LES FOLLES PETITES FILLES
(Grand Cahier Vert)
Un nouveau jour d'été s'enfuit. Les clochers de la ville brillent des derniers reflets du soleil couchant. La foule se rend au jardin public. Des amis, des parents, des familles entières arrivent avec lenteur et recueillement : — dans la rue il faut qu'on se respecte ! — mais, une fois la grille du jardin passée, c'est la confusion. Les enfants quittent leurs parents pour chercher d'autres enfants, et les vieilles gens se retrouvent toujours ensemble sans l'avoir voulu. Le concert a commencé, et chacun a pris place autour du kiosque, d'où montent au ciel d'enivrante bouffées d'harmonie.
C'est pour tous l'heure de se laisser tomber en ce nuageux monde des rêves que créa l'Amour, un soir qu'il était triste, et de mêler les réalités évanouies aux chimères de l'avenir. J'ai fait comme les autres; mais je me suis éloigné des bancs pour m'asseoir sur la berge, et c'est là, sur le gazon, sous un vieux saule, au bord de l'étang, que je me suis arrêté à écouter la musique.
Les cent voix de l'orchestre se fondent en une seule et puissante clameur, comme celle qui sortirait de la poitrine d'un poète géant; tantôt elle faiblit en doux et
OCTAVE PIRMEZ
voluptueux murmure, ravivant au fond de Tâme la flamme des passions; tantôt elle gronde, s'élève, se développe en un admirable tumulte, — et alors les vents se taisent, semblent-t-il, la glace des eaux noircit, et les petites feuilles des arbres, tout à Theure tremblantes, se tiennent immobiles à la branche. Le rossignol lui-même est attentif.
Et pourtant, ce n'est pas un rêve! Je les ai si bien vues ! En ce moment-là, elles m'ont frôlé avec un battement d'ailes d'oiseau. C'était un tourbillon de robes blanches, joyeusement chassées eût-on dit, par le vent du paradis. « Courons au plus vite, criaient-elles, tout échevelées de joie en descendant le sentier, courons au plus vite! Louise sera la dernière! »
Le fol essaim était déjà loin quand la petite Louise arriva clopin-clopant dans sa robe blanche. « C'est la faute des grandes, disait-elle. Elles m'ennuient avec leur musique! » Et je la vis se perdre dans les allées, toute boudeuse d'arriver la dernière.
Autour de moi, au fond de la prairie humide, le jour s'était encore assombri, et c'était d'autant plus charmant, la vue de ces folles petites filles qui, légères comme la brise, et tout échevelées, descendaient en courant le sentier.
On vous aime, petites filles, toutes folles et indifférentes que vous soyez ! Le jour viendra où vous ne songerez plus à être les premières à la course et où vous lirez des paroles d'amour sur toutes les fleurs que vous foulez si distraitement à vos pieds. Mais avant que la
OCTAVE PIRMEZ
vie ne cesse d^être un jeu pour vous, continuez à déchirer vos vêtements blancs aux buissons des chemins; les heures qui vous transforment vous auront bientôt mêlées aux grandes; et que penserez-vous alors de vos courses enfantines et de vos propos mutins, quand vous vous sentirez tomber étonnées dans le nuageux monde de rêves que Tamour créa un soir qu'il était triste.
La cloche du départ avait sonné, la musique s'était évanouie. Adieu les rêves ! déjà les feuilles frissonnaient au vent plus froid de la nuit. Pas à pas, chacun s'en retournait, les uns satisfaits, les autres chagrins, tous recueillis, sauf les joyeuses petites filles qui accouraient du fond des allées et dont les rires éclatants interrompaient seuls le sourd piétinement de la foule.
Ainsi avais-je vu passer devant moi tous les âges de la vie, groupes folâtres, songeurs ou graves. Les matinées claires et chastes pour les enfants, les soleils ardents et les siestes rêveuses pour les jeunes filles; et, pour les vieillards, le crépuscule, le sombre recueillement où nous tomberons tous quand la main du temps nous déroulera la perspective de l'Eternité...
Chères enfants, si étourdies et si folâtres, je vous adore dans vos ignorances et vos faiblesses! Vous n'avez qu'à étendre les bras pour toucher à l'objet de vos modestes désirs !(')
(1) Page envoyée de Vichy, juillet 1858, à Emile Smits.