‹ Quelques figures de femmes aimantes ou malheureusesChapitre 13 sur 31 · MARIE DE MODÈNE · texte numérisé non relu

MARIE DE MODÈNE

Marie-Béatrice. Au sortir de la chapelle, la nouvelle duchesse d'York eut à prendre le pas sur sa mère et sur la vieille régente de Mod&ne, veuve de son grand-père. Toute la ville se remplit de joyeuses mascarades, qui durèrent trois jours, avec un éclat et une élégance artistique incomparables. Le lendemain, après une messe solennelle à la cathédrale, et avant une course de chevaux, il y eut un fastueux banquet, autour d'une grande table que décoraient une série de triomphes^ ingénieux monuments allégoriques construits en sucre, en pâte, et en massepain. Et tout le duché fut en fête, sous un doux soleil d'automne, jusqu'au 5 octobre, où la jeune duchesse, accompagnée de sa mère et de Fheureux Peterborough, quitta Modène pour aller faire connaissance avec son mari.

A Paris, où elle arriva le 2 novembre, la cour et la ville lui firent l'accueil le plus chaleureux: mais elle eut le chagrin (ou peut-être le plaisir d'apprendre que, sans doute, elle devrait retourner à Modène, et se consacrer désormais tout entière à Dieu. Car le Parlement, à Londres, se refusait formellement à admettre le mariage du duc d'York avec une princesse catholique ; et la fureur des protestants était telle que Charles II avait à peu près décidé d'annuler la cérémonie de Modène, sauf, pour son frère, à se distraire

de son veuvage avec ses maîtresses, s'il ne pouvait se résigner à épouser une protestante. Mais Jacques, maintenant qu'il était marié, n'entendait plus redevenir veuf. Il écrivit de Londres, à sa jeune femme, une lettre où il la priait i( de ne pas trop s'inquiéter de ce qui se passait en Angleterre »; et ce fut lui, sans doute, qui obtint de son frère que celui-ci, après avoir paru vouloir céder aux sommations des protestants, se rendît à la Chambre des Lords, un beau matin, en robe royale et la couronne en tète, pour proroger le Parlement jusqu'à Tannée suivante. Aussitôt, le duc d'York fit savoir à la duchesse qu'il l'attendait avec impatience ; et, le soir du premier décembre, le yacht Catherine^ escorté de quatre vaisseaux de guerre, amena la jeune femme dans le port de Douvres. « Là, sur le sable, — nous dit Peterborough, — le duc son mari était venu à sa rencontre ; et à peine fut-elle débarquée qu'elle prit possession de son cœur aussi bien que de ses bras ; et de là fut conduite à son logement. »

Elle était si belle, si charmante, si parfaitement aimable de corps et d'âme, que, toujours, sa présence devait désarmer jusqu'à ses ennemis les plus acharnés. A Londres, quand elle y arriva, on peut bien dire que tout le monde se trouva contraint de l'aimer : le Parlement lui-

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même, en 1674 et plusieurs fois ensuite, fut tenté de lui pardonner son « idolâtrie». Lei^ poètes, Dryden, Waller, écrivirent à sa louange des vers qui comptent parmi ce qu'ils nous ont laissé de plus sincère et de plus touchant. Mais elle, avec son cœur de petite fille, longtemps elle ne put se résoudre à accepter pleinement le rôle que lui avait imposé une volonlr;- supérieure. Voici la première lettre qu'elle éi^rivait de Londres, le 8 janvier 1674, à Tabbesse de ce couvent de la Visitation de Modène où elle avait, autrefois, espéré passer toute sa vie :

Très révérende Mère,

Je suis en très bonne santé, grâce à Dieu, ma cin^ro Mère, mais je ne puis pas encore m'accoutume r à celte condition où je me trouve, et à laquelle, corn tue vous savez, j*ai toujours été opposée; et, en consci][uenoe, je pleure beaucoup et suis très affligée, ne parvenant pas à me défaire de ma mélancolie.

Puissiez-vous du moins, ma chère Mère, trtmver une consolation dans ce que je vais vous dire: que le duc mon mari est un très bon homme, et me veut un grand bien, et ferait tout au monde pour me le prouver. Il est si ferme et si résolu dans notre sainte religion (qu'il professe ouvertement, comme un bon catholique), qu*il n'y a rien qui puisse jamais le décidera Tabandonner; e1, dans ma tristesse, accrue encore par le départ de lua c-hère maman, c'est cela qui fait ma consolation.

Je reste, à jamais, votre fidèle et affectueuse fille, Marie d'Esté, duchesse d York,

C'est ainsi qu'a commencé la carrière publique de cette reine dont Dangeau allait pouvoir dire, un demi-siècle après, « qu'elle était morte comme une sainte, et comme elle avait vécu », et Saint-Simon que « sa vie et sa mort étaient comparables à celles des plus grands saints ». On a beaucoup écrit sur Marie de Modène, depuis son temps jusqu'au nôtre ; et les longues années de son exil à Saint-Germain, notamment, ont fait l'objet de nombreuses publications, anglaises et françaises, dont la plupart n'ont que le défaut d'être rendues un peu ennuyeuses par une préoccupation trop constante, et malheureusement trop commune chez tous les hagiographes, d'insister à l'excès sur les preuves du martyre de la sainte princesse. Mais tout cela s'efface, désormais, devant l'énorme et magnifique ouvrage que vient de consacrer à la seconde femme de Jacques II un érudit anglais, M. Martin Haile ^ Non que celui-ci ait mis dans son travail plus d'agrément littéraire que ses devanciers : je dirais plutôt qu'il a entièrement supprimé de son travail toute littérature, pour n'en faire qu'un recueil, complet et définitif, de documetits originaux, quelques-uns peu connus et un très grand nombre absolument inédits. Les

* Queen Mary of Modena, her Life and Leilers, par Marlin Uaile, I vol. in-8% illustré, Londres, librairie Dent, 1906.

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archives publiques de Londres, de Paris, de Modène, de Vienne, du Vatican, de Flonmcc, les archives privées des grandes familles jacobites du Royaume-Uni, M. Haile atout exploré, avec une conscience et un bonheur admirables, dans son désir de nous présenter une image exacte, « documentaire », de la vie el de la personne d'une princesse qu'il s'abstient toujours soigneusement de juger, et dont nous sentons toutefois qu'il l'aime et la vénère à l'égal des plus enthousiastes de ses prédécesseurs. Et quelle étonnante récolte d'histoire, grande et pelittj, il a rapportée de ces explorations! A toti- t!e la série des lettres intimes de Marie de Modène û sa famille, aux religieuses de la Visitation, à ses amis, italiens et anglais, son livre abonde en extraits des rapports confidentiels d'ambassadeurs et de chargés d'affaires, transmettant à leurs princes tous les menus faits des cours de Londres et de Saint-Germain, comme aussi en extraits des rapports et des lettres d'une foule d'agents secrets employés par Jacques II, par sa veuve et son fils, après la catastrophe de 1688. Pour l'étude de la période qui a immédiatement précédé cette catastrophe, en particulier, tous les historiens anglais devront savoir gré à M. Haile de la masse de renseignements nouveaux qu'il a réunis; et je crois bien que,

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en France même, une traduction de ce précieux recueil ne manquerait pas d'être bien accueillie. Mais surtout Ton sera frappé, à la lecture du recueil, de tout ce que chacune des innombrables pièces citées ou analysées par M. Haile ajoute de relief, de simple et touchante vérité humaine, aux deux figures du roi Jacques et de la reine Marie : figures extrêmement dissemblables, et qui pourtant, lorsqu'on les voit ainsi se dessiner peu à peu, d'elles-mêmes, au long des années, se complètent, en quelque façon, et s'éclairent l'une l'autre.

Elles ne se ressemblent que par un seul point : l'attachement profond des deux époux à leur foi catholique. Mais, là encore, la ressemblance est loin d'être parfaite. On serait tenté de dire que Jacques II et sa femme se sont partagé le rôle idéal d'un bon catholique : Jacques II ayant été un martyr, et sa femme une sainte. Car vraiment tous les actes publics du dernier roi Stuart, depuis sa conversion jusqu'à ses vaines tentatives de restauration, présentent un caractère de folie héroïque et intempestive qui fait songer aux histoires de saint Sébastien et de saint Maurice, des plus romanesques martyrs de la Légende Dorée. A chaque instant, sans autre motif possible qu'un besoin fiévreux

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d'affirmer sa foi et de souffrir pour elle, Jacques II se livre à des provocations imprudentes, inutiles, et dont chacune a invariablement pour effet de l'exposer à de nouveaux ennuis. A chaque instant, lorsque sa situation personnelle et celle de tous les catholiques anglais semblent en voie de s'améliorer, le malheureux s'empresse de tout gâter, une fois de plus, par une proclamation, plus ou moins directe, de sa ferveur «c papiste ». Jamais, peut-être, prince n'a plus obstinément attiré sur lui les coups qu'il a reçus. Evidemment il avait, d'instinct ou par zèle chrétien, la soif du martyre : et c'est ce que tous ses détracteurs même, à l'exception du seul Macaulay, ont été contraints de reconnaître et d'admirer en lui. Mais, avec cela, et au contraire des martyrs de la Légende dorée^ on ne voit pas que les nombreuses occasions qu'il a eues de désaltérer cette soif généreuse lui aient procuré le moindre plaisir : pour s'être attiré lui-même les coups qu'il a reçus, il paraît bien, d'ordinaire, avoir fait triste mine en les recevant ; et il n'y a pas jusqu'à sa manière de provoquer les ennemis de sa foi qui n'ait eu quelque chose de passif et de résigné, comme s'il obéissait à une fatalité de sa nature plus qu'à un élan spontané de son cœur. Sans compter que, au martyre près, ce prince infor-

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tuné n'avait rien d'un saint : c'était simplement un brave homme, très loyal et très sûr dans ses affections, scrupuleusement soucieux de sa dignité, toujours prompt à se fâcher comme à pardonner, et n'aimant, en vérité, ni le vin ni le jeu, mais ayant beaucoup aimé les femmes depuis sa jeunesse, et ne s'étant repenti de les avoir trop aimées qu'à un âge où ce repentir n'avait plus guère rien qui pût nous édifier*.

Sa femme, Marie de Modène, a certainement souffert autant et plus que lui, et avec cette aggravation qu'elle a eu, presque toujours, à souffrir par lui, par ses infidélités des premières années de leur mariage, ou par Tefifet d'actes politiques inopportuns et dangereux qu'il s'est mis en tète de commettre, et dont elle a vainement essayé de le détourner. Depuis les larmes que nous lui avons vu verser au lendemain de son arrivée en Angleterre, combien de larmes ont dii couler de ces beaux grands yeux noirs, qui illuminent tous les portraits que nous avons d'elle ! La perte de sa couronne et le dur exil, la mort successive de tous ses

* Un écrivain anglais anonyme a publié récemment à Londres» sous le titre de The Adveniurea of King Jame» II (librairie Loogmans), une excellente biographie anecdotique de Jacques II, et dont les conclusions, touchant les caractères du roi et de la reine, sont entièrement confirmées pur les pièces que vient de recueillir M. Murtin Uailc.

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enfants, à Texception du malheureux Jacques ÏII, l'odieuse trahison de ses deux belles-fiileîî, l'abandon de ses amis et de ses parents même, l'échec de toutes les entreprises de son mari, de toutes celles de son fils, la proscription de celui-ci, chassé tour à tour de France, de Lorraine, d'Avignon, et les maladies, et la misère, — l'engagement ou la vente de ses derniers bijoux, l'obligation, parfois, de ne se nourrir que de légumes pendant des semaines, l'impossibilité de fournir du pain à la colonie pitoyable des émigrés irlandais: ce n'est là qu'une partie des épreuves qu'elle a eu à subir. Et pourtant ses yeux noirs nous sourient, dans tous ses portraits ; et peut-être leur sourire nous apparaît-il encore plus franc, plus tranciuille, dans les portraits qui datent de ses dernières années, lorsque déjà tout le poids de ces terribles épreuves s'est abattu sur elle. Rien de plus caractéristique, à ce point de vue, que le contraste des deux figures du roi et de la reine juxtaposées, et accompagnées de celles de leurs deux enfants, dans une gravure de propagande jacobine qui doit avoir été dessinée à Paris vers 1696 : Jacques, malgré tout l'effort pieux de son portraitiste, garde toujours la mine à la fois hautaine et maussade d'un prince qui n'a que trop de motifs de se plaindre du sort; ruais

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au contraire sa femme, dans le médaillon voisin , amaigrie et pâlie, avec un long visage de fantôme sous les boucles épaisses de sa chevelure, continue à nous sourire doucement, de ses lèvres minces et de ses grands yeux, doucement et presque gaîment, comme si elle avait au cœur une belle flamme de vie que pas une des souffrances de ce monde passager ne saurait éteindre. Et c'est ce sourire que nous retrouvons aussi, par-dessous ses larmes, dans toutes ses lettres : depuis celles qu'elle écrivait de Londres aux religieuses de Modène, pour leur vanter les vertus de son mari, ou pour leur faire part des témoignages d'affection qu'elle recevait, — croyait recevoir, — de ses belles- HUes, jusqu'à celles que, quarante ans après, de Saint-Germain, déjà veuve, séparée de son fils, réduite à l'indigence, elle écrivait aux religieuses de Chaillot pour leur annoncer qu'elle viendrait partager avec elles un panier de fruits qu'avait bien voulu lui envoyer M""* de Maintenon. De la même façon que son mari avait la soif du martyre, cette victime tragique de la destinée a conservé, jusqu'au bout, la gaîté intrépide, invincible, des saints.

Gaité qui lui venait surtout, comme à tous les saints, de deux sources : de l'impossibilité où elle était, par nature, de penser jamais à soi, et

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de Fhabitude qu'elle avait prise de se créer toujours des devoirs, qui, en occupant son cœur, Tempêchaient de s'abandonner à des regrets inutiles. Si cruelle que lui fût la vie, elle lui laissait encore des maux à prévenir ou à soulager, des espérances nouvelles à entretenir, de nouvelles occasions de dépenser joyeusement la tendresse d'un cœur tout rempli do l'amour des autres et de Dieu. Exilée d'Angleterre une première fois, en 1679, elle écrivait à i4on frère, de Bruxelles, qu'elle espérait bien pouvoir lui rendre un service qu'il lui avait demandé ; qu'elle était fort inquiète delà santé de sa bellefille, la princesse d'Orange, — « qui a un aussi grand désir de me voir que moi de la voir d ; — et qu'elle craignait d'avoir à rester exilée « pour un bon petit bout de temps » ; mais qu'au reste tout le monde, à Bruxelles, « la traitait avec plus de civilité qu'elle n'aurait pu dire >i. L'année suivante, exilée de nouveau, elle écrivait : « Nous n'apprenons rien de bon de rAngleterre, Le Parlement a commencé ses séances à la gaillarde, et le duc mon mari est accusé de tous les maux qui se sont produits dans le royaume depuis ces deux ans. Puisse Dieu nous accorder la patience!... Mais ici, en attendant, tout le monde nous traite de la manière la plus touchante ; et nous nous arrangerions assez d'y

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rester, puisqu'ils ne veulent pas de nous en Angleterre : mais j'ai bien peur qu'ils ne se disent que nous sommes encore trop à notre aise, et ne nous envoient quelque part plus loin. » La mort de Charles II, en février i685, la désole au point de la rendre malade ; et les premiers mots qu'elle peut écrire, ensuite, après huit jours de ficAre, sont pour s'inquiéter de son jeune frère, pour le détourner d'une liaison qu'elle juge fAchcuse, et puis, une fois de plus, pour se louer et s'étonner des marques de bonté dont on l'a comblée.

Mais c'est pendant les trente années de son dernier exil qu'il faut la voir, telle que nous hi montrent sa conversation et ses lettres, souriant à la fatalité qui s'acharne contre elle. Un jour, en 1709, elle apprend que ses chères religieuses de Chaillot, la sachant privée de sa petite rente, viennent de louer, à une dame plus riche, les chambres qui, depuis des années, lui étaient réservées dans leur couvent. Elle sourit encore, sous cette humiliation ; et bientôt nous la retrouvons plus affectueuse que jamais pour ses bonnes amies de Chaillot, plaisantant avec elles des rubans nouveaux qu'elle vient de coudre à de vieux souliers, les aidant à soigner leurs malades, leur racontant toutes les minutes un peu ensoleillées de sa pauvre vie, ou bien

leur disant combien elle est i-ec^onnaissante à Dieu de lui avoir toujour.s raché Tavenir.

<c Quand je suis arrivée en France, j'aurais elé au désespoir si Ton m'avait annoncé que je devrais y rester deux ans : el voilà vîngl-trois ans que nous y demeurons l >»

« Je ne connais personne d'auss;! saint ! n disait d'elle Bourdaloue, ([ui la rencontrait là. Mais jamais sa sainteté ne l'a cmpc^cliée d'tMre aimable, ni, somme toute, heureuse. Et peutêtre n'est-ce pas l'un des moindres mérites du précieux recueil de M. ]Martiii Haile» de nous rappeler que, même dans les eondilions les plus pathétiques, les saints [lenvent Inrl bien» dés cette vie, avoir leur récomp<^iise.

Dans une revue de fin d'année que jouait en 1893 le Théâtre de Gluny, le héros de toutes les revues de cette fin d'année-là, Napoléon I", s'étendait avec complaisance sur ses vertus, les traits de courage et de générosité qui doivent le recommander à Tadmiration des siècles. Et comme un de ses interlocuteurs, timidement, lui rappelait la mort du duc d'Enghien : « Parbleu ! s'écriait Napoléon, qui n'était pas homme à être embarrassé pour si peu ; parbleu, je m'y attendais ! J'étais sur d'avance que vous alliez me parler de cette affaire-là ! C'est une plaisanterie qu'on ne manque jamais : dès qu'on veut m'ennuyer, vlan ! on me parle du duc d'Enghien ! » Et je n'ai pas besoin d'ajouter que la rondeur de cette repartie suffisait à désarmer

Portrait graTé par Chaponnier, d'après un dessin

de Boizot Fils.

LA REINE D ÉTRURIE Ta"l

l'interlocuteur de Napoléon, et tout Tauditoire : elle aurait suffi à désarmer la postérité tout entière.

Mais, à supposer même que la malheureuse condamnation du duc d'Enghien soit désormais, contre Napoléon, un grief un peu a fatigué », je. me demande ce que répondrait TEmpereurj ou ce que répondraient en son nom ses apologistes d'aujourd'hui, si on lui rappelait maintes autres circonstances où il a fait bon marché, non plus seulement de la légalité, mais de la dignité et de la vie humaines : si on racLUsail,par exemple, d'avoir sacrifié à son ambition personnelle des millions de jeunes gens, qui sont morts sans savoir pourquoi; ou encore d'avoir volontairement déçu l'espérance de telle nation malheureuse qui s'était fiée à lui. Dans im livre dont la valeur historique peut tHre discutée, mais qui émeut et qui charme comme un roman d'amour, M. Frédéric Masson nous a fait voir M"* Walewska s'offrant à NapolÉV>n en échange du bonheur de la Pologne, sa patrie, qu'il lui promet de délivrer ; et nous admirons le ca?ur magnifique de cette jeune femme, et nous partageons les élans passionnés de son impérial amant. Mais le bonheur de la Pologne, ce prix qui devait payer de si héroïques amours. Napoléon y a-t-il jamais sérieusement pensé ? Non^

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M. Masson le sait trop ; et ses plus éloquentes peintures ne nous empochent point de nous représenter Napoléon, dans toute cette affaire, comme un de ces galants indélicats qui promettent mariage aux jeunes filles sans la moindre intention de les épouser.

Après cela, peut-être M™** Walewska n'a-t-elle pas été aussi complètement une victime de Napoléon que le croit M. Masson. J'imagine qu'à défaut du bonheur de son pays, il lui a été agréable encore d'être aimée d'un si grand homme, et de pouvoir l'étonner par un si touchant exemple de patriotisme. L'âme des belles Polonaises est une petite boîte trop compliquée pour que personne puisse jamais être sur d'en avoir bien vu tout le fond. Mais combien de victimes plus authentiques, et plus infortunées, dont l'inquiète ambition de Napoléon a bouleversé la vie ! Songeons seulement à tant de familles royales que, pendant près de vingt ans, il a tenues en haleine, se refusant à les laisser un seul jour manger, dormir, régner en repos, les promenant à sa fantaisie d'un trône sur l'autre à travers l'Europe, jusqu'au jour où, par un dernier caprice, il les jetait sur le pavé ! Il n'y avait pas un de ces princes qui ne tremblât devant lui, comme s'il eut été le diable ; et, de fait, le diable lui-même ne les aurait pas tour-

mentes plus obstinément. De près ou de loin, ils le sentaient qui les épiait ; et ils avaient beau lui être dévoués et fidèles, ils tremblaient encore : car ils savaient qu'il lui suffirait d'un frère à caser, ou d'un maréchal à éloigner de Paris, pour que ce fût la fin de leur dynastie.

Les femmes surtout, les pauvres petites princesses, comme elles ont dû souffrir et le détester ! Il les traitait avec une galanterie familière et brutale, qui les humiliait plus que n'eussent fait des injures. Leur beauté, les toilettes dont elles s'ornaienl pour lui plaire, à peine s'il semblait s'en apercevoir. Sans consulter leur cœur, secrètement promis peut-être à (pielque bel archiduc, il les donnait pour femmes â ses frères, à ses généraux, aux parents de Joséphine* Et trop heureuses encore celles qu'il daignait marier ! Mais il y en avait d'autres qui jamais n'ont pu voir en lui qu'un monstre acharné à les faire souffrir : la reine Louise de Prusse, par exemple, la reine Louise d'Espagne, et cette reine d'Étrurie, Marie-Louise de Bourbon, qui, du jour au lendemain, se trouva chassée de son royaume, chassée du royaume de son père, séparée de son fils, enfermée dans un couvent, tout cela sans autre motif que le désir de Napoléon de régner à sa place.

Un érudit italien, M. Giovanni Sforza, a pré-

aisément raconté la vie et les aventures de cette malheureuse princesse, dans une série d'articles de la Nuova Antologia : je vais essayer de résumer en quelques pages le long récit qu'il en a fait.

L'infante Marie-Louise était née le 6 juillet 1782, tandis que son père, le futur roi d'Espagne Charles IV, n'était encore que prince des Asturies. Sa mère était cette reine Louise qui, plus tard , eut elle-mt^me beaucoup à souffrir de la mauvaise humeur de Napoléon. Marie-Louise ne semble pas avoir eu une enfance bien heureuse : dans les sombres et mornes appartements de TEscurial elle futélevùeunpeu au hasard, sa mère n'ayant déjà plus de pensées que pour son amant, Manuel Godoy, un bellâtre d'opérette, le meilleur joueur de guitare, mais aussi l'homme le plus lâche et le plus stupide de toutes les Espagnes.

La petite Marie-Louise avait à peine douze ans, en 1794^ lorsque ses parents reçurent la visite du prince héritier de Parme, Louis de Bourbon. 11 était fils du frère de la reine d'Espagne : et il venait à Madrid pour épouser une de ses cousines, Marie-Amélie, plus âgée de

deux ans que sa sœur Marie-Louise. Mais le jeune prince, sitôt arrivé, déclara que l'infante Marie-Amélie ne lui plaisait pas. La petite Marie- Louise, au contraire, lui parut charmante ; et Manuel Godoy, à qui il le dit, s'empressa de la lui offrir. Le mariage eut lieu à Saint-lldefonse^ leaS août 1795. Marie-Amélie, désolée, se maria quelques mois après avec un parent pauvre, le vieil infant Antoine Pasquale : mais la préférence donnée à sa petite sœur lui était un souvenir trop pénible : la troisième année de son mariage, elle mourut de chagrin.

Le jeune Louis aurait bien voulu revenir à Parme : il y avait commencé un grand travail qui l'occupait tout entier, une description détaillée de la flore de Parme, de Plaisance et de Guastalla. Ce jeune prince était en effet un botaniste passionné. C'était, pour le reste, un niais, de figure assez agréable, mais lourd, embarrassé, et, en outre, sujet à des attaques d'épilepsie. Il avait vingt-deux ans, en 1796, lorsqu'il épousa cette petite infante de treize ans. Et c'est sans doute en considération de Tâge de leur fille que ses beaux-parents lui demandèrent de la leur laisser quelque temps encore. Il s'y résigna : ajournant l'étude de la flore de Parme, il se mit à étudier celle de la Castille et de l'Estramadure. Il parcourait ces

provinces en compagnie de sa petite femme, regrettant seulement que l'étiquette espagnole ne lui permit point d'herboriser avec autant de liberté qu'il aurait voulu. « Je l'aimais bien, a raconté plus tard Marie-Louise, j'aimais bien aussi mes parents, et ces premières années de notre mariage furent les plus heureuses de toute ma vie. » En 1801 elle eut un fils, Charles- Louis, qui fut tenu sur les fonts baptismaux par son grand-père le roi d'Espagne.

Elle était à peine remise de ses couches lorsque Napoléon, pour la première fois, s'empara de sa destinée. Par le traité de Madrid, du 21 mars 1801, il décida que « le duc de Parme résignait à jamais, pour lui et ses héritiers, le duché de Parme avec toutes ses dépendances, en faveur de la République Française ; que le grand-duc de Toscane résignait également son duché ; et que ce duché serait donné au fils du duc de Parme, en indemnité -des pays cédés par l'Infant son père ». Le mari de Marie- Louise était ainsi transplanté de Parme à Florence, avec le titre de roi de Toscane, titre qu'un caprice de Napoléon changea plus tard en celui de roi d'Étrurie. Le jeune couple eut donc à quitter l'Espagne, pour se rendre en Italie : et le Premier Consul lui enjoignit, en outre, d'avoir à passer par Paris.

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