‹ Quelques inedits d'Octave PirmezChapitre 3 sur 16 · COUPS DE PLUME · texte numérisé non relu

COUPS DE PLUME

PingretinC)

Pingretin entouré de trois gratte-papier imberbes comme d'une cour d'honneur et perché sur une chaise haute, passe sa vie à trôner dans un bureau malpropre. A travers la vitre de sa fenêtre chaque passant peut voir s'allonger son morne profil, masque décharné par l'envie et une sourde rébellion. Parfois il lève la tête du papier qu'il barbouille de chiffres et se redresse fièrement sur son juchoir pour donner audience à quelque malheureux qui vient lui demander conseil et qu'il se plaît néanmoins à tarabuster.

Parti de rien et pauvre commis aux chétifs appointements naguère, Pingretin est étourdi de la position qu'il s'est acquise et se croit grand pour être devenu moins petit. Il s'imagune avec ceux du menu peuple qu'il est de bon ton d'être rogue et impoli envers ses pareils dès qu'on est sûr de ne pas encourir la semonce d'un supérieur. En guise de cœur, ce que cet homme cache dans la poitrine, c'est un vieil os, creux et fermé comme une tabatière.

(1) Porirait envoyé à Emile Smits en juillet 1861.

OCTAVE PIRMEZ

Peu importe à Pingretin pourquoi Ton s'incline en sa présence, pourvu que Ton s'incline. Il prend pour lui la génuflexion d'un passant ramassant son chapeau abattu par le vent. Une mule flatte son amour-propre quand elle courbe la tête en s'arrêtant devant lui. Si après avoir fouetté un chien il le voit fuir en hurlant, il ressent un certain orgueil d'avoir humilié ce chien-là ; et si par une matinée de printemps, il écrase sous son pied des centaines de fourmis, vive son pied! Il se dédommage ainsi de ne pouvoir égratigner les forts en martyrisant les faibles. Et l'on assure qu'un grand personnage lui ayant un jour déplu, il chercha la rencontre de ses domestiques pour essayer de les brusquer en lieu et place de leur maître ; car le fond du caractère de Pingretin, c'est la lâcheté et l'envie.

Hérisson pour le pauvre, il se transforme en craintive limace dès qu'il se trouve en présence d'un supérieur. Il n'est rien alors de plus servile que ce valet de l'Etat, s'asseyant sur son escabeau pour offrir sa chaise haute à son puissant visiteur et, de géant qu'il était tout à l'heure devenant un nain souffreteux qui s'aplatit devant la moindre observation.

Il faut surtout admirer la figure de Pingretin, quand debout sur le seuil de sa porte, il observe l'allée et venue du beau monde, de ces gens qui ont fortune, liberté et distinction, choses que lui, Pingretin, désespère de jamais acquérir. II semble alors sur des braises et si son regard était un canif, je crois qu'il aurait bientôt raison de tout le luxe qui le torture. C'est vainement

OCTAVE PIRMEZ

qu'il a essayé de marcher sur les traces de quelque grand seigneur en lui achetant, à l'heure de sa ruine, une carriole armoriée et deux haridelles éclopées, et qu'il s'est faufilé pour un instant, sous prétexte de services à lui rendre, dans la société d'honnêtes parvenus. Pingretin restait toujours Pingretin, fils de Jean-Pierre Pingretin le chiffonnier : il passait inaperçu de ceux-là mêmes dont il ambitionnait le regard; et si parfois on le saluait, c'était de la façon dont on jette l'aumône à un pauvre.

Par contre, quand on le voyait dans sa voiture, il était arrêté par des gens de toute mine qui le priaient, sans trop de politesse, de s'occuper de leurs affaires et de régler leurs comptes au plus tôt. Pingretin a des maîtres, il ne faut pas qu'il l'oublie. Et voici déjà l'heure de se remettre à son travail pour réparer le temps perdu. 0 crève-cœur de tous les jours ! Il rentre alors comme la bête fauve dans sa cage et se remet à son pupitre avec un amer sourire, non sans avoir promené un regard ironique sur ses trois aides, comme pour les emplir de tout le superflu du venin qui fermente en lui.

D'aussi cruelles souffrances ne peuvent longtemps se prolonger. Pingretin ne tarde pas à gagner une maladie de foie dont les docteurs cherchent vainement la cause et qui ne fait que s'aggraver par la colère qu'éprouve le malade de ne pouvoir aller, comme tant d'autres, à une ville d'eaux pour s'y distraire. Ses journées sont entrecoupées par la fièvre; ses nuits, troublées par d'affreux cauchemars. Il se voit au milieu

d'une resplendissante mêlée de joyeux vivants, les uns à cheval, d'autres en voiture, qui le lorgnent avec impertinence et réclaboussent pendant qu'il est attelé à une pile de registres surmontée d'un encrier et qu'à ses côtés son vieux père, la hotte au dos, ramasse des chiffons. Non loin de là, il entend ricaner la foule des solliciteurs pauvres qu'il a insolemment éconduits et qui viennent sourire de son humiliation.

Parfois pourtant un beau songe le remplit d'illusions. Il se voit à la tête du gouvernement distribuant des ordres à ses nombreux subordonnés. Il a titres, châteaux, valetaille, et il se venge de ces hommes fortunés qui l'ont tant fait rager. Il fait chasser les uns de sa présence par ses valets; il fait emprisonner les autres, ou, tranquillement il les fixe d'un regard qui, les marquant comme d'un fer rouge, doit les mortifier pour toute leur vie. Il donne aussi des fêtes où il convie la fleur des intrigants et où il distribue des récompenses honorifiques à tous ceux qui se sont courbés le plus bas devant sa grandeur. Alors c'est autour de lui un concert de louanges; il entend retentir des fanfares de triomphe... 0 malédiction! ces fanfares n'étaient autres que le roulement d'une voiture sur le pavé, qui fait évanouir l'illusion du malade endormi; et Pingretin se retrouve Pingretin comme devant dans une mauvaise chambre, malpropre et en désordre, entouré de gens de bas étage, ses frères, cousins et cousines, rassemblés là tout exprès pour l'aider à mourir en chrétien.

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