LA FEMME
On n'a certainement pas oublié l'attachant récit fait naguère, par M"*' Arvède Barine, du martyre domestique de M"' Carlyle. On se rappelle l'image pitoyable de cette pauvre femme, remarquablement belle, intelligente, et bonne, qui, ayant daigné se donner à un homme d ime condition fort au-dessous de la sienne, avait été condamnée par lui au rôle d'une servante, ou encore d'une esclave prisonnière, s'était
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vue contrainte à habiter, seule avec lui, le désert sinistre et malsain d'une ferme d'Ecosse, puis, transportée de force à Londres, non seulement y était restée soumise, toute sa vie, à la même servitude, mais avait dû encore assister sans se plaindre aux relations familières de son terrible maître avec une grande dame toujours prête à l'humilier de son mépris, jusqu'à ce qu'enfin elle eût « succombé à la peine », attestant une fois de plus, par son exemple, ce que comportait de souffrances, matérielles et morales, l'honneur d'être la femme d'un homme de génie. Et, bien qu'une telle image ait tout de suite péniblement surpris ceux qui avaient eu l'occasion de connaître Carlyle, force leur était de la tenir pour vraie : car elle ne résultait pas du témoignage, toujours plus ou moins suspect, d'un biographe, mais du témoignage même de M"* Carlyle, expressément énoncé à la fois dans ses lettres et son journal intime. Lettres et journal avaient été publiés, au lendemain de la mort de Carlyle, et conformément à la volonté de celui-ci, par son plus intime élève et ami, l'historien James Anthony Froude. Le témoignage était formel : aucune objection ne pouvait prévaloir contre lui. Les admirateurs de Carlyle en étaient réduits à chercher en sa faveur des circonstances atténuantes, à soutenir notamment
qu'il ne s'était jamais rendu compte de la cruauté du traitement qu'il infligeait à sa femme, ou encore qu'il avait agi envers elle d'nprès des principes moraux respectables, en somme, malgré les suites fâcheuses de leur rigidité. Je dois même ajouter que, d'année en année, Topinion du public anglais tendait à considérer la conduite de Carlyle avec plus d'indulgence. D'autres témoignages, non moins authentiques, surgissaient de divers côtés, qui montraient cjue le grand homme avait été, sa vie durant, non seulement un modèle de droiture et de probité, mais aussi un excellent fils, un frère plein de tendresse et de sollicitude, un ami parf^îl^ capable du plus généreux dévouement pour les quelques personnes qu'il avait aimées. Sous le paysan égoïste et sauvage q«e l'on s'était d'abord figuré qu'il était, on avait vu apparaître^ peu h peu, la touchante figure d'une sorte de bourru bienfaisant, peut-être un peu trop bourru, à la vérité, mais avec un beau cœur de poète tout parfumé de douceur et de compassion. Et Ton s'était dit que, l'homme étant ainsi fait, sa manière d'agir à l'égard de sa femme devait avoir une excuse, encore qu'on ne parvînt pas à la découvrir. On avait eu l'impression qu'il y avait là un mystère, dont Toxplication risquait, d'ailleurs, d'échapper toujours aux fulurs bio-
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graphes de Carlyle, puisqu'elle avait échappé au plus autorisé d'entre eux, et au mieux rensei^ué* Mais les faits n'en restaient pas moins établis ; et, tout en excusant Carlyle, on était bien forcé d'admettre et de déplorer le « martyre » de la pauvre femme qui, pendant quarante ans, avait été la compagne de sa vie.
Or nous savons aujourd'hui, et avec autant de ccrtitudcî que peuvent en comporter les sujets de ce genre, que le soi-disant « martyre » de M™' Carlyle est simplement une légende, sortie tout entière de l'imagination de son biographe. La clef du mystère, nous la possédons désormais ; et nous n'avons plus même à nous mettre en quête d'une excuse pour justifier la conduite de Carlyle à l'égard de sa femme, car cette conduite ne semble pas avoir jamais rien eu qui méritât d'être justifié. Un nouveau témoignage vient de se produire, à l'encontre de celui qui nous avait trompés il y a vingt ans : et ce témoignage émane, lui aussi, de M"' Carlyle ^ C'est elle-même qui se charge de nous montrer que, si peut-être nous avons eu raison de la plaindre, certainement nous avons eu tort d'accuser son mari. Une nouvelle série de ses lettres, et de
* jVriM LeUersand Mémorial» ofJane WeUh Carlyle^ annoialed by Tkomux Carlyle and ediled by Alexander Carlyle a vol. in-8«, illu^tréa. Lfjndres, John Lane, 1903.
nouveaux extraits de son journalj que publie aujourd'hui un neveu de Carlyle, la révèlent pleinement à nous dans rintimitê de son coeur ; et nous y découvrons, du nii^ne coup, Thistoire complète d'une des plus étonnantes aventures littéraires qu'ait produites, à coup sur, notre malheureuse habitude de vouloir pénétrer de force dans la vie privée des hommes de génie.
Dans son testament, écrit en février 1873, Carlyle avait dit :
D'un manuscrit intitulé : Lettres et Mémoires de Jane Welsh Carlyle^ qui se trouve parmi mes papiers, mon bon et fidèle ami J.-A, Fmude prendra soin en mon lieu, ainsi qu'il me l'a afleclueuaciuenl promis ; à lui donc je le laisse, en le priant solennellement de faire à son ssujet ce qu'il jugera le meilleur et le plus sage, eomnje du reste je suis certain qu'il le fi^ra. J'ai joint une foule de menus souvenirs autobiographiques à ce manuscrit, par manière d'annotations, mais snns y aLtacher d'importance que pour autant qu'ils peuvent servir à élut:ider ou à compléter le texte; et quant à une biographie véritable de moi, je préférerais qu'on n'en écrivît point, J.-A, Fronde ^ John Forster, et mon frêni Jean siuronl à examiner soigneusement le susdit manuscrit avec ses appendices ; la réunion de leurs prccieuses droitures et îrrîpartialilés leur permettra de juj>er, mieux que je ne saurais le faire* quel parti pourra êtrr lire de ce rnanuscriL En tout cas, celui-ci n'est pas prêt le «joins du monde pour la publication; et je n'ai aucune idée arrêtée sur la question de