinaires de produits , il faut que tu recommences. Je fus stupefait et je refusai ; ‘il insista avec tant de force que je dus céder. Mais, obéissant alors à la fatigue, suite des efforts violens que j'avais faits, et plus encore à la raison, qui me disait d'employer un procédé différent du pre-: nier , je tendis ma volonté avec moins de dureté; je conduisis mes mains avec plus de lenteur, decaline et de douceur; il s'était en outre développé en moi une bienveillance craintive, et une tendre sollicitude pour un amiqué j'avais fait souffrir, et à qui je voulais épargner denouvelles souffrances. Ses paupières se férmèrent de nouveau, un'abandon complet s'empara de tous lés muscles de son corps, sa figure se tuméfia, et prit une expression dé béatitude difficile à dé= criré; sa peau se Couvrit d'une sueur doûùce'ét tiède ; sa respiration
(164) 4 devint lente, élevée et calme : Ces mots « quel bonheur, on n’est pas plus heureux dansle paradis» lui échappaient. Ces mots me firent rire; mon rire fit passer dans tout son être une impression générale de souffrance. « Tu me fais mal» , me dit-il. M'arrétais-je? Ces phénomènes se suspendaient avec douleur pour lui; ils se reproduisaient avec le retour de mon action, qui à la fin amena un doux sommeil. Un réveil spontané s’ensuivit au bout de vingt minutes ; il s’accompagna d’une lassitude générale et de malaises qui se dissipèrent par un peu de repos d’abord et ensuite par quelques tours de promenade. Je ne pouvais reprocher à ces phénomènes d’être les produits de l’imagination. Ils s'étaient, en effet, manifestés chez un jeune homme d’un esprit sévère, un médecin, etsurtout un incrédule! Ils avaient été déterminés et observés par un médecin, et un sceptique. Je ne pouvais non plus leur reprocher d’avoir été simulés : L'expérience avait eu lieu sur un ami intime, dont j'étais sûr, comme de moi-même; ils étaient en outre de nature telle, que, même en lui supposant l'étude la plus approfondie, et l'habileté la plus consommée dans l’art de feindre , ïl lui eût été impossible d'en manifester de pareils. On ne simule pas en effet une sueur froide et visqueuse, un pouls on ne peut plus petit, irrégulier et fréquent , une face hippocratique. Je fus donc forcé de croire à la réalité de ces faits. Leur existenceme révéla la vérité dela puissance d’un hommesurun autre; leur différenceme prouvaqueleseftetsdecette puissance varient suivant son mode d'action et sa manière d’être au moment de cette action, Ainsi, en le voulant, j'avais pu produire des phénomènes nouveaux et particuliers sur un homme à qui je me reconnais et suis effectivement inférieur sous d’autres rapports. Sceptique au cœur sec, à l'esprit défiant, par une volonté dure et inflexible, j'avais d’abord fait naître chez luiles supplices de l'enfer ; j'avais ensuite produit les joies du paradis, quant à ma volonté ferme, mais s’exercant avec calme et douceur, le cœur d’un ami, d’un homme avait ajouté son amour, sa bienveillance ! En y réfléchissant maintenant, je vois qu’en une heure j'avais parcouru les deux phases par lesquelles le magnétisme animal a passé depuis quarante ans. D'abord, sceptique
ignorant et brutal, armé d’une volonté dure et tendue comme la verge de fer dont se servait Mesmer, J'avais provoqué une de ces crises affreuses si fréquentes auprès de ses baquets; puis, déjà plus savant, et doué d’une volonté bienfaisante , douce et calme, j'avais développé ce sommeil heureux qui console et guérit, le seul que les magnétiseurs actuels, plus instruits que Mesmer, cherchent à déterminer. —Si la foi, c’est la bienveillance, la volonté et la puissance, accrues de leur sentiment consciencieux, j’eus dès ce moment la foi; mais cette foi n’alla pas, pour ces faits, au-delà de ce quej'avais produit. — Jecontinuai tous les jours suivans de magnétiser mon ami, à la même heure , et par le second procédé que j'avais mis en usage. Il engendra toujours les mêmes phénomènes, c’est-à-dire ce sommeil délicieux et divin , sommeil magnétique, qui ne s’éleva jamais au somnambulisme. Un jour, en passant le long de la cuisse gauche du magnétisé, ma main droite tira un éclair brillant et semblable à ceux que l’on observe à la suite des journées très-chaudes. Nous dûmes cesser bientôt ces expériences, parce que son caractère était devenu plus irritable, et que moi-même je ressentais de ces séances magnétiques une grande fatigue. |
Ayant repris mes recherches sur d’autres ‘personnes pendant les années 1826, 1827, 1828, je pus observer le somnambulisme et ses facultés extraordinaires. Pour éviter d’être influencé ou découragé par la présence de personnes étrangères, je pris à tâche de faire mes expériences dans un isolement complet, n'ayant d'autre guide que les faits eux-mêmes. J’évitai comme la peste tout magnétiseur, quel qu'il fût, craignant de trouver une dupe, un charlatan où un imposteur.
Non-seulement je ne fréquentai pas de magnétiseur, mais, l’article de M. Rostan excepté, je m'imposai de ne lire aucun ouvrage pour ou contre le magnétisme, dans la crainte de subir, même à mon inscu, une influence étrangère, quelle qu'elle fût (je n'ai commencé à lire de livres sur ce sujet qu'après que cette thèse a été écrite ). Ma foi magnétique fut mon propre ouvrage, et non celui des autres: elle prit sa naissance et sa base dans les seuls fondemens solides des sciences,
(NX l'observation et Fexpérimentation : elle s’est faite 4 posterlori, et non à priori. Aussi est-elle tenace et opiniâtrecomme son origine, c’est-à-dire comme des faits. Ceux qui se sont présentés à moi, je les ai répétés souvent, je les ai retournés dans tous les sens, je les ai torturés de mille interprétations pénibles et pleines de défiance. Je ne les ai adoptés, jen'y aicru, que lorsqu'il m'a été démontré qu'ils ne pouvaient être attribués à l'imagination, à la supercherie, à des combinaisons fortuites, à des causes autres enfin que ma volonté d'une part, et de l'autre les facultés spéciales, que je rendais manifestes chez certains êtres soumis à mon action. — Que j'ai dépensé de forces morales, intellectuelles et physiques dans ce travail difficile, où je prenais même soin d'étouffer en leur berceau les sentimens de plaisir et d'admiration que uwrinspiraient des phénomènes siremarquables, tant je craignais d’être égaré, même malgré moi! Ce travail m'a mis à même de constater, d’une manière irrécusable, la vue des somnambules dans l'espace et le temps : vues à distance, appréciation dutemps actuel, rétro-visions, prévisions; leur aptitude instinctive au diagnostic etau traitement des maladies non-seulement à eux propres, mais étrangères ; leur insensibilité extérieure ; l’exaltation deleurs facultés morales, intellectuelles, physiques; leurs facultés de prendre les maladies des autres, de lire dans la pensée de leurs magnétiseurs, des personnes en rapport avec eux ; leur vue sans le secours des yeux, par l'épigastre, le front , l’occiput ; leur oubli complet au réveil de toute leur vie magnétique , j'ai constaté aussi par des preuves positives, et plus faciles encore, la puissance des magnétiseurs sur les somnambules, celle, par exemple, de paralyser par volonté mentale la sensibilité, la motilité, les fonctions organiques elles-mêmes; celle, d'exalter ces facultés et ces fonctions , et de les modifier ; celle de produire, par volonté mentale, la transmutation des liquides, et une série de puissances enfin dont je citerai des faits dans le cours de cettethèse. —Ce travail, continué pendant trois ans, m'avait révélé une physiologie nouvelle el une médecine nouvelle , dont nos livres classiques ne parlent pas, une méde-
eine d'homme à homme, Je le suspendis au commencement de 1829,
(18) satisfait pour le moment sur ce point, et forcé de consacrer mes forces à d'autres parties de mes études médicales. bse-74
En septembre 1830, à lasuite d’excès de travaux-physiques et intellectuels, et sous l'influence de peines morales tres-vives, une affection gastro-intestinale chronique, qui s'était montrée déjà chez moi à l’âge de cinq et de dix ans, se réveilla pour la troisième foisavec une intensité telle, qu'elle menaça directement ma vie, J'avais suspendu depuis quelques jours tout travail, et m'étais astreint à un traitement sévère, approprié à mon état. Couché sur mon lit, je me débattais au milieu des douleurs les plus cruelles, quand eutra dans ma chambre M. Dewailly, homme d'esprit, et‘grand partisan du magnétisme, an moyen duquel il avait produit, sans être médecin, des cures remarquables. « Comment, me dit-il, vous souffrez, vous croyez aux effets curatifs du magnétisme, et vous ne l’'employez pas pour vous?— Et. par qui puis-je me faire magnétiser, lui répondis-je, quand je ne connais point de magnétiseur; bien plus, j'ai toujours fui ces messieurs, à causedeleur réputation. — Eh bien ! si voulez, je vous mène dès demain chezM. Chapelain , un de mes amis. Ni lui ni moine connaissons votre maladie, vous êtes assez maître et expert en fait de magnétisme pour ne pas vous laisser tromper. Nous verrons ce que dira de vous sa somnambule. »
Je l'avouerai , je craignais de trouver dans M. Chapelain un de ces charlatans tout à fait étrangers aux connaissa:.ces de la médecine, et qui sc font magnétiseurs faute de mieux. Je me trompais complètement; je reucontrai en lui un homme france, loyal , désintéressé; un médecin parfaitement versé dans toutes les branches de sa science, et au courant de ses découvertes les plus modernes. 11 me parla du magnétisme en homme qui l'avait exercé plus que moi et mieux que moi, en physiologiste instruit, et non avec l'exagération et l’enthousiasme des gens du monde. Il me mit en rapport avec une de ses meilleures somnambules, madame V..... Cette femme, qui me voyait pour la première fois, m'indiqua , étant en somnambulisme, sans se tromper, le siége de mon affection gastro-intestinale, sa nature, ses causes,
{ 19) ; son début, le genre de souffrances qu'elle me causait, qu’elle m'avait causées, qu’elle me causerait à mesure que je guérirais ; elle me rappela, chose que j'avais totalement oubliée alors, que c'était la troisième fois que cette affection se montrait aussi grave chez moi; elle m'apprit que j'étais né avec elle, qu'elle était liée à mon organisation, qu’il m'en était toujours resté un noyau, qu’elle avait été seulement masquée par l'effort vigoureux de mon organisation au moment de la puberté; elle m'annonça qu'avec un traitement rigoureux j'arriverais aussi près que possible de la guérison , mais que je conserverais néanmoins toujours quelque tendance à la reproduction de ma maladie. Voici le traitement qu’elle me prescrivit : S'appliquer deux ou trois fois , et à quinze jours d'intervalle, douze ou quinze sangsues au fondement, et le plus près possible de l’orifice de l'anus ; tous les soirs des bains entiers tièdes, à l'eau de son, et de deux heures de durée; se coucher immédiatement après le bain; pour toute nourriture et pour tout médicament du lait froid, non bouilli, ou sortant du pis de la vache, et sans sucre surtout ; si le lait ne pouvait d’abord être digéré pur, le couper avec moitié d’une infusion légère de pensée sauvage ; Des frictions sur le ventre avec de lhuile d'amandes douces et de camomille , suivies de application, pendant la nuit, de cataplasmes faits avec du blé brülé, mis en poudre, et cuit dans du gros vin ; des lavemens émolliens faits avec une décoction de feuilles de mauve ; suspension complète de toute occupation, exercice musculaire en plein air, distractions de courte durée, Elle recommanda à M. Chapelain d’avoir so'n en me magnétisant-die répandre son action sur toute Ja périphérie du corps, et d'éviter de la concentrer sur le creux de l'estomac. « N’allez pas surtout, me dit-elle, prendre de tisanes, même adoucissantes; outre que vous les digèreriez difficilement d’abord, elles finiraient par délabrer votre estomac et vos intestins, et lorsque votre mal aurait disparu, il vous faudrait au teinps infini avant de pouvoir vous remettre à la nourriture; vous seriez obligé de rapprendre à digérer, ce qui est pis quelquefois qu’une maladie. Le lait, que je vous conseille au contraire, est bien un remède si vous
voulez, mais c'est plutôt encore un aliment doux, qui, sans irriter votre estomac et vos intestins, entretiendra leur habitude de digérer ; car limportant, voyez-vous, est que tout en guérissant vous continuiez de digérer. » (Que cette dernière observation est profonde ! Quel médecin ne J'a faite malheureusement 4 posteriori ! La somnambule elle, l'a fait 4 priori 1) I m'était difficile de n'être pas convaincu par cette concultation de l’admirable lucidité de cette somnambule. Sans faire ressortir toutes les preuves palpables de cette lucidité qui y sont écrites, je n’insisterai que sur Ja plus importante, qui constitue un fait de prévision. Non-seulement cette femme souffre elle-même devant moi les souffrances dont je souffrais habituellement, et que j'avais souflertes, mais elle m’annonce celles par lesquelles je passerai. « Vous éprouverez, me dit-elle, à mesure que vous guérirez, dans le ventre et tout le corps, des malaises plus insupportables que vos douleurs actuelles : ils seront tels, que vous vous désespérerez. let que vous croirez aller plus mal. Réjouissez-vous alors, car ce sera un signe que vous êtes mieux. » Cette prédiction s’est vérifiée à la lettre ; ces malaises inexprimables étaient tels, que malgré ces paroles qui me revenaient à la mémoire, et toute l’énergic de ma volonté , des désespoirs invincibles et inconnus jusqu'alors s’emparaient de mon âme. J'ai suivi avec fidélité ce traitement, qui était à peu près celui que j'avais arrêté moi-même; j'essayai seulement de remplacer les cataplasmes de blé et de vin par des cataplasmes émolliens ordinaires; mais Ja somnambule s’en aperçut, et voulut à toute force que je les employasse. Ell: avait raison, car ils calmèrent beaucoup plus facilement mes douleurs que les cataplasmes de farine de graines de lin et d'eau de mauve : elle leur attribuait une vertu émolliente et résolutive à la fois. . |
M. Chapelain me magnétisa, mais sans produire sur moi ni le sommeil magnétique, ni le somuambulisme. Son magnétisme, concentré sur l'abdomen, augmentait mes souffrances et la chaleur que j'y éprouvais ; diffus au contraire sur tout le corps et les membres , il me calmait , me donnait de la force, et ne plongeait dans un engourdis-
sement général, plein de charmes, durant lequel mes idées étaient riantes , mes souffrances assoupies ; il me semblait alors être enveloppé d’un nuage de fluide vaporeux , et que je déplaçais avec quelque peine en marchant. Mes nuits, depuis long-temps privées de sommeil, en retrouvèrent ; et réveillé , il me suffisait d'appliquer sur mon épigastre une bague magnétisée par M. Chupelain , pour qu elle développät chez moi les mêmes phénomènes que son action directe ; un lauricr-rose magnétisé par lui et son réservoir magnétique, pro duisaient les mêmes effets, inais plus agréablement encore. (Les corps inerles et vivaus s'imprègnent en effet dé la volonté du magnétiseur , et font naître pendant son absence sur le magnétisé les mêmes ef fets que lui; mais, chose remarquable, l’action des végétaux ainsi magnétisés est plus douce que celle des substances inorganique. } Cé laurier-rose ; qui avait été conseillé par la sornnambule, exerçait en= core une autre action bieu distincte pour moi et direcle sur mes intestins, et surtout sur Îles points habituellement douloureux ; il changeait la nature de la sensation que j'y ressentais ; de lancinante qu’elle était, il la rendait prurigineuse et semblable à celle qu’on éprouve dans les plaies qui commencent à se cicatriser. J'ai senti et constaté ces effets comme un malade sent et constate tous 165 jours qu'un baïn le Calme, qu'un médicament l’apaise ou l’excite, etc. Du 1°, ‘septemnbre 1850 au 1%. mars 1852, le laitage fut toute ma nourriture. Je coupai d’abord mon lait pendant les deux premiers mois avec de l'eau de violettes des champs; je le pris ensuite pur jusqu'au 1 novembre 1831. À cette époque, jé pus manger de plus un peu de pain de gruau et de fromage à la crême. A la suite de cette longue diète lactée , ma langue s'était couverte d'un enduit muqueux abondant; elle s'était élargie; des nausées, un sentiment de plénitude abdominale me poursuivaient sans césse ; j'étais en outre tourmenté par une conslipatiort opiniâtre. La somnambule , que je consultaï à la fin de février (1852), m'assura qu’une couche épaisse de mucosités collée sur les. parois de mon estomac et de mes intestins commençait à lesirriter, et finirait par y produire une inflammation, si je ne les expulsais par des pur-
( 22.) gatifs. Bien que son jugement ie parûüt rationnel et vrai, je n'y cédai pas de suite; j'éprouvais quelque crainte et quelque répugnance à porter des purgatifs sur un canal intestinal qui depuis plus d’un an et demi n'avait été :en contact qu'avec du lait; cependant, l’assurance de cette femme élait si grande, ses conseils et sa lucidité pour moi avaient été jusqu'alors si infaillbles, que je me décidai enfin à lui obéir. Sentant que tout purgatif liquide provoquerait chez moi des envies de vomir et des vomissemens, elle m'avait conseillé de la poudre de jalap dans du pain à chanter. « En vous purgeant ainsi, vous ne voiirez pas, me dit-elle : vous n'aurez pas même d’envies de vomir. (Je cite hardiment les détails suivans , parce qu'il n’y en a jamais de ridicules ou de dégoûütans pour des médecins, surtout quand ils servent, comme ceux-ci, à mettre hors de doute un fait en litige encore, la lucidité des somnambules ). Examinez bien les matières que vous ‘ rendrez : les premières seront des matières comme vous en rendez tous les jours depuis que vous ne prenez que du lait, c'est-à-dire petites, dures, d’un blanc très-peu jaune , parce qu'elles contiennent peu de bile; les secondes seront d’un vert de bouteille, parce qu’elles seront formées de beaucoup de bile ; les troisièmes seront de petites peaux rondes, très-noires , épaisses comme des pelures d'ognons ; elles sont collées contre la peau de vos intestins ; elles auront encore de la peine à sortir celte fois; mais au mois d'avril, quand je vous purgcrai encore, il en sortira davantage. Vous serez soulagé cette fois, mais vous le serez davantage la seconde, Dès le lendemain de vos purgations , il faudra commencer à manger un peu de poulet, de veau rôtis, de légumes cuits au maigre, etc. » Après m'y être préparé quelques jours avant avec du bouillon de poulet aux herbes, des bains enticrs tièdes , des lavemens d’eau de mauve, je pris le fee jour vingt-qualre grains de jalap en poudre daus du pain à chanter; le deuxième jour, trente-six grains; le troisième jour, quarante grains de jalap et six grains d’aloès. Après les premières selles , je faisais usage de bouillon de poulet aux herbes, et le soir, de lavemens émolliens. Je mis entre chaque purgation un jour d’ intervalle , durant lequel je
prenais un bain et du bouillon de veau. Je n'éprouvai ni envie de vomir, ni vomissement, à peine queiques coliques; les selles furent assez abondantes ; elles se composèrent d’abord de matières fécales petites, dures, d’un blanc légèrement jaunâtre , puis de matières d’un vert foncé , et à la fin, d'espèces de pellicules noires, minces, arrondies, de largeurs différentes, et qui me parurent être des débris de fausses membranes. Le soulagement prédit se confirma ; je pus manger de suite et digérer assez bien de la viande de poulet, de veau , de la chicorée au maigre, ele. |
- Du 4 au 9 avril, pendant les plus mrands ravages à Paris du choléra-morbus, je revins à trois nouvelles purgations. Le premier jour, je pris trente grains de poudre de jalap et six grains de sa résine; le second jour, quarante grains et six grains de résine ; le troisième, cinquante grains et six grains de résine. J’observai, du reste, les mêmes précautions que la première fois. Les dérnières selles furent signalées par une grande quantité de ces pellicules noires dont j'ai déjà parlé. Loin d’avoir un effet funeste sur ma santé, ces purgations n’en produisirent qu'un très-favorable, au contraire; mon état depuis a été en s’améliorant. |
Cjarnire encore quelques preuves de la lucidité de madame V... vis-à-vis de moi? Les substances acides, et même légèrement acides, à peine en contact avec mes dents, les rendent très-douloureuses : introduites dans mon estomac elles y produisent un sentiment de brûlure. Eh bien ! l'instinct de la somnambule lui avait révélé cette particularité ; aussi me les avait-elle expressément défendues. Ses facultés instinctives lui firent deviner mon caractère, mes pensées les plusintimés, toutes les circonstances les plus cachées de personnes et de choses qui m’entourent : il n'est pas enfin de petits détails propres à mon individualité qu'elle n’ait saisis dans son sommeil magnétique.
Pendant la durée de mon traitement et depuis ma guérison, j'ai eu l’avaniage d'observer de nouveau chez M. Chapelain, sur ses malades ct sur ses somnambules ; tous les phénomènes magnétiqués que j'avais déjà produits et observés moi-même. Ma foi, fille d'une Expé-
rience personnelle et. à qui le doute fut toujours inconnu, parce: qu’elle avait été engendrée par les faits, a puisé ; pour s'affermir encore , de nouvelles forces dans ceux que j'ai constatés chez ce méde= cin et avec lui. Je ne.terminerai pas cette première partie de mon travail sans lui. offrir ici :nies, remercimens pour sa complaisance à me faire voir ces faits : il m'est particulièrement doux de lui témoigner publiquement: ma reconnaissance pour les: soins bienveillans et désintéressés qu'il m'a donnés dans ma cruelle maladie. 11 pratique le: magnétisme avec une grande et rare puissance , mais surtout: avec celle humanité et cette haute moralité qui en assurent le succès. Car, disons-le déjà, il n'y a de grand: magnétiseur que l’homme profondément moral et humain... |
Tout en racontant comment j'avais été conduit à m'occuper du magnétisme animal , j'ai déjà cité des faits curieux relatifs à ce sujet ; en voici: d'autres plus importans et plus explicites encore.