LA MARQUISE DE FLEURJOIE
La marquise de Fleurjoie, grande et forte femme, marche comme Touragan, salue bruyamment jusqu'au plus vil manant. Elle est pleine de commisération pour toutes les misères humaines. Les misères ont même de r' attrait pour elle, car dès qu'il vous arrive bonheur, elle s'éloigne de vous.
Allons, chère Dame, contez-moi vos peines, dit-elle, à la vieille estropiée qu'elle rencontre; et elle la quitte en disant : « J'aurai soin de vous. » Si bien que toute la rue a pu entendre ses généreuses paroles. Maintenant, c'est au juge convalescent qu'elle s'adresse : « Ah! Monsieur le juge, permettez-moi de vous dire que vous êtes un imprudent. Le temps est trop froid. Que cela ne vous arrive plus, ou je vous gronderai. » Et la marquise de Fleurjoie lui montrant le doigt d'un air câlin, saute dans la voiture publique qui l'attendait. Vraiment, elle y entre comme chez elle et je crois bien qu'elle en fera les honneurs. Elle se récrie sur le peu de place, jase, rit, glapit, s'installe et, interpellant les bonnes gens qu'elle y trouve, elle les accable de ses bontés : « Bonjour, chère Madame Maigret, comment se porte votre mari, ce pauvre M. Maigret, que j'ai si bien connu autrefois, lorsqu'il était avoué? » — « Bonjour, cher Monsieur Ri-
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coux. Comment va la tante, cette pauvre dame Ricoux que je n'ai plus vue depuis un siècle? »
Et les pauvres gens qui sont pressés dans la voiture publique, voyant l'expression de cette grande et forte commère, qui est marquise et châtelaine, sont pénétrés pour elle de reconnaissance. Dieu du ciel ! je crois même qu'elle leur parle poulets, casseroles et marmites, ni plus ni moins qu'une brave fermière. Quelle simplicité! Quelle bonté d'âme avec les petites gens! Pour la semaine prochaine, la marquise de Fleurjoie prépare une fête dans son village.
Le matin du dimanche, il y aura une cavalcade et, le soir, un bal sur la pelouse du parc. Allons, ça, accou- rez, bonnes gens et campagnards, rien ne vous manquera. On boira, on mangera, on rira, et les fils de Madame feront danser vos filles sans mettre leurs gants. Mais surtout ne manquez pas de bouffonner devant le château. Croyez-vous donc que c'est pour vos yeux qu'elle vous régale? Donc, jouez, dansez, gambadez et hurlez de joie devant ses fenêtres, vous verrez comme elle rira de vous, la grosse commère qui vous aime tant !
PEGRE
Pègre, le Procureur, m'apprend qu'un poète est un homme qui fait des phrases. Il me prouvera mathématiquement Tabsurdité de tel poème devenu célèbre, il se demande pourquoi... Je veux discuter. — Soit, dit Pègre, je ne crains pas la discussion; loin de là, je la recherche. Le livre est chez moi et tout à Theure nous réplucherons.
Nous courons chez lui... Pauvre poème! Il n'en reste bientôt plus rien. Les images sont fausses et ridicules; la lune et les étoiles, Tombre et Fazur y reviennent trop souvent; le fleuve parle à ses rives, les rives écoutent, la lune regarde. — « Voyez donc le ridicule : un fleuve qui parle! Des rives qui écoutent, une lune qui regarde! Sans doute le poète ne se comprend pas lui-même, tant ses pensées se noient dans le vague, dans le panthéisme, dans la métempsychose ! Et puis, rien de neuf dans le sujet : des idées de mort, d'amour et d'éternité mêlées au hasard, et avec cela, une forme boursoufflée et chargée d'ornements... »
Vraiment, je suis parfaitement de ton avis, honnête Procureur. Ils sont déraisonnables, les poètes : ils croient aux chimères... Et s'ils viennent à dire la vérité, c'est avec tant de naïveté, qu'ils feraient sourire des
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collégiens. Et la nature aussi est ridicule, elle dont Tunique occupation est de faire naître et mourir, grandir et dépérir. Je dis plus : elle est prétentieuse, en été surtout, avec sa végétation échevelée et de mauvais goût. Cette colline toute chamarrée de fleurs sauvages, je cherche encore à la comprendre. Quelle est son utilité? Qu'estrclle près d'un verger? Se nourrit-on de fleurs? Parfois je me suis trouvé au bord de la mer, et j'ai beaucoup ri de cette agitation des flots qui espèrent escalader la côte. Pourquoi donc, me suis-je aussi demandé, tant de couleurs disparates répandues sur le globe? Le blanc et le noir ne suffiraient-ils pas à Fhomme raisonnable, qui n'aime guère les mises criardes et cherche avant tout la simplicité?
Et T'amour, Tamour sans objet, Tamour du poète enfin, n'est-ii pas le premier échelon de la folie? Aimer sans pouvoir préciser ce qu'on aime! Aimer jusqu'à la laideur et la difformité ! Le soleil lui aussi est si sot de luire sur le crapaud et sur l'ortie, de luire au hasard et inutilement jusque sur la pierre stérile! Et l'aigle est bien ridicule de planer dans les nues! Qu'y peut-il gagner? Honte à lui et gloire à la fourmi !
Si le poète réfléchissait, il emploierait mieux son temps ; il se rendrait utile à la société en cherchant une carrière honorable; il s'en porterait mieux et jouirait de l'estim.e de ses concitoyens. Je conseille fort au tulipier de porter des citrouilles : la citrouille se mange et la fleur du tulipier ne peut servir à grand-chose. Souvent je me suis affligé en voyant comment les hommes
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de talent gaspillent leurs forces en futilités. Voyez ces peintres. Que nous prouvent toutes ces toiles, sur lesquelles les artistes épuisent leur vie? Quel enseignement trouver ai- je en ces brillantes couleurs? Leur utilité, je suis encore à la chercher. Des couleurs, des couleurs, rien que des couleurs ! Une toile bien blanche, bien nette, n'est-elle pas préférable? De celle-ci, du moins, ma cuisinière se ferait un tablier!
GRIVOTON.
Défions-nous de Grivoton qui, entrant dans un lieu public, a le verbe tranchant, familier; parle hautement boissons et nourriture; raconte ce qu'il a fait la veille, d'un air jovial et grivois. Grivoton n'est pas le bonhomme que vous croyez, il rudoie le pauvre; boue glorieuse, il se rengorge aux misères d'autrui, et s'il rit, s'il chante, s'il goguenarde, c'est que la nourriture chante et fermente dans sa chair épaisse.
Jamais un noble amour n'a germé en son cœur ; et n'ayant pas été élevé à l'école de la souffrance il est sans pitié pour le malheur. Sur la place publique ou au cimetière, sa grosse joie éclate indifféremment. Et s'il parle des morts qu'il a connus, c'est pour les traiter d'aimables farceurs. Un jour pourtant, Grivoton devra comme eux mourir; il ira alors achever ses profanes plaisanteries sous la terre. Mais il ne songe guère à ce jour singulier ; et cependant le temps l'assaisonne pour les vers du tombeau et, avec son corps faiblissant, finiront ses rires, ses luxurieux discours et tous ses joyeux trémoussements.
Ah ! il croit que chacun l'admire, parce que la foule, pauvre dupe, s'égaie à ses sottes paroles. Mais peut-être
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n'a-t-il pas remarqué cet homme du peuple qui, de son coin, Tobserve et regarde avec dédain sa piteuse comédie; ses gestes péremptoires le font sourire, et aucune de ses paroles ne lui échappe; sur chacune d'elles il lit distinctement les mots : ignorance, fatuité, égoïsme.