QUATRIÈME FAIT
Somnambule donnant sur,sa maladie un diagnostic et un traitement différent deceux des médecins;.voyant dans l’espace, donnant. des consultations pour: les-autres. On produit sur elle la transmutation des liquides, etc; — Différence remarquable: entre sa vie ordinaire et sa pie somnambulique.
Madame N...., âgée de quarante ans, est une femme grande, brune, d'apparence corporelle forte, mais douée de cette constitution. sanguine et nerveuse qui, ouverte à toutes les impressions, est. impuissante à réagir-contre elles. Cette dame fut, à la suite de: peines :morales vives ‘long-temps entretenues et ruminées, atteinte d'une mala-
die nerveuse singulière : Elle ressentait constamment dans toute la tête,
mais spécialement à droite, une douleur pulsative très-intense , et un froid glacial ; elle croyait entendre dans une de ses oreilles un bruit analogue -à celui que produirait un régiment de cavalerie au galop : l'autre était :tourmentée par celui d’un concert d'oiseaux de toutes sortes. Ces deux bruits différens s’accompagnaient d’une surdité double très-prononcée. Continuellement retentissans, ils offraient par in-
‘tervalles des exacerbations: cruelles ; ils s’accroissaient alors par de-
grés; et finissaient par éclater:avec une force épouvantable. [1 semblait
(599 à la pauvre malade, peu à peu étourdie, que sa tête allait se fendre ; elle tombait enfin sans connaissance. Ces bruits ennemis l'avaient privée entièrement de sommeil, avaient agi d’une manière. funeste sur son intelligence, ses facultés affectives, et même sur ses facultés locomotrices. La première, assiégée de la crainte continuelle d'une folie prochaine et de la mort, était incapable de se distraire de ces pensées par des lectures ou un travail quelconque; pour les secondes, les souffrances anciennes s'étaient exaltées, les nouvelles étaient devenues plus faciles, car la force de résistance allait en diminuant; les troisièmes, engourdies et timides, redoutaient le moindre exercice, le moindre déplacement. (J'ai observé cette paresse,’ que j'appellerai active, ce besoin impérieux de repos, sur une dame très-distinguée, à la suite de longues peines morales. Elle se sentait comme clouée à son fauteuil par une force invincible, et il lui fallait prendre beaucoup sur elle-même pour s’en arracher, quand elle n’avait souvent que quelques pas à faire dans sa chambre.) La menstruation était restée assez régulière chez madame N..., mais l'appétit était bizarre, ladigestion pénible, la respiration mêlée de soupirset de petits gémissemens, la voix plaintive et lente. Mille malaises généraux pénibles se joignaient à toutes ces souffrances, qui s'étaient accrues les unes par les autres. Cette proie de douleurs était devenue, par la nature même de sa maladie, la proie de médecins de tousgenres, instruits et ignorans ; elle passait de l’un à l’autre, et quelquefois même elle cumulait. Le traitement du médecin éclairé lui devenait funeste en se mélant à celui du charlatan. La souffrance rend plus mobile un être déjà mobile; cette aiguille aimantée oscillait à toute action nouvelle et n'avait point de pôle. Elle avait écouté la commère la plus déhontée, autant et plus peut-être que nos praticiens les plus habiles. Son mal allait s’exaspérant. Un jour, elle accompagna par hasard chez M. Chapelain une dame de ses amies, madame B.... , atteinte d’un anévrysme du cœur, qui avait résisté à trente-six imoxas d’un médecin célèbre, et qui s’améliorait à vue d’œil sous l’influence seule du magnétisme. M. Chapelain ne déterminait pas chez madame B...,. le sommeil magnétique complet, mais l’occlusion
des paupières seulement, et un bien-être délicieux dans lequel elle restait plongée pendant une heure et demie. Pendant que M. Chapelain était entièrement occupé à magnétiser madame B....., madame N..., qui était éloignée d'elle, et qui n’était là que comme spectatrice, s'endormit du sommeil magnétique. M. Chapelain porta alors toute son attention sur elle, et dès cette première séance il put développer chez elle lesomnambulisme, et le somnambulisme le plus lucide. Elle vit en effet que son affection était purement nerveuse, et non inflammatoire comme l'avaient pensé tous les médecins quil’avaient traitée ; Selon elle, le sang ne se portait à la tête, au cerveau et à ses membranes que par suite de l’irritation nerveuse déterminée et entretenue par ses peines morales. Elle bläma et proscrivit les sangsues qu’on lui avait appliquées à la base du crâne, assurant qu’elles avaient toujours augmenté et augmenteraient toujours ses souffrances. Elle s’éleva avec force , et pour les mêmes raisons, contre les sinapismes , les vésicatoires volans qu’on lui avait appliqués aux extrémités ; contre le sulfate de quinine et autres médicamens actifs administrés à l'intérieur. « Je n'ai besoin, dit-elle, pour me guérir, que du magnétisme, de quelques baïns de pieds chauds, mais tout à fait simples: de quelques sangsues au haut des cuisses quand mes époques viendront mal; d’un régime très-doux : il ne me faut pas de drogues. En dormant ici tous les jours une heure, je serai bientôt guérie. Mais quand je suis éveillée, je suis si dépourvue de volonté, si facile à être influencée par tous ceux qui m’entourent, si paresseuse, que je prévois bien que je ne pourrai m’astreindre à venir ici tous les jours, et cependant le magnétisme seul peut me guérir, et si je ne guéris pas, je deviendrai folle, » ajoutait-elle en pleurant.
M. Chapelain, par sa volonté, chassa loin d'elle cette pensée plus facilement qu'un enfant n’éloigne de lui une bulle de savon gonflée d'air. « Surtout ne me dites pas à mon réveil, reprit-elle, que je suis somnambule; cela me ferait un mal affreux, et je ne reviendrais plus ici. Dites-moi seulement que j'ai dormi, mais sans être somnambule. » Pendant la durée de ce premier sommeil, les galops de chevaux,
(60) les gazouillemens d'oiseaux , la surdité ‘et toutes les autr:s souffrances disparurent pour faire place à un calme divin. Réveilléé ;: les phénomènes morbides se reproduisirent, mais plus faibles’ qu'ils n'étaient avant le sommeil. Madame N...., surprise et charmée de’ce changement, promit derevenir, et revint effectivement plusieurs jours desuite, au bout desquels la surdité et les deux bruits disparurent tout à fait pendant l’état de veille. La douleur pulsative et le froïd à latête étaient beaucoup moindres ; le sommeil était revenu, elle avait repris de l'embonpoint, elle était moins triste. Cet amendement si heureux et si rapide, produit par le magnétisme seul dans l’état de cette femme ;, frappa les personnes qui l’entouraient : il auraït dû les porter à soutenir son espoir, à relever son courage , à gourmander sa paresse. Eh bien! non. Conseillées par cet esprit, que les chrétiens appellent dia- bolique, et que je ne sais vraiment comment nommer, esprit de con: tradiction, de stupidité et de rage, si commun à l’homme, et qui lui est si funeste en lui faisant repousser des vérités utiles à sa misère, ces personnes s’armèrent contre un moyen qu’elles né connaissaient que par ses bienfaits, circonvinrent cette malheureuse malade ‘sans volonté, employèrent pour la dissuader de venir chez M. Chapelain toutes les raisons qu'elles purent inventer; elles profitaient surtout de ces paroxysmes cruels, où la douleur la livrait sans défense à leur merci; elles amenaient près d'elle ou la forçaient à appeler des médecins instruits, mais qui, méconnaissant son mal, l’exaltaient encore parleurs médications. Percluse et folle alors de douleur , madame N...… ne se rappelait qu’à la dernière extrémité que le magnétisme lui avait fait toujours du bien et jamais de mal; elle venait chez M. Chapelain, ordinairement en voiture, remorquée, pour ainsi dire, par cette dame dont j'ai parlé, qui, maigre et décharnée les premiers jours'de sa venue, s'était, à la lettre, gonflée d'embonpoint en peu de temps. Fière, heureuse dece succès et pleine en outre de compassion pour son amie, ‘dont elle connaissait la mobilité et la paresse ; elle allait la ‘trouver chez elle, la forçait en la brusquant de s'habiller et‘ de l’accompagner'chez M. Chapelain. Madame N..... en arrivant pouvait à peine marcher ;
ns
elle avait le corps comme plié en deux; elle était gémissante, triste, abîmée de souffrances. M. Chapelain la plongeaïit desuite dans le somnambulisme : elle racontait alors naïvement ses faiblesses, avouait le plus souvent qu'elle avait fait venir un médecin dont elle avait suivi le traitement : elle le désapprouvait et l’accusait d’avoir exaspéréson mal; alors elle pleurait. M. Chapelain la calmait, changeait le cours de ses idées ; elle dormait du sommeil magnétique pendant une heure ou deux. À son réveil, elle avait oublié ses souffrances, retrouvé l'espoir; elle ‘était tranquille, heureuse, forte, marchait droit, repartait à pieds, promettant de revenir, et ne revenait pas. Telle fut son histoire pendant plus de quatre mois.
Mais jamais .ce contraste ne fut plus frappant qu'un jour où elle entra chez M, Chapelain boïtant , se traînant avec peine sur deux béquilles; elle n'était pas venue se faire magnétiser depuis cinq jours; elle était horriblement changée ; c'était pitié que, de la voir souffrir, d'entendre ses gémissemens, ses plaintes, son désespoir. « Je ne guérirai ‘jamais, disait-elle; je crois que je deviendrai folle. — Pourquoi, lui demandâmes-nous, n'êtes-vous pas venue, puisque vous souffriez tant , chercher: dans le magnétisme le soulagementque vous y avez toujours trouvé. » Elle répondit par: de fausses raisons. M. Chapelain Yendormit; et à peine endormie, elle nous dit les véritables. Ses souffrances s'étaient accrues par une contrainte morale vive et un accès de jalousie. :« Elles étaient affreuses , je voulais venir ici, mais les personnes qui m'entourent et qui ne cessent de me parler contre le magnétisme m'en ont empêchée;. je suis si faible et si malade, que l'on fait de moi ce que l’on veut. Elles m'ont amené un médecin qui m'a fait appliquer des sangsues derrière les oreilles, des sinapismes aux mollets. Les sangsues ont irrité davantage mon mal, ainsi que les sinapismes, qui se sont changésen vésicatoires; ce sont eux qui me font ainsi boiter (il fut facile, en effet, de s'assurer que la claudication devait être la suite de la douleur produite par deux surfaces larges, rouges et excoriées). M. Chapelain, ayez pitié denoi; je suis bien malheureuse!» Et cette pauvre femme sanglotait. Armé d'une vo-
lonté bienveillante, M. Chapelain fit disparaître par un magnétisme promené sur toutle corps la douleur des jambes, les sanglots, les pensées tristes ; et ramena le calme dans cet être si cruellement agité un instant avant, le rire et la joie sur cette figure empreinte naguère de souffrances aiguës. :« Êtes-vous bien ? lui demanda-t-il. — Ah! oui, monsieur; que je vous remercie !» Il y avait là des femmes au cœur tendre , mais à l'esprit distingué, des savans à l'intelligence sévère et habitués à discerner la vérité du mensonge; et tous témoignaient leur étonnement et leur admiration à la vue de ces deux scènes si différentes ; et qui s'étaient succédé pour ainsi dire comme l'éclair. Leurs âmes s'étaient serrées avec la douleur de cette pauvre malade, elles s’épanouirent avec son bien-être. Madame N..... dormit deux heures environ ; réveillée, elle ne souffrait plus, et emportait à son départ, les béquilles qui l'avaient portée à son arrivée. Ce récit tient du roman, ce récit n’est pourtant que la vérité; je me trompe, il a un grand défaut, c’est d'être encore au-dessous d'elle.
M. Chapelain désira , dans l'intérêt de la malade, rendre témoin de son somnambulisme une des personnes qui l’entouraient; mais aucune ne voulut se présenter. Elles firent tant enfin qu’elles enlevèrent madame N...:.aux soins désintéressés de ce médecin.
Comme chez toutes les somnambules, les facultés instinctives de celle-ci ne s'étaient d'abord concentrées que sur elle seule ; mais dès que son état commença à s'améliorer , elle s’occupa des personnes et des choses ambiantes. Ce fut alors qu’elle nous donna plusieurs fois la preuvede sa vue à distance , à travers des appartemens bien fermés. Elle demanda un jour à me parler pendant son sommeil : elle m'examina avec soin, reconnut mon affection chronique, m'en parla comme madame V....., et me conseilla de suivre le même traitement. Elle me fit promettre avec une sollicitude inquiète de ne magnétiser qui que ce fût avant d’être parfaitement rétabli, et m'annonÇça ma guérison pour le printemps de cette année (nous étions alors en mai 1831; sa prédiction s’est réalisée ). Elle donna pour son amie madame B..... plusieurs consultations ; dans lesquelles elle as-
signa parfaitement la cause et le point de départ de l'affection de cette dame , la nature de la lésion, qui était une hypertrophie du ventricule gauche du cœur, avec rétrécissement de l’orifice aortique, indiqua les moyens qu'il fallait employer , annonça qu’elle éprouverait du bien du magnétisme, qu’elle pourrait arriver avec le temps au. sommeil magnétique, jamais au somnambulisme ; que sa santé s’amenderait de beaucoup, mais ne pourrait jamais se rétablir complètement. Je l'ai vue assigner à la surdité de mademoiselle Clarice Lef... la même cause que cette somnambule , prescrire contre sa surdité les mêmes moyens que cette jeune fille, quelquefois d’autres que mademoiselle Clarice Lef... repoussait d'abord, mais qu’elle finissait par adopter. ( Voir cette observation. )
Jene doute pas que le compérage ne paraisse on ne peut plus manifeste dans ces cas à beaucoup de ceux qui liront ces faits. Pour tous ceux qui les ont vus, le soupçon même ne s’en est pas élevé; tant ilest qu'il y a dans les faits un je ne sais quel parfum de vérité et de moralité qui ne trompe jamais leur observateur intelligent, mais de bonne foi, et que ne peut faire vivre sur le papier pour le lecteur leur historien le plus consciencieux et le plus véridique. Chez cette somnambule, M. Chapelain produisait avec la plus grande facilité la transmutation des liquides ; c’est ainsi qu’il changeait pour elle mentalement l'eau en bavyaroises au lait ou au chocolat, etc.
Réflexions. Parmi les faits remarquables de cette observation, le plus remarquable sans doute est le contraste qui existait entre la vie magnétique de madame N..... et sa vie ordinaire. Ce contraste, étonnant chez tous les-somnambules , l'était plus encore chez elle que chez tout autre. A l’état de veille, c'était une pauvre femme, détraquée et dégradée par la maladie, n'ayant de volonté que celle des autres , gémissante, sans courage; écoutant avec avidité les ordonnances d’un chacun, qu’elle croyait et, qui pis est, exécutait; redoutant d’être éclairée sur son état, craignant de laisser échapper le moindre
de ses secrets. Somnambule, c'était un être supérieur, calme et fort,
sûr de sa puissance, se confessant tout entier, se jugeant lui-même avec sévérité et justice, et que son,propre jugement n'épouvantait pas : alors som génie pouvait juger. aussi et conseiller infailliblement les autres. : il pouvait surtout apprécier à leur juste valeur le diagnostic et la thérapeutique des médecins, dont il était, la victime. pendant l'état de veille. Mieux qu'eux.il-savait pénétrer la nature de la maladie;'et trouver son traitement : car. lorsque éveillée elle pouvait s’obéir à elle-même, elle guérissait.par son art, tandis. qu'elle se martyrisait davantage parle leur. Éveillée, elle était abîimée desouffrances, toujours présentes ; somnambule,, elle dormait d’un: sommeil délicieux où. l'on oublie tout, et. où l'on n'a conscience que de.son bonheur.
Témoin de tant.de misères et d'infirmités d’une part, de l’autre de tant de joies et d'élévation, un:-prètre; chrétien puiserait dans cette observation un beau sermon sur:le néant des grandeurs humaines | Médecin, j'ai: raconté cé fait pour plus d’une raison, mais surtout pour:-montrer aux médecins qu'il-existe chez quelques malades, que la douleur semble: avoir rendus. des: êtres inférieurs. tant elle les.a faits misérables , une faculté admirable-de conservation, qui , mise en jeu par nous, peut, plus ‘savante, et mieur-Savante que nôtre science , sauver des victimes, souvent-condamnées !
La recommandation expresse: que: madame N.....-avyait . faite à M. Chapelain, dans son premier sommeil , de ne lui apprendre jamais quand elle serait éveillée, qu’elle. était somnambule, explique. pourquoi ce médecin n’a pas cherché à, développer. ou à continuer sur elle. à l’état.de veille des..phénomènes de son somnambulisme, On n'a pu lui inculquer ainsi. cette, foi en elle-même, qui l’eût.peut-être sauyée d'elle-même.et de tous ceux dont elle était malheureusement entourée. Son exemple, fait concevoir l'importance de cette foi pour le .magnétisé , : et:celle. des ; expériences. propres à la. faire. naître en lui.