A VERDUN
Le 2e Tirailleurs pendant l'Offensive allemande sur Verdun
LE SACRIFICE DES ÉLÈVES CAPORAUX A LOUVEMONT(l
Un vieux proverbe militaire dit : « Une troupe vaut ce que valent ses chefs. » Voici un fait de guerre qui montre ce que valent les cadres français de nos régiments indigènes.
Le 24 février 19 16, à 20 heures, le lieutenant-colonel commandant le 2e tirailleurs de marche jetait à la lisière nord-nord-ouest du village de Louvemont une compagnie pour contenir les attaques allemandes menées par des forces supérieures.
A cette compagnie était rattaché le pelo-
(i)Récit fourni par le capitaine Bernard du 2e tirailleurs de marche.
ton des élèves caporaux français, que la rapidité avec laquelle le régiment avait été engagé n'avait pas permis de répartir dans les compagnies.
Ge peloton comprenait deux sergents, deux caporaux et cinquante-quatre tirailleurs, et était commandé par le sous-lieutenant Diry.
Il reçut la mission d'assurer la défense de la lisière du village dans la direction de Beaumont.
Il fallait à tout prix arrêter là l'ennemi et lui interdire l'accès de la côte du Poivre.
Tous, dans cette troupe d'élite, avaient compris la grandeur et la gravité de cette mission ; tous étaient résolus à la remplir.
Dès 8 heures, le 25 février 19 16, l'attaque boche se déchaîna. Un bombardement formidable d'artillerie lourde de tous calibres écrase nos lignes.
A midi, l'infanterie attaque ; elle est fauchée par le feu de nos tirailleurs.
LE 2e TIRAILLEURS A VERDUN
A 13 heures, le bombardement reprend avec une. intensité terrifiante. Les obus de 210 pleuvent sur Louvemont, la barrière à abattre pour atteindre la côte du Poivre.
A 16 heures, c'est-à-dire après trois heures d'écrasement par l'artillerie, l'infanterie renouvelle l'attaque. Elle arrive jusqu'aux lisières de Louvemont. Les élèves caporaux se battent avec acharnement; pas un qui songe à la retraite; tous ont fait le sacrifice de leur vie.
Enfin, à 18 heures, sur l'ordre îormel de se replier, le sous-lieutenant Diry ramène lentement en arrière... neuf tirailleurs.
duarante-neuf sont glorieusement tombés à leur poste, simplement, héroïquement.,., parce que c'était l'ordre et qu'il le fallait.
Un 'Récit autorisé de la 'Reprise du P. C.(0 u 9 et delà Batterie C (ouest de l'ouvrage de Thiaumoni) par le 2e Bataillon du n5e R. 1., les 15 et 16 juillet içj6
La foudroyante reprise du fort de Douaumont, le 24 octobre 19 16, restera un des exploits les plus éclatants de cette guerre. Les soldats du général Mangin se sont couverts d'une gloire incomparable. Toutefois, il ne faudrait pas que cette gloire nous fît oublier l'héroïsme tenace et magnifique, grâce auquel nos troupes ont pu se maintenir sur la ligne Thiaumont— Fleury, d'où est partie l'offensive victorieuse du 24 octobre.
(1) P. C, abréviation pour : Poste de commandement.
REPRISE DU P. C. u9 PAR LE uf R. 1.
C'est ainsi que par de brillants assauts, les i) et 16 juillet, le 1 15e régiment d'infanterie se rendait maître du P. C. 119 et de la batterie C, et par là nous permettait la réoccupation, le 3 août, de l'ouvrage de Thiaumont, tombé comme on sait aux mains de l'ennemi.
Le P. C. 119 est une redoute bétonnée d'une quinzaine de métrés environ de façade, située à quelque sept cents mètres de l'ouvrage de Thiaumont et appuyée au nordest par la batterie C, placée à proximité même de l'ouvrage.
P. C. 119 et batterie C commandant l'accès, par l'ouest, de Thiaumont, étaient d'une importance capitale pour la réoccupation de ce point d'appui indispensable.
Le 115e (colonel KiefTer) avait ses lignes au nord-est de la côte de Froideterre. C'est de là que l'attaque devait se déclencher.
Le 15 juillet, à 4 heures, le 2e bataillon (commandant de Boisrouvray) occupe ses emplacements de départ.
ai.tLQ.UHS UtROS
Le terrain est entièrement bouleversé par les bombardements précédents. Sur ces croupes naguère couvertes de verdure, plus un arbre. De loin en loin un tronc déchiqueté montre qu'il y eut là un bois. Des trous d'obus partout creusent la terre où toute végétation a disparu. Pas un brin d'herbe. Sous le grand soleil des journées précédentes on croyait voir un paysage de dune dont la désolation serrait le cœur.
C'est sur ce sol, où tout travail permettant une fortification passagère sérieuse est impossible, que les deux compagnies d'attaque, 5e et 7e, se sont déployées.
La 7e, à gauche (capitaine Denis), se tient dans un embryon de tranchée ; mais la compagnie de droite, 5 e (lieutenant Tamisier), n'a pour tout abri que des entonnoirs d'obus.
En arrière, la 6e compagnie est en réserve.
Bien que sur une seule ligne, les deux
REPRISE DU P. C. iicj PAR LE nf R. 1.
compagnies d'attaque ont pour mission de s'élancer en deux vagues successives à vingt pas de distance, les mitrailleuses devant partir avec la deuxième vague.
Le jour paraît, gris, avec un très léger crachin. P. C. 119 semble avoir fort peu souffert du tir de notre artillerie. Les tranchées qui l'entourent sont intactes. Seule, la face sud-est présente une brèche; encore les reconnaissances y signalent-elles des mitrailleuses.
La préparation d'artillerie recommence.
Tir en général trop court. En revanche, les 150 et les 210 boches écrasent littéralement notre ligne de départ. 0
La 5 e compagnie est particulièrement éprouvée et perd son cheî.
A 7 heures, le commandant de Boisrouvray lui envoie un renfort et donne l'ordre d'attaque.
A gauche, la vague d'assaut est arrêtée presque immédiatement par un barrage de mitrailleuses.
A droite, le mouvement semble mieux réussir. Mais bientôt, sous la pluie d'acier lancée par les batteries allemandes, la vague d'assaut se dissocie, tournoie et, seul, un groupe magnifiquement entraîné par le sous-lieutenant Destreil — un petit classe 1 6 — parvient jusqu'à l'ouvrage et couronne les parapets. Mais accablées par le nombre, les héroïques capotes bleues tombent. On sut, au soir, que tous ces braves avaient été tués, sauf un seul, fait prisonnier.
Car le 2e bataillon du 115e ne veut pas rester sur cet échec, si sanglant soit-il.
Il se reforme sur ses positions de départ.
Les 5 e et 6e compagnies sont réunies en une seule sous le commandement du lieutenant Chaumette, un jeune normalien qui allait montrer, comme tant d'autres de ses camarades l'ont fait dans cette guerre, qu'un homme de pensée peut aussi être un homme d'action.
Compte rendu de la situation est envoyé
REPRISE DU P. C. u9 PAR LE nf R. I.
au commandement, ainsi qu'une demande instante de tir de destruction sur P. G 119.
Mais l'artillerie déclare qu'un observateur a signalé le point comme étant occupé par des Français très nettement reconnaissables.
« Ces Français, ce sont les cadavres de ceux qui ce matin l'ont atteint et s'y sont fait tuer! » est-il répondu.
La préparation est en conséquence entreprise, et, à 1811 50, les survivants du 2e bataillon du 115e, d'un seul élan, sur une seule ligne, enlèvent P. C. 119 et les tranchées qui l'entourent, aux applaudissements d'un régiment voisin et à ses cris mille fois répétés de : « Bravo, le 115e! »
Le lendemain soir, après avoir repoussé deux violentes contre - attaques; les vainqueurs de P. C. 119 enlevaient la batterie C, rendant possible ainsi la reprise de l'ouvrage de Thiaumont d'où les bataillons de Mangin devaient s'élancer le 24 octobre.
Les Manceaux et les Parisiens du 115e ré-
giment d'infanterie avaient bien mérité de la Patrie.
C'est ainsi que, dans ce coin martelé par les obus, la défense et la reconquête opiniâtres de chaque pied de terrain ont permis et permettront encore les retours victorieux.
« Présentez vos Armes ! »
C'était pendant notre offensive de Verdun de décembre 1916.
Le vendredi 15 décembre, à 9h50, le Ier bataillon du 2e tirailleurs sort de la tranchée de départ, à gauche de l'église de Douaumont.
Ciel couvert, jour blafard. Il fait triste et il fait froid. On enfonce dans la boue jusqu'au genou. Les çapotes kaki sont couvertes d'une couche terreuse. Les hommes semblent vêtus de boue.
En tête, marchent les grenadiers et les sapeurs.
Il s'agit de parvenir jusqu'à la ligne des
Chambrettes, objectif assigné au régiment, c'est-à-dire qu'il faut conquérir une profondeur de terrain de près de trois kilomètres, ravinée, difficile, et où l'ennemi a accumulé des travaux de toute sorte.
La préparation d'artillerie ne peut jamais écraser complètement les obstacles qui s'opposent à la progression de l'infanterie.
Il en reste toujours quelques-uns, en particulier des abris de mitrailleuses. De plus, on a affaire ici à un régiment d'élite : le 6e grenadiers.
A peine la première vague a-t-elle escaladé les gradins de franchissement, que l'on entend le « tac-tac » de la « machine à secouer les capotes »
Cinq mitrailleuses nichées dans l'église de Douaumont claquent à toute volée.
Nos grenadiers se précipitent, broient les servants sur leurs pièces à coups de grenades, et, continuant à descendre les pentes cri-
(i) La mitrailleuse.
« PRÉSENTEZ VOS ARMES
blées de trous de marmites, encombrées de morceaux de fils de fer qui s'empêtrent dans les jambes, d'éclats de bois, de rondins brisés, arrivent jusqu'au ravin du Helly.
Là, les Boches avaient organisé de vastes abris, à dix mètres sous terre, et où aurait pu tenir un régiment.
Les tranchées sont bouleversées : plus de banquettes, plus de parapets; c'est un amoncellement de terres déchiquetées, de piquets arrachés; on ne saurait distinguer les pareéclats des éléments de tir.
En trébuchant à chaque pas, il faut sauter d'éboulement en éboulement.
Mais des Boches ont échappé au pilonnage, grâce à la solidité des abris.
Devant les assaillants, la fusillade crépite, les grenades explosent.
A mesure qu'on progresse, la destruction est moins complète.
De l'ouverture sombre d'une cagna partent des coups de feu.
En rampant, deux « askris » (l) se glissent jusqu'auprès et y lancent des grenades.
Mais les Boches ont dû dresser à l'intérieur de l'escalier des espèces de batardeaux qui arrêtent les projectiles. Les coups de feu continuent. Impossible de passer.
En hâte on fait venir des sapeurs du génie avec un réservoir de liquide inflammable.
Le jet fauve sort du lance-flammes, pénètre dans la cagna, d'où jaillissent aussitôt avec un ronflement des langues de feu et des tourbillons de fumée noire.
Une chaleur effroyable tient à distance.
Quelques minutes.
L'incendie s'apaise.
En avant!
Il est ii heures, la majeure partie du ravin du Helly est entre nos mains.
Déjà les nettoyeurs de tranchées sortent
(i) Guerrier, en arabe. C'est ainsi que s'appellent eux-mêmes les tirailleurs.
« PRÉSENTEZ VOS ARMES
des gourbis les cadavres qu'ils alignent dans Les trous d'obus et les blessés qu'ils évacuent vers l'arrière.
On prépare un P. C. pour le colonel.
Mais, dans un bout de tranchée, les « paf! paf! » secs du fusil boche claquent encore.
C'est le colonel commandant le régiment boche, le colonel von Kaisenberg, qui est sorti de son P. C. et qui, entouré de son état-major, — un major deux capitaines, un lieutenant et trois médecins — continue la résistance.
Ils ont dressé un barrage de sacs à terre et de rondins, mis en batterie une mitrailleuse, que le colonel sert lui-même.
Les sapeurs s'approchent :
— Rendez-vous !
Pour toute réponse, une rafale.
Le caporal Thomas et le sapeur Fleurquin ajustent le colonel qui tombe, frappé à la tête.
(t) Le grade de « major » équivaut à peu près à celui de commandant.
Le jpetit groupe d'officiers se rend.
On porte le corps du colonel dans le P. C. français.
Le colonel de Saint-Maurice (l) fait disposer un brancard d'ambulance.
Le corps du colonel Kaisenberg y est étendu. La bouche entrouverte découvre les dents serrées. Les yeux sont révulsés, les lèvres exsangues.
Un filet de sang coule le long de la joue.
L'officier d'ordonnance du colonel — haute taille, sec, blond, une trentaine d'années— s'approche, encadré de deux tirailleurs.
11 a demandé à voir son chef.
Devant le corps, il tombe à genoux et porte aux lèvres la main qui pend hors du brancard.
Un des deux mitrailleurs qui le gardent est précisément Fleurquin.
Classe 14, châtain clair, visage coloré; aux joues seulement un juvénile duvet blond,
(1) Commandant le 2e tirailleurs.
« PRÉSENTEZ VOS ARMES
mais le masque est énergique sous le casque kaki, bossué du croissant.
Il est des pays envahis, de Lille.
Depuis vingt-neuf mois il n'a aucune nouvelle des siens. Il sait les horreurs que les Boches ont commises, les pillages, les incendies, les viols, les déportations, et — supplice plus horrible que tout autre — le travail forcé au profit des brutes exécrées.
Mais les réflexes de l'honneur français à ce moment parlent seuls.
D'un geste instinctif, il présente l'arme.
La main gauche claque sur la bretelle du fusil.
L'officier boche lève la tête, interdit, regarde le soldat qui reste immobile.
Alors une émotion indicible l'étreint. Il sent les larmes monter.
Il balbutie :
— Je suis touché, très touché !
— C'est la différence entre notre sang et
le vôtre, réplique un officier de tirailleurs présent (l) : « Nous savons respecter nos ennemis vaincus. »
(i) Le lieutenant Connolly.