Ï>1- RANGER
Pourquoi, puisque vous traduisez des tragé-
«lies italiennes en vers français et que votre Myrrha a si bien réussi, ne vous attaquezvous pas à Camma. On dit que c'est fort beau- Vous avez du voir l'auteur, M. Montanelli, chez Lamennais. Il a beaucoup de talent. Voulezvous que je vous envoie la brochure de Camma, si on ne la trouve pas à Aix. Vous savez qu'il a traduit Médée en italien, et que c'est meilleur au dire des connaisseurs que dans l'original, je le crois sans peine.
DÉRANGER
A madame de Solms,
Moquez-vous de moi, chère belle, tant que vous voudrez, vous n'empêcherez que je ne sois noble comme le roi, et vous ne m'enlèverez pas tous les droits que je possède à signer de Réranger. Je n'attache aucune importance à la particule qui précède mon nom, mais enfin elle m'appartient réellement. Ce sont les petits esprits qui s'occupent des questions terre à terre ; qu'importe à la démocratie que ceux qui la servent, s'ils sont réelle-
ment démocrates de cœur, soient des manants ou des marquis. Je ne comprends pas plus qu'on tire vanité d'un titre que le hasard vous a donné, privilège qui, dans ce siècle, n'a d'ailleurs plus aucune signification, que je ne comprends ceux qui, le possédant, s'évertuent à le cacher pour complaire à certaines gens. J'ai vu, dans ces derniers temps, beaucoup de vos amis furieux de ce que quelques-uns de nous vous appelaient encore princesse. «Qu'a de commun une si grande dame avec nous, disaient-ils aven ironie.» Eh ! mon Dieu, laissez-les crier. Vous avez déclaré, une fois pour toutes, que c'était vous désobliger que vous donner ce litre ou d'autres auxquels vous avez volontairement renoncé depuis votre exil. Cette démonstration était insignifiante; mais enfin il vous a convenu de la faire et elle n'avait pas d'inconvénient : que peuton exiger de plus; que les uns vous appellent madame, les autres princesse, comtesse, duchesse, ceux-là citoyenne, ceux-ci camarade, que sais-je ; qu'importent toutes ces appellations différentes, vous n'en êtes ni plus ni moins, vous êtes Marie de Solms, et de quelque nom qu'on vous désigne, vous îvstez vousmême. En règle générale, illustres on obscure,
on ne doit pas renier ses aïeux : en ce temps on est le créateur de sa propre individualité ; mais il y a autant de dignité à accepter un nom célèbre qu'nn nom inconnu ; c'est manquer d'orgueil que cacher son nom, parce qu'il peut être désagréable à certaines gens. En ce qui vous concerne, ceux qui vous conseillent ainsi ne sont pas vos amis; vous n'êtes solidaire de personne ; portez haut le nom de fille ou de femme qui vous appartient, personne n'a à vous le reprocher ni à vous en féliciter, puisqu'il est l'effet du hasard; s'en glorifier serait absurde, y renoncer serait servile, et vous serait reproché un jour comme un acte de faiblesse par ceux mêmes qui vous y engagent. Restez toujours indépendante : l'habit ne fait pas le moine; vous n'avez aucune autre responsabilité que celle de vos actes; laissez le monde, les journaux, les amis et les ennemis vous désigner comme ils le voudront, vous ne pouvez pas vous amuser à écrire une lettre imprimée tous les malins pour prier les contemporains de cesser de vous qualifier, afin de plaire à quelques personnes de mauvaise volonté qui neveulent pas comprendre que vous n'êtes pour rien dans cet excès de zèle. Quant à moi, qu'on
m'appelle Béranger ou de Béranger, M. le chevalier de Béranger même, que m'importe ! Je rougirais pour flatter quelques-uns de mes amis de déclarer que ce de ne m'appartient pas, mais aussi je ne me suis jamais amusé à m'en vanter. Sur ce, chère fée, que cette grave question ne vous agite plus ; vous êtes la princesse Esprit, la. reine Beauté, la comtesse Enjouement, et vous n'avez pas de plus fervent admirateur et courtisan que votre vieil ami.
Le marquis de BÉRANGER.
Ça sonne bien, n'est-ce pas?
Aimez-vous mieux :
BÉRANGER
ouvrier en rimes.
C'est crâne n'est-ce pas? Choisissez.
L ETTR ES