‹ Quelques figures de femmes aimantes ou malheureusesChapitre 14 sur 31 · L.V HEINE I> ETHUniE f · texte numérisé non relu

L.V HEINE I> ETHUniE f

Ce voyage à Paris n'apparaissait pas pi^érisément au prince Louis et à sa femme comme une partie de plaisir : la vérité est qu'il les terrifiait : et la malheureuse petite reine nllait se rappeler, toute sa vie, Tangoisse qu'elle en avait eue. <c Quelques jours avant notre départ de Madrid, écrit-elle dans ses Mémoires^ le prince de la Paix, étant venu nous faire visite, nous dit que nous devions de toute nécessité aller l\ Paris, attendu que le Premier Consul tentiit a voir quel effet produirait en France la présence d'un Bourbon. Cette nouvelle acheva dt^ nous épouvanter : nous tremblions à l'idée de cette expérience qu'on voulait faire à nos dépens, dans un pays où notre famille venait d\^tre si odieusement massacrée. » Mais il fallut se résigner. On partit de Madrid le matin du 2 1 avril. A la frontière, l'escorte espagnole fut congédiée, et remplacée par un général français avot- une poignée de soldats.

Après un voyage à marches forcées, qui ressemblait plus à un convoi de prisonniers qu'à une promenade royale, le roi de Toscane et sa jeune femme entrèrent à Paris, dans une vieille calèche du temps de Philippe V, que tramait une mule. Ils allèrent loger à l'ambassade d'Espagne. La foule, fort heureusement, n<i leur chercha point noise : elle se contentait de les

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considérer comme des bêtes curieuses. On leur offrit des fêtes, un peu partout ; la plus belle fut celle que leur offrit leur cousine^ la marquise de Montesson, qui, ayant été jadis la femme morganatique du père de Philippe-Egalité, se piquait depuis lors d'appartenirà la familledes Bourbons. Et, quand on les eut bien vus, Napoléon les congédia. Il ne paraît pas, d'ailleurs, les avoir jamais trouvés très intéressants. Du roi de Toscane il disait à Bourrienne : « J'en suis fatigué, c'est un véritable automate. Je lui ai fait une foule de questions : il n'a pu répondre à aucune. » Quanta la reine, il lui reconnaissait plus d'esprit ; mais la malheureuse femme n'avait rien pour lui plaire. Elle ne prenait aucun soin ni de sa taille, qui n'avait jamais été très fine, ni de son teint, ni de ses dents, ni de ses cheveux qu'elle avait pourtant d'un noir magnifique ; elle s'habillait uniformément de lourdes robes de velours trop dorées : et sa frayeur était si grande qu'elle avait peine à sourire. « Pour une reine de race ancienne, écrit M""' du Cayla, elle est bien mal habillée, et n'a certes pas bonne façon ; nos femmes de chambre sont mieux qu'elle. » Il faut ajouter que la pauvre reine était souff^rante ; elle avait pris la fièvre, en voyage, et jusqu'à son arrivée en Toscane elle ne put dormir une seule nuit.

Elle fut enchantée de quitter Paris. Le 12 juillet, le couple royal entra à Turin, où Tattendait en grande cérémonie l'archevêque de Florence, On repartit le i4 pour Parme ; enfin, le 12 aoiit, on arriva à Florence. « Nous y entrâmes assez effrayés, raconte Marie-Louise ; nous craignions que le peuple, en nous voyant entourés de troupes françaises, ne nous fît un mauvais parti, w

L'hiver de 1801 fut pour elle plein de tristesse. Le palais Pitti, où elle demeurait, était presque vide. Il fallut s'adresser aux patriciens de Florence pour avoir des meubles, de la vaisselle, des chandeliers. La santé du roi déclinait de jour en jour : aux attaques d'épilepsie étail venue se joindre une inflammation des poumons; et le caractère du jeune prince, d'ordinaire très doux, commençait à s'aigrir. L'ambassadeur de la République d'Italie à Florence, Estense Tassoni, écrivait de lui : « Le roi a des lumières, un cœur excellent, un grand désir de bien faire ; mais son fâcheux état de santé rend vaines toutes ces qualités. Ses attaques d'épilepsie Tabrutissent et lui font perdre la mémoire... Il a des crises de fureur où personne ne peut l'approcher. » Le 2 juin 1802, se sentant perdu, il décréta que sa femme « serait désormais admise au conseil avec voix délibérative pour toutes les affaires du royaume ».

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Ici se place un nouvel épisode, lamentable et comique. A la fin d'août 1802, ce pauvre roi à moitié mort et sa femme, enceinte de huit mois, reçoivent Tordre de se rendre aussitôt en Espagne, pour assister au mariage du prince des Asturies avec la princesse Marie-Antoinette de Naples* Ils partent, laissant les finances de Toscane dans un embarras affreux. A Pise ils sont obligés de faire halte ; enfin ils arrivent à Livourne, où les attend Tescadre espagnole. Mais, aussitôt en mer, la reihe accouche. Le lendemain, une tempête effroyable les met à deux doigts delà mort. Et voilà que, en arrivant à Madrid, ils trouvent la noce terminée ! 11 ne leur reste plus qu'à repartir pour Florence; et encore sont-ils assaillis, dans le golfe du Lion, par une nouvelle tempête, qui dure deux heures et détruit leur vaisseau.

C'était trop de fatigues pour le pauvre roi. Il traîna encore un hiver, et mourut, le 27 mai i8o3, laissant son royaume à son fils Charles-Louis, sous la régence de sa femme.

Marie-Louise était à peine veuve depuis six mois, que déjà ses parents et Napoléon, chacun

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de son côté, s'occupaient de la marier. Elle ne paraît guère avoir eu beaucoup de goût pour rinfant, que lui proposaient ses parents ; mais nul doute qu'elle désirât fort se remarier, car elle accepta avec empressement Toflrej que lui fit Napoléon, d'épouser Lucien Bonaparte. Et, devant le refus de Lucien de répudier sa femme, Christine Boyer, c'est encore avec empressement que la reine d'Étrurie consentit à accueillir un autre protégé de Napoléon, Eugène de Beauharnais. « En apprenant qu'on songeait à la marier avec S.A. R. le prin(^e de Beauharnais, Sa Majesté a secrètement ordonné un triduum dans deux monastères de Florence, avec exposition du Saint-Sacrement ». Hélas ! le triduum resta sans effet : Eugène de Beauharnais fut fiancé à la fille du grand-duc de Bade, et la malheureuse reine d'Étrurie dut rester veuve jusqu'au bout !

Elle eut, d'ailleurs, encore bien d'autres soucis. Tout l'hiver de 1 8o3, la peste décima Lîvourne. Le 3o janvier, l'Arno déborda, ruinant tout le pays entre Livourne et Pise. Des trembleincnls de terre détruisirent en partie Sienne et Colle. Etla caisse publique, de jour en jour, se vidait : la faillite semblait inévitable.

Marie-Louise prenait très au sérieux, rependant, son titre de régente. Elle examinait par

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elle-même tous les comptes, elle visitait son royaume village par village, elle surveillait avec un soin tendre Téducation du roi son fils. Elle ne négligeait rien, et, de toute son âme, aspirait à bien faire. Mais elle avait la chance contre elle. En apprenant l'arrivée de Napoléon à Milan, elle lui envoie deux ambassadeurs chargés d'obtenir certaines concessions. Napoléon consent aux concessions demandées, mais il accompagne son consentement de cette phrase terrible : (ï Votre reine est trop jeune, et ses ministres trop vieux, pour rester à la tète d'un royaume comme la Toscane ! » Et, en effet, il délègue auprès d'elle, en i8o6, un ministre plénipotentiaire cjui, désormais, sera le vrai souverain. Ce nouveau ministre, Hector d'Aubussonde la Feuillade, annonce, dès son arrivée, qu'il a l'intention de mener les choses « un peu rondement et à la française » ! Dans une lettre confidentielle à la princesse Elisa Bonaparte, le aS novembre i8o5, il écrit ; « La Reine aime, dans le fond, S. M. l'Empereur et toute sa famille ; mais elle est entourée de gens qui la trompent, et qui la détestent autant qu*ils détestent la France. Les ministres sont tous sans talent et sans bonne volonté. La grande masse des employés de l'État ne vaut pas mieux. La noblesse et les prêtres sont tout aussi mauvais. La police est détestable.. . Mais dans peu de

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jours nous serons plus tranquilles, sans que i^ela puisse en rien contrarier les vues de S. M, rEmpereur : car aussitôt qu'il voudra faire un signe, ce pays deviendra province française, ou italienne, ou lucquoise, au grand contentemcMit de la majorité du peuple... Tandis que Sébasliaui s'amuse à faire à Constantinople une révolution à Teau-forte, j'en fais donc une ici à Tenu de rose seulement. Je chasse quelques fonctionnaires publics, perfides, ignorants, ou traîtres, pour en mettre d'autres qui valent un peu mieux, sans être très bons. Mais Sébastian! est bien heureux : il lui faut moins de temps pour faire sauter la tète à une douzaine de pachas qu'il ne m'en faut, à moi, pour faire sauter un coquin de ministre. »

Un an durant, la régente dut subir la domination de cet étonnant diplomate. Enfin, dans les premiers jours de novembre 1807, d'Auhussuii, entrant chez elle, luiappritque Napoléon venait de la chasser de son trône. Il y avait un mois déjà, en effet, qu'avait été signé à Fontain6l)!eau un traité dont l'article IX disait : « S. M, le roi d'Etrurie cède en toute propriété et souveraineté le royaume d'Etrurie à S. M. l'Empeituir des Français et roi d'Italie. » Napoléon oUVait en échange, à Marie-Louise, un petit royaume qu'il créait pour elle avec une partie du Portugal, En

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ap|lrenant celte nouvelle, la pauvre femme s'évanouit. Et comme elle tardait, les jours suivants, à quitter Florence, Napoléon lui écrivit qu'il « ne croyait pas convenable pour elle de prolonger son séjour dans un pays qui ne lui appartenait plus : en suite de quoi il lui conseillait de partir au plus vite, l'avertissant que le 18 du mois elle pourrait le voir à Milan ». Elle quitta Florence le matin du 10 : et il lui fallut encore adresser à ses anciens sujets une proclamation où elle disait « qu'elle se consolait de Tamertume de cette séparation en pensant que son royaume allait passer sous l'heureuse autorité d'un monarque doué de toutes les vertus ». Elle rencontra ce vertueux monarque à Milan.

<( Je lui exposai, nous dit-elle, ma douleur d'avoir quitté la Toscane, et je le priai de vouloir bien me rendre cet Etat, au lieu de la portion de Portugal qu'on voulait me donner. Il eut l'impudence de m'assurer que, pour lui, il m'aurait laissée tranquille en Toscane, mais que c'était la Cour d'Espagne qui avait provoqué l'échange avec le Portugal, parce que mes parents souhaitaient de me rapprocher d'eux. Cet homme avait déjà conçu d'envahir l'Espagne, et il voulutme détourner d'y aller, me proposant de rester à Turin ou à Xice. « Est-ce que vous ne savez pas les nouvelles d'Espagne ? » me

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dit-il, faisant allusion aux événements du mois de novembre, que j'ignorais alors absolument.

On sait de quels événements Napoléon voulait parler. Il avait formé le plan de chasser les Bourbons d'Espagne, et ce soi-disant trône en Portugal n'était qu'un prétexte pour se faire céder la Toscane. Le 19 février 1808, en arrivant à Aranjuez, Marie-Louise trouva sa famille dans un lamentable état d'inquiétude et de dissentiment. Le père, Charles IV, était <mi lutte ouverte avec son fils Ferdinand. La reine Louise se désolait, ne sachant à quel saint se vouer. Et le misérable Manuel Godoy, affolé de terreur* insistait pour que la famille royale s'eml)arquâL, au plus vite, pour Mexico. Quelques mois après. Napoléon les mandait tous à Bayonne : quand Marie-Louise, retenue à Madrid par la rougeole, vint enfin les y rejoindre, son père courut audevant d'elle et, d'un ton tragique : <( Apprenez, ma fille, lui dit-il, que notre famille a (-essé de régner pour toujours ! »

A cela, pourtant, l'ex-reine d'Etruric refusait de se résigner. Elle chargea un de ses fidèles confidents, Andréa Nuti, de négocier avec Napoléon la restitution de la Toscane. Mais, comme les négociations menaçaient de s'éterniser, iXapo-

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léon finit par faire simplement répondre à Marie- Louise que « le fardeau du pouvoir était d'un poids très lourd, et qu'à son avis la Reine se trouverait certainement mieux d*un riche apanage, qui lui permettrait de jouir de la vie sans soucis, sans fatigues, sans dangers ».

Si, du moins, il le lui avait donné, ce riche apanage! Mais pour toute compensation il lui offrit une prison. Il la fit conduire, d'abord, à Fontainebleau, puis à Compiègne, avec ses parents et l'inévitable Godoy. Il lui retint les premiers mois de la petite pension quHl lui avait promise : cette somme étant, disait-il, destinée à couvrir les frais de son voyage depuis Rayonne ! Il lui refusa la permission de chasser, de monter achevai. En septembre 1808, quand ses parents furent transférés à Marseille, il lui enjoignit de rester à Compiègne. Elle y resta seule, jusqu'au mois d'avril de l'année suivante.

Enfin, sur les instances de son chambellan, elle reçoit l'autorisation de se rendre à Parme, où Napoléon lui donne pour résidence le Palais de Colorno. L'Empereur lui écrit môme une lettre fort galante, où il lui souhaite bon voyage, et lui exprime son désir que Parme lui plaise. Elle s'en va, un peu consolée. Mais, à Lyon, un commissaire de police lui annonce qu'il a reçu Tordre de la conduire non pas à Parme, mais

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à Nice : et il l'y conduit à marches forcées.

Ses peines ne sont pas près de finir. A Nice, on lui retient sa pension, on la traite tomme une prisonnière. Un brave commerçant de Livourne, Gaspard Ghifenti, ému de pitié, tente de remmener en Angleterre : ses projets sont découverts, par une imprudence de la reine; Ghifenti est arrêté avec ses complices, jugé, condamné à mort, fusillé. Marie-Louise reçoit Tordre de s'enfermer, pour le reste de ses jours, dans un couvent. On lui enlève son fils, on la conduit à Rome escortée de gendarmes, on l'enferme au couvent de Saint-Sixte, sans atilre compagnie qu'une dame de sa suite.

« J*étais dans ce lieu depuis onze mois, écritelle ddius ses Mémoires, lorsque, le i6 juillet 1812, mes parents et mon fils arrivèrent à Rome* J'espérais que leur arrivée serait aussitôt suivie de ma mise en liberté ; bien loin de là, on donna, en ce qui me concernait, des ordres plus rij^oureux encore. » Une seule fois par mois, le général MioUis lui amenait, sa famille : on se voyait un quart d'heure, la mère avait le droit d'embrasser son fils ; et puis, de nouveau, on la laissait seule. Elle tomba malade : la prieure du couvent, les médecins, les notables de la ville implorèrent sa grâce : Napoléon s'obstina à la laisser en prison. Et il ne fallut pas moins que

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l'entrée de Mural à Rome, le i4 janvier i8i4, pour lui rendre la liberté.

Mais la liberté ne lui suffisait pas. De même que son premier mari ne Tavait point dégoûtée du mariage, le souvenir de son malheureux règne n'avait pu lui enlever son désir d'être reine. Elle voulait un trône, elle le demandait, avec une insistance infatigable, aux vainqueurs de Napoléon. Déjà, pendant son séjour à Nice, elle avait supplié le gouvernement anglais de la nommer reine quelque pari, « soit en Europe, ou aux Indes, ou en Amérique ». A défaut de rÉtrurie, à défaut de Parme, donnée à Marie- Louise d'Autriche, elle obtint enfin la principauté de Lucques, telle que l'avait créée Napoléon pour sa sœurElisa. On lui promit, en outre, (|ue Parme serait restituée à sa famille, après la mort de Marie-Louise.

Elle régna à Lucques jusqu'à sa mort, en 1824. Les traités qui la nommaient souveraine lui avaient, en même temps, imposé l'obligation de maintenir à Lucques le régime constitutionnel : elle dut s'y résigner, bien que ce régime ne fut guère de son goût. Du moins elle se donna pour occupation constante, pendant son règne, d'effacer à Lucques jusqu'à la moindre trace des institutions de Napoléon. Ses malheurs l'avaient, d'ailleurs, rendue un peu capricieuse et intolé-

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rante, en telle sorte que sa mort no laissa point de regrets. Lorsqu'elle mourut, son tils dt^fendit d'annoncer officiellement la chose, afin de ne pas interrompre les réjouissances du carnaval. On commanda sa statue au sculpteur lïartolini; mais jamais il ne put venir à bout de la faire, « Que voulez-vous, répondait-il à ceux qui s'en étonnaient, cette dame ne m'inspire décidément pas î »

LAOy JEAN DOUGLAS»

ili^prèâ une petûturâ moi) j me.

UNE CAUSE CÉLÈBRE ANGLAISE AU XYin"^ SIÈCLE

ce Le duc de Douglas était un personnage de rintelligence la plus pauvre, vaniteux, i^^norant, fantasque, passionné, irritable, et ne pardonnant jamais. Il possédait, avec cela, une agréable figure, et, dans sa jeunesse, avait beatutoup fréquenté la Cour, où lady Jean, sa sœur, avait été très en vue, étant une créature d'infiniment de beauté et de douceur. Cette lady Jean avait déjà été cause, autrefois, d'un duel qu'aviiil eu son frère avec lord Dalkeith... Quelques années après, en 1726, elle commença une flirtation ave*: un de ses cousins germains, un certain capitaine Ker; et le duc, qui étaitjaloux de sa sœur comme si elle avait été Sa femme, ou qui peut-être s1maginait qu'elle allait déshonorer sa famille, résolut de descendre jusqu'au fond de Talfaire, II épia donc le jeune homme, le soir d'avattt s^on

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départ du château de Douglas, et le vit entrer dans le boudoir de ladyJean pour lui dire adieu : sur c|uoi, saisi d'une fureur diabolique, il le poignarda. »

En 1746, vingt ans après l'aventure que nous raconte ainsi le chroniqueur C. K. Sharpe, lady Jean Douglas avait tout près de cinquante ans, étant név le 17 mars 1698; mais, par un véritable miracle, les années avaient passé sur elle !?ans lui rien enlever de sa « douceur » ni de sa ii beauté ». Tous ceux qui l'ont connue à ce niomeiili>'accordentà dire qu'elle paraissait avoir vingt anM de moins que son âge. Elle était restée la charmante, la délicieuse femme que nous montrent ses portraits : grande, mince, d'une (ilégance de formes tout à fait royale, avec un uiagnin(|iie front très ouvert sous de fines boucleîd blondes, le sourire caressant d'une jolie bouche, et deux énormes yeux bruns, lumineux et profonds.

(ï Vertueuse, pieuse, charitable sans ostentation », personne ne pouvait lavoir sans l'aimer. El cependant elle n'était toujours pas encore mariée- Non certes que les occasions lui eussent manqué de faire un beau parti, puisque nous apprenons qu'elle avait été demandée, notamment, par « les ducs de Hamilton, de Buccleugh, et d'Atholc, par les comtes de Hopelown,

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d'Aberdeen, et de Panmure, cum muliis aliis » ; mais tantôt c'était elle-même qui avait refusé, tantôt des circonstances s'étaient produites ({ui avaient rendu impossible Tunion projetée. A présent, lady Jean vivait seule, dans une petite maison des environs d'Edimbourg, et très pauvrement : car elle n'avait jamais eu de fortunt: personnelle, et son frère, avec qui elle n'avait point tardé à se réconcilier après la mort tragique du capitaine Ker, venait décidément de se brouiller avec elle.

Ce Irère, lui non plus, ne s'était pas marié. D'une humeur de plus en plus sombre et soupçonneuse, enfermé dans son château sans aucune compagnie que celle de ses domestiques, il avait fini par tomber entièrement sous la domination de l'un d'entre eux, un bas coquin nommé Stockbrigg, qui, peut-être à l'instigation d'autres parents de son maître, avait achevé d'indisposer celui-ci contre sa sœur. Aussi bien le contraste complet des deux caractères 'du frère et de la sœ ur s'aggravait-il encore de la différence de leurs opinions : le frère étant zélé presbytérien, et tout dévoué à la maison de Hanovre, tandis que la sœur, de plus en plus, avait laissé paraître ses sentiments jacobites, et son peu de goût pour ta froide rigueur du culte écossais. Si bien que lord Douglas, tout en continuant à la tenir pour

ft la femme la plus vertueuse qu'il y eut au monde » — - comme il allait le reconnaître luimt^me, Tannée suivante — , lui avait supprimé désormais toute subvention, Tavait formellement déshéritée, et s'était déclaré résolu à ne plus entendre parler d'elle.

Force lui fut, pourtant, d'en entendre parler, dans les derniers mois de l'année 1746; et l'on peul imaginer ce que dut être sa rage lorsqu'il apprit que lady Jean, à quarante-huit ans passés, venait de se marier. Elle avait épousé secrètement, le 4 août, un vieil officier jacobite, récemment rentré en Ecosse après vingt ans d'exil, le ï olonel John Stewart de GrandtuUy. Le colonel Stewart était, en vérité, d'excellente maison; et Ton savait aussi qu'il connaissait lady Jean depuis l'enfance, et l'avait toujours adorée : mais il était pour le moins aussi pauvre qu'elle, et î^'était acquis, en outre, durant son exil, une si lEVcheuse réputation de joueur et de quémandeur que, longtemps après le mariage, sa femme n'allait point oser avouer qu'il était son mari.

Elle s'était d'ailleurs empressée, sitôt mariée, d'éniigrer sur le continent. Le nouveau couple avait séjourné d'abord à La Haye, où, comme toujours, nombre de gentilshommes, jeunes et vieux, s'étaient passionnément épris de la belle Écossaise ; et il parait bien que celle-ci, sans

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jamais leur rien accorder d'autre que d'aimables paroles, ne s'était pas iait faute de leur empritnter, plus d'une fois, Targent nécessaire l\ son train de vie. De La Haye, les Stewart étaient allés à Utrecht ; puis ils étaient venus à Aix-la- Chapelle, où leur séjour se prolongea pendant près d'un an. Et ce fut à Aix que lady Jean, qui jusqu'alors avait fait passer le colonel Stewarl pour son « maître d'hôtel », se vit contrainte a reconnaître publiquement qu'elle était mariée. Le fait est qu'elle était enceinte. Elle avait essayé, au début, de dissimuler son état, en portant des robes très amples et un grand manteau ; mais bientôt toutes ces précautions furent inutiles, la grossesse ayant pris un caractère particulièrement apparent. Presque à chaque repas, lady Jean éprouvait des nausées qui l'obligeaient à se lever de table ; elle marchait avec peine, pâlissait de jour en jour; et ses robes n'étaient pas si lâches qu'elle n'eût encore, sans cesse, à les faire élargir.

Devant l'inquiétante perspective des dépenses nouvelles qui l'attendaient, elle se décida à tenter une humble démarche auprès de son frère, pour obtenir de celui-ci qu'il lui vînt en aide : le duc, toujours dominé par son valet de chambre, répondit simplement que sa sœur, pour avoir fait un mariage comme le sien, ne valait pas

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mieux que la dernière des filles, et que, du reste, sa prétendue grossesse ne pouvait être qu'une comédie. Alors les Stewart, se trouvant tout à fait sans ressources, affreusement endettés, et de plus en plus incapables de subvenir aux frais de leur coûteuse existence à Aix-la-Chapelle, durent prendre le parti de se transporter dans quelque autre ville, moins élégante, et où la vie leur serait moins chère. Une dame de leurs amies, à Aix, leur avait parlé de Reims; ils se rendirent donc à Reims, vers la fin de mai 1748, et se logèrent très modestement chez une vieille dame, M"' Andrieux, qui possédait une maison sur la paroisse Saint-Jacques. Ils y passèrent un mois d'une tranquillité parfaite, et y seraient restés plus longtemps encore si, malheureusement, leur hôtesse ne s'était avisée de leur dire w que les médecins, à Reims, étaient ignorants comme des brutes, et qu'elle-même, par leur faute, avait presque perdu la santé après un accouchement. » Dételle sorte que, dans les premiers jours de juillet, le terme de la grossesse étant proche, et Tétat de la malade s'étant d'ailleurs sensiblement amélioré, le colonel Stew^art et sa femme, malgré leur extrême indigence, résolurent d'aller à Paris. Ils laissaient à Reims leurs domestiques et la plus grande partie de leur bagage, avec la promesse de revenir le plus vite possible.

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A Paris, ils descendirent crabord dans un hôtel que leur avait recommandé un syndic de Reims ^ THôtel de Chàlons, au faubourg Saint-Germain ; mais ils n'y restèrent que quelques jours, la chambre qu'on leur avait donnée étant inhabitable. Ils allèrent ensuite demeurer chez une certaine M"^** Lebrun, sans doute une sagefemme: et c'est là que, dans la nuit du lo au 1 1 juillet, avec l'aide d'un médecin nommé Delamarre, lady Jean accoucha de deux garçons jumeaux. Quelques jours après, sa femme de chambre, qui seule avait accompagné sa maîtresse à Paris, écrivait aux autres domestiques, restés à Reims, que « les deux enfants étaient de vrais amours, mais que le plus cadet était si petit et si faible que le médecin avait ordonné qu'il fut envoyé en nourrice, à la campagne, sans perdre un moment » .

Un mois après environ, lady Jean et son mari revinrent à Reims avec l'aîné de leurs enfants. Ils le firent baptiser solennellement, par un prêtre catholique, à l'église Saint-Jacques; il eut pour parrain et pour marraine, par procuration, deux grands personnages écossais, lord Crawford et lady Lothian, qui étaient restés tout dévoués à la mère. Et ce fut encore lord Crawford qui se chargea d'annoncer au duc de Douglas la naissance de ses deux neveux : à quoi Ir

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duc ne manqua point de répondre qu'il tenait toLile celte histoire de grossesse pour une supercherie, et que, si sa sœur s'avisait de nouveau de s'adresser à lui, il lui ôterait jusqu'aux quelques centaines de livres qu'il lui avait laissé toucher jusqu'alors. Les Stevvart, littéralement, n'avaient plus de quoi manger à leur faim. Ils durent abréger leur séjour à Reims, reprendre au plus vite l'enfant qu'ils avaient envoyé en nourrice, et repartir pour l'Angleterre, où des amis leur promettaient de s'occuper d'eux.

Leurs amis obtinrent en effet pour lady Jean, en août 1760, une petite pension royale de trois cenlB livres. Et nous savons, par de nombreux témoignages, qu'il n'y eut personne à Londres qui ne s'émût de pitié au spectacle de la profonde misère de cette descendante de rois, personne qui ne s'émût d'admiration au spectacle de sa douceur et de son courage. La pauvre femme ne vivait plus que pour son mari et pour aes enfants. Elle les servait elle-même, avec une tendresse et une sollicitude infinies : instruisant ses fils, se privant du nécessaire pour leur aclieter des jouets ou des sucreries, et non moins infatigable à réconforter en toute manière le vieux colonel, son mari, qu'elle avait désormais à gronder ou à consoler comme un troisième enfant. Avec cela, pas une plainte. Dans le pire

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dénuement, écrasée sous les coups d'une malchance tragique, toujours elle gardait la résignation d'une chrétienne, et la simple dignité d'une princesse. « Lorsque je l'ai vue, a raconté pi us ta rd lord Mansfield, elle se trouvait dans Fétat le plus misérable ; et pourtant sa modestie ne lui permettait pas même de paraître s'en allliger. La noble femme qu'elle était se révélait toujours, jusque sous la pression du besoin et de l'indigence : à tel point que je craignais de lui offrir mon aide, par peur qu'elle en fût offensée comme d'un affront. Sachant mon intention de la secourir, deux foiselleest venue chez moi sans pouvoir se résigner à me faire connaître sa situation. >> Nous avons toute une série de lettres qu'elle êtrivait à son mari : vraiment on n'en pourrait imaginer de plus naturelles, ni de plus touchante?;. Le salut de l'âme du colonel Stewart ne la préocrupe pas moins que la santé de son corps : elle Fencourage à prendre patience, lui envoie de bons livres qu'elle l'engage à lire, se réjouit ingénument de telle de ses phrases où elle croit découvrir la trace d'un espoir, d'un retour de son ancienne foi dans la Providence.

Pendant les trois mortelles années de son séjour à Londres, son unique pensée était d'assurer l'avenir de ses enfants, en décidant son frère à les voir et à les protéger. Hélas î toutes

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lès lettres qu'elle écrivait au duc de Douglas étaient interceptées par le valet Stockbrigg; et, à toutes les démarches qu'elle faisait tenter par des amis, le duc répondait invariablement qu'elle eut à le laisser tranquille. Enfin, dans les premiers jours de Tannée 1753, au plus dur de l'hiver, elle prit le parti de se rendre en Ecosse, et de se présenter devant son frère avec ses enfants. Un des serviteurs du duc, un vieux brave homme qui l'avait connue dans sa jeunesse, nous fait un émouvant récit de son arrivée au château :

J'étais en train de traverser la cour, lorsque je l'ai vue par les barreaux de la petite porte. Elle m'a appelé; je me suis approché ; et elle m'a dit qu'elle était venue, avec ses enfants, pour attendre le duc. Alors je lui ai proposé d'ouvrir la porte et de la faire entrer : mais elle m'a dit qu'elle n'entrerait pas avant que Sa Seigneurie fût instruite de sa présence. J'allai donc trouver le duc, et lui fis part de mon message; il en parut un peu surpris, réfléchit quelque temps, et puis, sans aucune observation défavorable contre sa sœur, me dit qu'il n'avait point de place pour les loger, et me demanda où on pourrait les mettre. Je répondis que la place ne manquait pas; mais il m'ordonna d'abord d'appeler Stockbrigg, pour en causer avec lui ; et, quand Stockie fut arrivé, le duc me dit de le laisser seul avec lui. Quelque temps après, Stockie vint à moi et me commanda de dire à lady Jean qu'il lui était défendu d'entrer au château... Et, après qu'elle fut repartie, le duc me demanda si j'avais vu les enfants. Je

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lui dis que je les avais tenus, tous les deux, danf; mes bras; que Tainé était brun, et le plus jeune, Sholto, aussi ressemblant à lady Jean que jamais aucun enfant ressembla à sa mère.

De Fauberge voisine, où elle s'était réfugiée, lady Jean écrivit à son frère une longue lettre, que j'aimerais à pouvoir traduire tout entière, « Tout ce que je demande à Votre Grâce, disaitelle, est de pouvoir l'entretenir quelques instants; et si je ne réussis pas à vous convaincre pleinement de mon innocence, vous pourrez m'infliger toutes les punitions qu'il vous plaira. Je consens à subir toute votre rigueur si je ne me justifie pas de toutes les basses calomnies dont on m'a chargée. Dans l'espoir que votre bonté daignera accueillir ma supplique, et que vous voudrez bien m'appeler auprès de vous, je resterai jusqu'à demain soir dans l'aubergt^ d'où je vous écris. Les enfants, — pauvres ]>elits î — n'ont certes encore commis aucune faute.

Permettez qu'ils vous voient et vous baisent les mains ! » Le duc, qui décidément « ne pardonnait guère », laissa cette lettre sans réponse- Désespérée, lady Jean se retira à Edimbourg; et là, quelques semaines après, un nouveau malheur s'abattit sur elle. Son second fils, Sholto* qui avait toujours été particulièrement fragile, mourut subitement.

l56 GRANDES DAMRS ET BOURGEOISES

Le rhagrin qu'elle en eut fut si vif, et d'une Bincérîté si manifeste, que ses plus implacables adversaires sont forcés de convenir qu'elle avait pour fot enfant une tendresse passionnée. En fajtj ce fut ce chagrin qui la tua elle-même. Elle mourut le aa novembre 1753, à Edimbourg, « "très émaciée et très affaiblie, — écrit son médecin, — mais ayant supporté sa maladie avec une patience et une résignation merveilleuses, comme aussi avec les admirables douceur et affabilité de caractère qui lui étaient naturelles». De nouveau, sur ce point, tous les témoignages se trouvent d'accord. Jusqu'au bout, se sachant condamnée, lady Jean n'a eu de pensée que pour Tenfant qu'elle avait perdu et pour celui qui allait lui survivre. « Devant le Dieu toutpuissant à qui j'aurai bientôt à répondre de ma vie, disait-elle, je jure que ces deux enfants isont bien nés de moi ! Et ce fait, que je meurs pour eux, quelle autre preuve plus forte mon frère pourrait-il demander, pour se convaincre enfin qu'ils sont mes enfants ? » Bien loin de sVffrayiT de la mort, elle y aspirait de toute son âme : mais l'avenir de son Ârchibald l'inquiétait si douloureusement que son inquiétude à ce sujet semble avoir encore contribué à hâter sa lin.

Voiri, maintenant, un intermède comique, qui

UNE CAUSE CELEBRE AU XVIII* SIECLE iS;

mériterait d'être raconté avec plus de détail! Il y avait alors en Ecosse une vieille demoiselle Douglas, cousine de lady Jean, et certainement Tun des membres les plus singuliers de cette famille d'excentriques. S'étant prise d'une haine profonde pour sa parente lady Hamilton, qui comptait recueillir le titre et la fortune du duc de Douglas, la vieille fille, vers 1758, pour mortifier son ennemie, résolut d'amener le duc à reconnaître le fils de lady Jean ; et, pour l'y amener, elle résolut d'abord de se marier avec lui. Elle s'installa, à son tour, dans une auberge voisine du château, sous prétexte d'avoir à consulter le duc sur un procès qu'elle avait; puis les relations ainsi engagées se poursuivirent régulièrement, jusqu'à ce qu'un jour le duc, en gage d'amour, envoyât à sa vieille cousine « une des plus belles pièces de son argen terie ». Dès lors, le mariage fut décidé, « k la * grande stupeur de toute l'Ecosse » ; et la nouvelle duchesse se mit aussitôt en devoir de convertir son mari à la cause de feue lady Jean. Mais l'entêtement du vieillard était plus difficile à vaincre qu'elle l'avait supposé. Ne pouvant pas se délivrer autrement des instances^ reproches, et allusions de sa femme, lord Douglas finit même par se séparer d'elle, malgré l'extrême respect qu'elle lui inspirait; etlorsque

i58 GRAî^DES DAMES ET BOURGEOISES

la réconciliation se produisit, ce ne fut que sous la condition formelle, el stipulée devant notaire, que jamais la duchesse ne ferait mention, en présence de son mari, du prétendu fils de lady Jean. Comment la duchesse put se contraindre à observer cette condition, on Tignore. On sait seulement que le vieux duc, obstiné dans son caprice avec une ténacité inébranlable, se refusa jusqu'au bouta voir son neveu, tout en manifestant un remords de plus en plus vif de la dureté de sa conduite à Tégard de sa sœur. Mais quand il se sentit sur le point de mourir, en 1761, il annula tous ses testaments antérieurs, et nomma pour unique héritier de son titre et de ses biens « Archibald Douglas, alias Stewart, fils mineur de défunte lady Jean Douglas ». Ainsi, neuf ans après la mort de la malheureuse femme, se trouvait réalisé son unique désir !

On pourrait penser que l'histoire finit là : elle ne fait que commencer. En léguant sa fortune et son titre au fils de lady Jean, le vieux duc, par un dernier scrupule, avait déclaré qu'il les lui léguait comme « à Thérilier du sang de son

UNE CAUSE CÉLÈBRE AU XVIII** SIÈCLE tSf)

père, le marquis de Douglas ». Et à peine lady Hamilton eut-elle connaissance du testament qui la déshéritait, qu'elle intenta une action publique contre le jeune Archibald, se faisant fort d'établir qu'il n'était point V « héritier du sang des Douglas ». Ainsi s'engagea un procès qu'aujourd'hui encore les Anglais désignent du nom de « la Grande Cause : » une cause qui, pendant près de dix ans, allait passionner l'Angleterre et l'Ecosse, ou plutôt l'Europi! entière, diviser les familles les plus unies, rompre à jamais les plus solides amitiés, et mettre violemment aux prises, jusque dans la rue, les défenseurs et les accusateurs de feue lady Jean.

Celle-ci, comme je l'ai dit, n'avait jamais cessé d'affirmer, et sous les serments les plus, solennels, qu'elle était bien la mère des deux enfants : mais, quand on lui avait demandé d'en fournir la preuve, toujours elle s'y était refusée très énergiquement, en répétant que c'était à ses adversaires de prouver l'imposture dont ils l'accusaient. Quant à son mari, le colonel Stewart, et à la fidèle femme de chambre qui les avait accompagnés à Paris en juillet 1749^ *^oi's leurs récits des circonstances de l'accouchement n'étaient, sans aucun doute possible, qu'un

l6o GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

tissu de mensonges et de contradictions. Le colonel, en particulier, non seulement se reconnaissait incapable de donner l'adresse exacte de la sage-femme, mais variait même sur le nom de cette personne. Il ne retrouvait pas, non plus, le nom ni l'adresse de la nourrice à qui il prétendait avoir confié le petit Sholto. Tout au plus avait-on obtenu de lui le nom du médecin qui avait fait l'accouchement, Pierre Delamarre : encore soutenait-il qu'il l'avait rencontré aux Tuileries, et n'avait jamais su où il demeurait. Tout cela était, en vérité, extrêmement suspect, et bien fait pour encourager les espérances de lady Hamilton ; mais cette dame avait eu, en outre, la chance de découvrir, parmi les familiers de sa maison, un jeune avocat écossais, Andrew Stewart, qui joignait à des dons précieux d'activité un véritable génie d'investigation policière : quelque chose comme le prototype à la fois et l'idéal de ces « détectives amateurs » que se platt à créer inépuisablement, de nos jours, la fantaisie des romanciers anglais. Ce fut cet Andrew Stewart que la duchesse d'Hamilton envoya en France, avec mission de s'informer de ce qu'avaient été, bien au juste, la grossesse et l'accouchement de la sœur de lord Douglas.

Je ne puis songer, malheureusement, à résu-

AU XVIII® SIÈCLE l6l

mer ici les diverses phases de Tenquèle conduite, à Paris et à Reims, par ce précurseur du fameux Sherlock Holmes : enquête où Tingénieux Stewart sut intéresser des personnages de tout ordre, depuis Tarchevêque de Paris jusqu'à Diderot. Il ne réussit point, naturellement, à retrouver la sage-femme, ni la nourrice, ni le médecin Delamarre, — bien qu'il fût obligé de constater qu'un médecin de ce nom avait vécu à Paris en 1748. Mais il retrouva^ en revanche, une foule de gens qui avaient ren* contré les Stewart dans leurs voyages, nu peu* dant leur séjour à Paris, et qui étaient prtUs à affirmer que la grossesse de lady Jean n'avait été qu'une supercherie. Il retrouva jusf[u'ii des personnes qui étaient montées dans les intimes diligences que lady Jean, dans ses deux voyages d'Aix-la-Chapelle à Reims et de Reinis^ a Paris, et qui se souvenaient de Tavoir vue en excellente santé, quelques jours avant la datt^ du prétendu accouchement. Il fit mieux encore : il mit la main sur deux familles d'artisans de Paris qui lui racontèrent, avec les détails les plus précis, dans quelles circonstanciés elles avaient vendu, chacune, un de leurs enfants, à un étranger qui ressemblait fort au colonel Stewart. L'une de ces familles avait vendu son enfant an juillet, l'autre en novembre : d'où

résultait la conclusion que lady Jean n'avait même pas pris la peine de s'approvisionner simultanément de ses deux <c jumeaux. »

On peut se figurer l'effet produit, en Ecosse et en Angleterre, par ces révélations, présentées d'ailleurs et mises au point avec une adresse infinie. Elles n'empêchèrent pas, cependant, lady Hamilton de perdre son procès en dernière instance. Le i" mars 1769, après de longs débats, la Chambre des Lords consacra définitivement la légitimité du jeune Archibald, l'énorme appareil de preuves laborieusement construit par Andrew Stewart ayant échoué devant l'éloquence passionnée de certains lords amis de lady Jean, qui, sans presque daigner discuter les arguments de ses adversaires, s'étaient bornés à rappeler quelle parfaite et admirable femme elle avait été. Mais quand ensuite leur éloquence fut oubliée, et que s'affaiblit le souvenir des vertus de la pauvre femme, l'enquête du détective écossais resta seule pour instruire et guider l'opinion publique: si bien que celle-ci, malgré le verdict de la Chambre des Lords, en vint de plus en plus à admettre que lady Jean, afin de capter la fortune de son frère, avait fait passer pour ses fils deux enfants achetés par elle sur le pavé de Paris. C'est aussi ce qu'ont admis la plupart des

AU XVÏII® SIÈCLE iC*)

historiens anglais, lorsqu'ils ont en à raconter la a Grande Cause. » Et c'est ce qu'admet aujourd'hui, avec une assurance absolue^ M. Percy Fitzgerald, après avoir pris connaissance de tous les documents, publiés ou inédits, qui se rapportent à cette mémorable affaire. Son livre, à la fois tout rempli de faits et fort agréable à lire, n'est, d'un bout à l'autre, qu*un réquisitoire contre lady Jean Douglas *.

Or, si les conclusions de ce réquisitoire étaient vraies, si effectivement les deux prétendus enfants de lady Jean étaient fils, Tim d'un pitre de la foire Saint-Laurent, Tautre, d'un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, îl y aurait là, pour nous, un « mystère » psychologique des plus inquiétants. Car M. Fitzgerald lui-» même est forcé d'avouer que non seulement lady Jean a toujours su se donner l'apparence d'aimer ces enfants qui lui étaient étrangers, mais qu'elle les a vraiment aimés de tout son cœur, au point de se priver de tout pour les élever, au point de ne pouvoir pas survivre à la mort de l'un d'eux. Sur son lit de mort, en présence d'un Dieu dont elle savait qu'elle aurait bientôt à affronter la justice, — et la sincérité de sa foi ne peut pas être mise en

* Ludy Jeun, a »tudy of the Douglas Cause, pnr Percy Fitigerald. 1 vol. in-S" illustré, Londres, Fisher Unwiu, i^ufi.

l64 GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

doute, — elle a encore juré que les deux enfants étaient bien ses fils. Gomment expliquer tout cela ? Et comment expliquer, même, qu'une femme de cette sorte, qui avait vingt fois refusé les plus beaux partis, se soit abaissée à projeter et à exécuter une escroquerie aussi misérable ?

Mais je dois ajouter que, pour ma part, après avoir lu avec grand soin tous les documents cités par M. Fitzgerald, je n'en ai pas découvert un seul qui eut proprement la valeur d'une preuve décisive de l'escroquerie. En réalité, toute cette affaire se résume pour nous, aujourd'hui, dans l'alternative d'un choix qui nous est offert entre deux témoignages : celui de lady Jean et celui de l'avocat Andrew Stewart. Si ce dernier dit vrai, la culpabilité de lady Jean est incontestable : mais nous ne sommes pas tout à fait sûrs qu'il dise vrai, ou plutôt nous avons irrésistiblement l'impression qu'il est trop fin, trop habile, et que l'édifice de son enquête est trop ingénieux. Avec les ressources merveilleuses de son esprit, et la grosse somme d'argent dont il disposait, nous songeons que cet ami de Grimm et de Diderot aurait parfaitement pu, au besoin, découvrir des témoins pour affirmer qu'ils avaient vu les Stewart occu*

AtJ XVÎII* SIÈCLE l65

pés a emporter chez eux les tours de Notre- Dame. Et ainsi, nous rappelant Thommage unanime rendu à lady Jean par tous reux qui l'ont connue, nous en arrivons à nous demander si, au fond de ce « mystère » comme de maints autres, il n'y aurait pas, tout simplement, une mystification.

« Au fond des mers du Nord, il y avait alors (en 1789) une bizarre et paissante créature, un homme» non, un système, une scolastique vivante, hérissée, dure, un roc, un écueil taillé à pointe de diamant dans le granit de la Baltique. Toute philosophie avait touché là, s'était brisée là. Et lui, immuable. Nulle prise au monde extérieur. On l'appelait Enimanuel Kant ; lui, il s'appelait Critique. Soixante ans durant, cet être tout à fait abstrait, sans rapport humain, sortait juste à la même heure, et, sans parler à personne, accomplissait, pendant un nombre donné de minutes, précisément le même tour, comme on voit aux vieilles horloges des villes l'homme de fer sortir, battre Theure, et puis rentrer. Mais un jour, chose étrange, les habitants de Kœuigsberg virent (ce fut pour eux un signe des plus grands événements) cette planète se déranger, quitter sa route séculaire ; on le

UN EPISODE DE LA. VlE DE kANT 1^7

suivit, on le vit marcherversTouest, vers la porte par laquelle venait le courrier de France, m Qui ne connaît ces lignes magnifiques de Mli^helet? Qui n'a tiré d'elles, bien plus que de tout les ouvrages des philosophes, Timage du « système n vivant que fut, en effet, Tauteur de la Critique de la Raison pure et de la Métaphysique des Mœurs ? Or le courrier de l'ouest, quelque temps après le mémorable événement que nous a raconté Michelet, apporta à cet « homme de fer n une lettre qui, peut-être, ne le troubla pan moins qu'avait fait, naguère, la nouvelle delà Révolution française. La lettre venait d'une jeune fille inconnue, Marie de Herbert, et, avec Forthographe et le style les plus extravagants, disait au vieux philosophe à peu près ceci :

Grand Kant î

Je t'invoque comme un croyant invoque son Dieu, pour que tu me secoures, ou me consoles, ou me condamnes à mort. Tes arguments, dans tes livres, suffisent pour me renseigner sur la vie future; et c'est ce qui fait que je recours à toi : mais je n'y ai rien trouvû au sujet de cette vie-ci, absolument rien qui pût compenser pour moi le bien que j'ai perdu. Car j'aimais un objet qui, k mes yeux, contenait tout en lui : je ne vivais que de lui, et tout le reste des choses m'apparaissait couime des linges vides. Or. j*ai offensé cet objet par un long mensonge, que je viens à présent de lui découvrir. Mais il n'y avait là rien de salissant pour mon caractère, car je n'ai

l68 GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

jamais eu de vice à cacher dans ma vie. Non, mais le mensonge, par lui seul, a suffi pour que Tamour de mon ami s'éteignît. Etant un homme d'honneur, il ne me refuse pas son amitié fidèle; mais le sentiment intime qui, sans que nous l'appelions, nous a conduits l'un vers l'autre, ce sentiment n'est plus ! Oh ! mon coeur se brise en mille morceaux ! Si je n'avais lu déjà tant de vos écrits, sûrement j'aurais mis fin à ma vie. Et maintenant mettezvous à ma place, et donnez-moi une consolation ou une condamnation ! La Métaphysique des MœurSy je l'ai lue : mais ni elle, ni l'impératif catégorique ne me servent de rien ! Ma raison m'abandonne au moment où j'aurais le plus besoin d'elle. Une réponse, je t'en supplie, ou bien c'est que tu ne sais pas toi-même te conduire d'après l'impératif que tu nous as imposé !

Mon adresse est : Marie de Herbert, à Klagenfurth en Carinthie. Mais vous pouvez aussi m'écrire par l'entremise de Reinhold : je crois que la poste est plus sûre par là.

Cette lettre parvint à Kant dans les premiers jours du mois d'août 1791. Deux ou trois jours après, le philosophe reçut de son collègue Borowski le billet suivant :

Je vous renvoie ci-jointe la lettre extraordinaire de Marie Herbert, que j'ai emportée par distraction dans ma poche, hier soir, tant notre entretien à ce sujet m'avait passionné! Et, si votre réponse ne devait même servir qu'à consoler un moment le cœur déchiré de votre correspondante, et à la détourner pour quelques jours de l'objet à qui elle s'est enchaînée, vous feriez là, déjà, quelque chose de grand et de bon ! Une personne

tN ÉPISODE DE LA VIE DE KANT iGt)

qui trouve du plaisir à lire vos écrits, qui a <?n vous une telle force de confiance, une telle foi, mérilu voire cfmsidération, et que vous tentiez de la tranquilliser.

C'était aussi Tavis de Kant, qui, tout de .suite, se mit à méditer la réponse qu'il enverrait à sa correspondante. Mais il méditait lentement, et les lettres, en particulier, lui coûtaient h êrrire. Ce n'est que six mois plus tard, en février 1792, qu'il répondit à Marie de Herbert. Sa réponse ne nous a pas été conservée, mais nous en possédons un « projet, » un brouillon, que luimême a gardé avec soin parmi ses papiers. Ce document débute ainsi :

Votre touchante lettre doit avoir jailli d'«n cœur faîl pour la droiture et la vertu, puisqu'il est aî sensible h une doctrine morale qui manque de tout ce qui peut flatterai caresser la fantaisie d'une femme. Aussi n'ai^je point manqué de faire ce que vous me demandiez ^ c'està-dire de me mettre à votre place, et de rêdéchir pour vous aux moyens d'un apaisement purement uioraL Kn vérité, j'ignore la nature de votre relation à Tégard de cet objet aimé dont le caractère paraît si m>ljle, étant si attaché à Tessence de la vertu, je veux dire la sincérité. Je ne sais point si vous êtes liée par les liens du mariage» ou simplement par ceux de Tamitié. Je suppose, rependant, d'après votre lettre, que c'est cette seconde hypothèse qui est la vraie. Et d'ailleurs cela n'a point d'importance quant à ce qui vous inquiète : rar ramour, qu'il s'adresse à un mari ou à un ami, exige un égal res-

l"o GRANDES D.VMES ET BOURGEOISES

peut rétîpi oijue, sans lequel il n'est qu'une illusion sensuelle, et des plus passagères.

Suivaient de longues pages, destinées à (f rapaisemenl moral » de la jeune femme. Mais Kant, stiivant l'admirable expression de Michèle t, était un u système, » un « être tout à fait abstrait. « Il s'était constitué, vers Tâge de cinquante ans, un ensemble d'idées sur tous les sujets ; et, depuis lors, c'était comme si son cerveau et son cœur se fussent transformés en une collection de gros in-folio, d'où il tirait, en toute circonstance, la page appropriée à cette circonslantc. U ne [lensait plus, ni ne sentait; il ne savait plus que citer sa doctrine. Et sa lettre à Marie de Herbert n'était, malgré ses excellentes intentions, qu'une sorte de corollaire de sa Crl^ tique de la Raison pratique. Il lui démontrait que le repentir a plus ou moins de mérite, suivant qu'il vient du regret de la faute elle-môme ou seulement de celui de ses conséquences; il lui affirmait ensuite que, ou bien son ami devait un jour lui pardonner, et l'aimer de nouveau, ou bien que, dans le cas opposé, l'amour qu'il avait pour elle était « plus physique que moral », lui répétant que cet amour-là n'était « qu'illusion passagère », Après quoi il disait, en terminant, qu'il avait insisté davantage sur la « condamna-

tion » que sur la « consolation » parce que, « quand la condamnation aurait produit son effet», la consolation ce ne manquerait point de venir par surcroît ».

La lettre écrite, tarda-t-il encore à l'envoyer ? Le fait est que, en décembre 1792, dans le po^tscriptum d'une lettre à un de ses jeunes disciples, — lettre qui paraît bien n'avoir été écrite que pour ce post-scriptum, — il demandait <c l'impression que M"* Herbert avait eue de sa lettre. » Et, dès le mois suivant, il recevait de la demoiselle elle-même une très longue lettre, qui sans doute, l'aura plus étonné encore que n'avait fait la première,

La jeune fille commençait par le remercier de ses bons conseils, qui d'ailleurs ne lui avaient servi de rien, car son ami « avait persisté dans sa froideur ». Et elle ajoutait que, à présent, ce n'était plus l'amour, mais l'ennui, qui la torturait. « Rien n'a plus de charme pour moi ; la réalisation de tous les vœux me concernant ne me procure aucun plaisir ; et il n'y a pas une seule action au monde qui me paraisse valoir la peine d'être faite ». Du moins, avait-elle Tespoir que, dans la vie future, cet état de « vide végétatif » cesserait pour elle ; mais, dans cette vie-ci, elle savait que tous les remèdes seraient impuissants à la soulager. « Toutes les sciences

de la nature, la connaissance des hommes, je n'ai nul désir d'étudier tout cela ; car n'ayant pas en moi de génie^ je sens trop que je ne parviendrai jamais à y faire des découvertes précieuses pour les autres : et, quant à moi-même, tout m'est indifférent de ce qui n'est pas l'impératif catégorique et ma conscience transcendantale ». Puis, interrompant tout à coup ce jargon difficile, elle disait à Kant : « Dans quelque temps, si ma santé me le permet, j'irai à Kœnigsberg, ce dont je vous demande d'avance l'autorisation. Je vous prierai alors de me raconter votre histoire, car je suis curieuse de savoir à quel régime de vie vous a conduit votre philosophie, et si, pour vous aussi, ce ne serait point une bonne chose de vous choisir une femme, ou de vous donner à quelqu'un de tout votre cœur et de prolonger votre espèce en ayant des enfants. J'ai fait venir votre portrait, de chez Bause, à Leipzig : j'y ai bien trouvé une profonde tranquillité morale, mais aucune trace de la finesse d'esprit qui m'a frappée avant tout, dans votre Critique de la Raison pure. Au reste, je ne serai point satisfaite aussi longtemps que je ne vous aurai pas vu vousmême en pleine figure ». Et la lettre s'achevait par cette requête, infiniment piquante dans sa naïveté : « Si vous consentez à me faire l'extrême

UN ÉPISODE DE LA VIE DE KA3ST îjî

plaisir de m'honorer d'une réponse, veuillez, je vous en supplie, la composer de telle sorte qu'elle touche seulement au particulier, et non pas au général, sur quoi j'ai déjà, dans vos livres, tous les renseignements que je puis désirer ! »

Et Kant, de nouveau, s'émeut, s'agite, médite une réponse. Mais toute cette belle flamme s'éteint, lorsque le disciple qu'il a interrogé sur Marie de Herbert, Benjamin Erhard, lui répond que la jeune fille est, à son avis, une déséquilibrée, et qui, pour comble d'horreur^ a s'est affiliée à la coterie de l'amour romantique a* — « Elle est plus à plaindre qu'une folle, ajoute Erhard, depuis qu'elle s'est mis en IHe la malheureuse chimère d'un amour idéaL Peut-être cependant, si mon ami Herbert avait plus de délicatesse, pourrait-on encore parvenir à la sauver ? » Mais Kant, avec ses soixante-dix ans, n'était pas homme à entreprendre le salut d'une jeune fille, « affiliée à la coterie de Tamour romantique ». En vain la jeune fille, un an plus tard, lui écrivit-elle de nouveau. En vain, — détail touchant, — fit-elle revoir et corriger sa lettre, dont l'orthographe, la ponctuation, et le style môme n'ont plus rien de commun avec Tinforme gribouillage des deux lettres précédentes. Elle le remerciait du plaisir que lui avait fait la

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17i GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

lecture de son dernier livre, La Religion dans les limites de la Raison ; elle lui déclarait que toutes les souffrances morales s'étaient trouvées guéries par l'étude et la méditation des « antinomies ; » et elle lui exprimait son désir d'aller le voir à Kœnigsberg, mais en ajoutant, cette fois, qu'elle ferait ce voyage avec son « ami », ce qui nous porte à supposer que les « antinomies » n'avaient pas été le seul instrument de sa guérison. Une amitié plus jeune et plus « particulière », sans doute, l'avait déjà un peu consolée du silence du vieux philosophe : et fort heureusement pour elle, car celui-ci, dès qu'Erhard l'avait renseigné sur son compte, avait envoyé ses deux lettres à la fille d'un de ses amis, en les accompagnant du billet que voici :

C'est moi^ très honorée Mademoiselle, qui ai daté les documents ci-joints : car la petite exaltée n'a pas même songé à inscrire une date au bas de ses lettres ! La troisième lettre, que vous allez lire, n'est pas d'elle^ mais d'un de mes amis, et je ne vous l'envoie que parce que mon ami y a introduit quelques renseignements sur le singulier état d'esprit de cette personne. Plusieurs de ses expressions, surtout dans la première lettre, se rapportent à mes écrits, qu'elle venait de lire, et ne sauraient être bien comprises sans un commentaire..

Le bonheur de votre éducation me défend de songer à vous recommander cette lecture comme un exemple et un avertissement, pour vous mettre en garde contre de

telles aberrations d'une fantaisie sublimée. Mai» j'espère que cette lecture servira, du moins, à vous faire d^autant plus apprécier un bonhenr si précieux ! Votre, elc, E. Kant. Ce II février 1793.

Je dois ajouter que ces lettres de la « petite exaltée » sont, vraiment, le seul rayon de soleil qui échauffe et égaie un peu les deux premiers volumes de la Correspondance de Kant, tels que vient de les publier M. Rodolphe Reicke ^ Des lettres du philosophe lui-même, la plupart n'ont guère d'intérêt que pour les philosophes. Encore y retrouve-t-on les mêmes idées qu'on trouve dans les écrits théoriques de Kant, et exprimées dans la même langue, la plus « hérissée » et la plus « dure » qui soit, pour reprendre de nouveau les mots de Michelet. Tout au plus Tensemble de ces lettres achève-t-îl de nous démontrer ce qu'a de profondément ridicule la célèbre fantaisie de Heine, suivant laquelle Kant, après avoir d'abord supprimé le devoir et Dieu pour satisfaire aux exigences de sa propre raison, se serait ensuite résigné à les rétablir pour contenter les préjugés de son valet de chambre. La vérité est que, dès le premier jour, les postulats de la raison pratique ont été le centre, la raison d'être

• Kani*â gesammelte Schriften, nouvelle édition, publiée par rAcadémie des Sciences de Berlin, tomes X et XI : Bncfwpchtel, a vol. in-8*: Berlin, 1901.

Ï7*' GHANDES UÀMES ET BOURGEOISES

essentielle du système de Kant. La vérité est que ce prétendu athée est resté, toute sa vie, à safaron protestante, philosophique, et professorale, un chrétieTi^ préoccupé d'assurer aux doctrifieis de l'Evangile la base rationnelle dont il ne concevait point qu'elles pussent se passer. Ls 28 avril 1775, répondant à Lavater, qui l'avait consulté sur des questions religieuses, il écrivait que, pour lui, la morale évangélique était le fondement de la religion. « J'admets, disait-il, que, au temps du Christ, des miracles et révélations aient été nécessaires pour imposer celte pure religion et pour la répandre. Le christianisme avaitalors besoin d'arguments adhominem, que les hommes de ce temps estimaient plus que nous. Mais quand cette religion, — la seule 011 se trouve le vrai salut de Thomme, — a été assez répandue et assez solide pour se tenir debout par ses propres forces, les échafaudages employés jadis à la soutenir sont, du même coup devenus inutiles. Je respecte fort les récits des apôtres et des évangélistes, et j'ai pleine confiance dans les moyens de salut dont ils me fournissent la nouvelle historique... Mais, audessus d*eux, je place ce que j'appelle la foi inorale, c'est-à-dire la confiance de l'âme dans Taide de Dieu. Or, j'estime que, de la justesse et de la nécessité de cette foi morale, chacun

peut s'assurer par soi-même, sans avoir besoin de preuves historiques pour s'en convaincre pleinement ». Et, vingt ans plus tard, lorsque le gouvernement prussien lui reproche d*avoir « déprécié et rabaissé », dans ses écrits, « plusieurs dogmes des livres saints et du christianisme », c'est avec une indignation presque t-loquente à force de sincérité que le vieillard affirme avoir toujours, au contraire, travaillé au profit du dogme chrétien. « J'ai assez prouvé mon attachement et mon respect pour le christianisme, dit-il, en proclamant la Bible comme la meilleure loi d'une religion vraiment moialu ; et, sans me permettre jamais le moindre bldme à l'égard des dogmes purement théoriques, j'ai toujours mis en lumière la sainteté de son contenu pratique, qui doit constituer à jamais, sous la fluctuation des dogmes, l'essence et le fond de la religion, et qui seul pourra, en tout temps, rendre au christianisme dégénéré sa pureté première ». Comme Descartes, comme Malebranche, comme Leibniz, mais peut-être plus sérieusement encore qu'aucun d'eux, Kant a voulu prêter à Dieu le concours, Tappui de la philosophie : et le principal intérêt philosophique de ses lettres est, je crois, dans l'abondance des preuves qu'elles nous en fournissent.

Quant à l'image qu'elles nous offrent de sa

i;^ f;i1A>DES DAMES ET BOURGEOISES

personne et de son caractère, elle est presque tinlièremtnt telle que l'avait, jadis, devinée ilîchelet. C'est bien, au total, Tiinage d'une « scolastiquc vivante », d'un « être tout à fait abstrait », d*un de ces « hommes de for » qui battent Theure « aux vieilles horloges des villes w, RirTi n'intéresse cet homme que ses îdî'^es ; et j'ai même vainement cherché, dans les deux gros vnlumes de ses lettres, la moindre trace de la curiosité qu'on dit que lui ont inspirée les dt^biits et les progrès de la Révolution française. En 1789 comme en 1793, comme à toutes les années de sa longue vie, il ne s'occupe que d'écrire ses livres ou de les éditer, d'en expliquer l'ensemble ou les détails, de rectifier les analyses qu'on en fait et les jugements qu'on porte sur eux. Le reste du monde, hommes et choses^ n'existe pas pour lui. Qu'un de ses correspondants se plaigne à lui de l'état de ses affaires, qu'un autre lui expose les théories de Berkeley, ou bien lui soumette une théorie nouvelle : Ivant tie voit jamais, dans leurs lettres, que ce qui so rapporte à son propre système.

Non qu'il ne soit brave homme, à sa manière, et prêt à ol>Iiger ceux qui le prennent pour maître. Mais, dès que, sur un point quelconque, ils se permettent d'avoir un avis différent du sien, Dussitot il leur retire sa faveur et, littéralement.

ne les connaît plus. Ainsi, dans ces deux vohinies de sa Correspondance^ vingt jeunes philosophes défilent tour à tour devant lui, dont chacun est tour à tour son ami, son confident, et puis cjuL tout à coup disparaissent et qu'on ne revoit plus. C'est que Tun, dans un compte rendu, a mêlé quelques réserves à ses compliments ; un autre a osé entreprendre de « compléter » tel ou tel chapitre de la Critique de la Raison pure. Et voici Jean-Godefroy Kiesewetter, Télève préféré. Celui-là ne se borne pas à prêcher infatigablement la doctrine de Kant ; il se constitue encore son commissionnaire, son correcteur d'épreuves, et pas un mois ne se passe sans qu'il envoie à son maître un sac de raVes, ou de tel autre légume dont il le sait friand. Mais il prend la liberté de publier, chez l'éditeur qui vient d'imprimer la Critique du Jugement^ xxno Logique de sa composition, d'ailleurs précédée d'une belle dédicace où il appelle Kant son « père a ot lui prodigue les marques de sa respectueuse affection. Et Kant, sans même jeter les yeux sur cette malencontreuse Log^igwe, raie aussitôt Kiesewetter du nombre des vivants ; il n'admet point qu'un philosophe puisse être son ami, qui publie, chez son éditeur, des ouvrages pouvant faire concurrence aux siens. Le silence se fait ilouc, pendant deux ans, entre Kiesewetter et lui. Et

l8o GUANDES DAMES ET BOURGEOISES

quand le disciple, vers la fin de Tannée 1793, se rappelle humblement au souvenir de son maître, s'offrant à lui rendre de nouveaux services, et de nouveau lui annonçant Tenvoi d'un sac de raves, c'est du ton le plus froid que le maître lui répond, avec un « Honoré Monsieur » bien éloigné des « Très cher ami », des ce Mon cher enfant » de naguère.

Il avait l'orgueil légitime des grands inventeurs. N'était-il pas un second Copernic ? Et, en plaçant Tesprit de l'homme au centre des choses, n'avait-il pas fait une révolution plus importante encore que celle qui, trois siècles auparavant, avait renversé le cours des planètes ? Il en était, du moins, profondément convaincu. Mais à cet orgueil légitime se joignait chez lui, on doit l'avouer, un peu de l'égoïsme du vieux célibataire. Sa personne lui tenait au cœur autant que son système. Peu de philosophes ont poussé aussi loin la prudence, la peur de se compromettre, le désir de vivre en paix avec l'autorité temporelle. « Quand la destinée des grands de ce monde est à la merci d'un mauvais hasard, écrivait-il à l'éditeur Spener, un pygmée qui aime sa peau ne saurait prendre trop de soin pour ne pas se mêler à leurs disputes, fût-ce de la façon la plus respectueuse et la plus anodine ». El, quand, en 1794^ 1« roi Frédéric-

UN ÉPISODE DE LA VIE DE KANT i^\

Guillaume II Taccusait de « déprécier » et de « rabaisser » par ses livres la religion chrétienne, il se défendait de l'accusation avec la sincère éloquence qu'on a vue ; mais il ajoutait ensuite que, « en sujet fidèle de su Majesté, et pour éviter à l'avenir la possibilité ini>ine d'un soupçon », il s'engageait à « ne plus jamais traiter en public, que ce fut dans ses lerons ou dans ses écrits, les sujets relatifs à la religion, que ce fût la naturelle ou la révélée ». Ce qui lui valait, quelques jours après, le seul reproche que lui eût jamais fait le plus vieux d© ses anus, Jean Erich Biester, le célèbre directeur de la Revue philosophique de Berlin. « Vous avez préparé là pour les ennemis des lumières un grand triomphe, lui écrivait Biester, et pour la bonne cause un dommage sensible ». Et il terminait sa lettre par ce compliment, où sn défé* rente affection se tempérait d'une douce ironie: « Adieu, excellent ami, restez pour nous longtemps encore un exemple de la façon dont nn homme noble et sage sait garder, jusqu'au milieu des tempêtes qui menacent la raison, son égalité d'âme et sa paix intérieure ! »

Je sDussîgnéi chargé par radiuinistration de police intérieure de la maison de détention de cette commune, reconnais avoir reçu du citoyen Castellane, y détenu, la somme de %^o livres, H sols, à quoi il a été taxé pour sa portion oonlribulîve dans les frais de nourriture et autres de kdite maison, pendant le mois de germinal, à raison de 83 livres, 7 sols, JS deniers par décade. Dont quittance.

A ^Ïonlagne-Bon-Air, le i*"" floréal, an deuxième de la Hépublique une et indivisible.

Breton.

En ce temps-là , Montagnc-Bon-Air était , comme Ton sait, le nom républicain de Saint- Gerinaia-en-Laye. Quant au citoyen Castellane, c'était le père de ce Boniface de Castellane qui devait, plus lard, devenir maréchal de France, et dont le très curieux Journal^ récemment publié, nous oih'i* une image infiniment amu-

LES PRISONS DU MAUQUIS DE CASTELLANE 1 8'i

santé et pittoresque du vieil esprit mililan'i^ français.

Le détenu de Montagne-Bon-Air s'appelait, de son vrai nom, le marquis Boniface-Louis-André de Gastellane. Né à Paris en 1758, il avait d'al>ord suivi la carrière des armes ; et il était colonel au i6' de cavalerie lorsque, le 12 mars 1789, le bailliage de Ghâteauneuf-en-Thimerais l'avait élu député de la noblesse aux États généraux, A Versailles, puis à Paris, pendant toute la durée de TAssembléo constituante, il s'était signalé parmi les plus ardents amis de la liberté. Il avait été des premiers, notamment, à réclamer h fusion des trois ordres, et avait proposé, entre autres réformes, la suppression des détentions arbitraires. Quand l'Assemblée s'était dissuute, il avait rejoint larméc ; mais, au lendemain du 10 août, il avait donné sa démission, et s'était retiré, avec sa femme et son fils, le futur muréchai, dans un petit village des environ.^ de Meulan, Aubergenville, où il avait été noiiuné officier municipal. C'est laque, le 21 mars 179^, — comme il était en train, nous dit son fils» ^ de pêcher à la ligne dans un petit lac », — on était venu l'arrêter, à titre d' « ancien général », pour le conduire à la prison de Montagne-Bon-Air ^

* La vérité est que l'on avait ronfondu M. de Custellaiie avec son frère le vicomte, qui, impliqué dans une prétendue coiispira-

l8'| GRANDES DAMES ET ROURGEOISES

Il y ret^ta détenu plus de deux mois, jusqu'au 3o mai. A cette date, le citoyen Crassous, député de la Martinique et représentant de la Convention dans le département de Seine-et-Oise, le lit mettre on liberté provisoire, ainsi qu'en témoigne la pièce suivante, datée du « dix prairial. Tan second de la République une, indivisible et impérissable » :

Vu la pélition du citoyen Castellane^ de la commune d^Aubergenville, mis en arrestation comme ancien général, par ordre du Comité de Salut Public, après avoir pris les renseignemens les plus exacts sur ce citoyen et avoir vu l'ordre d*arrestation motivé, j'ai arrêté que ce cîloyt^n sera en arrestation dans sa commune, sous la garde d'un sans-culotte qui sera désigné par le comité do surveillance de Montagne-Bon-Air.

A. Crassous.

IMais, soit que le sans-culotte préposé à la garde de Castellane ait eu des doutes sur la qualité de son civisme, ou que le Comité de Salut Pulïlic ait jugé dangereuse la mesure prise à son ttgard par le citoyen Crassous, — qu'on ne pouvait guère soupçonner, pourtant, de « pactiser avec la réaction, » — à peine le malheureux oHicier d'Aubergenville était-il rentré dans

lion, nvnil; été incarcéré d'abord ù Sainte-Pélag^'e, puis ù la ConclfîFgcne, piiiin au Luxembourg, d'où il s'était enfui, le 25 octobre i;rj3. dans des conditions particulièrement romanesques.

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTELLVNE l85

sa commune que de nouveau on le venait chercher, pour le conduire, cette fois, à Paris, et non plus en qualité d'ancien général^ mais comme « prévenu d'avoir conspiré contre la République ».

Enfermé à la Conciergerie le 4 messidor, il y passa sept semaines, dont les cinq premières, jusqu'après le 9 thermidor, doivent avoir été pour lui pleines d'émotion. Le 27 theriiiidnr, il fut transféré au Collège du Plessis, où il resta encore détenu près de deux mois, au grand cljagrin de ses collègues du Conseil municipal d'Aubergenville , qui, de semaine en semaine, envoyaient au Comité de Sûreté Générale des attestations du genre de celle-ci :

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