‹ Quelques faits et considérations pour servir à l'histoire du magnétisme animalChapitre 8 sur 13 · LP · texte numérisé non relu

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fois s’ordonner et prendre dans son somnambulisme, un jour trois grains d'émétique, un autre jour vingt-quatre grains d’ipécacuanha. Le vomitif, l'éméto-cathartique produisaient leurs ‘effets habituels , sans que pour cela le somnambulisme en fût le moins du monde troublé. « Que c’est mauvais, disait-elle , moitié en riant, moitié en grimacant ; mais cela ur'est nécessaire.» À son réveil, elle ne conservait aucun souvenir de tout cela, pas même un mauvais goût à la bouche.

Cette jeune demoiselle était, dans l’état de veille ordinaire, pleine d'esprit, mais lriste, et habituellement réfléchie. Sa jolie figure respirait la mélancolie. Elle était tourmentée de la pensée cruelle que sa surdité était incurable ; car les médecins qui l'avaient soignée en vain l'avaient déclirée telle : et, bien que l’on opposât sans cesse à leur opinion fatale celle plus favorable qu’elle émettait elle-même dans chacun de ses sommeils lucides sur la certitude de sa guérison, sa foi en elle-même ne savait pas lutter contre leur parol-. Elle était en outre profondément afiligée de l'absence de sa mère , restée en province dans leurs terres , et qu'elle sentait si-bien lui manquer. L'idée qu’elle pouvait bien avoir laissé échapper pendant son sommeil quelques secrets de jeune fille la poursuivait aussi; on la voyait: alors souvent pleurer, Somnambule, ce n’était plus le même être; elle riait, elle pétillait de saillies , de gaîté, de bonheur : elle était pleine d’espoir, et confiante en elle-même. Pendant les premières séances, sa lucidité ne s'était concentrée que sur elle-même, et ne s'était occupée que d'elle seule ; mais, rassurée bientôt à cet égard, elle se prit , dans les séances suivantes, à tout ce qui l’entourait. Elle se réfléchit d’abord sur son magnétiseur , M. Chapelain. « Qu'il est bon pour moi et ses malades ! répéta-t-elle souvent ; que son magnétisme me fait de bien ! » Elle se fixa ensuite sur son père , à qui elle découvrit à distance une inflammation chronique commencante du pylore, dont il ne se doutait pas, mais qu’elle décrivit fort bien , et pour laquelle elle prescrivit un traitement on ne peut plus rationnel. Son attention se porta ensuite (à distance encore) sur sa cousine , atteinte d'une irri-

tation chronique nervoso-sanguine de l'estomac, et à qui elle ordonna: un traitement semblable à celui que cette dame suivait ; d’après les. couseils de madame V.... Elle s’attacha après à une autre somnam bule , madame N..., dont je rapporterai l'observation, et qui dor-. mait à plusieurs pieds d'elle : elle lui intimait des conseils que madame N... approuvait, et elle en recevait d’elle à son tour d’autres, auxquels elle ne se soumettait qu'après une petite lutte, qui venait de son esprit un peu contradicteur.Il s'établissait souvententre elles deux. un duel de conseils vraiment amusant. La première fois que son attention se dirigea sur moi, J'étais à quinze pas d’elle. Elle sentit par-

faitement à cette distance mon affection gastro-intestinale, qu’elle. ignorait complètement avant, approuva le traitement que je suivais,

annonça que je ne guérirais qu'après elle, mais que je guérirais ; car

j'avais , selon elle, bon courage et confiance (elle disait, et elle a dit vrai). Depuis, elle annonça aux personnes présentes plus d’une fois. mon: arrivée lorsque j'étais encore à deux ou trois chambres d'elle,

et même dans l'escalier. I} n’y a pas d’objection possible contre ces

faits; car elle était placée elle-même au fond de la chambre sur-un

canapé, d'où elle ne pouvait voir , ni dans la cour, ni dans la rue, ni

à travers les appartemens,

Sa facilité à saisir, et en se jouant pour ainsi dire, les phénomènes ambians, se tournait quelquefois contre elle-même ; c’est ainsi que je l'ai vue prendre les douleurs de dos , de ventre, les palpitations de cœur, les serremens précordiaux, tous les malaises enfin d’une jeune demoiselle de dix-huit ans atteinte d’une affection des poumons, du cœur. et de l'intestin, et qui n'avait avec.elle d'autre contact que d’être dans la même pièce. Mademoiselle Clarice ne trouvait un terme à toutes ses souffrances empruntées que quand cette jeune demoiselle se retirait dans une pièce à côté ; alors M. Chapelain parvenait à calmer mademoiselle Clarice, et par sa volonté l’isolait pour le reste de la séance, de la cause de ses douleurs.

Les médicamens qu’elle prescrivait pour elle-même ou pour ceux dont elle s’occupait , elle les nommait par leurs noms, comme quel-

( 55.) ques somnambules ; c’est que, corime.elles, ellé les voyait alors chez tel ou tel pharmacien qu’elle indiquait, et lisait leurs noms étiquetés sur le bocal ou la boîte qui les contenait.

Comme je l’ai déjà dit, dès la seconde séance , inademoisellé Clarice entendait bien dans son somnambulisme:; et son ouïe, conne ses autres facultés, ne fit que se perfectionner dans la suite par la répétition habituelle de cette fonction. Mais l’action curative du sommeil magnétique contre la surdité n’était pas limitée à cet état seul, elle se prolongeait encore quand il avait cessé : plus forte, il est vrai, quelque temps seulement après sa fin, elle allait en s’affaiblissant à mesure que l'on s'éloignait de ce moment, Ainsi mademoiselle Clarice entendait mieux à son réveil qu’une heure après, moins bien le lendemain , etc. Toutefois, comme cette influence bienfaisante acquérait une puissance croissante par sa reproduction quotidienne même , l'audition s’améliorait d’une manière très-remarquable.

À mesure qu'elle guérissait, son somnambulisme devenait de plus en plus lucide , et nous étonnait par sa vue toujours infaillible dans l'espace et le tenrps. Dormant à Paris dans le salon de M. Chapelain ,

mademoiselle Clarice voyait à Arcis-sur-Aube sa mère, décrivait son occupation dans le moment, son attitude, ses pensées intimes ; précisait, en entrant dans les plus petits détails, le moindre changemént que sa mère y apportait ; prédisait pour uné heure, un jour, plusieurs jours plus tard, la visite de telle ou telle personne à sa mère , leur entretien, la venue de telle ou telle léttre, l'effet que sa mère en ressentirait immédiatement, ses réflexions ultérieures. M.Chapelain, son père et moi, nous prenions note de cé qu’elle prétendait voir, et. des lettres d’Arcis-sur-Aube , écrites par madame Lef... à son mari, lui racontaient ce qu'il savait déjà par :sa fille. Ces lettres étaient écrites par la mère, ordinairement un instant après que les choses venaient de se passer pour elle et justement à cause de cela ; elles arrivaient d’ailleurs toujours à Paris avant que madame Lef.… eût pu être instruite à Arcis-sur-Aube de ce que sa fille avait dit dans la capitale. La jeune somnambüle annonçait aussi à son pète l’arrivée

des lettres de sa mère , et disait d'avance leur contenu. Elle vit un jour sa mère souffrante , el elle dicta pour elle une consultation qui arrivait à Arcis-sur-Aube au moment où M. Lef... recevait à Paris la première lettre où sa femme lui parlait de sa maladie. (Toutes les précautions possibles ont été prises pour connaître la vérité sur ces vues dans l’espace et le temps ; les recherches étaient faciles entre une famille remplie de probité et d'intelligence et des médecins consciencieux. Toujours la lucidité de mademoiselle Clarice a été justifiée par l'événement. )

C'était presque toujours sa spontanéité propre qui la transportait ainsi dans son somnambulisme à Arcis-sur-Aube: mais M. Chapelain J'y envoyait quelquefois lui-même pour agir favorablement sur la malade, à qui l'absence de sa mère, qu’elle avait quittée pour la première fois de sa vie, devenait de plus en plus pénible. Elle semblait vivre alors avec cette mère, et elle était heureuse. Ce médecin pouvait faire par sa volonté qu’elle en conservât le souvenir à son réveil ; et ce doux souvenir, qui durait assez long-temps alors, exerçait une influence salutaire sur tout son être. Il pouvait faire aussi qu’à son réveil elle continuât d’avoir conscience que c'était elle-même qui s'était prescrit tel ou tel médicament pendant son sommeil. La survivance de cette conscience la portait à mettre en usage ce médicament.

Son somnambulisme offrait cela de particulier et de rare qu’elle conservait l'indépendance de sa raison à côté de la soumission de sa volonté à celle de M. Chapelain. Elle avait aussi conscience de la liberté de l’une et de l’obéissance de l’autre. M. Chapelain changeait-il en effet pour elle l'eau en vin, en lait, en un liquide quel qu’il fût, dont lui seul et moi avions le secret (et il lui suffisait pour cela de magnétiser sans dire mot l’eau avec une intention donnée }: « Cela a « le goût du lait (du vin, etc.), disait-elle, cela en a la couleur, parce « que vous le voulez; mais je sais bien que ce n'est que de l’eau, et « cependant je ne puis faire, même en le voulant, que ce ne soit du « lait, quand je le bois. » M. Chapelain opérait aussi sur elle la transmutation des liquides , lors même qu'elle était éveillée. Il pouvait aussi

lui faire voir dans cet état Arcis-sur-Aube, qu'il n'avait jamais vue luimême, Suivant son désir, le tableau se montrait tout entier à la jeune demoiselle , ou se développait seulement par degrés. Un jour, il fit grossir indéfiniment à ses yeux une miette de pain, dont il éleva lentement le volume. Théâtre de ces première. et dernière expériences , inademoiselle Clarice luttait contre elles avec un sentiment «le dépit, auquel sa défaite ajoutait de l’étonnement et un peu de honte ; mais Arcis-sur-Aube lui apparaissait-elle , elle pleurait de joie à cette vue, auquel tout son être semblait attaché; la ville s’évanouissait-elle , elle rentrait dans sa tristesse.

La guérison s'avançait de plus en plus; mais l’absence de sa mère lui pesait de jour en jour davantage : l'ennui la prit, et elle partit le 29 mars 1831 de Paris. Quelque temps avant son départ, elle avait consulté M. Deleau, qui ne vit de chances de guérison que dans la perforation de la membrane du tympan. M. Chapelain insista pour qu'elle se fit magnétiser jusqu’à l'époque indiquée par elle, c’est-à-dire jusqu'en octobre 1831, disant que si letraitement n'avait pasréussi alors, il luiéviterait du moins les douleurs de l'opération en paralysant chez elle

la sensibilité ; ce qu’il fit devant ses parens : il put alors impunément en effet la pincer, la brûler, lui promener des barbes de plumes dans le nez, sur les cornées, dans la gorge, elle ne sentit rien. La jeune Clarice fut, au moment de son départ, mise par M. Chapelain en rapport ayec son père , pour qu'il püt la magnétiser et l'endormir. Il leur donna une plaque de verre magnétisée par lui, qui, appliquée sur l'épigastre ou le front de la jeune fille, devait lui faire conserver son rapport avec lui , lorsque son père l’endormirait. Plongée en effet, pendant son séjour en proÿince, en somnambulisme par son père, elle était, au moyen.de cette plaque de verre, tellement en rapport avec M. Chapelain, qu’elle voyait, sans jamais se tromper, ce que faisait M. Chapelain à Paris, et les malades qu'il soignait. (Ce fait a été constaté avec toute la bonne foi et toutes les précautions possibles. ) Elle revint à Paris, à la mi-septembre, avec sa mère. M; Chapelain la magnétisa le 15 : il mit sa mère en rapport avec elle ; elle annonça que si

(56) M. Chapelain magnétisait sa mère, elle ressentirait de suite son action, mais qu'elle n’entrerait en somnambulisme qu’à la quatorzième séance , et qu'alors elle jouirait d’une grande lucidité. La chose eut lieu effectivement comme elle l'avait prédit.

Dans la dernière séance qui eut lieu chez M. Chapelain, elle annonça qu'elle guérirait au printemps suivant. maïs qu'elle ne dirait qu’alors ce qui lui conviendrait de faire. Les deux dames repartirent ensuite pour la province , et il fut convenu que mademoiselle Clarice continuerait son traitement jusqu’au printemps. Au commencement d’avril 1832, le père de mademoiselle Clarice vint annoncer, tout joyeux , à M. Chapelain la guérison complète de sa fille : j'étais chez ce médecin , quand il en apporta la nouvelle. Voici ce qu’elle s'était ordonnée les neuf derniers jours : &

l'aire cuire des ognons blancs sous la cendre , en prendre le cœur, le germe , et les enfoncer dans ses oreilles; recouvrir soigneusement les oreilles de compresses et de fichus, et les tenir dans cet état pendant trois jours. Au bout de ce temps, recommencer une nouvelle opération pour trois jours encore; enfin une troisième opération, pour compléter les neuf jours. Après ce temps, retirer graduellement les fichus et les compresses, pour que l’ouïe ne fût pas trop subitement frappée par un bruit intense. L'opération terminée, elle recouvra une ouiïe parfaite. Cette guérison datait alors de vingt jours, et depuis il n’est pas venu à ma connaissance de bruit de rechute.

Tous ces faits, hormis celui de la fin de la guérison, qui m'a été attestée par un père, ont eu lieu devant moi, ont été constatés par moi. Îls sont vrais pour moi comme mon existence elle-même. Ceux qui suivent m'ont été rapportés, le premierpar M.Chapelain,dontje connais la loyauté, les autres par le père de la jeune Clarice, hemmed’honneur et d'esprit. Ils rentrent d’ailleurs tout à fait dans la classe de ceux que j'ai observés ou vérifiés. Aussi j'y crois par analogie. — Le frère de mademoiselle Clarice la consultait un jour chez M. Chapelain, pour sa femme; elle vit, par son intermédiaire , sa belle-sœur , prédit que cette belle-sœur, alors ‘enceinte, ferait une fausse couche, en précisa

l'époque, añnonça qu'à la suite de cette fausse couche sa belle-sœur tomberait malade, qu'elle, allant la voir, prendrait en, la touchant sa maladie, que sa-belle-sœur serait guérie, mais qu’elle resterait malade pendant:quinze jours. Or, tout ceci eut lieu comme-elle l'avait vu. — Étant un jour en.somnambulisme, en provincé, elle annonça qu'un incendiaire viendrait pour mettre-le feu à la ferme de ses parens ; elle en fixa l’époque, le:jour, l'heure. On.se posta, et on. saisit l’incendiaireau moment où il allait exercer son crime. — Sa mère étant tombée: malade d’une fièvre nerveuse intermittente, elle en prédit les accès, indiqua le traitement, et la guérit.

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