‹ Quelques HérosChapitre 19 sur 48 · FOUS N'AVEZ PAS DE FUSIL · texte numérisé non relu

FOUS N'AVEZ PAS DE FUSIL

oreilles bourdonnent. L'odeur acre de la poudre saisit à la gorge. Impossible de respirer. Enfoncé jusqu'à mi-cuisse dans la bouc, vous êtes encore à tout moment couvert de terre soulevée par l'explosion, de débris humains, bras, jambes, matière cérébrale, qui se plaquerît à côté de vous, sur vous..., tandis que de toutes parts s'enfoncent les éclats avec un ronflement rageur. La nuit arrive.

C'est le moment où l'on peut sortir de son trou, bouger, faire quelques pas, sans craindre qu'aussitôt la balle traîtresse ne miaule à votre oreille.

Mais c'est une nuit de novembre.

Il fait noir à ne pas voir à deux pas. Partout des entonnoirs d'obus, des flaques d'eau. Pas une piste. « Où aller? » se demandent les hommes de soupe qui, les bouthéons à la main, cherchent la ligne où ils trouveront leurs camarades. Les obus pleuvent. Les lueurs fauves vous aveuli!

glent... Une fusée éclairante : clarté de clair de lune; il faut s'arrêter, accroupi; pas un mouvement, sous peine de mort... Une détonation formidable : vous êtes projeté à terre, étourdi, assommé. A côté, un malheureux se tord, à demi broyé.

Ce sont de longs gémissements douloureux.

— A moi ! à moi!

Comment le secourir? pas d'infirmiers!

Des camarades? où en trouver pour transporter le corps saignant? Si l'on s'écarte a\e la direction prise, la retrou vera-t-on?... Et les craquements, les tournoiements invisibles des éclats ne cessent pas un instant.

Le malheureux reste là. Au jour, peutêtre, on pourra le secourir.

C'est l'égoïsme inexorable du champ de bataille.

On continue la route, haletant, la caisse de grenades sur l'épaule ou les bouthéons à la main.

SOUS-LIEUTENANT MASSART, DU 94e R. I.

VOUS y AVEZ PAS DE FUSIL ?

Oh ! cet héroïsme obscur, qui lui rendra justice?

Cette guerre aura vraiment été trop différente pour les uns et les autres.

Qui comprendra le respect dû au fantassin martyr? Ceux à qui ce bloc de boue, par ses souffrances de tous les instants, permit pendant ces trente- deux mois (l) de coucher dans des draps, ne sont pas ceux, hélas! qui ont la plus nette conscience de leur dette envers lui...

Cette effroyable nuit prit fin.

Le jour se leva, un jour blafard, souffreteux, timide, brouillé de pluie fine.

Ils n'étaient pas nombreux, ceux qui, sous leurs capotes lourdes comme des éponges et couvertes d'une carapace de boue, veillaient, à demi enlisés, derrière les décombres !

Sur tout le bataillon il restait un peu plus d'une centaine d'hommes. Une des compa-

(i) Lxrit en mars 1917.

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