‹ Quelques inedits d'Octave PirmezChapitre 4 sur 16 · PRESTOLET · texte numérisé non relu

PRESTOLET

Prestolet, jeune prêtre au front dur, au nez fureteur, à la lèvre cruelle, vit sous Taile d'un vieux manoir où s'abritent ses instincts orgueilleux. Ne pouvant, chétive pécore, régner par lui-même, il trône sous le patronage d'autrui. On le devine rien qu'à le voir foulant, menton levé et d'un pied qui veut être cambré, les terres de son seigneur et maître.

Net, propret, frisé, il garde, d'un air d'indépendance, le haut du pavé, tantôt cheminant entre le fermier et le (')...., tantôt escorté de quelques pauvres diables comme d'une queue traînante d'esclaves. Il interroge le fermier sur ses travaux et dit: « Nos blés poussent-ils? » Parfois, arrêtant le passant courbé sous une charge de bois mort, il demande : « Nos hommes ne se sont-ils pas trop égayés à la fête? » et son regard plane sur le vivant paysage comme sur les murs blancs de son église.

Les bois sont en joyeuse verdure, les moissons jaunissent, mais Prestolet calcule le nombre d'arpents, le produit des fermes disséminées dans la plaine; et plus il y trouve de valeur, plus il se gonfle de la fortune du

(1) lUisible.

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maître. L'instinct de domination se révèle surtout quand il coudoie Thumble prêtre d'un moindre domaine et qu'il le considère de cet air curieux et débonnaire du mâtin regardant un épagneul.

Rien n'est pitoyablement triste comme de le voir, en une matinée de juin traverser la forêt, la difformité de son tricorne effrayant les branches, sa pantoufle bouclée broyant les fleurs, et son œil félin trouant l'espace et étincelant dans le doux feuillage. Là, dans la solitude, son audace n'a plus de bornes, certain qu'il est que jamais un chêne si gros qu'il soit ne le réprimandera. Aussi nul ne pourrait dire toutes les joies sataniques qui s'écrasent dans son étroite poitrine, quand sa promenade circonspecte achevée, il s'engage sous la profonde porte du donjon pour aller complimenter le seigneur que la fortune a rendu à ses yeux le représentant du Christ. Il faut l'entendre, ce petit homme d'affût, comme il a tout vu, tout compté, tout observé et malignement :

« Les chèvres de la pauvresse ont mordu aux bourgeons de la haie d'enclos, grand dommage pour le parc ! — Les pigeons de ce mécréant qui ne va pas aux offices salissent le pignon de la cure. — Les voisins ont tiré trois lièvres, quatre peut-être, à la lisière de la chasse : bons chasseurs qu'ils sont, ils auront bientôt dépeuplé la plaine giboyeuse. A telle heure de la nuit, X, Y, Z étaient attablés à l'auberge du vieux Salomon. — Fernand fréquente Marthe, le maître d'école a été remarqué...

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Retranché derrière de puissants patrons, ainsi Preslotet les envenime de son fiel pour les pousser à la lutte; et, pour y parvenir, il arbore les bannières où Ton voit inscrits les mots : Religion - Propriété.

Voici l'heure du repas. Prestolet s'attable avec ses maîtres. Maintenant qu'il a jeté à d'autres âmes les semences que récolte son envie, il devient humble, doucereux, chatoyant d'esprit, et il mange. Il se tait mais on voit de ses gestes suinter la vanité.

Quand le soir tombe et qu'il se sent assez fort pour braver les haillons, il se mêle au peuple qu'il toise et interpelle à son plaisir. Dans sa soutane étriquée, l'index sur la poitrine, il s'approche familièrement de quelque rustre et, après l'avoir toisé, il le salue de son nom de baptême. Il ne dédaigne pas les pauvresses ; il caresse avec impudence, de sa main décharnée, le doux visage de leurs enfants. La vertu peut-elle faillir? Il a alors dans le regard un rayonnement étrange et semble se glorifier de se voir tout guilleret parmi des gens exténués. Avise-t-il un paysan madré, il plaisante, ricane, essaie de l'ironie, se dresse sur ses ergots, mais presque toujours, hélas! une dure réponse lui coupant la parole le fait tomber de son perchoir.

Prestolet, pétri de vanité, ne hante sans doute que des inférieurs ou des supérieurs? — Détrompez-vous, Prestolet voisine avec ses pairs. L'âme trouble s'élucide à vivre seule, l'esprit s'interroge, se mesure, et à certains moments, il s'effraie de sa noirceur et de sa petitesse. On remarque souvent Prestolet sur le chemin de

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la cure voisine. D'un air délibéré, il traverse la cour du presbytère, saluant à peine Marie-Josèphe qui jardine et vivement il agite la sonnette de la seconde porte, certain du bon accueil. Celui qui vient ouvrir, c'est Prêtron, religieux gros homme, ennemi instinctif de Prèstolet, mais qui lui ressemble par son désir d'éblouir en masquant sa propre misère.

La dive bouteille est apportée. Les deux confrères boivent en silence, et carrément assis sur le tas de mystères qui fait la base de leur existence, ils s'observent d'un regard plat et demeurent ainsi longtemps comme hébétés en leur conscience. Les langues enfin se délient. Ils parlent de choses saintes, sacrées, vénérées, du siècle corrompu, des châtelains et châtelaines du voisinage, de superbes donations, de tout hormis des pauvres. Bientôt leur bile s'échauffant, ils s'indignent, par impuissance, contre les faiblesses mêmes qui les charment. Prestolet n'observe partout qu'orgueil, envie, mépris. Prêtron ne voit que débauche, luxure, infamie; mais il est clair que tous deux se complaisent en ces discours car ils les savourent avec leur lie, jusqu'à l'heure où le sommeil de Prêtron conseille la retraite à Prestolet.

Que reprocher à ces deux hommes qui, portes closes, ont bien joué leur rôle? Ce qui les rend précieux, c'est qu'étant faits, dirait-on, d'une pièce, ils ont toutes les souplesses imaginables. Avec les libertins, il n'est pas un religieux plus libéral que Prêtron; il est alors plein de pardon et de miséricorde et il ne tonne que contre un péché capital : Torgueil.

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Avec les orgueilleux et les hautains, il n*est pas un homme plus adulateur que Prestolet, et il ne s'acharne alors qu'à un vice : la luxure.

Il est pourtant une justice à leur rendre, c'est que parmi les religieux honnêtes, Prêtron et Prestolet ne se fourvoient guère. Le premier les trouve trop austères, et le second, trop vulgaires. De ces deux hommes l'espèce est répandue. Périra-t-elle? Sans doute, le jour où la fausseté et la sottise auront péri.

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