LES DESSINS
Octave Pirmez a toujours dessiné, depuis le temps où, se croyant doué pour les arts plastiques, il parlait à Morel, dans ses lettres de 1854, de renoncer aux études de droit et de faire un apprentissage, à Paris, dans un atelier de peinture ou de sculpture.
C^était là autre chose que les jeux d'un fils de famille, qui se disait fantaisiste et que tourmentait l'humour romantique. Dans ses cahiers d'étudiant, dans ses lettres d'homme, il multiplie les esquisses, les caricatures, dessinées à côté de fleurs séchées, bien étiquetées, d'airs populaires notés en Italie, de devises et d'observations concernant la vie des oiseaux.
Quant aux albums découverts dans les greniers d'Acoz, ils attestent, en somme, ces dons que Pirmez aurait dû développer.
En 1858, dans une lettre expédiée de Bruxelles, Eugène Smits, le peintre, qui était reçu à Acoz, dissertait avec Pirmez sur la peinture pour laquelle il croyait son correspondant « passablement organisé ». Dans une lettre de Gênes, il faisait allusion aux types génois
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« admirablement saisis » par Pirmez dans ses croquis Disons tout de suite que nous avons quelques-uns de ces types dans un album.
De 1862, 1863, datent de très intéressants essais à Tencre de Chine (album I, petit album) dans la manière de Victor Hugo. C'est alors que Pirmez annonce à Emile Smits, frère du peintre, Tenvoi de quelques dessins de sa façon et s'informe au sujet de ceux de Victor Hugo, dont il voudrait se procurer l'album. Son confident juge que ces essais ont « vraiment grand caractère », 8 mars; il rengage à illustrer ses propres écrits, 17 novembre.
L'album désiré est sans doute l'album de 24 gravures d'après des dessins de Victor Hugo, publié par Paul Chenay, à Paris, chez Castel, en 1863, et préfacé par Théophile Gautier (').
Emile Smits et plus tard Siret, collectionnaient ces dessins; on en conserve, à Acoz, un grand nombre collés et parfois numérotés dans des albums ou enfermés dans des coffrets.
On le sait, à cette époque-là, comme on ne pratiquait pas encore la photographie, les gens un peu cultivés dessinaient beaucoup. Les touristes, les amateurs de paysages constituaient des recueils de leurs dessins, souvenirs de choses vues. On en garde dans nos musées. V. Hugo n'a fait que se conformer à l'usage.
(1) Voir Jean SARGENT, conservateur du musée Victor Hugo : Les Dessins de Victor Hugo, Paris, 1955.
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D'autre part, les caricatures occupaient dans les journaux et les livres une place qu'elles ont perdue de nos jours, parce que nous sommes peut-être plus soucieux d'objectivité ou que nous manquons d'un certain humour, d'une certaine joie de l'esprit, nécessaire dans ce genre et tuée en nous par les préoccupations de notre temps.
En tous cas, Pirmez a sans doute subi l'influence de Toepf f er et de Lavater dont les ouvrages étaient fort répandus et dont il parle souvent; celle des caricaturistes du moment, Daumier, Gavarni, Monnier, Cham; celle aussi de Rops.
Celui-ci, qui fréquentait à Acoz et qui envoyait à Pirmez des lettres primesautières où des dessins ajoutaient encore à l'éloquence du texte, a crayonné, en marge d'un croquis de son ami (Album n" 25) : Un gamin ramassant une pierre. « Très bien — comme un Milet F. R. Ce qui prouve qu'il ne faut pas d'éducation académique. »(').
Pendant que Pirmez habitait à Bruxelles avec son frère Emile, place des Barricades, la maison qui abrita Victor Hugo, il avait sans doute comme professeur de
(2) LAVATER : nombreuses éditions françaises depuis 1806, format in-4o, in-18 ou 12. LAVATER : L'a^t de connaître les hommès par la physionomie (Paris 1806-1807, 9 vol., m-40); Nouveau Lavater portatif, 7e éd., Bruxelles, 1822, in-12; Nouveau LavaXer complet, Bruxelles, Peruchon, 1840. . ttïcttv n •
CHAM : Illustration de l'Assemblée natwnale comtque, par Auguste LIREUX, Pans,
^^^^ Magasin pittoresque, scènes philosophiques, en particulier l'année 1828. On y voit les vignettes de Graville, caricaturiste-miniaturiste qui donnait aux hommes des têtes d animaux, f Ainsi Pirmez représente un savant sous l'aspect du chien Canif estole, mauvais jeu de mot.) CHAMFLEURY : Histoire de la caricature moderne, Paris, 1865.
J. GRAND-CARTERE T, corrcapondant de Pirmez : Les Mceurs et la caricature en Allemagne, Paris, 1885.
dessin un certain Gratry(*). Celui-ci avait publié un recueil de vues des environs de Bruxelles et préparait en 1853 un ouvrage analogue sur les ruines de Villers-la- Ville.
Dans une lettre du 3 septembre 1853, il réclame à Pirmez alors en vacances à Châtelineau, des croquis pris dans les ruines et serrés, dit-il, dans le grand portefeuille de son élève.
Or, dans le cahier de Rudder('), il y a une esquisse à la plume des ruines de Villers. Et Gratry termine sa lettre en rappelant que M. Octave lui a promis quelque subside et en énonçant cette maxime : « Chasser, c'est très bien; mais dessiner d'après nature, c'est encore mieux, » Allusion à la chasse à laquelle se livraient alors Octave Pirmez et son frère Emile.
Selon Siret, p. 23, qui rapporte avoir réuni une série de ces dessins, notre écrivain, dans ses conversations comme dans sa correspondance, appuyait souvent ses récits de croquis expressifs. « Il chargeait ses personnages un peu à la façon de Toepffer avec infiniment d'esprit. » En 1878, étant juré aux Assises du Hainaut — ce qui lui répugnait — il dessina de mémoire toute la basoche avec l'accusé et les gendarmes. Qu'on examine ci-contre le dessin aux vigoureux accents, qui
(1) J.-B. GRATRY, cîève du graveur Lauters, auteur d'un Cours de perspective Hnécàre, Bruxelles, Muquardt, 1855; de Vues du camp de Beverloo et de vues de Spa dan» le recueil de Vasse, Bruxelles, 1852.
(2) Cahier de Pirmez étudiant à Bruxelles, renfermant des textes et des dessins et communiqué par M. de Rudder, de Gand.
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représente le coupable et son gardien, et Ton sera étonné du réalisme savoureux de ce poète-physionomiste, qui n'a pas lu Lavater en vain.
En 1875, il avoue à Scarsez (C. V., 24 janvier) qu'il voudrait s'adonner, comme lui, à Fart du dessin; « qu'il ne désespère pas de faire des eaux-fortes, car la peinture à l'huile demande trop de soin. » Il lui envoie des profils — souvenirs de ses voyages, « des dessins enfantins », ajoute-t-il, ainsi que la photographie d'un paysage de solitude.
J'ai sous les yeux une photo portant cette inscription de la main de l'auteur: Oct. Pirmez inv, et pinx, 1875. Acoz; — et au verso la légende suivante :
« On est aux derniers jours de septembre, près d'un rocher boiseux (sic) qui se dresse au milieu d'un marécage. Des nuées emplissent le ciel orageux.
A l'avant-plan, une touffe énorme de chênes s'élargit sur des rochers culbutés en gradins. Une cigogne, immobile dans une mare, attend sa compagne qui fend l'air de ses ailes blanches sur le ciel assombri.
Au loin, un vieux donjon et une église, rendus vaporeux par la distance, élèvent leurs formes dormantes. Partout lourdeur, lassitude et silence qui annoncent une ondée prochaine. »
Le peintre amateur présente cette œuvre comme son sixième essai. Dans une autre photographie sont juxtaposées trois peintures de paysages, signées Octave Pinnez inv. et intitulées Morne désolation, site imaginé.
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Au centre du plus grand tableau, repose un étang au pied d'une colline; à droite se dresse, sur une butte, un château dont la tour d'angle ressemble à celles d'Acoz. Les deux autres tableaux — collines de VEntre- Sambre-et-Meme, précise une note au verso du carton, et Dunes, sont moins nets, vu leur format plus petit.
Tout ce qu'on peut dire de ces essais de peinture imaginée, c'est qu'ils respectent les lois de la perspective, que l'air y abonde et que la composition est bien équilibrée.
Il semble donc que le dessin, sinon la peinture, aurait pu être pour Octave Pirmez, un moyen de traduire ses sensations et ses idées.
Ses caricatures, en particulier, expriment parfois sa critique avec une acuité, une bonne humeur absentes de la plupart de ses écrits.
Mais prenons-y garde; il offre ses dessins comme des divertissements, des coups de plume, des passetemp, des essais, tels sont ses termes.
Les meilleurs d'entre eux peuvent être classés en deux catégories : d'abord les dessins à l'encre de chine, du petit album, qui, par leurs sujets, leur atmosphère mystérieuse, leur couleur suggestive, correspondent assez bien aux poèmes en prose. Puis les caricatures à l'encre, dont les traits sont nets, exagérés, les procédés empruntés au genre à la mode (Daumier, Monnier, Cham, etc.), et qui illustrent la satire de la société et de ses types, de la science et de la vanité humaine, expri-
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mée avec une éloquence mesurée dans les livres de Pirmez, après Tavoir été avec violence, dans les portraits inédits.
Ces documents révèlent, les premiers, une sensibilité et une imagination de poète attiré par le mystère de la vie ; les autres, une observation aiguë et joyeuse, une remarquable mémoire des formes, et certainement un réel talent dans la représentation des figures par un minimum de moyens, fût-ce par de simples points.
Certaines têtes et certaines compositions annoncent les réalisations de nos expressionnistes. C'était, du moins, Topinion d'Anto Carte et de Louis Buisseret.
Enfin, pour nous tenir sur le terrain littéraire, ces dons de plasticien ont prêté en général au style de Pirmez, naturellement musical, cette force d'évocation qui lui valut l'admiration des Jeune-Belgique.
Versé comme eux-mêmes dans les arts plastiques, ne s'efforçait-il pas, comme eux, de rendre les idées en s'adressant à l'imagination, avec tant de puissance que les contemporains, habitués au style abstrait, furent charmés ou scandalisés.
Analyse
Feuilletons les cahiers et les albums Octave Pirmez, et penchons-nous un instant sur ces images oubliées ou inconnues. Dans un cahier écolier (vers 1850) la description des noces d'un vieux corbeau dilettante et d'une jeune corneille romantique s'ornait d'un frontispice, où les deux oiseaux, au bec démesurément long, surgissent d'un nuage de mouches et de moustiques.
Dans le petit album, voici un croquis d'une vie intense. Dans les broussailles entremêlées « on entend bruire les insectes et coasser les grenouilles »C) ; là le poète, très reconnaissable, pêche dans les fossés qui baignent les tours du château d'Acoz en nous disant : « La belle vie que je mène. 1863 ».
Puis c'est un renard qui poursuit un lapin; toutes les pattes volent en l'air; c'est encore un paysage, assez confus, un étang, des arbres flottant entre les collines; l'ensemble est obtenu à l'aide de taches d'encre étendues. Enfin un drame mystérieux sous des voûtes obscures, peut-être la scène finale d'Hemani, d'après une estampe ; et, vision plus saisissante encore, deux montagnes, comme les tours du silence éternel, montant des abîmes de la nuitC).
(1) Cf. Umbrae : Assis dans l'herbe... < Du fond des herbes on entendait s'élever le strident murmure des insectes... >
(1) Cf. la TOURGUE, au Musée Victor Hugo. Voir FLUTRE, V. Hugo par Vimase, p. 52.
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De juin 1851 (cahier de Rudder), Pirmez date un cauchemar. La mort, sous la forme d'un guerrier du moyen âge, accompagné de ses satellites, squelettes ingambes et grimaçants, couronnés de roses, viennent visiter Pirmez couché dans un lit, ainsi que Texpliquent quelques mots dans la marge.
De ce rêve affreux, je rapprocherai un autre eau- : chemar aux images d'une extrême précision. Une foule d'êtres monstrueux, femmes aux pieds fourchus, harpies, chimères, sirènes, prêtres, petits-frères, horribles ou grotesques, bourgeois solennels, animaux malfaisants, dogues, crapauds volants, harcèlent le poète souffrant assis à une table encombrée de flacons de drogues et écoutant Thorloge à gaine sonner minuit.
J'ai déjà signalé les songes faits par Pirmez, qui s'efforçait d'en conserver quelques souvenirs caractéristiques en les serrant tant bien que mal dans le cadre des mots sans lien syntaxique ou dans des membres de phrases. Mais dans les Lettres à José, p. 136, éd. 1900, il raconte un songe funèbre, aux images cohérentes qui le poursuivent; et c'est une page saisissante par sa concision et son relief.
Examinons, à présent, les caricatures proprement dites. Dans un cahier écolier, on trouve une page enfermant, sous le titre : Dessins instantanés, Vita Tïwrhns est,,, un groupement assez logique de seize têtes de mé-