MUSIQUE
(Grand Cahier Vert)
Entendant une belle musique s'élever par-dessus les murs, j'entrai au jardin d'été. C'est une prairie solitaire, semée de petits bosquets; un chemin de gravier serpente autour des pelouses. D'élégantes jeunes filles se promènent avec mollesse et fierté; des enfants inquiètent leurs bonnes en se blottissant derrière les ifs; d'autres marchent tête baissée sous la surveillance de leurs parents, personnages dignes et recueillis... Robes vertes, robes bleues, rubans de velours, chapeaux mutins, boucles soyeuses, figures charmantes, quelle fumée ! Un tour de roue, et tout cela va disparaître !
Je me suis laissé tomber sur un banc au fond d'un berceau de charmilles : une vieille duègne qui lorgne les promeneurs et fait craquer sa robe de satin, s'est venue asseoir en face de moi... Voici la musique de l'orchestre qui s'élève lentement du milieu des arbres; ce sont les rêves d'enfance qui grandissent jour par jour — les vents soufflent plus fort, les voiles s'enflent; les passions et leurs orages s'élèvent avec eux; nous avançons sur la vaste mer en nous jouant. L'abîme se couvre de fleurs ; les illusions transforment ces vagues en pier-
OCTAVE PIRMEZ
reries, en diamants — nous allons toujours... et les écueils, où donc sont-ils? Je ne vois plus qu'un tourbillon de fête.
Mais voici la musique qui revire subitement; le bémol est arboré; de Thorizon les vents accourent en rasant les flots ; la mer, pleine de larmes, se soulève, — à la clarinette répond le cormoran, écho de tristesse — les fleurs de la côte balayées, s'éparpillent dans répouvante, et çà et là, dans un point d'orgue, se dresse un écueil morne, muet, fatal.
Pourquoi donc recommencer à danser, fleurs bleues, et à vous répondre joyeusement au-dessus des abîmes? Ce n'étaient donc que de vains fantômes qui tout à l'heure nous montraient leurs formes sinistres? C'est donc à jouer à la vie et à la mort que l'existence se passe?... Le navire continue à voguer et se balance capricieusement... On étend les bras comme pour les refermer sur l'univers... on pleure de les refermer sur rien; on se sent enivré par les brises; les fleurs sourient, et malgré le soleil, les étoiles viennent contempler ce bonheur de leurs yeux de cristal... Pourquoi ce silence? Pourquoi cette obscurité soudaine? Serait-ce une menace, et vais- je tomber dans la réalité cruelle?
Je rêvais, oui, c'était un rêve... Voici que le ciel s'enveloppe de vapeurs noires, une brume épaisse rôde autour de moi. — Le tambour fait entendre de tristes roulements; le trombone l'accompagne — lugubre basson — ; au même moment s'élève la chanson joyeuse du flageolet — La douce flûte lui répond, comme dans la
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rosée du soir un oiseau répond à un autre oiseau... Les instruments graves font silence — Tous les autres, emportés par le plaisir, exécutent une valse brillante... Mon navire chargé de songes, frétille de la poupe à la proue... Les fleurs voltigent autour de moi comme des hirondelles au printemps... Je vous remercie, belle muse, puisque voici les portes du bonheur toutes grandes ouvertes... Je vais bien vite les refermer sur lui... Mais qu'entends- je? Quel est ce nasillement? qui raille en ce coin? C'est le hautbois sarcastique. Il est entré avec toi et tu n'as pu fermer la porte sans l'enfermer en ton bonheur imaginaire. Laissons donc la porte ouverte et désormais n'entre que le vent.
L'orchestre de la vie m'est trop connu, pour que je m'en chagrine encore. Les dièzes et les bémols sont jetés pêle-mêle dans la même urne. Les ouvertures ne mènent nulle part. Les finales n'aboutissent à rien. Les allégrettos se jouent au cimetière; les adagios, quand nous voulons danser ; les forte, si nous avons besoin de repos. La musique qu'on nous joue est vieille comme le monde. Les fugues sont des plus bizarres. Les refrains toujours les mêmes. Les instruments sont discords, chacun a son diapason. Les accompagnements étouffent le soliste. Les tutti sont triviaux et sans rapport avec la partie principale. Les mélodies sont entrecoupées de soupirs et de doubles soupirs. Les points d'orgue sont des éternités. Il y a tant de reprises qu'on ne s'y retrouve plus. Les quintes se poursuivent ; les archets sifflent ou grincent, parce que la colophane est mal répartie; les uns en ont trop, les autres trop peu. Les pupitres s'écroulent;
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les pages tournent au caprice du vent. Le triangle est aux mains d'un vieillard, les enfants s'épuisent à la contrebasse; Fhercule joue du fifre, le tambour répond au violon, chacun bat du pied. Les uns pressent, les autres retardent : le métronome est méprisé. C'est comme une meute en défaut, les chiens tournoient en hurlant aux fourrés de la forêt... mais le chef d'orchestre, toujours muet et impassible continue à frapper régulièrement de son bâton d'ivoire la faulx tranchante que lui présente la Mort.
(1) Le poème est copié dans le Cahier bleu, p. 92, sous le titre Orchestre de la Vie avec cette appréciation de l'auteur vieilli : < Cet enivrement musical est un peu baroque. » Personne aujourd'hui ne sera de cet avis.
Dessins et Caricatures
INTRODUCTION