PREMIER FAIT
Insensibilité extérieure pendant le somnambulisme. Vue par l'épigastre, l'occiput et le front.
Uu soir, deux de mes amis de collége chez: qui javais dîné:me forcèrent , après. une longue résistance de ma part, de magnétiser leur femme de ménage. Je la voyais pour la prémière fois. C'était une fille brune, grasse , bien épaisse et bien lourde , un peu hystérique:, ne connaissant pas même de nom, le magnétisme. Jé l'endormis en peu de temps, et dès.ceite première séance je développai chez elle le somnambulisme. Dans cet état, ses paupières: se fermèrent complètemen ; elle resta en rapport.surtout avec moi et un peu avec sa maftresse, la mère de mes deux amis, femme excellente et qui lui portait de l'intérêt. Elle devint isolée de tous ceux qui lenvironnaient ; ils la pincèrent en vingt endroits, elle ne sentit rien; ils lui parlèrent haut à l'oreille et firent du bruit autour d'elle , elle n’entendit rien; ils lai
(25) placèrent sous le nez les odeurs les plus fortes , elle ne sentit rien. Je lui parlaïi, elle me répondit avec cette voix particulière aux somnambules , et qui ne produit jamais plus d’effet sur le magnétiseur et sur les spectateurs que lorsqu'elle sort d’un être aussi matériel que cette fille. Elle me demanda de ne la laisser dormir que peu de temps; je Ja réveillai au bout d’une demi-heure. À peine réveillée, toutes les actions qu’on avait exercées impunément sur elle pendant son somnambulisme lui furent alors sensibles à la fois, et pour ainsi dire toutes fraîches : elle se frotta le nez, éteraua, se boucha les oreilles, porta ses mains aux places qu'on avait pincées , et assaillie par tant de points douloureux éprouva une attaque de nerfs des plus violentes. Je calmai facilement toute cette tempête : là où se posait ma main la douleur se taisait par euchantement.
A la suite d’un autre dîné chez les imémes personnes, on me pria encore de inagnétiser cette femme; mais le souvenir de ce qu'elle avait souffert la première fois à son réveil la porta à refuser obstinément cette fois de se laisser endormir par moi; prières ni menaces ne purent obtenir d'elle un consentement. Je lui proposai d’être spectatrice au moins de l’action que j'allais exercer sur une des personnes présentes : ne sachant à quoi elle s’exposait, elle accepta. Je feignis, en effet, de magnétiser un de mes amis; mais les manœuvres que j'exerçais sur lui furent toutes faites avec la ferme volonté d’agir sur elle; bien que placée à quelque distance de moi, elle ne tarda pas à s'endormir et à tomber en somnambulisme. Je fis enlever exprès toutes les lumières de la pièce où nous nous tenions ; nous nous trouvâmes alors dans l'obscurité. Je pris ma montre avec toutes les précautions nécessaires pour qu’elle ne püt être même aperçue par la somnambule , et la plaçai sur son front, le cadran étant dirigé vers la peau, et le reste de la montre étant soutenu et entièrement caché par la paume de ma main droite; j'appuyai les doigts de l’autre main sur les paupières, pour augmenter et maintenir leur occlusion, déjà ‘eomplète par elles-mêmes. « Qu’avez-vous sur le front, demandai-je -à la somnambule ? — Une montre, me répondit-elle après un peu
dé réfléxion, — Voyéz-y l'heure. -— Je ne puis. — Voyez-la; je le veux. — La grande aiguille est sur le 6, la petite est après le 3, me répondit-clle après une forte concéntration; » Nous passämés dans l’appartement à côté qui était éclairé, et nous pûmes constater qu'il était sept héures et demie à la montre. Pensant , ou qu’elle pouvait bièn savoir approximativement cette heure, qui était en effet celle de ce moment de la soirée, ou que le hasard pouvait la lui avoir fait indiquer juste, je fis l'expérience d’une autre manière, Etant dans la pièce obscure , je tournai plusieurs fois sur elles-mêmes les aiguilles de ma montre, sans savoir moi-même à quelle heure elles s'étaient arrêtées ; puis je la plaçai avec les mêmes précautions sur locciput de la somnambule : «Quelle heure est-il à ma montre ? — Elle resta long-temps concentrée, et dit enfin : la plus grande aiguille est sur le 5 , la plus petite est entre le 3 et le 4, mais plus près du 3. » Je passai dans la chambre éclairée, et je vis en effet que ma montre marquait trois heures vingt-cinq minutes. J'engageai mes amis à répéter eux-mêmes l'expérience : ils la firent deux fois comme je viens de la décrire, et avec la mêmeé prudence ; ils placèrent la montre sûr l'épigastre de la somnambule , par-dessus les vêtemens : la somnambule ne se trompa pas. Ces expériences , et d’autres que je fis sur elle dans la même séance, la fatiguèrent : en la magnétisant , je la débarrassai rapidement de son malaise. Réveillée, elle ne conserva aucun souvénir de sà vie magnétique , et ne put comprendre comment elle avait été endormie par une action qui n'avait pas été exercée directement sur elle. |
Réflexions. Les personnes à qui l'obsérvation des phénomènes magnétiques est peu familière , cellés qui assurent avec aplomb que ces phénomènes sont dus uniquement à l'imagination , obéissant à une idée préconçue , à une idée 4 priori assez étrange de la part de ces dernières, qui se vantent avant tout d'être des esprits positifs, se figurent que Îles sujets nerveux, irritables, ceux dont l'imagination est la plus brillante et la plus impressionnable , sont les pâtures les plus fa-
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vorables aux expériences des magnétiseurs, sont les êtres chez lesquels il est plus facile de déterminer ces phénomènes dits d'imagination. Eh bien ! j'en suis fâché pour ces personnes; mais leur pensée est un système, une pure invention, l'erreur la plus hébaine , comme dit Montaigne , dans laquelle homme puisse tomber. Les sujets, je ne dis pas les seuls propres, mais les plus propres au sommeil magnétique et au somnambulisme, sont de bons gros paysans bien épais et bien lourds, des bergères non pas de salon , mais campagnardes , brunes ou blondes , bien charnues , êtres chez qui l'intelligence a fait encore peu de frais, tout bonnement réduits à leur instinct, et qui ignorent du magnétisme jusqu’au nom ; des militaires bien nourris et bien frais , impassibles devant la mitraille, et dont l’imagination ne s’étend pas au-delà de la gammelle, de l'exercice et des filles. Ce n'est certes point l'imagination, qui n'existe pas chez ces êtres, qui produit chez eux les phénomènes magnétiques. —Eh, mais! s'écrieront peutêtre les mêmes personnes qui s'étaient d’abord imaginé le contraire, ces êtres résistent moins à l’action exercée sur eux, parce qu'ils ont moins d'esprit et d'intelligence, et qu'ils se stupéfient plus aisément. Je le veux bien; mais d’où vient qu’une fois somnambules, leur lucidité soit la plus belle et la plus étonnante que l’on puisse rencontrer ? Le contraste entre leur génie nouveau et la faiblesse, disons vrai, la stupidité de leur intelligence dans l’état de veille, n'éclate alors que d’une manière plus remarquable encore.
La fille dont je viens de rapporter l’observation appartient à cette classe d'êtres. L’imaginalion a dù avoir bien peu de part à la production de son second somnambulisme, car elle s’imaginait que je magnétisais un autre qu’elle, et même riait beaucoup d’abord des gestes qu’elle me voyait faire.