‹ Quelques figures de femmes aimantes ou malheureusesChapitre 15 sur 31 · DEPARTEMENT DE SEINE-ET-OISE DISTRICT DE MONTAGNE-DU-BON-AIU · texte numérisé non relu

DEPARTEMENT DE SEINE-ET-OISE DISTRICT DE MONTAGNE-DU-BON-AIU

MUNICIPALITE D AUBERGENVILLE

Nous soussignés, maire et agent national de b cautmune d'Aubergenville, certifions que le citoyen Boucher^ huissier au tribunal révolutionnaire, est arrivé dans notre commune le 3 messidor, accompagné d'un garde ; qu'il nous a communiqué un ordre signé Fouqui^r-de- Tainville, qui portait d'arrêter Tex-vicomte de Castellane,

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conspirateur: que nous lui avons observé que le citoyen Boni face- Louis-André Castellane, qui est domicilié dans fiotr«; commune depuis quatre ans, était un patriote, qu'il ne s était jamais appelé vicomte, et que ce mandat ne pouvait porter sur lui : il a toujours persisté et nous a exhil>é un autre ordre signé aussi Fouquier-de-Tainville, par lequel il pouvait arrêter, nous a-t-il dit, tout ce que son zèle et son patriotisme lui dicteraient ; en conséquence, malgré nos observations, il a emmené notre concitoyen, qui, depuis ce temps, gémit dans les prisons du tribunal, malgré les réclamations que la commune en masse a faites, et ferait encore si elle n'attendait pas une prompte justice du Comité de Sûreté Générale.

A Auliorgenville, le 16 fructidor, Tan deuxième de la République une et indivisible.

Bertrand, maire, Gojard, agent national.

Soussignés, membres de la commune d'Aubergenvillc, ferûfions que le citoyen Castellane, demeurant à Aubergtnville, est un excellent patriote, que toute sa commune réclamerait en masse si elle n'attendait de la justice du Comité de Sûreté Générale le prompt élargissement de ce bon citoyen.

Signé : Auchant, notable, F. Boulland, notable, J.-B. Haquillet, notable, Lorrez, ofQcier municipal, Denis Gabit, officier municipal, F. Debaize, notable, Blin^ secrétaire-greifier.

La justice du Gomité de Sûreté Générale, mallicurcitsement, était devenue très lente depuis le 9 thermidor. Les semaines passaient, et Texceilent patriote Gastellane restait toujours en

prison ; de sorte que, le lo vendémiaire, le conseil de la commune d'Aubergenville, les citoyens dont on vient de lire les noms, et quelques autres notables, parmi lesquels un citoyen Gravelle dit Grattarola, s'étant réunis en délibération solennelle « au temple de TEtre suprême », décrétèrent que deux commissaires, le maire Bertrand et Tagent national Gojard, serait^nt autorisés à séjourner à Paris, aux frais de la commune, « pour inviter le Comité de Siireté Générale à faire droit à leur réclamation touchant la mise en liberté du citoyen Castellane ». Les deux commissaires vinrent en effet à Paris. Ils furent reçus .par un membre du Comité, <|ui, le môme soir, fit savoir à Castellane qu'il était « enchanté d'eux ». Mais leur démarche ne paraît pas avoir eu d'autre résultat.

Avec non moins de zèle, et avec tout aussi peu de succès, Castellane, de son côté, multipliait les démarches pour obtenir sa libération. Voici, par exemple, une note écrite par lui le 27 fructidor, « pour être remise au citoyen Goupilleau, membre du Comité de Sûreté Générale » :

Le citoyen Boniface-Louis-André Castellane a été traduit à la Conciergerie en vertu d'un mandat d'arrûtde l'accusateur public du tribunal révolutionnaire en date du 3 messidor, lequel mandai portait le nom d'un autre j ce

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fait avoué par Thuissier porteur de l'ordre, devant le maire et le procureur de la commune d^Aubergen ville.

Il a constamment marché dans le sens de la Révolution, ayant été maréchal de camp, à son ancienneté y le ao mars 179*2, même style. Il n'est ni destitué, ni suspendu, ni démissionnaire volontaire, mais il a dans ses mains une démissiim honorable du Conseil exécutif, pour cause de maladie constatée.

Il n'a pas quitté la France depuis plus de dix ans ; ses père et mère ne sont pas non plus sortis du territoire de la République. Depuis le 26 mai 179a, vieux style, il n'a pas bougé d'Aubergenville, district de Montagne-Bon- Air, département de Seine-et-Oise : il y a été commandant de la garde nationale, ensuite officier municipal. Les habitants'de cette commune, tous francs républicains, et dont le civisme n'a jamais été inculpé, demandent unanimement sa liberté.

Ayant précédemment été arrêté, le 2 germinal, comme ex-général (quoiqu'il n'en ait jamais fait les fonctions)^ il avait été renvoyé dans sa commune, en prairial, par le représentant du peuple Grassous, dont l'arrêté portait ces mots : a après avoir pris les informations les plus exactes sur ce citoyen ».

Il est muni de certificats de résidence, de non-émigration^ de civisme : et toutes les autorités constituées du district de Montagne-Bon-Air attesteront son patriotisme.

Il cultive à Aubergenville une modeste métairie. Son fils est âgé de six ans; sa femme, très malade depuis vingt-sept mois des suites d'un dépôt de lait, est mourante depuis sa détention.

Si quelque calomnie avait pu le noircir, il demande à la connaître et à être interrogé par le Comité, pour finir

le supplice qu'il éprouve, étant séparé d'une épouse chérie à qui ses soins sont indispensables.

Il a présenté, le 'i-i thermidor, une pétition au Comité de Sûreté Générale.

B. L. Gastellane.

En réalité, aucune « calomnie » nouvelle n'était venue noircir Gastellane, depuis son arrestation, et ce n'était point par mauvais vouloir que le Comité de Sûreté Générale tardait ainsi à s'occuper de lui. On avait même décidé, le 4 iriictidor, qu'il ne passerait pas en jugement, et qu'on signerait sa mise en liberté sur le simple vu de son acte d'arrestation. Mais, avec les meilleures intentions du monde, le Comité n'avait pas le temps de s'occuper de lui. Et ce n'est que le 22 vendémiaire que, sur le rapport de Legendre, le prisonnier obtint enfin son élargissement* Il quitta la Maison Egalité le lendemain, après que le concierge, le fameux Haly, lui eût remis le certificat que voici :

MAISON d'arrêt égalité

Extrait cCécrou délivré en exécution de la loi du huit messidor dernier sur les rentes viagères.

Le nommé Gastellane, Boniface-Louis-André, eet détenu dans cette maison, par ordre des autorités constituées, depuis le 27 floréal dernier ^, et dont il est sorti

* Haly se trompe de date : c'est le 37 thermidor que CasioUane est entré au PIcssis, ainsi qu'en fait foi le registre de la PivfL'iiUire de police.

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aujourd'hui, vingt-trois vendémaire, troisième année de la République française une et indivisible.

Hàly, concierge.

Trois jours plus tard, le 26 vendémiaire, le prisonnier libéré comparut solennellement devant le maire, les officiers municipaux, et Tagent national de la commune d'Aubergenville, à qui il présenta son « extrait de liberté », signé par six membres du Comité de Sûreté Générale :

Legendre, Goupilleau de Fontenay, Lesage, Bentabolf^ Reverchon, et Clauzel. Acte lui fut donné de sa comparution, conformément à la loi, « pour lui servir et valoir ce que de raison ».

Telle est, en résumé, Thistoire des « prisons» du marquis de Gastellane. Elle aurait pu, assurément, fournir la matière d'un récit bien furieux, si le père du maréchal avait eu, comme plus tard son fils, l'habitude de noter au jour le jour les événements de sa vie. Gombien nous aurions aimé, par exemple, à tenir de lui quelques renseignements sur son séjour à la Gontiergerie, pendant les plus tragiques journées de la Terreur ! Mais il n'a laissé ni journal, ni lettres; et de son séjour à la Gonciergerie,

LES PRISONS Dt MAHQLIS DE CASTELLANE UJl

notamment, nous ne savons rien de plus que la date de son entrée et celle de sa sortie. Aussi n'aurais-je pas pris la peine de tirer de Toubli ce petit épisode de l'histoire révolutionnaire, si, à défaut de tout témoignage personnel, le marquis de Caslellane n'avait rapporté de ses prisons un document d'une espèce assez rare.

C'est une série de quatre-vingt-sept lettres écrites au prisonnier du Plessis, de la fin de thermidor au ai vendémiaire, par trois personnes d'une môme famille, un frère et ses deux sœurs, qui, durant tout ce temps, paraissent n'avoir eu de pensée que pour solliciter et obtenir sa mise en liberté *.

Les lettres du frère sont signées : Courcelles. Une de ses sœurs signe : Clémentine Courcelles, l'autre signe tantôt : Julie Courcelles, tantôt : Veuve Raby. Au bas d'une de ses lettres, Clémentine ajoute à son nom la mention « artiste ». Et deux fois on trouve écrite, puis raturée, avant le nom de Courcelles, la syllabe Var..., ce qui porterait à supposer que Courcelles n'était qu'un faux nom, adopté par les correspondants de Castellane pour dépister les indiscrétions : hypothèse d'autant plus vraisemblable

* J'ai dû la communication de ces lettres, et de la plupart des autres documents qui m'ont servi pour celle étude, ù l'obligeance de M™» de Beaulaincourl, petite-fille du prisonnier du Plessis.

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que les Gourcelles, dans leurs lettres, emploient volontiers des précautions du même genre, écrivant, par exemple, « Lienta » pour Tallien, et É< Narbo » pour Bonnard. Les lettres nous apprennent encore que les Gourcelles ont un oncle député à la Convention ; qu'ils sont en rapports familiers avec quelques-uns des plus gros personnages du temps, Tallien, Louis David, Rougut de risle, Legendrc ; qu'ils demeurent, depuis vendémiaire, rue du Faubourg Honoré, 4i, <« la maison neuve après la rue de la République, à droite ; » et qu'ils connaissent Castellane depuis fort peu de temps. Ajoutons que tous trois sont jeunes, malgré le veuvage de Julie Uaby, dont le mari meurt, précisément, durant le séjour de Gastellane à la prison du Plessis.

Et voilà, à peu près, tous les renseignements qu^on peut tirer de ces lettres sur les trois personnes qui les ont écrites. Qui étaient, au juste, ces trois personnes ? Quel lien les rattachait au maniLiis de Gastellane, que les jeunes femmes appelaient couramment leur <c petit frère », et qu'elles « embrassaient » à la lin de leurs lettres ? Quel motif avaient-elles pour s'occuper avec tant de passion de la mise en liberté d'un " ci-devant », dépensant littéralement leurs jours et leius nuits à faire à son sujet démarche sur

démarche, à suivre les séances du Comité pour y guetter une occasion de hâter le jugement, à convaincre, à stimuler, voire à corrompre les membres de ce Comité ? Autant de questions auxquelles les lettres ne donnent point de réponse, et sur lesquelles personne, mallicureusèment, n'est plus désormais en état de nous rien apprendre. Tout au plus pourrais-je hasarder quelques hypothèses sur ces diverses questions, et en particulier sur la dernière d'entre elles. Je crois, en effet, que c'est de la façon la plus désintéressée, par pure bonté d'âme, par une sorte de respectable et touchante folie de dévouement que les Courcelles se sont ainsi voués, de tout leur cœur, à la libération du prisonnier du Plessis.

On sait que, après le 9 thermidor, les priions furent envahies par une foule d'avocats improvisés, hommes et femmes, qui s'offraient, moyennant paiement, à tenter des démari;hes en faveur des détenus. La comtesse de Bohm, dans ses intéressants souvenirs sur les Prisons eu 1793^, raconte que, dès le soir du 10 thermidor, un gardien du Plessis lui dit : « Employez-moi pour sortir promptement d'ici : je suis l'intime

* Les souvenirs de la comtesse de Bohm ont été recuGÎUift par M. de Lescure dans la Bibliothèque des Mémoires rel<itifs d l'Histoire de France, t. XXXIV (librairie Firmin-Didot).

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d'un membre du Comité de Sûreté Générale ».

EIIb ajoute que, les jours suivants, « cette engeance qui, li Paris, ne vit que d'intrigues » adlua au Plessis. « On offrait des services, on les marchandait, on cherchait des clients, on trafiquait directement ou par intermédiaire : les f^côiiers employaient plus volontiers leur crédit en faveur des prisonniers : les gens d'affaires s'adreHsaient aux femmes ». M"*' de Duras, dans son Journal de mes prisons^ nous parle aussi d'hommes et do femmes qui, pénétrant auprès des détenus, « montraient le désir d'obtenir leur confiance pour se mêler de leurs affaires ». Mais les Courcelles, assurément, n'appartenaient pas à cette catégorie. Le ton seul de leurs lettres suffirait à prouver que ce n'est point par trafic qu'ils travaillaient pour leur « petit frère »; on y sent Fardeur la plus sincère, la sympathie la plus vive et la plus généreuse. Mais, au reste, Clémentine Cou réelles se charge elle-même de nous apprendre qu'elle n'a rien de commun avec c( l*enjî^eance j* dont nous parlent M*"*' de Bohm et M*"" de Duras, « Je vois souvent au Comité, — écrit-elle à Castellane le i" vendémiaire, — la femme dont nous a parlé ce Billard. Ses moyens sont \i^^ mêmes que les nôtres. Tout le monde la connaît, et tout le monde sait aussi que, depuis qiu Ique temps, elle n'en fait pas

LES PRISONS DU MARQtlS DE CASTELL.VNfil Hp

plus que les autres. Je la vois tous les jours* Elle dit publiquement qu'elle est préposée pour solliciter pour les personnes qui n'ont pas le temps de le faire. C'est un métier pour elle, et il semble qu'elle fait un négoce de la justice. Du reste, je lui parlerai ce soir ».

Certains passages d'autres lettres pourraient faire supposer, par contre, que les Courciellcs agissent au nom et de la part de M"* de Castellane. Nous voyons, par exemple, qu'ils servent volontiers d'intermédiaires entre le prisonnier et sa femme; qu'ils sont en correspondance avec cette dernière ; et que c'est eux qui se chargent de remettre au portier Haly les paniers de iruils, la volaille, le « melon cantaloup » qu'on leur envoie d'Aubergenvillc à cette intention. Mais, à y regarder de plus près, cette seconde hypothèse est aussi peu vraisemblable que la première. Parfois, en vérité, les Courcelles louent M°* de Castellane de son obligeance, et de Famitié qu'elle daigne leur témoigner : mais ces louanges même démontrent qu'ils la tiennent simplement pour une alliée, une collaboratri(*e, et non pour une cliente dont ils dépendraient.

L'espoir d'un profil, immédiat ou lointain, n'est, certes, pour rien dans le zèle passionné de ces braves jeunes gens. Spontanément, dans un bel élan de sensibilité, ils ont formé le projet de

tirer de prison un gentilhomme innocent, et pour y parvenir ils n'épargnent ni leur temps, ni leurs forces, ni leur argent même, au point qu'ils prennent à leur charge les dettes de Castellane* « J'ai promis d'acquitter la dette que vous avez contractée à la Conciergerie, — lui 'écrit Clémentine ; — ainsi, que cela ne vous tourmente plus ! »

Et je dois ajouter que ce n'est pas non plus la religion qui les fait agir : car, avec des cœurs très chrétiens, pleins de simplicité et de compassion, ils ontles idées et le tonde chaleureux jacobins et qui, depuis longtemps, ne se souviennent plus de leur catéchisme. Clémentine s'informe bien, à deux reprises, de l'opinion de Castellane sur certain « hymne » qu'elle envoie, par pat|uots, à la citoyenne Haly, pour être dis- Iribuu aux prisonniers du Plessis : mais son « hymne » doit être, sans aucun doute, un de ces chants patriotiques que faisait naître, tous les jours, le persistant succès de la Marseillaise ; et j© ne serais pas surpris que Rouget de Lisie lui-même eût collaboré à cet hymne-là, les CoLircellns se trouvant, à cette époque, en relations journalières avec lui. Serait-ce, par hasard, un morceau que Clémentine aurait « créé » dans quelcjue théâtre ou sur quelque place publique, et pourrait-on s'expliquer ainsi le titre d'« artiste»

qu'elle se donne dans une de ses lettres? On bien Clémentine serait-elle peintre, ce qui expliquerait ses relations avec David etTacadémicien Taillasson * ?

Mais, quel que fût son « art », elle Ta sûrement Sacrifié aux intérêts de son <c petit frère >^ durant les deux mois qu'il a passés à la prison du Plessis : car elle lui rend compte, heure par heure, de toutes ses actions, et il n'y en a pas une qui n'ait pour objet de lui être agréable ou de le servir. Malade, à demi morte de fatigue, sous la pluie et le vent, elle poursuit ses démarches : après quoi elle passe des soirées entières à attendre, dans la loge des Haly, que ceux-ci l'autorisent à voir le prisonnier. « Vous m'avez tellement affectée hier soir, — lui raconte-t-elle le 20 fructidor, — que j'ai été obligée de m'arrêter en route chez une personne de connaissance; et là, je me suis trouvée mal, mais bien mal, et je me ressens encore de mon indisposition, car j'ai reçu, en outre, la Grande averse tout entière ».

Qui était-elle donc, cette amie de Castellane ? Où l'avait-elle connu? Et par quel hasard avaitelle été amenée à le prendre ainsi sous sa protection ? C'est ce que, malgré tous mes efforts,

* Une certaine Joséphine Courcclles, artiste peintre, a été allachée au Muséum sous le Consulat.

ic)« C.HANDKS DAMES ET HOl HGEOISES

je ne suis malheureusement point parvenu à découvrir. Ni dans les journaux du temps, ni dans les dossiers des Archives, je n'ai trouvé aucune mention d'une famille Courcelles pouvant avoir quelque rapport avec les Courcelles qui nous occupaient. La syllabe « Var..., » non plus, ne m'a rien donné ; et j'ai vainement cherché un nom d' « artiste » de la période révolutionnaire qui correspondît, si peu que ce fut, à ce que les lettres de Clémentine nous apprennent sur elle. Seul le nom de Raby a failli me mettre sur une piste; et encore est-elle si vague que c'est à peine si je me risque à la mentionner.

Le registre des arrestations, conservé à la Préfecture de police, porte deux fois le nom de Raby. Un premier Raby, Jean-Etienne a été arrêté, à l'audience du Tribunal révolutionnaire, le II ventôse an II, conduit à la Conciergerie, ramené au tribunal le lendemain 12 ventôse, et, ce môme jour, condamné à mort. Il était accusé de « participation à une conspiration formée dans plusieurs communes du district de Rosny ». C'était un vieillard de soixante ans, « gardechasse de l'émigré Montesquiou ». Celui-là, évidemment, n'a pu rencontrer Castellane, qui, en ventôse de Tan II, remplissait encore sa charge d'officier municipal à Aubergenville. Mais, à la

LES PUISONS Dlî MAHQLIS DE CASTELI^A.NK n>î|

suite de son nom, le registre de la IVeleclure de police porte celui d'un autre Raby (sîin^ indication de prénoms, d'âge, ni de métier), qui a été enfermé au Plessis le 27 ventôse, et mis en liberté le 3o messidor. Rien n'empêche cle rroire que ce second Raby ait été fils du premier, qu'il ait eu pour femme Julie Courcelles, et que ce soit à lui que se rapporte ce que nous savons du mari de cette jeune femme. Malhcurouseniont sa mise en liberté est du 3o messidor, et CiisLellane n'a été transféré au Plessis que pros d'un mois plus tard : de sorte qu'on ne devine toujours pas où et comment les Courcelles ont pu le rencontrer. Tout au plus avons-nous le droit d'imaginer que l'exécution du vieux garde-chasse et le long emprisonnement de son (ils auront eu pour effet d'intéresser toute la famille au sort des malheureux qui restaient en prison, Clémentine dit à Castellane, dans une de ses premières lettres, que son frère a à s'occuper d'autres prisonniers. Peut-être le frère et les deux sœurs se sont-ils, au début, chargés chacun de la cause d'un des détenus du Plessis, bien que, dès les lettres suivantes, tous trois ne s'occupent plus que de Castellane.

Mais ce ne sont là que des hypothèses gratuites; et la vérité est que nous ne savons absolument rien des auteurs de ces lettres. Tenonsnous-en donc aux lettres elles-mêmes, qui, d'ailleurs, avec Timpéné trahie mystère dont elles sont entourées, ont très suffisamment de quoi nous intéresser. Elles sont, comme je l'ai dit, au nombre de quatre-vingt-sept, et s'étendent sur un espace d'environ soixante jours. Quelques-unes sont de simples billets, tandis que d'autres remplissent au contraire des feuillets entiers. Et, longues ou courtes, il n'y en a pas une qui ne contienne quelque détail curieux.

Non que je prétende leur attribuer une très haute portée historique ! Elles ne nous renseignent guère que sur le Comité de Sûreté Générale, nous apprenant par exemple que, tel jour, tel membre du Comité a été malade, ou que tel autre est parti avant la fin d'une séance. Et cependant, même à ce point de vue, elles ne laissent pas de nous paraître assez instructives. Elles nous montrent notamment, de la façon la plus saisissante, dans quel incroyable état d'anarchie se trouvaient en 1794 les tribunaux

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTELLANE 'lOl

révolutionnaires, et avec quel étrange sans-gêne ils procédaient à leurs opérations. Comme ils avaient condamné au hasard, jusqu'au 9 thermidor, ils acquittaient maintenant au hasard, avec cette différence que, maintenant, ils prenaient leur temps. Impossible de savoir, le matin, qui serait jugé le soir à la séance du Comité, ou même s'il y aurait une séance, car souvent le Comité ne pouvait pas siéger, faute de membres présents. C'est ce que n'arrivait pas à comprendre le malheureux Castellane, qui voyait sa libération retardée, d'un jour à l'autre, parle désordre et l'incurie de ces magistrats fantaisistes. Mais ses amis, les Courcelles, ne songeaient pas à s'en étonner, et c'est le plus simplement du monde qu'ils lui expliquaient, dans chacune de leurs lettres, les causes nouvelles qui étaient venues ajourner le succès de leur entreprise. « Si vous ne sortez pas aujourd'hui, il faudra que le diable s'en mêle ! » écrit Clémentine, le 20 thermidor. Mais, le 28, Castellane apprend que le Comité a résolu « de ne s'occuper des détenus nobles que quand le sort des autres détenus sera décidé ». Le 4 fructidor, Clémentine lui annonce qu'il ne passera pas en jugement et que, « sous très peu de jours», le Comité délibérera sur lui; « mais ce ne peut être ni demain, ni après ». Hélas! ce n'est pas, non plus,

'Mi'à C.nxy DES DAMES ET BOURGEOISES

un des jours suivants ! « Quoique la justice soit très véritablement à Tordre du jour, il y a tant de personnes détenues qu'on a mille peines à obtenir la sortie de ses amis qui n'ont même point d'accusation. Le citoyen Despré, homme de lettres, réclamé par sa section qui en rendait le témoignage le plus favorable, et qui n'avait aucune dénonciation contre lui, a éprouvé par cela jnémo mille difficultés pour obtenir sa liberté, malgré des sollicitations sans nombre ». (Lettre du y fructidor.)

Sera-ce donc pour le ii fructidor? « Si l'on est de parole, et que de nouveaux événements ne viennent pas déranger encore une fois Tordre des démarches, vous serez vraisemblablement en liberté vers trois ou quatre heures aujourd'hui». Mais, le soir du ii, Courcelles écrit au prisonnier : <t J'ai été porté sur les ailes de la fortune jusqu^au septième ciel, c'est-à-dire que je suis parvenu jusqu'au Comité de Sûreté Générale, muni de toutes les pièces pour obtenir votre liberté- L'affaire a été entamée : mais le rapporteur, appelé pour se rendre sur-le-champ au PlessiSf a donné les pièces à son secrétaire pour lui en faire le rapport demain matin. J'y serai avec de nouvelles pièces que ma sœur est allée chercher au Comité de Salut Public ». Le lendemain, c'est Julie Raby qui écrit : « Ma sœur est

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTE7-LA,NK ^(iS

au Comité de Salut Public en ce momenl : elle éprouve un peu de didiculté pour avoir vos motifs d'arrestation, mais nous espérons les avoir. Ainsi, à midi, nous serons au Comité de Sûreté Générale, et de là nous irons.., où? Je voudrais bien que ce fût à la maison Égalité ! » Mais voici que Clémentine, rentrant chez elle, ajoute en post-scriptum : « C'est bien Tenfer d'avoir vos motifs d'arrestation ! Au Ct>mité de Salut Public, on les a cherchés en ma présence, avec une patience incroyable, ^ans les trouver. On les suppose à la section de guerre. Je m'y suis rendue. S'ils y sont, il faut une autorisation de Carnot pour les avoir. J'ai donc écrit à Carnot, et un huissier, fort honnête, se charge de lui donner ma lettre et de ne le point quitter qu'il n'en ait réponse ».

Les papiers en question sont décidément introuvables. Mais enfin on s'en passera; et, le i4 fructidor, Clémentine écrit à Castellane que son rapporteur est nommé. C'est André Dumonl, l'ennemi de Robespierre : et je n'ai pai^ besoin de dire que, depuis ce jour, rappartemerit de Dumont, rue de l'Echelle, reçoit souvent la visite des Courcelles et de leurs amii^. A neuf heures du matin, parfois, Clémentine attend déjà dans son antichambre. Elle y envoie Champeaux, David, Bourdon de l'Oise : elle y envoie

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Chaiiveau-Lagarde, qui parait avoir été Tavocat de Castellane. Mais André Dumont ne se hâte pas de rédiger son rapport. Et, tous les jours, les Courcelles l'attendent au Comité de Sûreté Générale. Pas de séance le i3 fructidor : le Comité n*êlait pas en nombre. « Tous ces jourscit il n'y a pas eu plus de trois membres présents >i. Le lendemain, Clémentine écrit :

« J'arrive et du Comité de Salut Public et du Comité de Sûreté Générale. Le premier est inabordable : on ne peut pas seulement parler au plus petit commis. Au second, on a déjà dit qu'il n'y aurait pas de séance; mais Tespoir engage mon frère et ma sœur à y rester jusqu'à la tin )j* Huit jours après, le 20 fructidor : « On noua dit qu'il est possible que vous sortiez d'un instant a Tautre : on nous Ta même promis pour dans les vingt-quatre heures. Mais il ne faut être sûr qu'à l'itistant où Ton criera dans la cour : « Cû Stella ne est libre ! »

Cet instant, Castellane devait l'attendre plus d'un mois encore. Tel jour, le Comité ne siège pas ; tel autre, il lève sa séance sans avoir rien fait. Le a vendémiaire, il se réunit au Comité de Salut Fublit:. « Par conséquent, nous n'avons rien pu faire cette nuit. Rien, non plus, la nuit du 6; et cependant il ya eu cent cinquante-deux libertés d'accordées» Il y avait un Castellan, mais pas de

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTELLA^K '^n3

Castellane, et une seule liberté pour le Plessis. Gomme ce travail a commencé tard, tout mon monde était parti et m'avait engagé à m'en retourner, parce que Dumont n'était point arrivé, et qu'un de ses collègues avaitdit que sans doule il était allé se coucher, étant malade. Eh ! bien^ il est venu, et a donné bien des libertt^s î Ah ! que mon cœur était oppressé ! » Quelques jours après, nouvel espoir: « Il faut espérer qu'André (Dumont) ne tiendra plus contre toutes les recommandations qui lui sont faites. Voilà Crassous, Alquier, Lindet et Champeaux qui lui en parlent : il faudra bien qu'il leur dise pourquoi il ne fait pas votre rapport ! » Et cela continue ainsi de jour en jour, de semaine en semaine, jusqu'à ce qu'enfin Castellane obtienne d'avoir un nouveau rapporteur, l'ancien boucher Logendre, devenu désormais le plus actif et le plus sincère ami des aristocrates. Celui-là règle l'affaire en un coup de main. Le 20 vendémiaire, Dumont lui remet les pièces: le 22, Castellane est décrété libre.

Mais, pour profondes que fussent incohérence et l'anarchie dans l'administration révolutionnaire, elles étaient bien plus profondes encore dans les esprits de ce temps ; et c'est également de quoi les lettres des Gourcelles

:io6 GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

nous offrent un exemple tout à fait typique. Ces petits bourgeois se dévouant à la cause d'un marquis, que d'ailleurs ils appellent <c citoyen », qu'ils traitent de « petit frère », et qu'ils tt embrassent » dans chacune de leurs lettres ; ces saiis-tulottes se montrant tout fiers d'un mot aimable qu*a daigné leur écrire la « citoyenne » Caste! lane, et, avec cela, tout remplis d'admiraiîon pour certains des plus fâcheux pourvoyeurs de la guillotine : peut-on rien imaginer de plus singulier ? Et combien leur cas apparaît plus extraordinaire, si vraiment ils sont de la famille de ce garde-chasse de « l'émigré » Montesquiou, quij qiiehjues mois auparavant, a été exécuté tf pour avoir pris part à une conspiration royaliste » ! C'est comme si toutes leurs idées s'étaient brouillées dans leurs têtes, comme s'ils avaient perdu le sens des réalités, comme si la fièvre qu'ils venaient de traverser leur avait à jamais déformé le cerveau. Et ce cerveau déformé s'accompagnait, en eux, d'un cœur parfaitement sain et droit, un bon cœur où fleurissaient les sentiments les plus délicats.

Gastellane ayant témoigné de la répugnance à se prévaloir d'un républicanisme que, sans doute, il n'éprouvait pas, Clémentine s'empressait de lui faire entendre combien elle respectait yon scrupule. « Je ne donnerai point le cer-

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTELLA>'E '^i>7

tificat de civisme, lui écrivait-elle, à moins que votre liberté n*en dépende absolument... H fanl savoir sacrifier quelque chose, pour être libre î « Et, quelques jours plus tard, elle lisait, avec des transports d'enthousiasme, le rapport de Robert Lindet à la Convention. « J'espère que vous serez content du rapport de Lindet! » écrivaitelle à son « petit frère ». Toutes ses lettres portent le reflet de ses impressions de ses opinions républicaines; et si, peut-être, clle.s'ap|>liquait à étaler son civisme dans ses lettres, pour le cas où ces lettres seraient lues en chemin, si peut-être même son civisme lui avait été, au début, inspiré par la prudence et la crainte de compromettre, on sent qu'au moment où elle écrivait il lui était devenu naturel. « Quand même vous iriez au tribunal, n'en ayez aucune frayeur : j'en connais les membres, et cerlainement ils sont aussi justes qu'humains ».

Voilà ce que nous apprennent ces lettres, dont la suscription, à elle seule, a de quoi faire rêver : « Au citoyen Castellane, Chambre des sans-culottes, maison Egalité, rue Ja('t|ues, h Paris ». Mais leur attrait principal, à mesyoux.

VLitH OBAT^DES DAMES ET BOURGEOISES

est moins encore dans leur intérêt historique que dans le petit roman sentimental dont elles nous apportent Técho. Car, bien que les trois Conrcelles s'emploient avec une égale ardeur à servir Castellane, c'est en réalité Clémentine Courcelles qui est sa protectrice ; c'est elle qui dirige la campagne, et qui se charge de rendre compte de ses résultats. Son frère et sa sœur n'écrivent que pour la remplacer, quand ses démart;hes ne lui laissent pas le temps d'écrire elle-même. Du débuta la fin de la correspondance, c'est elle que nous voyons au premier plan, infatigable à renseigner son « petit frère », à le divertir, et à le consoler. Et si, à l'origine, la pitié est Tunique sentiment qui la fait agir, nous sentons que peu à peu un autre sentiment naît et grandit en elle. Sans cesse ses lettres sont plus familières, plus intimes, plus tendres, El ce sont, tous les jours, des attentions discrètes et toucluintes. des flatteries, souvent des plaintes cachées sous des sourires, mille petits tcmoignnges d'un amour que la jeune femme n*ose point s'avouer à elle-même, mais qui, profondément, pnmd possession de son cœur. « Je vais, en attendant, causer avec mon petit frère^ quoique vous m'appeliez citoyenne gros comme le bras!.-* ilais comment pouvez-vous me dire: Quand \^oui^ me laissez en prison ! moi qui souf-

LES PRISONS DU MARQUIS DK CASTELLANE 'if*t^

fre tant de vous y savoir ? Ah ! cela me pénètre jusqu'au fond de Tâme ! » Et elle ajoute, timidement : « Oui, je crois deviner les nouvelles raisons qui vous font désirer votre sortit3 ! i>

Elle lui écrit cela au sortir de la première visite qu'elle a enfin obtenu la permission de lui faire. Et c'est depuis ce jour que le ton de ses lettres commence à changer, et que Gastollrme devient vraiment le seul objet de toutes ses pensées. « Mon Dieu, cher petit frère, que ces tlvuK jours m'ont paru longs ! Quel supplice de ne pas se voir quand surtout on en a contracté la doiu^e habitude ! Mais demain nous nous verrons ! »

Elle lui écrit deux ou trois fois par jour; au sortir du Comité, elle court à Plessis, s'ingénie à toute sorte de prévenances pour le concierge et sa femme, guette fiévreusement une occasion de revoir son ami. Souvent l'occasion manque, et Clémentine, désespérée, écrit encore un bitlet avant de quitter la prison : « Tout à l'heure, lui dit-elle, la 5* sans-culottide, j'avais oublié d'apporter mon petit écritoire ; et il y avait tant de monde au greffe que c'est avec peine que j'ai pu obtenir une plume les deux premières fois. J'en aurais bien fait acheter une ; mais les fiacres, qui ne sont nullement complaisants, ne veulent pas attendre ». Une autre fois, elle lui dit : <c Je n'ai pas pu vous écrire dans la cour. Ma santé a été

Googl^

aïo GRA^*DES DAMES ET BOURGEOISES

si mauvaise toute la journée qu'il m'était impossible et de marcher longtemps et de me tenir debout sans me trouver mal. Ajoutez à cela que j'étais habillée en linon blanc, costume peu propre à s'asseoir à terre, comme cela m'est arrivé plusieurs fois pour vous écrire ! »

Et, à mesure qu'elle s'attache plus passionnément à Castellane, nous sentons que celui-ci la Iraite avec plus de mauvaise humeur. Il s'impatiente^ il s'énerve ; et la pauvre fille l'agace avec ses continuelles promesses, qui aboutissent toujours à de nouveaux déboires. Clémentine le laisse crier, d'abord, sans en trop souffrir. « Du courage, lui écrit-elle le 12 fructidor, il faut bien sacrifier le bien particulier au bien général! » Le lendemain : « Je ne vous dis pas : prenez patience ! Vous avez besoin de vous impatienter beaucoup. Il faut jurer, pester, tant que vous pourrez : cela soulage et je vous y engage fort, dussiez-vous môme exercer votre impatience contre moi. Je le désire, pour peu que vous soyez un peu consolé ! n

Mais bientôt les reproches de son ami lui vont plus au cœur. C'est alors qu'elle se plaint du mot, bien dur en effet : « Quand vous me laissez en prison ! » Quelques jours après, l'accueil qu'elle reçoit de son ami la lait « se trouver mal ». Castellane ne lui a-t-il pas déclaré que tout le

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTELLANE il]

monde, au Plessis, se moquait de lui, pour la façon dont il prenait au sérieux ses incessantes promesses ! « Mais mon cœur peut-il se repentir de vous avoir procuré un instant de satisfaction ? Non, non, petit frère, je consens à mériter les épithètes même les plus désagréables, dès que cela peut vous procurer des instants de douceur î Adieu, je vous embrasse de toute mon âme ».

Hélas ! les « épithètes désagréables » devaient se multiplier, et le ton désolé des réponses de Clémentine prouve assez combien elle disait vrai en affirmant à son ami qu'elle avait le « cœur ulcéré ». Elle continuait, cependant, à tout supporter, sauf parfois à se défendre contre des accusations par trop imméritées. Et elle continuait à se dépenser tout entière au service de Gastellane : et elle continuait à lui faire, de jour en jour, des promesses qui, nous devons bien Tavouer, auraient exaspéré la patience d'un saint. Pas une de ses lettres qui n'annonce la mise en liberté pour le soir» ou le lendemain : « Si vous ne sortez pas aujourd'hui, lui écrivait-elle le 20 thermidor, il faudra que le diable s'en mêle ! » Et, deux mois après, elle lui écrit encore : <c Je n'hésite pas à vous annoncer que j'espère vous aller chercher cette nuit ». On comprend que les compagnons de Gastellane se soient moqués de lui.

à le voir sans cesse nourri d'aussi vaines espérances.

Il y a là une situation à la fois comique et touchante, et qui s'accentue encore dans l'épilogue du petit roman. Ou plutôt cet épilogue est si touchant, d'une mélancolie si simple et si forte, que ce qu'il peut encore garder de comique ne parvient plus à nous divertir. Non seulement, en effet, Clémentine, à force de zèle et de tendresse, n'a réussi qu'à impatienter l'homme qu'elle voulait servir, mais toutes les démarches qu'elle a faites pour lui se sont, en fin de compte, trouvées inutiles : et ce que, durant deux mois, elle n'avait pu obtenir, un autre ami de Castellane l'a obtenu en deux jours, sans elle, presque malgré elle ! Voici d'ailleurs, d'après les lettres des Courcelles, comment les choses se sont passées :

Le 19 vendémiaire, Clémentine écrit à son ami : « Pauvre cher petit frère, est-il bien croyable que vous soyez encore dans votre douloureuse et inconcevable captivité ? Le croiriez-vous, cher frère, André Dumont n'est point venu au comité hier soir ; ils étaient encore tous réunis au Comité de Salut Public en sortant du spectacle ; quelques-uns seulement sont venus vers minuit, et j'ai vu donner quatre libertés, après lesquelles ils ont travaillé au rapport sur la commune ».

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTELLANE ^ii

Le lendemain, n'osant sans doute aborder elle-même un sujet qui devait lui être trop pénible, elle fait écrire à Castellane par sa sœur Julie :

Ce 20 Vendémiaire an III.

Il est bien malheureux pour vous que votre ami Saisseval *, en voulant vous servir, ne fasse que contre* carrer tout ce que nous faisons. Champeaux avait enfin obtenu d'André de faire votre rapport : il y était d^cidù sur-le-champ, et cherchait vos papiers dans cette intention ; mais, dans Tinstant même, Louchet, par ordre de Saisseval, venait de les retirer pour les remettre à Legendre. Le secrétaire d'André, qui en avait le double, venait de sortir; et, quand je le ramenai, André n'était plus disposé à faire de rapport pour cette soirée-là.

Je ne conçois rien à la conduite de Saisseval : voilà deux fois qu'il fait manquer vos affaires. Comment est-tl possible qu'il ait fait retirer les papiers sans noua en parler, et en nous assurant que c'est à André qu il s'adresse également ? Cela est inconcevable, et fait pour décourager ceux qui prennent vos intérêts ! Je vous

* Le marquis de Saisseval était un ami du marquis de Castellane. Voici ce que nous dit de lui le maréchal de Castellane, dan? son Journal, a la date du 16 novembre i8i5 : « J'ai appris la mort du marquis de Saisseval. Homme de beaucoup d'esprit, d'un curuirtère difficile, d'une tournure ridicule, il avait cependant de bonnes qualités. C*élait l'ami intime de mon pauvre père depuis cinquante ans : sa perte a été pour lui un chagrin cruel. M. de Saisie vulr avant la Révolution, avait été nommé colonel d'un régiment d«! milice de Paris, qui n'a jamais existé que sur le papier : on Ven avait gratifié pour ne pas lui en donner un véritable. » Je rioiN ajouter que, dans toutes ces démarches pour la mise en liberté de Castellane, Saisseval agissait d'accord avec M"* de CasLeUune et la municipalité d'Aubcrgenville.

ai4 GR\5DES DAMES ET BOURGEOISES

assure que, pour moi, j'en suis indignée. Ce n'est pas de celle manière que Ton agit! Quand on désire le bonheur d'un araîj on va franchement, et on ne se joue pas de la sorte de personnes honnêtes, qui lui ont déjà donné une preuve de délicatesse en pardonnant sa première grossièreté, il deviiit s'entendre avec nous au lieu de nous tromper, au lieu de nous prier de ne plus nous en naêler : nous Teusstons fait, et, s'il n'eût pas réussi, vous auriez encore retrouvé votre famille prête à vous servir, parce que vous ne devez pas souffrir des inconséquences des autres.,. Adieu, malheureux frère.

Femme Raby.

Mais Saîsseval, à supposer que vraiment, une précédente l'ois, il eût « fait manquer » la mise en liberté de Gastellane, « réussit », cette Ibislâ, de la façon la plus étonnante : deux jours après qu'il eut fait confier le rapport à Legendre, le prisoiuiior du Plessis était délivré ! Et voici la dernière letlie qu'écrivit à celui-ci la pauvre Clémentine Courcelles, le matin même du 23 vendémiaire :

Cher petit frère, il m'est affreux de vous refuser : mais il ne m'est pas possible de vous aller voir aujourd'hui. La prière réiién;e que .vous m'en faites m'afflige par la nécessité où je suis de ne pas y satisfaire. Vous devriez être certain que ma plus grande consolation est de vous aller visiter, et quïl faut une raison urgente pour me résoudre k t/etlc privation.

Mon frère et ma sœur sont abîmés de fatigue, je le suis également; mais je puis encore les seconder jusqu'à

LES PRISONS DU MARQUIS DE CASTELLANE aï5

l'heure du Comité^ où. je ne veux pas manquer de m« rendre, non pas pour m'emparer de votre liberté, ai le rapport est fait ce soir et qu'elle soit accordée, comme je n'en doute pas : c'est uniquement pour ne pas ignorer l'instant où vos malheurs seront finis.

Je sais par moi-même comme il serait mal d'enlever à votre ami le plaisir de vous la porter. J'engagerai m& sœur, si c'est à nous qu'elle est remise, à Tenvoyer à votre ami, à qui elle appartient de droit, et j'irai seulement vous prévenir qu'elle est entre ses mains : c'est la seule jouissance dont je ne puis lui faire le sacrifice. C'est beaucoup de ne pas me trouver au moment où vos fers seront brisés. Et si votre ami avait été aussi aimable que je me Tétais imaginé, il m'aurait proposé de partager cet instant délicieux. Je pensais qu'il le devait à la tendre amitié que je vous ai vouée, et je m'y attendais. Si bien que je suis affligée qu'il n'ait pas eu cette généreuse complaisance; mais cela n'ôte rien aux sentimens reconnaissans que j'aurai toute ma vie pour lui du bonheur qu'if vous procure. Il peut bien être assuré qu'il acquiert par là tous les droits imaginables sur moi.

Petit frère, je vous quitte à regret, mais il le faut : vous verrez sûrement votre ami aujourd'hui: je vous conjure de ne point lui parler de ce que je vous mande. Voua me désobligeriez si vous le faisiez. Quêter mm salislaLtion, c'est lui ôter tout son prix, et je n'y en irouverais aucun. Dites-lui seulement que, s'il en peut attacher à l'affection d'une sœur qui vous aime avec tendresse, qu'il peut être sûr d'avoir acquis des droits sacrés sur la mienne. Adieu, petit frère !

Clémentine CoLncELLËS. N'est-ce point là une belle lettre, discrète et

'2l6 GRANDES DAMES Et BOURGEOISES

douce, bien digne de la ce tendre amitié » qui l'a inspirée ? Ce refus d'aller voir Castellane, cette résolution d'y aller pourtant, ces plaintes aussitôt contenues, et jusqu'au changement du ton, jusqu'à l'absence des « baisers » par lesquels se terminaient les lettres précédentes, tout cela n'a-t-il pas une éloquence touchante ? Et Ton se rappelle comment, pendant deux mois, la jeune femme est devenue sans cesse plus familière avec Castellane, comment elle a compté sans cesse davantage sur le bonheur qu'elle aurait à passer avec lui les premiers jours de sa liberté. « Vos sœurs, votre famille entière, — lui écrivait-elle, — vous aiment et vous désirent avec autant d'ardeur que vous désirez votre liberté. Chaque instant qui retarde votre arrivée au milieu de nous est, soyez-en certain, un supplice pour les cœurs où vous régnez parla plus tendre et la plus véhémente amitié ! » Ou encore, un jour qu'elle s'excusait de ne pouvoir venir au Plessis : « Cher petit frère, il vaut mieux s'occuper de vous que d'(>tre avec vous. Nous serons ensemble^en' suite, tant que nous i^oudrons! » Vingt fois elle lui annonce « qu'elle espère l'aller chercher cette nuit ». Et ce sont tous ces beaux rêves qui s'effondrent d'un seul coup ; et elle n'est même pas invitée à être témoin de cette libération qu'elle a si constamment, si passionnément souhaitée !

Le marquis de Castellane la revît-il, en sortant du Plessis ? Tout porte à le supposer, car on voit bien, à travers les lettres de Clémentine, qu'avec ses colères et ses impatiences il avait Tâme délicate, et savait gré à la jeune femme de son dévouement. Mais les registres de la commune d'Âubergenville nous apprennent que, dès le 26, le Conseil municipal de cette commune était convoqué pour donner acte à Castellane de sa comparution : et depuis ce moment, sans doute, toutes relations auront cessé entre les ci-devant d'Aubergenville et les républicains de la rue du Faubourg Honoré, puisque nulle trace n'esl restée, dans les papiers de la famille de Castellane, qui permit même de deviner ce qu'étaient les Courcelles, et ce qu'ils sont devenus.

LA rïLLH DU POÈTE VINCENZO MONTI

Le 6 juin 1812, dans la petite église du village de Majaiio, fut célébré le mariage du comte Giulio Perlicariavec la signorina Costanza Monti. La cérémonie eut un caractère tout intime, sans autres assistants que les parents les plus proches des deux jeunes fiancés ; mais on peut bien dire que, de Venise à Naples, il n'y eut pas en Italie un seul lettré qui ne s'intéressât à ce mariante, ne s'en réjouît, ne le saluât de ses vœux. Car le marié, d'abord, Giulio Perticari, quoique à piine âgé de trente ans, était connu iléjà ï online un très savant érudit, un poète reinarquablt', et surtout commeTun des connaisseurs plus parfaits de cette belle langue italienne de la Renaissance qu'un groupe nombreux d'enthousiastes s'efTorçait alors de remettre en honneur ; avec cela, noble, riche, généreux,

L\ FILLE DU POÈTE VINCENZO MONT! Jic)

infatigable dans son zèle pour la gloire et la grandeur littéraires de sa patrie. La mariée, d'autre part, était Tunique fille de Vincenzo Monti, le plus grand et le plus célèbre des poètes italiens du temps, et, en outre, Tun des plus influents protégés de Napoléon, qui naguère Tavait nommé historiographe de son royaunie d'Italie. Mais plus passionnément encore toutes les sympathies allaient à la mariée elle-même. On savait que, élevée auprès de son père depuis sa sortie du couvent, elle avait fait voir de bonne heure une intelligence et un talent poétique extraordinaires ; qu'elle lisait à livre ouvert les auteurs grecs et latins ; que peu d'hommes l'égalaient pour la connaissancR et la compréhension des vieux poètes italiens, et, notamment, de Dante, dont elle avait fait son étude particulière; et que déjà elle avait écrit de jolis sonnets, où se retrouvait, avec plus de grâce féminine, l'impeccable maîtrise de style de son père. On savait qu'elle s'entendait d'instinct à la peinture et à la musique, avoc une âme ardemment éprise de toutes les formes de la beauté. Et l'on savait enfin qu'elle était merveilleusement belle, blonde avec les yeux noirs les plus magnifiques du monde, et si gracieuse et si douce, dans l'expression de son visage comme dans tous ses mouvements, que

personne n'avait pu l'approcher sans en devenir amoureux.

Dix ans plus tard, en 1822, celte même jeune femme attirait de nouveau sur elle l'attention de ritalie tout entière : mais l'ancienne sympathie s'était changée en un sentiment à peu près unanime de répulsion et de haine. La belle Costanza Perticari-Monti se voyait honteusement chassée de sa propre maison. Toute la famille de son mari, tous ses amis, et jusqu'à ses plus intimes confidents, se détournaient d'elle, ne daignant point môme répondre à ses lettres. Ses parents, en vérité, avaient consenti à la recueillir chez eux : mais eux aussi l'accusaient, Taccablaient de reproches, ou bien lui faisaient sentir par leur silence qu'ils la jugeaient désormais indigne de leur affection. C'était la mort de son mari, survenue au mois de juin 1822, qui avait déchaîné contre elle toute cette tempête : car sans cesse des lettres manuscrites répandues de main en main, et bientôt suivies de pamphlets imprimés, affirmaient qu'elle seule avait été cause de la mort de Perticari, tant par le scandale de son inconduite que par la façon inhumaine et brutale dont, en toute circonstance, elle l'avait traité. Et il y avait plus : à Fautopsic du corps de Perticari, les médecins avaient découvert dans l'estomac des taches

LA FILLE DU POKTE VINCENZO MO>'Tl lil

brunes, qui pouvaient être le signe (run commencement de gangrène, mais où Ton pouvait voir aussi les traces d'un empoisonnement ; et bien que le plus considérable de ces médecins proclamât hautement le caractère naturel de la mort du mari de Costanza, la plupart des anciens amis de celle-ci continuaient à croire et à répéter que, non contente d'avoir causé la maladie de Gîulio, c'était elle encore qui l'avait achevé en lui donnant du poison.

Aujourd'hui, près d'un siècle s'étant écoulé depuis cette aventure tragique, l'Italie a oublié la plupart des personnages qui s'y trouvaient mêlés. Seul Vincenzo Monti garde encore un peu de sa gloire passée : sa Misogonia, sa FeroniadCy ses hymnes en l'honneur de Napoléon, même sa traduction d'Homère, n'ont plus guère de lecteurs ; mais chacun, sans le lire, honore en lui Tun des principaux rénovateurs de la poésie italienne. Giulio Perticari, lui, a définitivement disparu : personne ne s'occupe plus de ses recherches philologiques, de ses commentaires sur Dante et Pétrarque, de tous ces écrits que les contemporains proclamaient égaux aux chefs-d'œuvre des grands humanistes de la Renaissance. Et bien moins encore on a gardé le souvenir des poésies et des travaux d'érudition de sa femme Costanza, dont un juge exceU

lent, M. Ernesto Masi, dans une étude récente de la Niioi^a Aiitologia^ nous déclare qu'on n'y rencontre absolument rien qui s'élève au-dessus d'une plate médiocrité. Francesco Cassi, le traducteur de la Pharsale^ et qui fut Tun des plus ardents accusateurs de la jeune femme; le savant marquis Antaldo Antaldi, que Costanza estimait et rhérissait plus que tous les autres, et (]ui, après avoir d'abord essayé de la croire innocente, a lui-même fini par l'abandonner : aucune ti^aco ne reste plus d'eux, dans la mémoire de leurs compatriotes. Mais le nom de la tille de Montî y survit toujours, à défaut de ses œuvres ; et toujours il survit entouré de mystère, Topinion n'ayant pu se décider à choisir entre les accusations portées contre la jeune femme par presque tous les amis de son mari et rinfatïgable protestation qu'on sait qu'elle-même n'a point cessé de faire de son innocence, pendant les dix-huit années de luttes et de martyre qu>He a eu à vivre après son veuvage.

Aussi comprend-on sans peine qu'une dame italienne de cœur généreux et d'ardente imagination, M*^*^ Maria Romano, ait un jour éprouvé le désir de pénétrer ce mystère, et de reconstituer toute vivante devant nous la véritable figure de Costanza Monti. Dans les archives publiques et privées du royaume, à Florence et

à Pesaro, à Bologne et à Vicence, parto\it ou elle pouvait espérer de trouver quelque document relatif à la vie de son héroïne, M"* Romano s'est rendue en personne, copiant et contrôlant, ne négligeant aucune démarche pour se renseigner. Et c'est le résultat de ses recherches qu'elle nous offre maintenant, en deux volumes "qui s'éclairent et se complètent l'un par l'aulre : le premier consacré à la biographie de Costanza l'autre uniquement formé de ses lettres, en majeure partie inédites*. Comment supposer qu'un aussi beau zèle n'ait pas sa récompense, et que, grâce aux travaux de M"® Romano, le secret de la fille de Monti ne nous soit pas enfin dévoilé ?

Hélas! il faut pourtant reconnaître que ce secret demeure tout entier. Ou plutôt il y a, en effet, l'une des accusations portées corUre la jeune femme, et la plus grave de toutes, que nous savons désormais absolument fausse ; Costanza, cela paraît certain, n'a jamais tenté

* Costanza Monti'Pertieari^ studio su documenti inédits, psic Moria Romano. — Letterc inédite e sparce di Costanza Mofitt\ raccolte da Maria Romano, 2 vol., Rocca S. Casciano. LibrairiG Cappelli, 1903-1904.

l'l\ GRANDES DAMES ET IIOUHGJÎOISES

d^empoisonner son mari. C'est ce qu'avait affirmé déjà, comme je Tai dit, le célèbre médecin et professeur Tommasini, de Bologne, qui avait vu le mourant à ses derniers jours; et en vérité ni la conduite de Costanza avant et après la mort de son mari, ni le récit le plus détaillé des circonstances de cette mort, ne permettent de supposer, si peu que ce soit, qu'elle ait pu y prendre une part criminelle. Sur ce point la lumière est faite définitivement. Mais Costanza Monti, si certes elle n'a pas empoisonné son mari, est-elle cependant tout à fait innocente de sa mort ? N'a-t-elle pas contribué, par son indifférence ou sa dureté, par les chagrins de tout genre qu'elle lui a causés, à aggraver son mal et à hâter sa fin ? M"* Romano, avec un beau courage, soutient qu'il n'y a pas l'ombre d'un reproche qu'on ait le droit de lui adresser; que, loin d'avoir été une femme criminelle, pas une fois elle n'a cessé d'être la plus vertueuse des femmes ; et que toutes les accusations qu'elle a eu à subir, et l'épouvantable supplice qu'elle a enduré, tout cela est uniquement le fait d'un complot ourdi contre elle, avec une méchanceté et une habileté infernales, par des hommes qui la haïssaient pour s'être refusée à devenir leur maîtresse. Voilà ce qu'elle soutient éloquemment, aussi bien dans la biogra-

LA FILLE DU POETE VINCENZO MONTI A'^'t

phie de Costanza que dans la préface et les notes du recueil de ses lettres : mais, hélas 1 elle ne parvient pas à nous le prouver, et tout notre bon vouloir ne nous suffît point pour pouvoir accepter l'image, qu'elle nous otTre, d'une malheureuse femme parfaitement sage et bonne, n'ayant contre elle que sa grâce mùme, et victime d'une fatalité sans pareille au monde. A chaque page de son récit, nous rencontrons des obscurités ou des contradictions qui nous mettent en défiance ; nous avons l'impretssLon qu'elle ne nous dit point tout, s'étant sans doute elle-même aveuglée d'avance sur tout ce qui pourrait nuire à son héroïne ; et quand ensuite nous prenons les lettres de Costanza Monti, nous y voyons bien que la malheureuse proteslti obstinément de son innocence : mais ses protestations sont le plus souvent si emphatiques, et si embrouillées, et rédigées, d'une lettre à l'autre, en des phrases si pareilles, que nous avons peine à y sentir un accent réel et profond de sincérité.

Au reste, et malgré tout le zèle de M"'' Romnno, une très importante série de lettres de Costanza semble lui être restée inconnue : lettres écrites par la jeune femme, entre 1819 et 1823, a un prêtre de Savignano, Tabbé Bignardi, qu'elle vénérait infiniment, et qui sans doute étail non

2,i6 GHANDES DAMES ET BOURGEOISES

confesseur. Des extraits de ces lettres ont été publiés par M. Masi*; et je crois bien que Tune d'entre elles, datée du milieu de juillet 1822, vaut plus à nous faire connaître les véritables sentiments de la malheureuse femme que toutes les protestations prodiguées ensuite par elle, dans ses lettres à sa famille et aux amis de son mari. En voici, tout au moins, les passages principaux :

Mon cher ami, oh! que le monde est méchant ! Si tu savais tout ce que je suis contrainte à souffrir, ton cœur excellent en gémirait. Il est bien vrai que, devant Dieu, je mérite pis encore; mais quel droit ont les hommes d'aggraver ma conduite par les plus noires calomnies ? Ne leur suffit-il point de mon horrible disgrâce ? Certes, il n'est pas au pouvoir des hommes d'accroître les reproches que je me fais à moi-même, car ceux-ci ne cessent point de me déchirer Tâme; mais il est en leur pouvoir de me faire, devant le monde, plus coupable que je ne suis : et c'est à quoi ils réussissent d'une façon infernale... Mille passions contraires tempêtent en moi... Giulio, oui, Giulio lui-même, du sein de Dieu, doit rendre maintenant justice à mon cœur : il voit que celui-ci n'a jamais eu de part dans mes chutes ; et que, si seulement je lavais mieux connu, je ne me serais point précipitée sur la trace de perdition, et que jamais il n'aurait eu à répandre une larme par ma faute !

' Nuova Antologia du i*' août 1904. C'est probablement au même abbé Bignardi qu'était adressée une des lettres les plus intéressantes du recueil de M'^ Romano, et dont celle-ci nous dit qu'elle na pu en découvrir le destinataire (pages i33 et suivantes).

Je t'ai écrit hier la conduite déloyale du cousin de mon mari à mon égard. Je t*ai dit que, sous mille prétextes, il différait son retour à Pesaro, pour me renieltre les papiers de Giulio. Or je sais qu'il est secrètement venu ici, a remis les susdits papiers entre les maîns de mon beau-frère, et a disparu de nouveau, sans même monter faire visite à mon père... Tout se retourne à mon détriment : tous sont déchaînés contre moi. J'ai vu le professeur Tommasini : il m'a avoué que la fat. on dont on a soigné le pauvre Giulio a eu pour effet de le tuer. Je lui ai raconté ce que j'avais voulu faire moi-même; et il m'a répondu que cela n'aurait pas sufiQ, vu la faiblesse du malade; mais il a ajouté que, du moins, ce que j'avais fliit était toutes choses indiquées... Aujourd'hui on cherche à cacher les observations faites à l*autppsîe- Pourquoi tant de mystères ? Oh! si je devais tout le dire, je n'en finirais plus ! Jamais je ne me pardonnerai d'avoir été la première cause de sa maladie: mais quand je songtî que celle-ci a été rendue incurable par T ignorance de ceux qui l'ont assisté, ma douleur devient presque du désespoir. O mon Giulio, mon cher Giulio ! Dieu ne ru*a point permis de racheter sa vie par la mienne, parce que, peut-être, ma mort eût été une peine insuffisante pour mes fautes... Conseille-moi dans ma misère ! Dieu voit la pureté de mes intentions ! Prie Dieu pour celui qui, je l'espère, prie pour nous ; et souviens-toi auss^i de moi, l'infortunée ! Et que ce que je t'ai dit ne sorte pas de ton cœur ! Adieu, n)on cher ami et bienfaiteur, aime ta pauvre Constance !

La femme qui écrivait cette lettre^ en un tel moment, — quand déjà elle se savait sous le coup des plus terribles soupçons, — ne pouvait

pas se croire tout à fait innocente, au secret de son cœur. Et ce n'est pas le seul aveu qui lui soit échappé. « Ecoutez-moi tous ! s'écriait-elle au pied du lit de mort de son mari, c'est moi qui ai fait mourir le pauvre Giulio ! » Après quoi elle s'enfuyait d'auprès du cadavre, allait se (acher à Savignano, à Cesena, faisait ce qu'elle-même, dans une de ses lettres à l'abbé Bignanli, a naïvement appelé un « faux pas ». Toute sa conduite au lendemain du drame atteste clairement la conscience, peut-être même excessive, qu'elle avait d'être a la première cause » de la maladie de Perticari. Et le ce faux pas » dont elle s'accuse est venu après J)ieTi d'autres, que nous devinons jusque sous le plaidoyer de M"" Maria Romano, et dont le souvenir, en présence de la catastrophe finale, a dû provoquer chez elle des remords d'autant plus affreux que, avec tout cela, elle n'avait jamais cessé d'aimer l'homme qu'elle se reprochait d'avoir fait mourir.

Le fait est que l'histoire des dix années de son mariage nous apparaît tout entière comme un prologue continu de cette double catastrophe ; et je crains bien que M"* Romano ne reste toujonrî^ seule à ne voir en elle que la victime d'un complot, savamment échafaudé sur des calomnies. Mais en même temps l'histoire de

LA. FILLE DU POETE VINCENZO MONTT /.i^

ces dix années, comme aussi de la période qni les a précédées, nous apprend quelle grosse part de responsabilité revient à d'autres qu'elle, dans les fautes de toute espèce qu'elle a pu commettre, et combien nous avons le devoir de la plaindre, pour coupable qu'elle soit : car de celle-là nous sentons vraiment qu'elle a été une victime, et la victime non pas d'une mystérieuse fatalité, comme l'imagine M"® Romano, mais d'une éducation déplorable, avant et après son mariage, d'un manque à peu près absolu de direction morale, de la négligence ou de la légèreté imprudentes de son père et de son mari. « Je te recommande ma Gostanza, — écrivait Monti à son gendre au lendemain du mariage. — Sois indulgent pour ses défauts et cultive son cœur, que je sais être foncièrement bon ! Et rappelle-toi bien que la plus grande partie des fautes que commettent les femmes sont avant tout notre ouvrage ! » Le malheur est que ni Monti lui-même, ni Perticari, ne se sont souciés de mettre en pratique ces sages conseils.

Monti, d'abord, le père de Gostanza, s'omipe si peu d'elle qu'il ignore jusqu'à son àgo, « Je

23o GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

m'étais figuré qu'elle avait atteint ses quinze ans, écrit-il à son frère en i8o5 ; mais je vois, par son acte de baptême, qu'elle n'en a que treize ». Et il ajoute : « Tant mieux pour son éducation, et pour avoir le temps de lui trouver un mari! » Puis, lorsque, l'ayant retirée du couvent, il découvre sa merveilleuse beauté et la richesse de ses dons, il n'a plus d'autre pensée que de lui « trouver un mari » qui veuille la prendre sans dot, et l'entretenir avec tout le luxe qu'il désire pour elle. « Il y â ici quelqu'un qui a jeté les yeux sur ma Costanza, écrit-il en t8o6, et qui m'a fait parler pour l'avoir en mariage. En vérité l'âge de la petite est encore bien tendre (elle avait alors quatorze ans) : mais si le parti, après renseignements pris, se trouve être tel que je le souhaite, il ne me sera pas diflicile de dire oui, sauf pourtant le goût de Tenfant, à qui je ne veux point faire violence ». Encore ne craint-il pas autant qu'il le dit de « faire violence au goût de son enfant ». Il l'empêche tour à tour d'épouser deux jeunes gens qu'elle serait prête à aimer, son cousin Giovanni et l'éruditgrec Mustoxidi, simplement parce que ni l'un ni l'autre ne lui semblent assez riches. Et il s'empresse au contraire de favoriser les projets du comte Perticari, bien que celui-ci lui ait avoué qu'il vient d'avoir utt

LA FILLE DU POÈTE VlT^CEÎfZO MO>TI 'l'^H

fils, d'une maîtresse, et bien que la jeune fille ne manifeste aucun <c goût » pour ce nouveau parti. Longtemps même la froideur de Costanza fait hésiter le jeune prétendant, et retarde la conclusion du mariage. « La tristesse de Costanza, — écrit Giulio Perticari au début des fiançailles, — doit avoir pour cause le décret paternel qui lui impose un mari... Et si sa froideur ne se change pas, si elle ne montre p;is une vraie joie de cette alliance, si sa mélancolie continue à trahir son cœur, mes soupçon^^ se transformeront en certitude ». Enfin rautorllé de Monti achève de persuader la jeune fille : elle consent à oublier son pauvre Mustoxidi, pour s'efforcer d*aimer Thomme qu'on lui impose; et le mariage se trouve conclu. « Après avoir immolé son talent et sa réputation à Pliiln;*, il ne manquait plus à Vincenzo Monti que de sacrifiera la même divinité sa fille et son aini ! n Ce sévère jugement du poète florentin Nici olini nous est confirmé par tous les faits que nous racontent les premiers chapitres de la biographie de M"° Romano.

J'ajoute que, certainement, ni Vincenzo llonli ni sa femme ne se sont beaucoup soucies de préparer leur enfant aux devoirs nouveaux qui s'ouvraient devant elle. Dénué lui-même de tous scrupules moraux, le père a dû se contenter

JLi'l (lllANDES DAMES ET BOURGEOISES

d'apprendre à sa fille le latin et la prosodie ; tandis que la mère, dont la valeur morale était peut-être plus douteuse encore, n'a guère eu à lui apprendre que l'amour du luxe, la coquetterie, et Tart de séduire les hommes tout en les méprisant. Si bien que, à comparer Tâme de la jeune femme avec celles des parents qui font élevée, on se demande d'où ont pu lui venir les précieuses qualités que, malgré ses fautes, on découvre chez elle : son désintéressement et sa générosité, son horreur passionnée du mensonge, le penchant tout chrétien qui, plus tard. Ta pprtée sans cesse davantage au pardon des offenses et à la dévotion.

Tout cela lui est venu sans doute, en partie, de sa nature, mais peut-être le germe qu'elle en avait se sera-t-il développé sous l'influence de l'exemple et des enseignements de son mari :

car celui-ci, à l'opposé des parents de Costanza, parait bien avoir été un homme de sentiments délicats et nobles, digne de la vieille race d'honnêtes gens dont il était issu. M"° Romano lui reproche d'avoir été avare ; mais sa femme, au contraire, s'est plainte à plusieurs reprises de sa prodigalité. Je ne vois pas non plus qu'on puisse lui faire un grand crime d'avoir, d'abord, caché à sa jeune femme qu'il avait eu d'une autre femme un enfant naturel, et, plus tard, de

s'être intéressé au sort de cet enfant. Et non seulement, de l'aveu de tous, il est toujours resté fidèle à Costanza depuis son mariage, mais il Ta aimée, jusqu'au bout, de Tamour le plus tendre et le plus indulgent : à tel point que, lorsqu'enfm elle est accourue près de lui, à la veille de sa mort, il Ta accueillie dans ses bras avec des larmes de joie, oubliant tout ce qu'on avait pu lui dire contre elle, et tout ce qu'ellemême avait fait contre lui.

Malheureusement, il aimait trop sa femme pour s'aviser qu'elle n'était encore qu'un enfant. Au lieu de travailler d'abord à la former et à se l'attacher, il s'est empressé de l'entourer d'un groupe brillant de jeunes hommes, la forçant à les tutoyer, à les traiter en camarades, à vivre avec eux dans une familiarité continue. Rien de curieux comme les lettres de Costanza j dès le lendemain de son mariage, aux anciens compagnons de plaisir de son mari ; elle les invite à venir distraire sa solitude, leur fait des querelles de jalousie quand ils espacent leurs visites, termine en les assurant de son « fidèle amour ». Tout cela le plus innocemment du monde, nous le sentons bien; mais peu à peu, par la force des choses, elle en arrive à prendre avec ses amis deux tons différents, suivant que ses lettres risquent ou non d'être lues de leurs

'23G Gll.VN'DES DAMES ET BOLUGEOTSES

de 1818, se mit en tête que son ennui était dû au séjour de Pesaro, et se dissiperait si seulement elle pouvait aller habiter Rome. Depuis lors, on peut dire vraiment que le « pauvre Giulio »

n'eut plus un instant de tranquillité. En vain il s'enfuyait à la campagne, pour échapper aux instances et à la mauvaise humeur de sa femme : celle-ci lui écrivait, tous les jours, des lettres tantôt méchantes, tantôt flatteuses et pleines de tendresse, mais toutes ayant pour unique objet de le décider au voyage de Rome. Elle lui disait, par exemple :

Je te prie, mon cher Giulio, de bien réfléchir; et si tu ne peux pas me déloger pour toujours de Pesaro, fais au moins que je respire pendant quelques mois, et puis je me contenterai de revenir dans ce tombeau et d*y mourir. Tu sais que j'ai toujours fait miennes toutes tes volontés : tu peux donc être tranquille aussi pour l'avenir, et savoir que, du moment où tu me diras : ce Revenons à Pesaro î » je ne te ferai aucune opposition.

Ou bien encore elle termine ainsi une lettre particulièrement aimable : « Viens, viens, viens, viens, viens, viens, viens, viens, viens, viens, tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite, et que Dieu te bénisse ! Adieu : Ta Constance ». Après quoi elle ajoute, immédiatement : « P.-S. — Figure-toi que l'abbé Guidi a découvert à Rome, pour les Felici, deux

bonnes chambres bien meublées, éclairées, et un petit salon en commun avec rrautres étrangers : lequel appartement se trouve admirablement situé ; et, tout cela, devine pour quel prix? pour huit écus par mois! » De telle sorte que le mari, décidément vaincu, finit par consentir au départ pour Rome,

Costanza Monti a toujours dît elle-même que ce séjour à Rome avait été le désastre de sa vîe, Torigine et la cause de tous ses malheurs. Du moins voyons-nous que, arrivée a Rome, elle s'y est tout de suite ennuyée autant et plus qu'à Pesaro, et que bientôt elle a recommencé â persécuter son mari pour quitter Rome, eomme elle l'avait fait pour y parvenir. Mais son mari, évidemment, tout en Taimant toujours, s'était un peu fatigué de ses persécutiony. Que s'est-il passé là, au juste, qui les a refroidis ? Une légèreté de Costanza, désormais privée des sages conseils de son cher Antaldi ? Ou bien simplement un surcroît de dureté pour « le' pauvre Giulio », qui s'était vu forcé de lui avouer, à ce même moment, Texistence d'un fils né avant leur mariage? Sans compter que Monti, chose facile à prévoir, ne faisait point mine de vouloir payer à son gendre la petite dot naguère promise à sa fille. Quoi qu'il en soit, les lettres écrites de Rome par Costanza deviennent de

jour en jour plus sombres et d'un accent plus désespéré. Elle s'y plaint de tout et de tous : mais on devine que c'est surtout de son mari qu'elle aimerait à se plaindre. Et nous y apprenonSy d'autre part, que Giulio est souffrant, — malade imaginaire, croit-elle : ce qui nous permet d'imaginer de quelle façon elle doit l'accueillir, quand il lui parle de ses inquiétudes. Enfin, après deux ans d'absence, le couple revient à Pesaro : mais combien changé de ce qu'il était au départ pour Rome! Le mari a définitivement perdu son ancienne conGance dans l'affection de sa femme ; il s'est déshabitué de chercher en elle une collaboratrice et une confidente ; il s'éloigne d'elle, instinctivement, se résigne à souffrir en silence de sa double maladie corporelle et morale. La femme, déçue et ennuyée, rendue plus faible encore par le sentiment de sa solitude, — et du reste plus belle, plus séduisante que jamais, — est prête pour le premier amapt qui voudra la prendre.

Qu'elle ait eu des amants, après son retour à Pesaro, et jusqu'à la mort de son mari, c'est de quoi l'on ne peut guère sérieusement douter. Il est vrai que son histoire» durant ces deux années, est loin de nous apparaître avec la même

LA FILLE DU POÈTE Vt.XCEXZO HOKTl 3Ïf>

clarté qu'elle nous est apparue jusque là, grâce à ses propres lettres et aux souvenirs des témoins de sa vie. Ceux-rî ne nous parlent plus d'elle qu'à mots couverts, ou bien avec un parti pris évident de l'accuser ou do la d<H'endreï et elle-même, dans ses lettres, a désormais un ton affecté et contraint où rien ne subsiste plus de son exubérante franchise de naguère. Mais le peu que nous savons nous suffit pour coin* prendre que sa conduite est maintenant devenue un scandale public. Tantôt nous la voyons se compromettre avec un gros receveur des finances, qui la poursuit, en plein jour, par les rues de la ville. Une autre fois, le soir, dans la campagne, le colonel Ousi la renconlre en train de se quereller avec un certain Gavelli^ qui, tout à coup, la frappe violemment du poing et s'enfuit en l'accablant d'injuras. La malheureuse, nous le sentons, a cessé de s'appartenir : une véritable folie s'est fîtnparée d'elle, dont elle ne s'éveillera plus que sous le choc soudain de la catastrophe.

Le mari, de son côte, pendant ces deux années, continue à soudrir de la maladie de foie qu'il a rapportée de Rome, — et dont sa femme, comme nous avons vu, s'accusera ensuite d'avoir été « la première cause », Il s'inquiète, se désole, pleure : et sa femme persiste k se

•24o GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

moquer de sa « mélancolie », comme il s'est moqué trop longtemps des craintes ou des tentations qu'elle lui confessait. A tous ses amis elle répète que la maladie de Giulio est absolument imaginaire. « On a consulté plusieurs médecins, écrit-elle, et tous ont répondu la même chose, lui assurant qu'il finira par être atteint d'une maladie sérieuse s'il ne s'enlève pas de la tète la peur d'être déjà sérieusement malade ». Jusqu'au bout, avec un aveuglement incroyable, c'est sur ce ton qu'elle va parler de la santé d'un homme qui se meurt, épuisé, anéanti, devenu d'une maigreur et d'une pâleur effrayantes. Elle le quitte pendant des semaines pour accompagner à Bologne son père, qui veut se faire opérer d'une fistule à Toeil. Et voici la dernière lettre qu'elle lui écrit, de Savignano, le II mai 1822, c'est-à-dire quand Giulio n'a plus que quelques jours à vivre :

Mon cher mari, Votre lettre du 8 m*apprend que vous n*avez pas reçu celle que mon père vous a écrite avant de quitter Bologne... Je suis très fâchée de vous savoir encore malade. Si vous croyez que mon assistance puisse vous faire quelque plaisir, écrivez-le-moi, et je laisserai volontiers ma chère solitude d'ici pour aller m'acquitter de mon devoir. En tout cas, je vous prie de me tenir au courant de votre santé, et de bien vous soigner. Papa m*a écrit deux lignes de Milan, mais sans rien me dire de Topinion des médecins sur son mal. Ce silence me tient

L\ FILLE DU POETE VINCEÎÎZO MONTI a/,1

en grande inquiétude. Demain, sans doute, j'aurai des nouvelles de l'opération : je tremble à cette seule pensée. De tout ce qu'il m'écrira voua serex infoniié. Tâchez de vous guérir, vous aUîssî, et croyez-moi votre épouse dévouée, Costanza,

Et cependant elle aimait son mari : de cela non pUis il ne nous est point permis de douter. Comme elle le dit dans sa letlre à Tabbé Bignardi, n son cœur n'a pas en de part dans les fautes qu'elle a commises w. Et nous avons la certitude qu'elle ne ment pas, lorsque, jusqu'à la fin de sa vîe^ elle affirme que sa plus affreuse angoisse ne vient pas autant des accusations élevées contre elle, ni de sa pauvreté et de sa solitude, ni même de ses remords, que de la a torturante pensée « t|u'elle n'a plus auprès d*elle le seul homme qu'elle ait aimé, celui qu'elle ainu^ toujours. Qu'on imagine donc ce qu'ont dû être, pour elle, les dix-huit années qu'elle lui a survécu ! Qu'on se la représente abandonnée de tous, exposée aux reproches continuels de ses parents, réduite bientôt à ne plus même trouver personne qui veuille l'écouter : mais surtout contrainte à protester i^ans trêve de son innocence, tandis qu'une voix secrète lui affirme qu'elle est coupahlcj — autrement (|u'on Taccnse de Tôtre, mais non moins gravement l Expiation égale, certes, sinon

ti\'j. r,t\Kfil}ES I»AMES ET HOURGEOISES

supérieure, à ce qu'a pu être la faute ; et ainsi une profonde pitié est le seul sentiment que nous laisse, en fin de compte, toute l'histoire des erreurs et des souffrances de Costanza Monti.

UNE « INCONNUE u DE CHATEAUBRIAND *

Dans un château des environs de Viviers^ propriété séculaire de sa famiilf^j demeurait, en Tannée 1837, une femme d'une sensibilité délicate et de Tesprit le plus distingué, la marquise de V... Née en 1779, elle avait épousé à quinze ans un gentilhomme du Languedoc, d'exi-ellente maison, lui aussi- et elle avait eu de lui un fils, son unique enfant. Mais, en 1827, elle demeurait seule dans soïi château du Yi va rais. Son mari, entré dans Tadministralion sous l'Empire, habitait Toulouse, ou il remplissait les fonctions d'inspecteur des douanes. Son fils, oflîcier de chasseurs, avait sa garnison à Fautre bout du royaume. De telle sorte que, dans sa solitude, M"^* de V.., pouvait entretenir, à loisir, le culte qu'elle avait voué depuis sa jeunesse à l'auteur

* Celte étude a été écrite pour servir de pré race ù, la C0rreap(fH-daace de Chateaubriand avee ici marqntMt de T,,,. (Un vol. ïn-tS, lîbroirie Perrinj iyo3).

du Génie du Christianisme, Elle avait été de celles que Tapparition de ce livre, jadis, avait affolées d'enthousiasme* : toujours, depuis lors, elle continuait à être partagée entre son désir de connaître Chateaubriand et la crainte d'importuner celui-ci ou de lui déplaire. Déjà en 1816, profitant d'un séjour à Paris, elle avait écrit à son grand homme; puis, au dernier moment, elle avait imaginé un prétexte pour se dispenser de le rencontrer. Onze ans plus tard, à propos de quelques mots lus dans le Journal des Débais sur une indisposition de Chateaubriand, elle s'enhardit à lui écrire de nouveau ; et, cette fois, sa lettre fut le point de départ d'une correspondance qui devait durer sans interruption près de deux ans, jusqu'au mois de juin 1829. Au moment où s'ouvrit cette correspondance, Chateaubriand traversait une des périodes les plus tristes et les plus inquiètes de sa vie. Il avait perdu, peu de mois auparavant^ sa vieille amie M™' de Custine. M"® de Chateaubriand, très souffrante elle-même, lui faisait sentir plus vivement que jamais l'incompatibilité naturelle de

* a Je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. » Chateaubriand, Mémoires d'Outre^ Tombe).

leurs caractères. Ruiné, dépossédé de toute influence politique, réduit k une opposition hargneuse et rebutante, toujours plus ennuyé des autres et de iuî-méme à mesure qu'il découvrait davantage son inutilité, René se trouvait dans une disposition morale qui, sans doute, lui rendit plus sensible TUonimage imprévu de la marquise de V.., Le fait est qu'il y répondit aussitôt avec une passion extraordinaire^ se livrant comme il se livrait à peine à ses plus intimes confidents. C'est ainsi que «engagea, entre lui et son u inconnue », un véritable petit roman, dont aucun de ses biographes ne parait avoir soupçonné Texistence, et qui nous est aujourd'liui révélé de la façon la plus imprévue et la plus complète, gn\ce à une pieuse précaution de M™" de V*..'.

Disons-le tout de suite : ce qui donne à ce roman un intérêt, un piquant très particulier, c'est que la marquise de\\.- est restée^ presque jusqu'au bout, une « inconnue » pour Chateaubriand. Celui-ci, pendant tout le temps qu^ont duré leurs relations, a ignoré Tàge et la figure de sa correspondante. 11 y a eu la un luystùre,

* a Qunml mes lettre» ^ont fuitOH, je les ï^opîiï tcLLcii qu'eUei sont, et les joins nui v^lres. TtMjl ce que j'ûi ik'rU à. toua el de vous m'est uinsi reitii'. h {M^* du V.,. à ChaLejiubriand, leLlre tju lôdéceoibn: 18*18;. On suit que ChuLoaubrîand itvail 1 hnbUude de détruire uufititdt loutea lei tMLrefl de fi^iiimptf qu'il réçevuiU

et, à la suite de ce mystère, un malentendu, qui seuls peuvent faire comprendre la vraie signification de la série des lettres qu'on vient de mettre au jour. Et le mystère était né du hasard; et si, peut-être, M™® de V...n'a pas fait absolument tout ce qui était en son pouvoir pour dissiper le malentendu, nous ne croyons pas que personne, ayant lu ses lettres, trouve jamais le courage de le lui reprocher.

Personne n^aura jamais le courage de lui reprocher que, lorsque l'homme qu'elle adorait a enfin daigné s'enquérir d'elle, elle ne lui ait pas nettement déclaré qu'elle n'était pas la jeune femme qu'il semblait supposer. Elle avait alors près de cinquante ans ; elle aurait pu le dire à Chateaubriand, et ne le lui a pas dit ; on sent qu'elle n'a pas eu la force de s'y résigner. Mais, on le sent aussi, elle a cruellement souflFert de ce malentendu qu'elle n'osait dissiper. Sans cesse, et de mille façons les plus touchantes du monde, elle s'efforce de suggérera Chateaubriand qu'elle ne saurait attendre de lui qu'une amitié toute fraternelle. Tantôt elle le gronde de sa familiarité, tantôt elle projette de ne plus lui écrire ; elle va môme jusqu'à le prier de se renseigner sur elle auprès d'amis communs. Et le poète s'obstine dans ses illusions, avec une insistance dont on devine que la pauvre femme est à la fois effrayée

UNE « INCONNUE » DE CHATEAUBRIAND i\'^

et ravie. « Votre écriture est toute jeune, lui ditil, la mienne est vieille comme moi. » Il est cer* tain de retrouver en elle, quand il la verra, « une image de femme qu'il s*est faite depuis sa jeunesse », et qu'il ^ n'a encore rencontrée nulle part ». Quand elle lui demande de (f ne penser à elle que comme à une personne simple et bonne qui Taime de tout son cœur », il Taccuse de vouloir (f commencer une t^orrespondanceorageuse »- Et il achète utu^ carte de France, pour y regarder Tendroit où demeure « Marie » ^ et il Tinvite à venir avec lui à Rome ; et il lui parle de longues années ff qui seront pour elle, t^t non pour lui qui s'en va ». Mais surtout il veut la voir; c'est roni me le refrain de toutes ses lettres : w Venez à moi!,,. Il faut que je vous voie! n

Et d'autant plus M"'" de V-..a peur de se laisser voir* L affectLon de Chateaubriand lui est désormais devenue si nécessaire qu elle s'épouvante à ridée delà perdre, a Ma vie, lui écrit-elle un jour, s'est passée tout entière à désirer votre affection età ftiir votre présence. » Ou plulôtelle désire de toute son fiuii^ la préî>encc de son ami : elle rt^vt; de le rencontrer aux eaux où il doit aller, de Tavoir près d'elle dans son château, de se promener avec lui sous le mail de Tlnfirnierie Marie-Thérèse ; mais, dès (jue roccasion s'offre à elle de réaliser un de ces rûves, elle hésite, elle

2^8 GRANDES t)AMES ET BOtRClEOÎSES

ajourne,elleinvenle un prétexte pour resterînconnue » quelque temps encore. Que d'angoisses il y a en elle, dont chacune de ses lettres nous apporte Técho ! Et comme ses lettres nous sont aujourd'hui expressives et touchantes, avec leurs contradictions, leurs alternatives de confiance et de désespoir, avec ce gracieux déploiement d'images et de style par où elle s'efforce de se gagner, dans le cœur de son « maître », une estime assez forte pour pouvoir survivre aux désillusions de Tamour ! « Pourquoi donc, lui demande-t-elle naïvement, pourquoi ne pouvez-vous m'aimerpar mes lettres, comme je vous aime par vos livres ? » Mais Chateaubriand s'obstine à ne pas la comprendre. Il ne voit, dans toute cette conduite, qu'un caprice, peut-être une ruse pour piquer davantage sa curiosité. Et, en effet, sa curiosité se pique sans cesse davantage, pendant les premiers mois de la correspondance. Il écrit lettre sur lettre, du ton à la fois le plus tendre et le plus sincère. Lui dont M*"" de Duras disait «qu'il ne répondait jamais rien qui eût rapport à ce qu'on lui écrivait », il n'y a pas dans les lettres de M"* de V... un seul passage dont il ne tienne compte. Puis, peu à peu, on sent que sa curiosité commence à se fatiguer. La chute du cabinet Villèle vient de lui rendre l'espoir d'un grand rôle politique : il refuse des offres de ministères,

tNË « INCONNUE » DK CH\TË\tJnRtAND a'iO

il se fait nommer ambassadeur a Rome : une vie nouvelle s'ouvre devant hu\ qui no lui laisse plus guère de loisirs pour échanger des rêves et des confidences avec une « sœur » qu'i! n'a jamais vue.

Il continue cependant à solliciter les lettres de son inconnue ; il continue à lui dire : « II faut que je vous voie! » Mais il le lui dit avec moins d'impatience ; et sa pauvre « ^larie », qui naguère le priait de ne penser à elle que comme à une bonne et simple amie, lui reproche maintenant que ses lettres « aient une sorte de style anonyme, comme si elles ne s'adressaient à personne ! » Hélas! oui, les dernières lettres de Chateaubriand, plus précieuses peut-être pour nous que les premières par les renseignements historiques qu'elles nous oflrent, jiisti* fient les reproches et les plaintes de M""* de V-., Si intéressantes que soient ces dernières lettres du poète, bien plus proCondément nous émeuvent les longues et maladroites réponses où son amie, affolée, s'épuise en efforts inutiles pour retenir une attention qui se détourne d'elle,

* Une vie nouvelle, et aussi un non von u ronum, car c'eiit h Rome qu'il a rencontré rette Uorten^iG Allnrl qni, i^pndunt plusieurs mois, parait bien avoir réussi û ^'empurcr ^nliè^r^ment de nés sens, sinon de son cœur : — sans qnr l'on floîvct au r^ste^ iillncber trop de foi au récit qu'elle noui^ a fnit catlc-métiit;, de sori aventure, dans V Appendice du vilain livre; ûk SnÎEile^Betive ^ur Chateaubriand.

xm GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

C'est dans ces réponses que se révèlent à nous, en même temps, tout Tamour de M"® de V... et toute sa souffrance. Et puis nous nous ressouvenons de son âge, de la situation particulière où elle se trouve : vis-à-vis deThomme qu'elle aime d'un tel amour et nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer quel magnifique sujet aurait été, pour un Balzac, ce roman de « l'inconnue » de (Chateaubriand.

Enfin, — après combien de luttes, et avec ciuelle crainte! — Marie se décide à affronter la présence de son ami ; et ainsi s'achève son triste roman, c M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 3o mai et le samedi suivant, 6 juin », écrit-elle, bien des années plus tard, à la dernière page d'un cahier où elle vient de recopier, uiu^fois de plus, toute sa correspondance avec i< Têlu de son cœur ». Et celui-ci s'en va aux eaux de Cauterets, où il Tavait maintes fois invitée à raccompagner; et elle, pendant les longues années qui lui restent à vivre (elle est morte en 1848, presque en même temps que Chateaubriand), nous ne voyons pas qu'elle tente même la plus timide démarche pour se rappeler au souvenir de celui qui, jadis, jurait a d'aimer pour la vie sa Marie inconnue ».

Heureuse est-elle encore d'être morte avaqt luij et de n'avoir pas pu lire, dans les Mémoires

UNE « INCONNUE » DE CHATEAUBRIAND a5l

d* Outre-Tombe^ le récit d'une aventure arrivée précisément pendant ce séjour aux eaux de Cauterets !

Voilà qu'en poétisant (il s'amusait à composer une ode) je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave. Elle se leva et vint droit à moi. Elle savait, parla rumeur publique, quç j'étais à Cauterets. Il se trouva que Tinconnue était une Occitanîenne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je Teusse jamais vue. La mystérieuse anonyme se dévoila : pntuit ^fea. J'allai rendre une visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre : je fus forcé de la reporter chez elle dans mes bras... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure ; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur; la spirituelle, déterminée, et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice : elle est mariée *.

Ainsi Chateaubriand, pendant les deux années qu'a duré sa correspondance avec M"" de V..., avait une autre « inconnue », à qui peut-être il promettait aussi de « Taimerpour la vie ! » Peutêtre lui avait-il proposé, à elle aussi, de venir le rejoindre à Rome, en môme temps qu'il le proposait à (( Marie » et à M"'" Récamier? Et peutêtre n'est-ce pas simplement le hasard qui la lui

• MémoircB d'Outre-Tombe, III* partie, livre XIII. On trouvera, sur cet épisode, des renseignements très précieux dans une savante et ingénieuse étude de M. Victor Giraud {Bcfue des Deux Mondes. !•' avril iSç)*)).

aâa GRANDES DAMES ET BOURGEOISES

a fait rencontrera Cauterets, « assise au bord du gave »? Il avait toujours eu le goût de conduire en môme temps plusieurs petites intrigues sentimentales, traitant chacune d'elles avec tant de chaleur, et tant de mystère, qu'on pouvait croire qu'il s'y donnait tout entier ; mais parfois le mystère se découvrait, et un pauvre cœur de femme en était déchiré. Heureuse du moins « Marie » de n'avoir pas connu cette souflfrance-là !

Oui, — les lettres de ce livre nouveau le prouvent une fois de plus, — Chateaubriand avait raison de dire que « son amour portait malheur»; mais nous soupçonnerions volontiers que la faute en était au moins autant à lui-même qu'à la fatalité. Il était fait de telle sorte que, attachant toujours beaucoup plus de prix à ce qu'il n'avait pas qu'à ce qu'il avait, il ne pouvait s'empêcher de le laisser voir. La dureté qu'on lui a reprochée pour les femmes qui ont « agréé sa vie » semble bien avoir consisté surtout en un contraste trop rapide, trop peu dissimulé, entre ses façons d'agir à leur égard avant et après sa victoire sur elles ; et sans doute ses amies l'auraient trouvé moins dur s'il ne les avait pas habituées, d'abord, à toutes les douceurs d'une tendresse, d'une prévenance, d'une sollicitude infinies. Ses premières lettres à M™® de V... sufiiraient pour nous donner une idée de l'art vrai-

UNE « ÎNCONNUK i> DK CHATEAUBRIAND 3l53

ment merveilleux que ce ^rand artiste savait mettre à la conquête d*un cœur. Tous les mots y sont des caresses; et leur musique mùme, tour à tour langoureuse ou pressante, c*estavec un attrait irrésistible qu^oHe murmure : a Venez à moi ! » Gomme on comprend que, accoutumée à une telle musique, une femme ait pleuré toutes ses larmes avant de se résigner à ne plus l'entendre !

Mais M"* de V..- avait Teaprit trop droit et l'âme trop généreuse pour ne pas se rappeler que l'homme par qui elle souffrait était celui aussi qui, durant de longs mois, avait transfiguré sa vie en un rêve enchanté. De la au'^me façon qu'elle avait aimé Chateaubriand avant de le connaître, elle a continué de Taimer après que la destinée les eut séparés : le soin qu'elle a pris de conserver, de transcrire, d'annoter ses lettres nous montre assez qu«, jusqu'au bout, elle est restée pieusement fidèle à « Fétu de son cœur », Et nous, à notre tour, tout en la plaignant, gardons-nous d'être injustes ou sévères pour lui ! Par une étrange perversité de notre nature, nous sommes trop souvent tentés de donner tort, d'avance, aux hommes de génie^ dans les aventures d'amour où nous les voyons engagés ; nous sentons ces hommes si ditTérents de nous, si supérieurs à nous^ que nous ne pouvons nous

•l5\ CR.VNDES DVMES ET BOURGEOISES

défendre de vouloir les en punir une fois encore. Et cependant, à y regarder de plus près, il est bien rare que le véritable génie ne s'accompagne pas d'une certaine bonté : d'une bonté faite parfois de détachement, voire d'indifférence, mais répugnant d'instinct à toutes les formes de la bassesse^ dont il n'y en a pas de plus basse que de faire souffrir. Pour ce qui est de Chateaubriand^ en particulier, si ses premières lettres à M"* de V,*. nous le révèlent infiniment habile à tous les artifices de la séduction, les dernières nous apportent un nouveau témoignage de ce qu'il a appelé quelque part, ep riant, « sa maudite bonté ». Dès le moment de çon départ pour Rome, nous sentons que son « inconnue » ne rinlèresse plus ; nous le sentons, cooime elle le sentait ellti-môme, au « style anonyme » de ses lettres, à mille petites nuances involontaires de froideur et de gène : mais il n'en continue pas moins de lui écrire, et de la consoler, avec une complaisance d'autant plus touchante qu'on devine davantage l'effort qu'elle lui coûte. Ce n'est pas lui qui, comme le pitoyable Adolphe, serait descendu jusqu'à se plaindre d'une femme qu'il aurait cessé d'aimer. Il avait toujours vite fait, malheureusement, de cesser d'aimer, et nombreuses sont les femmes qui en ont souffert ; mais il n'accusait jamais que lui seul de cette

UNE a INCONNUE t) UE CHATEAU UIU AN H i^J

fatale et malfaisante mobilité de son cœur. Et personne n'en a soiifTert autant que lui-même,

C'était un de ces enfants gâtés qui ne peuvent résister à la tentation de casser aussitôt les jouets qu'on leur donne, et qui ensuite se désolent de les avoir cassés. Combien de jouets divers il a casséis, ou tout au moins ébréchés^ au cours de sa vie, depuis des cœurs de femmes jusqu'à une religion et une royauté î Et combien, toute sa vie, il s'en est désolé ! Sous les apparences extérieures d'une vanité enfantine» sei^ Mémoires ne sont, d'un bout à Tautre, que la plainte d'un enfant sur ses jouets brisés, k N'est-ce pas une chose curieuse, écrivait-il en i8u6dans une préface des Martyrs^ que je sois aujourd'hui un chrétien douteux et un royaliste suspect ? » Hélas! il était vraiment F un et l'autre, malgré les meilleures intentions du monde; et, bien qu'il s'en défendît au dehors, il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître, au dedans de soi, ni de s'en affliger, ni de sentir qu'il allait recommencer, le lendemain, les faiïtes qu'il se repentait d'avoir commises la veille. C'était un enfant, un malheureux enfant. A Rome, un soir, pendant une des brillantes réceptions de l'ambassade de France, une dame anglaise, «t qu'il ne connaissait ni de nom, ni de visage », s'est approf^liée de Jui, l'a regardé, et lui a dit, en français, mais avec un

aâO GHA»DES DAMES ET BOUHGEOISES

fort accent de son pays : « Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux! » Étonné de «f cette manière d'entrer en conversation », Tambassadeur a demandé à la dame ce qu*elle voulait dire, « Je veux dire que je vous plains! «lui a-t-elle répondu ; après quoi elle a « accroché le bras d'une aittie Anglaise et s'est perdue dans la foule », Rien de ce qu'on pourra jamais écrire de Chateaubriand n'égalera, en finesse ni en prolondeur, lu jugement porté sur lui par cette dame inconnue.

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