ASSIS DANS L'HERBE
(Grand Cahier Vert).
... Les enfants jouent, les enfants tapagent, les enfants rient, mais savent-ils comme ils rayonnent? Eh bien ! avec eux, tous, amis et frères, allons dans Therbe, asseyons-nous et cueillons des fleurs. Jolis oiseaux, contez-nous vos plaintes, et vous, fleurs, parlez-nous des papillons.
— Nous parlions au ciel, et le ciel redisait nos paroles aux fleurs et aux oiseaux, et les fleurs et les oiseaux s'étaient rassemblés autour de nous :
La marguerite disait : — Nous, nous sommes comme de pauvres petites blanchisseuses ; les fiers papillons aux grands yeux nous méprisent et seule la piéride des choux nous courtise un peu.
Les boutons d'or disaient : — Nous sommes beaux et sans parfum; nous préférerions être laids et parfumés: le parfum, c'est l'amour, et la beauté, rien qu'orgueil, froideur et vanité.
La dent de lion disait : — Moi, je suis la fleur des enfants. Les petites filles, assises en cercle, me tressent en chaînes, en chapelets, en guirlandes. Avec des
OCTAVE PIRMEZ
chaînes on attache ses amis; avec des chapelets on prie pour eux ; et avec des guirlandes, on orne le printemps, la jeunesse et Tamour.
Les sombres orties disaient : — A quoi nous sert de nous dresser au-dessus des herbes, puisque les enfants nous craignent? Comme toi, frère chardon, nous serions heureuses d'avoir baptisé un oiseau.
Et les herbes disaient : — A nous toutes, nous sommes le peuple, nous sommes les frères et les sœurs et nous grandissons en famille, protégeant les fleurs qui naissent en nous, glorieuses des riches papillons qui nous frôlent de leurs ailes diaprées. Le faucheur viendra pourtant! Nos jours de soleil sont comptés. Mais mourir en famille, mourir de la même mort, mourir toujours unies, si telle est notre destinée, pourquoi la craindrions-nous ?
Du fond des herbes, on entendait s'élever le strident murmure des insectes, la chanson d'un oiseau et la plainte d'un long ruisseau descendant de la montagne. 0 ruisseau, où roulez-vous ainsi, à travers les prés, votre nappe cristalline et froide? 0 bel oiseau, que nous disent vos chants admiratifs? 0 mouchettes et papillons, jamais vous ne chantez, mais vos couleurs chantent et parlent; et toi, fleur pensive, tu chantes aussi, et c'est la chanson du ciel bleu, avec les prés étoilés.
Fauvette à tête noire, doux sont les parfums de tes chansons, et, brillants les cris de ton bec. Les fleurs chantent, le ciel parle; les chansons de la terre parfument le ciel, et dans l'universel concert chacun fait sa
OCTAVE PIRMEZ
partie. La rose et le rossignol dialoguent; la pervenche accompagne Thirondelle; les grues bavardent avec les joncs de la rivière ; les passereaux et les belles de jour chantent les vents légers et les heures fugitives. Chaque buisson a son concert, chaque tige d^herbe ses amours.
Parmi les fleurs qui regardent au ciel, les oiseaux ont des amies, et les papillons sont les âmes d'amants qui cherchent toujours et ne trouvent jamais. Les fleurs qui aiment, hélas! sont toujours enracinées, et quand ils se seront enivrés à leurs baisers et qu41s s'envoleront, nulle fleur aimée ne pourra les suivre, car jamais les fleurs ne seront distraites du ciel où elles doivent un jour resplendir.
Qu'aiment-elles, que regardent-elles, sinon le ciel bleu? Et que font-elles sinon songer, contempler et caresser Tamour par-delà les nuées? Mais le papillon inquiet erre et voltige de Tune à l'autre, croyant trouver l'amour et ne trouvant que volupté passagère. Tour à tour larve chenille, chrysalide, c'est-à-dire espérance, réalité et songe, il monte pour descendre et descend pour remonter. Tristes efforts, vaines tentatives!
Oh! la prairie est grande, les rayons du soleil n'y manquent, ni les fleurs, ni les mouches brillantes, ni les oiseaux. Mais les rayons s'éteignent, les fleurs se fanent, les insectes meurent, et, avec eux, les oiseaux.
C'est depuis le preniier jour du monde une longue procession d'êtres joyeux ou tristes, qui apparaissent un instant sur notre fangeuse planète. Le pèlerinage
est bien vite accompli, et lorsque toutes ces créatures ont contemplé le soleil, qui ne fait qu'apparaître, et les étoiles si éloignées, elles fuient comme à la recherche d'un monde meilleur...
Pourquoi, ô vie qui me possèdes et me maîtrises, te jouer de moi, de mon berceau à ma tombe? Que viennent m'apprendre dans le ciel nuageux les blanches étoiles? Pourquoi ce cortège de nues, tour à tour sombres et diaphanes? A quoi me servent mes regards, si des mirages trompeurs les fascinent? Et mes oreilles, si elles ne saisissent que les vains sons d'une musique qui fuit derrière le mur? Pourquoi ces idées d'infini dans le moi passager?
Pourquoi suis- je deux? Pourquoi?... Quelle créature autre que l'homme osa jamais proférer ce mot fatal? Disent-elles des pourquoi les fauvettes qui chantent? Est-ce un pourquoi que demande le papillon à la rose? Pousse-t-il à travers l'herbe, ce vilain mot? Ah! que je voudrais être une de ces plantes modestes et rêveuses au fond du bois, pour m'endormir un jour comme elles sans demander : POURQUOI?