LE MARIAGE DE MARIE DE MODÈNE
C'est au début de Tannée 1673 qu'il fut décidé que le duc d'York, frère cadet du roi Charles II, devait chercher à se remarier. Il était, depuis deux ans, veuf de sa première femme, Anne Hyde, grasse et excellente personne qu'il avait épousée jadis sans trop savoir pourquoi, contre le gré de leurs deux familles, et qu'il avait ensuite trompée presque constamment. Des huit enfants qu'elle avait eus, elle ne lui avait laissé, en mourant, que deux filles, et l'on espérait qu'un nouveau mariage donnerait au duc d'York un héritier mâle, ce qui assurerait la succession au trône : car il n'était plus guère probable que le roi eut jamais des enfants de sa femme, Catherine de Bragance, avec qui il était marié depuis près de douze ans. Les protestants, en vérité, auraient préféré que le roi lui-même congédiât la catholique Catherine de Bragance, et se choisit une autre femme, à la fois plus
MARIE DE MODÉNE,
d'après une i)eintui'e de W. Wissing.
^National Porlrail Gallery de Londres).
MARIE DE MODENE 99
féconde et moins « idolâtre ». « Parmi les arguments que Ton peut invoquer contre la polygamie, — déclarait Tun d'eux, Burnet, le futur évêque de Salisbury, — je n'en vois pas qui soit assez fort pour balancer les grands, visibles, et imminents hasards qui menacent de nombreux milliers d'hommes, si, dans le cas présent, elle n'est point permise. » Et déjà la Chambre des Lords avait voté un bill autorisant le roi à cet acte salutaire de « polygamie ». Mais Charles, que les scrupules de conscience, à rordinaire, embarrassaient peu, s'était fait pourtant un scrupule de répudier une princesse qu'il respectait d'autant plus qu'il sentait qu'elle avait plus de torts à lui pardonner. Il avait donc résolu de la garder pour femme, et de trouver, au plus vite, une fiancée pour son frère Jacques. Celuici, de son côté, tout en s'accommodant fort bien de son veuvage, était trop loyal sujet pour refuser de se rendre au désir de son frère : il avait seulement exigé que sa seconde femme, d'où qu'elle pût lui venir, possédât une qualité dont il avait toujours déploré l'absence chez la première.
« Se piquant d'être bon mari, — écrivait, à ce propos, le ministre français Pomponne, — le duc d'York ne veut épouser qu'une belle femme. »
Aussi s'était-on occupé de dresser une liste
lOO PROFILS DE REINES
de toutes les princesses qui, aux quatre coins de l'Europe, avaient quelque chance de remplir cette condition. On avait découvert d'abprd onze de ces princesses ; mais cinq d'entre elles, pour des motifs divers, n'avaient point tardé à être éliminées, de telle sorte que la liste définitive n'en comprenait plus que six : Tarchiduchesse Claudie-Félicité d'Inspruck, la princesse Eléonore-MadeleinedeNeubourg, la princesse Marie- Anne de Wurtemberg, la princesse Marie-Béatrice de Modène, la duchesse de Guise, et M"** de Retz. Il s'agissait à présent de les examiner discrètement, Tune après l'autre, de comparer leurs mérites, et d'en choisir une : tnission infiniment grave et délicate, qui fut confiée, en février 1673, à Tun des plus fidèles serviteurs du duc d'York, Henri Mordaunt, deuxième comte de Peterborough.
De toutes ces princesses, le parti le plus désirable pour le duc d'York était, à coup sûr, l'archiduchesse autrichienne : il n'y avait pas une cour où n'eût pénétré le renom de sa fraîche, légère, et charmante beauté. Malheureusement, elle était trop belle : et l'on savait aussi que l'empereur Léopold avait résolu d'en faire une impératrice, aussitôt que la grâce du ciel l'aurait rendu veuf. C'est cependant vers elle que se dirigea d'abord Peterborough, « avec des joyaux
MARIE DE MODENE h>i
d'une valeur de vingt mille livres sterling, pris par le duc d'York dans son propre cabinet h.
Mais, en débarquant à Calais, le négociateur apprit que Timpératrice venait de mourir, et que déjà Léopold avait proclamé son intention « d'avoir pour lui-même la belle princesse ». La liste des fiancées possibles se trouvait ainsi réduite à cinq ; et Peterborough recevait d'Angleterre un nouvel ordre : « d'essayer de voir ces princesses, ou tout au moins leurs portraits, et d'envoyer à Londres la relation la plus impartiale de leurs manières et dispositions. »
A Panis, Peterborough vit d'abord la duchesse de Guise, fille cadette de Gaston d'Orléans. Le duc d'York, qui la connaissait déjà, n'en avait pas conservé un très bon souvenir; et le fait est qu'elle se trouva être « basse de taille, mal conformée », en un mot impossible. Une autre des jeunes filles de la liste, M"' de Retz, était à la campagne ; et Peterborough, d'après tout ce qu'il entendit d'elle, ne crut pas devoir entreprendre le petit voyage qu'il aurait eu à faire pour la mieux étudier. En revanche, la princesse Marie-Anne de Wurtemberg séjournait alors à Paris. Peterborough s'empressa d'aller lui présenter ses hommages, dans le couvent où, depuis la mort récente de son père, elle s'était retirée. Elle était « de taille moyenne, d'un joli teint,
avec des cheveux bruns, un visage tourné très agréablement, des yeux gris, une expression de regard grave, mais douce, et, dans toute sa personne, les mouvements d'une femme de qualité et d'éducation ; mais, surtout, elle avait l'apparence d'une jeune fille dans toute la maturité de son développement, douée d'une constitution vigoureuse et saine, capable de mettre au monde des enfants robustes, et tels qu'ils auraient chance de vivre et de prospérer. » Et Peterborough ajoute que, « bien qu'il y eût beaucoup de moflestie dans toute sa conduite, elle n'était point, pourtant, avare de ses discours. »
Tout cela, sauf peut-être le dernier trait, aurait sans doute convenu au duc d'York; mais le choix de la princesse de Wurtemberg déplaisait à Louis XIV, qui, dès le début, s'était fort intéressé aux projets de mariage de son cousin anglais. Quant à la princesse Marie-Béatrice de Modène, dont Peterborough avait vu un portrait chez le prince de Conti, et qui, à en juger par cette image, lui avait paru « une lumière de beauté, » le chargé d'affaires à Paris de la cour de Modène. lui avait malheureusement déclaré que cette jeune princesse, avec le consentement de la régente de Modène, sa mère, avait formé le vœu de ne se jamais marier, et d'entrer au couvent. Si bien que, au sortir de son entrevue
MARIE DE MODÈXE it^l
avec Marie-Anne de Wurtemberg, Peterboroiigh eut à se mettre en route pour Dusseldorf, où demeurait, avec ses parents, la princesse Éléonore-Madeleine de Neubourg.
Le duc de Neubourg, qui n'ignorait ni sa qualité, ni l'objet de sa visite, tint pourtant à respecter son incognito. De la façon la plus comique du monde, il fit tomber la Lonversation sur les démarches matrimoniales du duc d'York, et sur le bon M. de Peterborough, qui en était chargé. Où se trouvait, à cette heure, ce digne gentilhomme ? Et était-ce vrai, comme on Tavail dit, que le duc d'York, faute de pouvoir épouser l'archiduchesse d'Inspruck, allait se marier avec une dame anglaise? Mais peut-ôtrt; le touriste anglais aimerait-il à faire connaissance avec la duchesse de Neubourg, et avec leur fille? Puis, lorsqu'arrivèrent les deux dames, il apparut que, malheureusement, la duchesse ne pouvait parler ni l'angolais, ni le français ; mais, au contraire, sa fille connaissait toutes les langues, et allait se faire une joie de leur s(n*vir crinterprète.
Ainsi la conversation s'engage, tvt PeLei-bo* rough, pendant que la jeune princesse sMngénie à lui découvrir tous ses talents, — avec une insistance dont il ne laisse pas d'être un peu choqué, — a le loisir de procéder à son examen.
lO'i PHOFILS DE REINES
« La princesse est âgée de dix-huit ans ; elle est de taille moyenne, d'un teint agréable, d'un' visage plutôt rond qu'ovale ; et la partie de sa gorge que j'ai pu voir est blanche comme neige ; mais, au total, étant donné son âge, on devine qu'elle est portée à devenir grasse. » L'impression de l'examinateur, décidément, n'est pas bonne. 11 attend avec impatience la fin de l'entrevue, et se hâte de quitter Dusseldorf, sans avoir dévoilé son incognito : ne prévoyant pas que, seize ans plus tard, cette même princesse, devenue la troisième femme de l'empereur Léopold, va se venger sur Jacques II du dédain de son mandataire, et contraindre son mari à rejeter les touchants appels de secours que lui adressera le roi détrôné.
De retour à Paris, Peterborough est chargé d'étudier un nouveau parti. La duchesse de Portsmouth, maîtresse de Charles II, a imaginé de marier le duc d'York avec une nièce de Turenne, M"® d'Elbeuf : mais cette demoiselle vient à peine d'avoir treize ans, et Peterborough ne peut prendre sur lui d'encourager son mariage avec un prince de quarante ans passés. Tout compte fait, c'est encore la princesse de Wurtemberg qui lui semble, comme aussi au duc d'York lui-même, le parti le plus sortable. 11 retourne donc la voir, dans son couvent ; et,
MARIE DR MODÈNE îoS
cette fois, lui fait connaître « les ordres qu'il a toute raison de penser qu'il va recevoir, et après lesquels il n'aura plus qu'à l'appeler sa Maîtresse, en lui offrant les respects dus à la qualité qui accompagne ce titre ». Sur quoi Peterborough raconte que « la modération que montrait d'ordinaire la jeune princesse, dans son caractère, n'a pas été assez grande pour lui faire dissimuler sa joie en cette occasion ». Hélas ! au moment même où il rentre chez lui, de ci^tle visite, une dépèche lui est remise qui lui défend de s'occuper désormais de la princesse de \^"ll^' temberg, et lui enjoint de se remettre en roule^ immédiatement, pour Modène. Et Peterboroiigh obéit, mais non pas sans avoir cherché, de tout son cœur, un moyen d'adoucir à la princesse Marie-Anne la cruelle déception qui lui est réservée. « Car ce n'est point chose commode, écrit-il ingénument, d'apaiser une âme désappointée à un tel degré ! »
A Modène, il y a deux princesses disponibles, la tante et la nièce, l'une âgée de trente ans, l'autre de quinze. Charles II et Louis XIV sont d'avis que Peterborough doit s'efforcer d'obtenir le consentement de l'une ou de l'autre, « muUths mutandis » ; mais le duc d'York, bien résolu k n'épouser qu'une « belle femme », ne veut pas entendre parler de la tante, et exige que son
io() PROFILS DE REir^ES
mandataire concentre tous ses soins et tout son talent à obtenir l'adhésion de la jeune princesse Marie-Béatrice.
Celle-ci, à la voir en personne, dépasse encore toutes les promesses du portrait interrogé par Peterborough chez le prince de Gonti. « Elle est grande, et formée admirablement; son teint est d'une beauté merveilleuse, ses cheveux d'un noir de jais, de même que ses sourcils et ses yeux : mais ces derniers si pleins de lumière et de douceur qu'on en est, à la fois, ébloui et charmé. Et dans tous les contours de son visage, de l'ovale le plus gracieux qui puisse être rêvé, il y a vraiment tout ce qui peut être grand et beau chez une créature humaine. » Mais en vain Peterborough, émerveillé de la figure et des manières de la jeune princesse, lui dit tout cela à elle-même, pour la convaincre de Timpossibilité de dérober au monde tant de perfection ; en vain, dans une longue entrevue, il s'efforce de combattre ses scrupules, et de la décider à rompre son vœu ; en vain il renouvelle ses tentatives auprès de la mère, à qui le mariage de sa lille ne déplairait point, mais qui est trop pieuse pour ne point se croire tenue de respecter les désirs pieux de la jeune princesse ; en vain Charles II et Louis XIV mettent en œuvre toutes les ressources de la diplomatie : Marie-Béatrice