‹ Quelques inedits d'Octave PirmezChapitre 7 sur 16 · PREMIERS ESSAIS · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS

D'après une note écrite le 14 mars 1877 et adressée à Siret (cahier vert, p. 217), Pirmez pendant son adolescence, s'en allait avec ses cahiers dans les prés, au bord des étangs, et y décrivait des scènes de la vie des oiseaux : les noces du corbeau dilettante et de la corneille mantelée ; le concert des oiseaux qui eut lieu à Foccasion de ce mariage; les mésaventures d'une mouche trop curieuse, oublieuse des conseils de son oncle Bourdon.

Mais il s'aperçut vite qu'il ne faisait que pasticher Stahl dans ces contes inachevés, dont il châtiait la forme à l'extrême. « Je puis même dire, déclare-t-il, que c'est le seul sentiment de la forme qui m'inspirait. »

« A dix-huit ans, je décrivais des scènes de mon jardin, je notais les bruits et les parfums, cherchant le beau élémentaire, écrit-il à Bancel (Avignon, 25 février 1867. Lettre inédite). « Je me plaisais, dit-il à J sé de Coppin, le 3 avril 1876, à écrire les dialogues des fleurs, les conversations des oiseaux, et je notais les bourdonnements des mouches et des abeilles. Je me rappelle, ajoute-t-il dans sa lettre à Bancel, la première ligne de ces nuits d'été que j'écrivais alors: La lune et toutes ses

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pâles compagnes... Je tâchais de marcher sur Textrémité des herbes... ».

Il fait allusion à un morceau intitulé Pourquoi la lune est si pâle, conservé dans un cahier écolier et portant ces mots, Folies de 1850 - Septembre 1850.

Il y raconte comment, dans son enfance, il vivait mêlé à la nature, causant avec les plantes, les oiseaux, les astres. Une nuit, ému par la pâleur de la lune, il lui demanda la cause de sa tristesse. Il apprit d'elle que, depuis des siècles, elle languit en vain pour le soleil, bel indifférent qui la fuit ; mais que les étoiles, pour la consoler, lui font une cour silencieuse, et que les belles de nuit partagent leurs sentiments.

Ce fragment écrit d'une plume facile, exprime à merveille Tintime union d'une âme jeune avec la nature. Il évoque un monde éthéré, baigné d'un clair de lune qui estompe toutes les choses en même temps que la tendresse du poète les idéalise.

Les fragments des mémoires d^une mouche (cahier écolier Q) datent de la même époque, mais ne sont que l'ébauche d'un conte moral un peu enfantin. D'après le plan tracé en quelques lignes et un certain nombre de pages écrites au vol de la plume, il s'agit d'une mouche orpheline, recueillie et éduquée par son vieil oncle Bourdon. Plusieurs imprudences la guérissent de son principal défaut, la curiosité.

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On notera les leçons de musique du bon oncle, que Fon rapprochera d'Henri Pirmez et des autres oncles mélomanes de notre auteur.

Ces remarques sur Tart musical, qui consiste à savoir tirer parti d'une note unique par de savantes variations, trahissent les goûts de Pirmez, accusés encore par rhistoire du corbeau dilettante.

Le conte du Corbeau dilettante et de la corneille Tfiantelée remplit presque un cahier écolier, daté de 1855 et orné d'un frontispice dessiné par Fauteur et représentant les deux oiseaux dans des entrelacs.

Un corbeau devenu vieux se plaît dans les taillis, ravi en extase par les chants des solitudes forestières, accompagnement varié de ses pensées. Rien d'étonnant qu'il professe un culte pour la musique. La solitude, la rêverie, l'ont rendu silencieux et lui ont fait une pauvre réputation d'esprit. En revanche, il a conservé la naïveté de la jeunesse. Mais à présent qu'il se marie, « il va répandre autour de lui les trésors de tendresse qu'il a contenus pour leur donner la force de la pensée. Il inspirera à ses semblables le goût de la philosophie, des arts et de la musique en particulier. »

Voici comme il définit la philosophie : « Pour être philosophe, il suffit que vous écoutiez toujours votre raison ; que vous voyiez les choses telles qu'elles sont et que vous les preniez comme elles viennent, sans jamais les exagérer, c'est-à-dire qu'il faut se résigner aux cho-

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ses inévitables, vous modérer dans vos joies et ne pas perdre espoir dans les choses incertaines. »

Une corneille qui, romanesque à sa manière, attendait Famour, rencontre le vieux m^élomane et s'en éprend sans remarquer sa laideur physique. Ils se marient. Les témoins, les prêtres sont des oiseaux, car le corbeau, s'il n'a pas la religiosité de la corneille, n'est pas impie. « Vivant seul au milieu de tous les phénomènes de la nature, il avait naturellement fini par devenir panthéiste... »

Malgré les réflexions déplaisantes de certains oiseaux jaloux, les mariés offrent une fête, un grand concert avec buffet bien garni, « de grandes feuilles de rhubarbes au milieu d'une clairière fleurie. »

D'abord, on entendra les Becs fins, puis ce sera le tour des gros Becs. Après quoi, il y aura des jeux et des divertissements.

Après le coucher du soleil, les oiseaux chanteurs font de leur mieux. D'abord le rossignol accomplit « ce soir-là, des prodiges qui eussent humilié Paganini luimême... Les notes qui s'échappaient en roulades de son limpide gosier, répercutées par les échos de la forêt, faisaient le bruit d'une pluie de perles qu'on laisserait tomber dans un vase de métal sonore. Et je crois qu'il eût donné volontiers à son morceau le titre de Pluie de Perles, s'il n'eût appris que M. Osborne avait déjà publié une fantaisie pour piano sous ce titre prétentieux. II s'était donc contenté de l'appeler tout modestement Carnaval des Bois... »

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Après un intermède comique, querelle d'une pie et d'une harpie, la fauvette imite plusieurs oiseaux dans une sorte de pot pourri qui la fait traiter de plagiaire par le publie ailé. En revanche, l'alouette est applaudie.

La deuxième partie du concert débute par une Ouverture des Mouches. Ensuite Torfraie, l'oie, le canard musqué, le grand duc, la chevêche montrent leurs talents. Leurs accents plongent le corbeau dans une mélancolique et voluptueuse ivresse.

Elle est dissipée par la vue des tours de prestidigitation du pélican, qui accouche de douze sardines à la prière de la grue, et qui avale et rend sain et sauf un moineau franc.

Enfin les astres enveloppent de leur discrète lumière la première nuit de noces du vieux corbeau et de la jeune corneille attristée par la fuite rapide du temps, pendant que son sage époux oppose à cette mélancolie une sereine philosophie puisée dans la raison et la foi dans les ressources inépuisables de la vie.

Cette historiette, prétexte à descriptions, ne manque pas de défauts de jeunesse, longueurs des développements, décousu et disproportion du plan, fautes d'orthographe ; mais elle vaut, par des qualités que Pirmez perdra trop tôt, avec l'âge, la bonne humeur, la clarté,, la fluidité de la diction.

On pourrait supposer que Pirmez a prêté au corbeau certains de ses sentiments : son amour pour la vie solitaire au sein des bois, pour la musique et pour la philosophie.

Les Extraits des Mémoires (Tune Pâquerette semblent de la même veine que Pourquoi la lune est si pâle. Mais le style est plus sobre, la pensée plus profonde. Ce sont des pages détachées d'un cahier. Le verso de la dernière renferme des impressions d'Italie, datées de Livourne, Florence. Octobre 1858.

Le corps d'un jeune homme décédé, séparé de son âme emportée au ciel par un nuage bleu, veut la rejoindre en chevauchant un nuage noir. Mais Fâme parvenue au Paradis n'est plus qu'un foyer d'étincelles qui, dans leur langue de feu, parlent au corps arrêté sur le seuil du Ciel, les unes s'apitoyant sur son sort (punies pour cette pitié, elles doivent s'éteindre) ; les autres louant le Tout-Puissant et l'éternelle félicité du séjour des élus, ou promettant à la chair qu'elle reverdira sur la terre avant d'aller rejoindre l'âme.

Confiant dans ces promesses, le corps s'abandonne à la nature et revit en une floraison de pâquerettes : « Les pâquerettes fleuriront sur ta tombe; et quand la lune se lèvera, elles s'entretiendront avec les étoiles du ciel, petites fenêtres par où les âm.es viennent regarder, jusqu'au jour où, sur les ailes de la brise, le corps qu'elles auront aimé montera purifié jusqu'à leur céleste demeure. »

Page étrange, d'une élocution nette et pure; composition imprégnée de la philosophie spiritualiste et des théories mystiques et indoues chères à Pirmez.

Les âmes qui fusent en étincelles autour de Dieu, premier mobile, source de toute lumière, évoquent le

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paradis de Dante, sinon les visions de Swedenborg. — Les allusions aux métamorphoses des corps en fleurs, en reptiles... rappellent la croyance orientale à la métempsycose.

LES UMBRAE

Si Ton en croit la notice adressée à Siret en 1877, c'est au sortir de FUniversité que Pirmez composa « quelques ballades et allégories ».

Le parfum, dit Fauteur, en est si léger qu'il faudrait des odorats exceptionnels pour les apprécier. Il en reste une cinquantaine de pages impalpables, simples exercices littéraires. »

C'est pendant ses premiers voyages qu'il les conçut. « J'ai retrouvé, écrit-il à Scarsez (3 février 1880) un livre inédit de ma vingtième année alors que j'errais seul par l'Allemagne et l'Italie, comme une âme en peine. Si j'étais à Nice, je vous remettrais un de ces petits poèmes en prose... »

Or j'ai découvert à Acoz 31 pages in S'\ imprimées peut-être par Pirmez lui-même qui avait un matériel d'imprimerie, et contenant une partie de ces poèmes en prose. Selon une note marginale, l'ouvrage devait s'intituler Uvibra umbrae ou Umbrae et comporter 80 pages. Le grand cahier vert dont il enleva les Heures de Philosophie et les Jours de Solitude, renferme encore dans son intégralité le texte de ces poèmes sous le titre f/m-

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brae. Ils furent écrits en général en Allemagne entre 1850 et 1858.

En 1867, il écrivait à Bancel qu'il regrettait de n'avoir pas continué à exploiter la veine de poésie découverte vers la vingtième année. Au lieu de se creuser râme, de se perdre dans cette métaphysique, qui empoisonna sa jeunesse, ou de se laisser aller à la satire, il dépeignait la nature en l'enveloppant de poésie.

Mais en 1876, sous l'influence de ses préoccupations de moraliste, après avoir regretté l'époque heureuse où il se fondait dans la rêverie, où « il folloyait autour de l'énigme du destin au lieu de l'aborder de front », il condamne ces « inutiles soupirs où se mêle une curiosité maladive et sacrilège » (A José, 3 avril).

Condamnation faussée par l'esprit de système d'un songeur qui fut un poète et s'improvisa philosophe et même apologiste.

Folloyer autour de l'énigme du destin, c'est bien ce que Pirmez fait dans les plus significatifs de ses poèmes en prose, ceux où déjà s'expriment sa personnalité, sa philosophie, c'est-à-dire son point de vue sur la mort, la nature, l'amour et l'humanité. Les artistes trouveront sans doute plus souvent leur compte dans ces pages que dans les maximes et les analyses où Pirmez veut faire œuvre de moraliste et où il se perd parfois dans l'abstraction.

De ces compositions, l'auteur n'a publié qu'un très petit nombre : VEcole des pauvres, dans les Jours de

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Solitude, 1869, p. 304; la Course à VOmhre vaine, dans les Heures de Philosophie, 1873, p. 378; six courts morceaux, qu'il présente à José de Coppin comme des essais de sa vingtième année, intitulés Enfantines (Lettres à José, 1900, p. 269) : UHiver vient — Uan prochain — Apparition — Soir d'été — Jours passés — La Chimère et la Réalité,

Enfin, dans les Feuillées, 4' éd., p. 284, Amour de la Terre, et p. 202, quelques lignes saisissantes, citées et commentées par Raymond Poincaré dans sa conférence sur notre littérature, faite à Anvers le 11 avril 1908 et reproduite par la Grande Revue (11 mai 1908) :

« Un charme indéfinissable se dégage de la philosophie inquiète et attendrie de Pirmez qui tient tout entière dans ce dialogue mélancolique :

Voyageur, arrêté au fond de la vallée, où vas-tu?

— Au bonheur.

Le vois-tu?

— Oui, par-delà cette montagne.

Voyageur, arrêté au sommet de la montagne, où vas-tu?

— Au bonheur.

Le vois-tu?

— Oui, par-delà cette vallée.

Il vaut donc la peine, semble-t-il, afin de mieux connaître ce précurseur de nos Lettres, de parcourir, ces pages inconnues et d'en citer quelques-unes.

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Classons à part certains morceaux qui se rapprochent du croquis réaliste : Apparition — Le Grand Docteur — Les derniers moments, qu'on peut mettre en rapport avec tel dessin de Pirmez(').

Dans presque tous ces poèmes, on peut suivre Tidée de la mort ou celle de la fin inéluctable de toute chose, discrètement formulée, suggérée par des allusions, des symboles, des allégories (') ou se développant au grand jourC).

C'est comme Feau d'une source qui imbibe les mousses, s'infiltre, court presque invisible à travers les hautes herbes, ou se creuse un ruisseau et s'étale en un étang, miroir changeant du ciel.

Souvent pris de pitié pour tous les êtres sujets à la mort, Pirmez plaint les enfants promis à une fin prématurée, comme il plaint les fleurs, les oiseaux, les insectes éphémères. Quelle grâce dans ces accents émus et évocateurs !

« Robes vertes, robes bleues, rubans de velours, chapeaux mutins, boucles soyeuses, figures charmantes, quelle fumée ! Un tour de roue et tout cela va disparaître (Musique),

Dans un morceau. Paroles dans VOmbre, qui manque au Grand Cahier Vert, mais qu'on trouve dans le

(1) Grand Album, no 10. Ce dessin est expliqué par ces lignes ; c Pendant que le respectable doyen est plongé dans le coma, son fidèle valet de chambre et ses confrères s'empressent à son chevet et que la sœur de charité prépare les drogues, les trois disciples d'Esculape délibèrent à l'avant-plan de cette image.

(2) Les poèmes Soir d'été - Jours passés - Chimère et Réalité - Le Bon Prophète - Jardin public (Les folles petites filles) suggèrent l'image de la mort.

(3) Assis dans l'Herbe - Paroles dans l'Ombre - Invocation - Retcmr en développent l'idée.

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Cahier bleu et le Mémorial, dans la série des Umbrae, Fauteur imagine deux tableaux : une prairie où jouent des enfants, puis la même prairie devenue cimetière cent ans après. « Ainsi la génération passée est Toreil- 1er de celle qui vient, et les enfants d^aujourd'hui éparpillent au vent la poussière de ceux d'hier... »

^ Dans son amour universel, presque bouddhique, il espère une survie pour les êtres inférieurs, comme il croit à Fimmortalité bienheureuse pour ses frères et pour lui.

« Les oiseaux et les fleurs tomberaient-ils en poussière avec leurs parfums et leurs chansons? Notre âme seule monterait-elle au Ciel... Jamais les fleurs ne seront distraites du ciel où elles doient un jour resplendir? (Assis dans V Herbe).

Il loue les plantes de ne point craindre la mort, d'obéir à la volonté divine, sagesse qu'il s'efforce de pratiquer.

» Vous, herbes des prairies, qui souriez sous les faux des moissonneurs, vous êtes les bénies du ciel, et votre résignation vous fera refleurir éternellement. Heureux les êtres qui s'abandonnent sans murmure à la volonté de Dieu ! »

Comme Walt Whitman, il envie les créatures privées de pen'^^ée?^, cm vivent et meurent sans demander pourquoi, qui ne sentent pas en elles la chair périssable distincte de l'âme immortelle, parce qu'elles n'ont pas « ces idées d'infini dans un moi passager ».

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J^extrais ces lignes d'un poème dense, Assis dans r Herbe, où la poésie et la philosophie se fusionnent; la philosophie, j'entends la hantise des métamorphoses, l'obsession de la mort et de l'au-delà ; la poésie, c'est-à-dire un délicat sentiment de la nature, le don des correspondances, la projection de l'âme sur la création avec ses aspirations vers l'absolu et l'éternel.

L'idéalisme, chez Pirmez, fait bon ménage avec une science lucide des grandes lois de l'existence. A ses yeux, tout doit se transformer, se purifier dans la souffrance et la mort, afin de renaître pour une nouvelle évolution. « Sur la terre hélas! les places pour souffrir ne sont jamais vides : la nature se hâte d'offrir une proie nouvelle à la mort('). « Régies par mes fatales évolutions, dit ailleurs la Nature, toutes choses naissent, grandissent, dépérissent pour bientôt mourir et renaître ('). Les vaines paroles de l'homme n'entravent pas la marche triomphale des siècles. »

Et Pirmez oppose à la résignation des êtres inférieurs l'orgueil et la sottise de l'homme, qui s'irrite de ne point pouvoir « contrarier l'ordre immuable de la nature », pendant que les fleurs des bois murmurent : « Nous nous évanouissons sans crainte dans l'équitable univers. » — Vivre, n'est-ce déjà pas mourir? (') conclut le penseur qui ajoute : « C'est donc à jouer à la vie et à la mort que l'existence se passe »(').

(4) Le Retour.

(5) Vieillesse chagrine.

(1) Invocation.

(2) Musique.

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Il n'est pas assez chrétien, en ce moment, pour insister sur les notions de péché, d'épreuve et de mérite, qui seules expliquent la souffrance et la mort. D'ailleurs, dans la Cathédrale, datée de 1852, époque où Fauteur subissait dans une certaine mesure l'influence libérale, la religion se présente sous un sombre aspect presque janséniste. « Les croyants sont race misérable.» Du temple gothique Pirmez évoque à merveille l'horreur mystique et la funèbre atmosphère (les gargouilles grimaçantes du lourd édifice, le pignon se hérisse, les piliers inflexibles, les froides images, les statuts aveugles).

Malgré tout, Pirmez paraît trop imprégné d'idéalisme chrétien pour adopter la sagesse épicurienne qui semblait lui sourire dans sa dissertation de 1852, Souvenirs de la Saison des Roses. Dans les Umbrae, il formule déjà une de ses idées maîtresses, développées notamment dans la préface inédite des Jours de SolitudeÇ),

Au lieu que la mort l'excite à jouir frénétiquement de la vie, comme il arrivait aux Egyptiens et aux Gentils, elle lui conseille de mêler un religieux recueillement à ses amours plus profondes en les dirigeant vers un idéal supra-terrestre.

« Chantons et buvons ! Le monde est une auberge ; la vie, un festin. Nos coupes écumantes, vidons-les, et joyeusement regardons pétiller la rouge liqueur dans le cristal étincelant! La folle chanson du Temps, chan-

(3) Voir Introduction aux jours de Solitude, p. 21.

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tons-la, et F Amour qui passe, prenons-le! Que chacun boive à notre amphitryon, le Temps, et à sa belle fille, la Joie.

Ainsi parlaient. Tan dernier, trois jeunes gens, dont Tun devait périr au fond d'un puits, le second, de faim, et le troisième, de fièvre putride. Aujourd'hui, pendant que leurs corps se décharnent dans la fange, des milliers d'autres mortels, répétant leurs sacrilèges paroles, chantent et boivent, aveugles à la mort. »(*)

« Les amours terrestres ne laissent que cendre au cœur de l'homme, déclare ailleurs le poète (') qui dépérit dans sa prison terrestre. Amours, mes amours, mes chères amours, combien d'heures vous faudra-t-il encore languir sur cette terre. »

Toutes choses, en même temps qu'elles parlent de limites, d'imperfections et de fin inévitables, réveillent en nous la nostalgie de l'infini et de l'éternel.

... « Et sur les flots mouvants se projetait le ciel profond, silencieux et sans nuages. En bas, la vie du moment, l'agitation, les désirs irréalisables, la course à la mort. Au-dessus, le calme, le céleste repos, le bleu des doux rêves accomplis, |la silencieuse chanson que les âmes seules entendent. »(')

C'est pourquoi le poète, aux heures passionnées de sa jeunesse, s'épuise, dans son vain pèlerinage, à courir après un inaccessible idéal. Dans plusieurs poèmes, Pir-

(4) Bravade.

(5) Amour de la Terre.

(6) Infini

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mez raconte, sous le voile des symboles, Todyssée spirituelle que j'ai pu reconstituer en narrant sa jeunesse. La Course à VOmbre vaine le montre errant de pays en pays, tourmenté de désirs insatisfaits, de curiosités et de désespoirs, passant du rapide éblouissement des joies éphémères à la longue nuit obscure de la désillusion; mais se ressaisissant enfin grâce à la raison éclairée par ridée du devoir, — grâce à Finfluence de Smits — , dominant ses instincts et cherchant le bonheur dans Tobéissance aux lois de la nature et de notre société, dans le travail accompli paisiblement au sein du milieu familial.

La méditation écrite à Vallendar en 1856, expression d'un sentiment souvent exprimé par Pirmez, — le regret des heures ferventes de son adolescence, — fait allusion aussi à la même ardente poursuite de Fidéal à travers la nature et les cités : thème des Jours de Solitude, Elle se termine par un finale plein de calme, dernier soupir d'une âme lasse des chemins de la terre, désireuse d'achever sa destinée dans la solitude et le silence, en se remémorant son passé et se berçant à ses rêves d'outre-tombe : état d'âme de Pirmez pendant les vingt dernières années de sa vie.

Si le romantisme, en ce qu'il a de fécond, est une manifestation de l'idéalisme, et si l'idéalisme est avant tout l'aspiration de l'homme vers l'absolu, Pirmez appartient à l'histoire de ces deux mouvements de la pensée humaine, qui dureront, je l'espère, autant qu'elle.

Et peu d'écrivains dits romantiques ont traduit cette aspiration avec plus de constante sincérité en

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s'efforçant de pénétrer de cette flamme tous les instants de leur vie.

« Combien d'infortunés la recherche de Tabsolu n'a-t-elle pas menés à une fin tragique, s'écrie notre poète dans un passage des Heures de Philosophie qui précède la Course à Uombre vaine.

Si Rémo fut un de ces chercheurs malchanceux, son frère, par un effet de la grâce divine, au terme de ses recherches haletantes, trouva la vérité et la paix : « Crois-tu, demande-t-il à son semblable, pouvoir combler par la possession d'images extérieures le gouffre que tu sens béant en toi? Ce gouffre est l'abîme spirituel que le devoir seul peut combler... »(').

C'est qu'il connaît la vanité des étreintes de la chair, évoquées en une saisissante image : « On étend les bras comme pour les refermer sur l'univers... On pleure de les refermer sur rien. »(').

A part quelques morceaux trahissant plutôt des intentions satiriques ou la profonde pitié qui inclinait Pirmez sur toutes les misères {Le grand Docteur s'attaque aux médecins sans conscience et sans talent; V Ecole des Pauvres s'apitoie sur le sort des enfants de la classe ouvrière destinés aux usines; les Derniers Moments sont une description ironique — au sens romantique — de la déréliction d'un mourant) ; à part ces quelques pages, les Umbrae traduisent un état d'âme lyrique dans une forme essentiellement musicale.

(1) Course à l'ombre txzine.

(2) Musique.

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Musicien de naissance et d'éducation, Pirmez donnait à la parole littéraire un rythme musical, composant d'instinct son poème en versets de longueur à peu près égale (Jours passés, Bravade, Soir d'Eté, U an prochain, Amour de la Terre) ; répétant un passage caractéristique qui court dans l'ensemble comme un leitmotiv {Soir d'Eté, Forme spectrale, Jardin public,.,); décrivant des orchestres symboliques en des phrases qui en reproduisent le rythme et Tharmonie {Fièvres passées, Jardin public, Musique ) .

Tel poème n'est qu'un élan de l'âme, un cri passionné qui fait penser aux courtes pièces de Heine, de Storm (Apostrophes, UAn prochain, Uhiver vient. Fleur des bois, Invocation,.,) ; d'autres sont conçus comme des symphonies en trois mouvement (Jardin public. Course à VOmbre vaine. Musique, Vallendar, La Cathédrale).

Quelques brouillons retrouvés montrent chez notre écrivain le rythme se frayant une voie, dessinant une ligne de plus en plus nette et pure, à travers le fouillis des idées et des expressions rejetées; et ils indiquent la musique dégagée par telle image, source de fluide poétique (image notée en marge souvent) et se propageant peu à peu à travers la phrase construite (').

Quelques-uns seulement de ces poèmes en prose évoquent des tableaux plus que des musiques : La mort et les enfants. Chimère et Réalité, Forme spectrale, la Cathédrale, Les Derniers moments ont les traits précis et suggestifs de la gravure.

(3) Carnet jaune, p. 32.

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Certes les morceaux présentés ici ne sont pas des chefs-d'œuvre ; mais tout inachevés et imparfaits qu'ils sont, ils retiendront par la sincérité et la force de certains de leurs accents, l'attention des fervents de notre littéi'ature et celle des historiens du romantisme européen.

Car il n'est pas difficile de découvrir en ces pages des réminiscences littéraires, surtout des influences nordiques.

Pirmez avait lu des poètes allemands, anglais, américains. Ses cahiers de lectures renferment les titres de ballades de Cowper (Gouttes de pluie), de Krumacker (Les Larmes), de Berkeley (La Sorcière), de Herder (U enfant de la Tristesse), de Shirley (Mort et Gloire), de Tieck (La Nuit), de Pfeffel (Le ver luisant), de Uhland (Chanson d^un pauvre),,, plus des lieder populaires, dont Pirmez raffolait (cahier A, p. 74, pièces lues dans des magasines dont Pirmez ne donne que la date 1839, 1841, 1842, 1844, 1849, 1850, peut-être le Magasin pitoresque auquel il fait parfois allusion (').

(1) Dans une lettre adressée à Xavier Marinier (1809-1892), Pirmez le remercie de l'envoi de ses poésies. Dernières Glanes et avoue avoir aimé beaucoup jadis les chants populaires du Nord révélés par l'écrivain français. (Siret, p. 288, sans date).

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