F>K RANGER
1 Note de Fauteur. — Béranger ne savait pas, à ce qu'il paraît d'après cette lettre, qu'une Ode d'Horace n'était pas médite et appartenait au répertoire -le
Théâtre français depuis 3 ans.
Vous avez deux grandes similitudes avec Yietor Hugo, ma chère enfant, le laconisme du style et la rapidité de l'écriture, par cela même presquillisible souvent. Je n'ai pas perdu cependant un mot de vos trois petites pages, nombre divin, dont vous ne m'avez gratifié cette fois, sans doute, qu'en dédommagement de notre séparation. Merci de cette munificence inusitée, derrière laquelle je vois quelqu'affection ; car, si elle existe réellement, elle me fait votre égal, et je me contente de la justifier par la mienne
Béranger.
J'irai voir L...s; je l'aborderai, votre vœu bienveillant à la bouche; car il est d'usage de s'apporter des cadeaux en venant de loin, et quoi de plus précieux que votre désir de la connaître? Au reste, elle y gagnerait ; car ma plume n'a pu vous donner le calque de sa piquante originalité, et vous n'y perdriez pas, vous qui cachez l'appétit de l'observation sous
l'apparente indifférence de la satiété. Combien je vous félicite de voire trêve avec vos opinions politiques et de votre alliance avec les plaisirs de la cité ducale. Le fanatique stoïcisme ne me semble pas valoir, même chrétiennement parlant, la charmante philosophie épicurienne. Dieu nous veut heureux, puisqu'il est bon. J'ai nommé Victor Hugo, c'est vous dire que je suis sous l'impression de ses œuvres. En effet, je lis la plus sublime, comme inspiration et poésie, comme la plus
Victor Hugo est bien certainement notre plus grand poète lyrique. Jean-Baptiste Rousseau n'en approche pas. Mon enthousiasme pour son talent égale ma douleur de le voir persister à en rendre veuve notre chère patrie! Les lois, les institutions, les gouvernements changent de nationalité; les mœurs, le si>l et l'air ne changent pas ; c'est tout cela que résume le mol patrie. Rien n'excuse de lui ôler son illustration, son appui, son flambeau, son dévoùment absolu, ses ovations ou ses consolations! .
Déranger.
Note de V auteur. — Je suis luin d'approuver celle
lettre de Béranger; toutefois j'ai cru devoir la citer afin de montrer combien était grande la sympathie du chansonnier pour notre sublime poëte.
Est-ce pour vous moquer de moi que vous m'appelez bonapartiste? Allons donc! . . .
Mais, malgré mes chansons, je n'ai pas même été le partisan de Vautre, qui avait cependant une certaine grandeur prêtant à la poésie. Je ne l'ai point loué en 1810, mais je l'ai chanté après sa mort, c'est vrai. Il me semblait que ce rôle me revenait. Peut-être me suis-je trompé; mais, en tous cas, ce n'était pas le fait d'un courtisan. D'ailleurs, je n'ai jamais dissimulé ma manière de voir, et je sais bien que c'est grâce au Code civil que nous avons vu rennemi entrer en France chapeau bas. Je me rappelle avoir eu conversation fort animée à ce sujet avec Laffitte et Hugo
Béranger.
Je suis bien content que les vers de mon ami Lapoinle vous aient plu. Si vous étiez ici, j'aurais aimé à vous le faire connaître. C'est le type de l'ouvrier-poëte ; un talent réel, un peu inégal quelquefois, mais plein d'élan; avftc cela le plus noble cœur du monde. Telle que je vous connais, vous ne manqueriez pas de l'apprécier. Votre grand-mère, à laquelle j'avais envoyé son premier volume, en faisait le plus grand cas
Béranger.
Votre lettre est charmante, ma chère enfant , et je vous remercie pour mon ami Michelet du naïf enthousiasme avec lequel vous exprimez votre sympathie pour lui. Vous avez dû vouloir mettre Paris à feu et à sang, du joli petit caractère dont je vous connais, en trouvant le cours fermé. Mais cela devait arriver; il était non-seulement éloquent, mais audacieux. Quand je pense qu'à sa première leçon il a redemandé le Panthéon pour Mira-
beau, en s'écriant qu'une expiation d'un demisiècle dans le cimetière de Clamart suffisait et qu'il appartenait à la France de réhabiliter un de ses plus grands hommes. C'était là de nobles paroles, dignes en tout point du grand citoyen et de l'homme courageux qui a osé dire que le peuple était sa muse. Michelet a du génie; Lamennais me le disait encore l'autre jour. Son Tableau des commencements de la révolution contient des pages sublimes ; c'est un des plus beaux monuments d'histoire de ce temps. . .
Je ne suis pas de son avis sur Robespierre; j'ai toujours détesté ce rhéteur, même dans les vers de M. Ponsard, qui sont fort beaux par parenlhèse et d'une grande exactitude historique. Tous ces terroristes n'ont été pour la plupart que des hommes assez ordinaires; ils étaient la hache du peuple, et le peuple est comme les enfants, il ne faut pas lui laisser trop longtemps dans les mains un instrument dangereux. On linit avec l'excès, après avoir commencé par le droit, et l'on compromet la cause la plus sainte. . . .
BÉRANGEB.
Je vous remercie de l'envoi que vous me faites de la poésie des Charmettes, c'est trèsjoli ; il y a quelques vers très -heureux ; je les ai notés. Ils sont d'une heureuse inspiration, et trahissent l'honnèlelé du cœur de leur auteur. Ces vers m'ont étonnés; je ne croyais pas que M.Ponsard put sortir du domaine de la tragédie d'une façon si dégagée et avec autant de bonheur; il paraît que vous faites des miracles. Je n'ai jamais rien lu de votre ami (auquel je reconnais cependant un grand talent) qui m'ait fait plus de plaisir.
Changer en collier de corail Sa guirlande de roses blanches,
c'est très-poétique et très-ingénieux. Ce qui
m'a charmé surtout dans ces vers, c'est que M. Ponsard ne s'est pas fait l'apologiste de Rousseau. Vous qui l'admirez en enthousiaste, vous allez m'en vouloir; mais je ne comprends pas que passé vingt ans on se passionne pour Rousseau. Cœur sec, égoïste sublime, Rousseau n'a jamais eu que de la chaleur de tète. 11 n'a qu'un but alors qu'il parait le plus emporté par son éloquence calculée, c'esi de montrer son génie, c'est de se produire, et se faire admi
rer. C'est le phare littéraire de la révolution. J'approuve fort madame d'Houdetot d'avoir été cruelle, et, malgré ce que vous appelez mes injustices envers M. Ponsard, j'aime mieux que vous soyez sa contemporaine que celle du philosophe de Genève. Et voilà un homme qui ne va pas m'adorer, et qui aura le courage d'abuser de son influence pour me diminuer à vos yeux! Ce qui prouve, une fois de plus, qu'on ne connaît pas ses amis
BÉRXNGER.
Remerciez de ma part notre ami Sue, ma chère enfant, du gracieux envoi qu'il m'a fait à' Une Page de l'histoire de nus livres. J'ai reçu le commissionnaire, malgré ma sauvagerie; ne m'apportait-il pas des nouvelles de vous deux ! À propos, il est très-aimable ce commissionnaire, fort spirituel, des mieux pensants. Il est on ne peut plus dévoué à une charmante petite républicaine que vous connaissez, et enfin, c'est un grand acte de courage que de faire entrer a Paris un livre aussi séditieux. Je vous ai re-
connu dans le charmant portrait tracé par notre ami, Il n'est qu'une photographie, c'est son plus bel éloge. Toutes vos vaillantes qualités de cœur et d'esprit se retrouvent dans cette éloquente étude. Toutefois, à mon avis, il ne vous a pas faite assez femme, et un de vos plus grands attraits à mes yeux, c'est de l'être jusqu'au bout des doigts. Savez-vous que c'est un très-grand honneur d'avoir Eugène pour biographe. Aucune femme de ce siècle n'aura été iavorîsée à ce point-là. C'est une tâche ingrate que celle du biographe qui n'est entreprise, en général, que par des écrivains de second ordre : mais vous méritiez cette distinction. Allez-vous, belle vaniteuse, envier encore Elvire> cette pauvre Elvire à laquelle vous avez volé son lac; malgré Lamartine, pour la postérité, ce sera toujours levôtre; votre présencea chassé son souvenir. Ce livre aura un heureux résultat. Mais pourquoi parler de ces calomnies : cela m'a blessé dans ma délicatesse pour vous; c'est les apprendre a ceux qui les ignorent, et il suffit de vous ap procher pour savoir à quoi s'en tenir; la boute année aussi est un joli mot : il rend bien ce que vous êtes. Vindicative jusqu'à la cruauté quand vous êtes offensée; mais bonne jusqu'à
la faiblesse en présence de la bienveillance. Une vertu vous a manquée à Lamennais et à vous, celle de savoir pardonner. Vous étiez aussi perfidement méchants et aussi adorablement bons l'un que l'autre, aussi défiants et aussi candides, aussi modestes et aussi orgueilleux ; ce sont ces ressemblances de l'enfant et du vieillard, ces contrastes de qualités et de défauts identiques qui ont uni vos deux natures et qui ont fait que vous vous aimiez tant. Vous êtes la miniature de Lamennais, chère fée
Parlez-moi d'Eugène Sue, à la bonne heure, c'est la candeur, la bonté, le dévouement, la bienveillance personnifiée. Quel faux fanfaron de vice, quelle adorable nature! Ah? je l'avais bien jugé quand je vous recommandais à lui et lui demandais d'èlrevotreami. Si voussaviez que d'argent il m'a envoyé, que de touchantes infortunes il m'a aidé à secourir lorsqu'il demeurait rue de la Pépinière. Il donnait sans compter; son cœur n'était jamais muet à la pitié; sa bourse toujours ouverte. Si vous saviez combien il vous est dévoué. Ah ! savoir aimer et aimer ainsi, c'esl déjà être bon. Je suis sûr qu'il se sera fait des ennemis avec son livre... Mais
il n'a rien calculé ; il accomplissait un devoir de cœur et d'honneur, comme il dit. — Si vous avez une occasion sûre, envoyez-moi une dizaine d'exemplaires il' Une Page de l'histoire demes livres, je les placerai en bonnes mains. J'ai prèle le mien à Planche qui ne me l'a pas rendu. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de dédicace qu'Eugène raconte avec grande colère et force rélicences conlre Michel Lévv. Etesvous enfant à ce point-là? Avez-vous réellement souffert de cette... poltronnerie de Michel Lévyy ÎN'est-cepas un conte? Il fallait aller chez Perrotin ; en voilà un qui n'a pas peur et qui n'est pas intéressé. En définitive, tout cela est assez louche ; si on ne vous a pas été tout votre esprit, vous vous consolerez. Que diable! toute celle fameuse pièce ne vaut pas une larme de la Fée Bonheur.
BÉRANGFR.
Vous avez bien raison d'employer vos soirées à lire Montaigne et Rabelais; je les étudie depuis 40 ans, et ils m'apprennent toujours
quelque chose de nouveau. Malgré mon admiration pour Voltaire, je suis obligé de convenir qu'on pourrait lui contester la valeur littéraire de ses œuvres. Rabelais était bien plus original et bien plus naïf; s'il avait été moins austère et aussi rusé que celui-ci, il eût conquis et conservé la première place parmi les réformateurs.
Pourquoi lisez-vous c'est un
livre faux, mal écrit. J'ai toujours eu l'Angleterre et les Anglais en horreur ; leur gouvernement est mille fois plus hypocrite que celui de l'Autriche
BÉRAINGER.
Votre ami a mille fois raison; jamais la fécondité ne s'appellera le talent. M. Ponsard est dans le vrai, et peut-être est-ce à la lenteur avec laquelle il écrit qu'il doit cette poésie harmonieuse, mâle et sonore qui lui est propre. Je l'ai dit bien souvent : « Il n'y a que le temps pour improviser les bons vers. » Quand ils me viennent avec trop de profusion, je
le regarde comme un malheur : en poésie, il faut s'appliquer à rendre en aussi peu de mots que possible une idée juste, et ne point l'exprimer différemment qu'on ne le ferait en prose. 11 faut que les vers puissent être lus en prose et paraissent naturels, comme la plus simple des conversations : là est la difficulté. Bien des gens se croient poètes, parce qu'ils alignent des rimes ; ils se trompent, tout le monde fait des vers plus ou moins, cela n'est pas plus difficile que d'écrire en prose; il faut de la force, de la concision, de l'énergie et de la simplicité, la versification vient après : c'est pourquoi Molière est et restera le poète par excellence. On approchera peut-être un jour de Corneille : votre ami l'a atteint quelquefois dans Charlotte Corday ; mais jamais on n'égalera Molière, jamais on ne surpassera La Fontaine. Quelle clarté, quelle aisance, quel feu! Diriez-vous autrement en prose l'idée exprimée par ces deux vers :
L'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait. La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
Quelle concision et quelle abréviation ! Kn prose, vous pourriez à peine vous exprimer en
aussi peu de mots. — Quant à La Fontaine, croyez-vous qu'il n'a pas fallu plus de génie et d'études pour écrire les Deux Pigeons, Philémon et Baucis, le Chêne et le Pioseau (j'en passe et des meilleures) que pour composer cinq actes. L'étude la plus approfondie de l'art dramatique se trahit dans ces petits chefs-d'œuvre; toutes les règles classiques y sont ohservées, comme dans une tragédie de Racine, et le dialogue donc; tenez, si jamais un homme a approché de Molière, c'est La Fontaine.
BÉRANGER
A M. Eugène Suc,
Mon cher Sue, je serai très-heureux d'être utile à voire protégé ; dites-lui qu'il peut compter sur moi. Quoique je sois bien souffrant, je vais faire les démarches nécessaires, cl, grâce à mes relations aver P>..., je suis presque sur d'ohtenir ce que vous désirez. Je comprends la chaleureuse hésitation de M. V... Voilà une
des affreuses éventualités de la proscription. Rester fidèle à son serment, à sa haine, ou laisser mourir loin de soi le vieux père qui vous réclameàses derniers moments: c'est horrible. Je tâcherai d'obtenir une permission simple, sans jour fixé, et une fois qu'il aura rendu les derniers devoirs à ce pauvre vieillard, il pourra regagner le lieu de son exil. Ah! vous êtes bien vaillants là-bas et je pleure en songeant à (ant d'intelligence, de patriotisme, décourage s'épanouissant où s'étiolant hors du sort natal.
Comptez sur moi, mon cher ami, en celle occasion, comme en toutes celles où il vous plaira de réclamer mon concours
BÉïUNf.ER.
À M. Eugène Sue,
La fée Bonheur est désespérée de ce qu'elle appelle « la lâcheté du petit juif de la rue Vivienne. » Sa naïve colère m'amuserait, si elle n'était pas très- effrayante quand elle est méchante. Puis ensuite, elle est si sin-
eère, qu'elle m'a fait partager presque , moi l'homme inoffensif par excellence, ses petites rancunes, et je vois bien qu'elle vous les a inculquées tout à fait et que vous en voulez beaucoup à ce pauvre malheureux. J'aurais un moyen de me faire bien venir de la fée, si je lui répétais la belle histoire d'une armoire et d'une superbe actrice fort courtisée par son ennemi, que A... m'a raconté l'autre jour, mais elle la vengerait trop bien; puis, je ne veux pas encourager son penchant à la méchanceté ; ensuite, j'ai une meilleure idée. La fée est désolée, pourquoi? d'une ingratitude dont Michel est l'éditeur responsable. Je ne comprends pas beaucoup son chagrin, mais enfin il existe. Entendons-nous ensemble pour lui offrir une consolation qui ramènera le sourire dans ses jolis yeux. La fée aime à èlre chantée, c'est un petit travers plus excusable que ceux delà plupart de nos jeunes femmes. Eh bien! vous m'avez dit lui avoir fait quelques poésies, la Souffrance entr'autres, que vous m'avez envoyée, est d'un sentiment liés- touchant. Expédiez-moi tout cela, je tâcherai de trouver quelques quatrains dans ma vieille cervelle; j'arrangerai un peu, puisque vous craignez
qu'elles ne soient pas assez en toilette, vos nouvelles nées. Nous ferons du tout un petit
volume; j'entreprendrai P unjourqu'il
sera de bonne humeur, je lui parlerai de son château, je lui promettrai d'y aller, et quand il sera bien disposé, je lui demanderai de me faire imprimer une jolie petite édition de l'œuvre commune toute inspirée par la fée, et nous lui expédierons un bel exemplaire doré sur tranche! avec des gravures aussi, peut-être bien. Il est entendu qu'il n'y aura rien de politique dans ce que vous m'enverrez ; j'aurai déjà assez de peine à faire sortir mon vieil ami de ses habitudes et de nos conventions... Mon idée vous sourit, n'est-ce pas? Je connais notre chère enfant, ses grandes vertus et ses petites faiblesses; elle sera ravie de cette invention de notre part. Judith, à laquelle j'en ai parlé, m'a souri disant que j'étais un malin et que je connaissais bien le cœur des femmes. Klle a ajouté, et je pense en Ire nous qu'elle a un peu raison: «L'enfant sera bien difficile, si elle trouve qu'elle ne gagne pas au change.» En définitive,mon eher ami, et quelque soit sa motwmanie, il me semble qu'à nous deux nous valons bien l'autre, et noire petit bagage poétique lui
fera bien plus d'honneur, puisque vanité il y a, que la dédicace des lamentations de cette sempiternelle héroïne qui, heureusement pour notre fée, ne lui ressemble pas le moins du monde. Si c'est son portrait, comme elle en est si fière, franchement le peintre ne /#tf pas ressemblant
Bêranger.
11 paraît, madame, que vous avez envié d'être de l'Académie; pourquoi n'en seriez- vous pas? Je n'ai jamais compris qu'on isolât les femmes de toutes les fonctions dont ou nous réserve le monopole presqu' exclusivement. Quoi qu'il en soit, il est impossible de trouver un discours écrit d'une façon plus classique que celui que vous m'envoyez : il vous faut absolument un fauteuil : demandez-le. Pour parler sérieusement, chère enfant, vous avez un talent de pastiche que je n'ai jamais vu a personne... N'allez pas croire que mes idées sur les femmes soient une plaisanterie. Je voudrais qu'elles participassent à la vie publique : elles sont tou-
jours plus sensées et souvent plus instruites que nous pour penser. Ne savez-vous pas le latin que j'ignore?
BÉRANGER
Je vous renvoie vos appréciations sur Eugène Sue. Non, je ne suis pas de voire avis; notre ami n'est pas si loin de Balzac que vous le croyez, qu'il le croit lui-même dans son adorable modestie. Ses premiers romans valent les meilleurs de Balzac, et il est bien autrement créateur que celui-ci ; il est moins profond, mais il a plus d'invention. Il était créé pour le théâtre. Il aurait laissé bien loin derrière lui tous les faiseurs : ses coups de théâtre auraient épouvanté nos plus surprenants dramaturges. Y a-t-il jamais eu dans la Gazelle des Tribunauxun procès plus saisissant, plus vraisemblable, plus émouvant dans tous ses détails que la Bonne Aventure : on a la chair de poule lien qu'à assistera toutes ces péripéties, el le fameux drame Prasliu n'est que de la nioniotte à coté. C'est un grand inventeur que Suc-, el ses types resteront comme ceux de Shakos
peare. Mon fils Dumas n'en approche pas; et Ton ne songera plus à Monte- Christo , ni aux Trois Mousquetaires , que le Chourineur, Morel le Lapidaire, Adrienne de Cardoville, madame Pipelet et Rodin seront encore dans la mémoire de nos petits-neveux et de nos arrière-enfants.
Si vous l'aimez, pourquoi lui faites-vous faire des vers : ils ne sont pas bons. Qu'il en écrive pour vous, à la bonne heure, mais pour le public!... Après tout, si cela l'amuse ! .
BÉRANGER
Non, vous n'êtes plus la fée Bonheur, vous êtes la fée active, la fée turbulente, la fée vifargent. Halte- là! J'ai près de 80 ans, chère belle, vous me distancez, vous me faites trop courir; je me croyais autrefois des dispositions à écrire un roman et j'en avais commencé les premiers chapitres : il s'appelait la Femme qui s'ennuie. C'était un plaidoyer en faveur de votre sexe. J'attribuais toutes les fautes des
femmes à leur oisiveté. Je demandais qu'on ne les éloignât pas des fonctions de l'Etat. Mon paradoxe qui ressemblait à une vérité, comme tous les paradoxes, était encadré dans une fable assez ingénieuse! Eb bien! je renonce à celte idée, vous m'y faites renoncer, chère fougueuse, petit cheval emporté, sans frein; je jette au feu mes feuillets, je n'écrirai pas la Femme qui s' ennuie : mon roman s'appellera la Femme qui s'agite. Tudieu! comme vous y allez. La journée a donc 48 heures pour vous? Quel est ce feu qui vous dévore? Vous vous userez, chère enfant, prenez-y garde: vous êtes trop répandue, vos amis vous mettront en terre, si vous n'en sacrifiez pas la moitié. Il y a plus de gens à Paris qui vous écrivent et auxquels vous écrivez en un mois, que je n'en reçois dans toute l'année, et cependant un de mes propriétaires m'a donné congé, sous le prétexte que j'usais ses escaliers, tant il vient de monde chez moi. Jugez! ....