‹ Quelques lettres sur des questions actuellesChapitre 12 sur 46 · AM. P. G · texte numérisé non relu

AM. P. G

Étudiant en théologie, à Genève.

Monsieur,

Vous avez choisi un sujet d'études très actuel, et pourtant essentiel,j'allais dire éternel. Je pense avec vous que le mouvement religieux du présent,

1. L'induit fut, en effet, contresigné sans difflculté, à Chartres, par M. Légué, vicairecapitulaire, maintenant vicaire général de Mgr Bouquet.

là où il y a mouvement, tend h fonder la foi sur l'expérience intime et sur le développement de la conscience personnelle. T/opposition de ce mouvement à ce que vous a[)pelez « conceptions historiques et dogmali([ues » du passé ne me paraît pas cependant radicale. Elle ne semldaitpas telle non plus à A. Sabalier, si je l'ai bien compris. La difficulté résultant des anciens dogmes provient, en grande partie, de ce qu'on a voulu les prendre pour de l'histoire, quand ils étaient déjà un edbrt de la foi pour se représenter son objet, non la définition réelle et immédiate de la personnalité historique et de l'action du Sauveur.

La foi n'est pas à. séparer, mais à distinguer de l'histoire. Ainsi, je ne vois pas comment le Christ johannique pourrait appartenir à l'histoire des hommes ; mais je conçois aussi difficilement que l'on puisse faire abstraction de l'évangile historique dans l'instituliim actuelle de la foi. L'Évangile et la tradition chrétienne ne sont pas seulement de vieux souvenirs qu'il nous est loisible de consulter ou de laisser tomber ; ce sont des expériences religieuses qui subsistent en quelque façon dans les nôtres, et j'oserai dire que nous ne réussirions pas à les détruire tout à fait en nousmêmes, supposé que nous puissions les chasser de notre mémoire. Mais cette continuité vivante

de la foi est autre chose que la valeur absolue d'une formule comme définition du rapport où le Christ de l'histoire se trouve à l'égard de Dieu et de l'humanité. Il ne me paraît pas impossible qu'un individu profite de l'expérience évangélique et chrétienne, tout en ignorant le Christ de l'Évangile et celui de Nicée. Toutefois, il me semble que l'économie du progrès religieux dans riiumanité est liée à la fortune de l'Évangile, et qu elle procède réellement de Jésus, si bien que les déterminations intellectuelles et \À\is ou moins savantes de la foi tournent, pour ainsi dire, et tourneront nécessairement autour de l'Évangile et du Christ, sauf à ne les prendre l'un et l'autre que pour des points de départ dans l'instauration de lidéal religieux et humain, non pour la réalisation, parfaite et acquise, de cet idéal.

Je crois que le protestantisme a rendu au monde civilisé et à la religion même un service de premier ordre, en brisant le couvercle de plomb que la scolastique en décadence voulait étendre sur la raison et la science, tout comme en faisant valoir le droit de la conscience individuelle contre une autorité qui tendait à devenir purement dominatrice, au lieu d'être simplement édiicatrice. Mais je crois aussi que l'inclination générale des protestants, même les plus remar-

quables parTouverturc de l'esprit et la générosité du cœur, à considérer l'individu comme un tout indépendant, la foi personnelle comme une religion complète, l'expérience de chacun comme une révélation totale en soi, méconnaît le caractère social de l'être humain et la solidarité foncière, je veux dire physique, intellectuelle et morale, qui existe entre chaque individu et le reste de l'humanité, passée, présente, et future.

Peut-être me suis-je un peu écarté de votre programme de questions. Je crois cependant avoir répondu à toutes, au moins indirectement. Il va de soi que cette lettre est tout à fait confidentielle. Elle pourrait bien, du reste, n'être inteUigible que pour vous.

Garnay, le 26 décembre 1904.

A M. l'abbé X., professeur.

Cher Monsieur,

Une absence de quelques jours m'a empêché de vous répondre plus tôt. Le Dieu de Pascal

disait : « Tu ne me clierchorais pas si tu ne m'avais déjà trouvé.» Je ne sais si Ton ne pourrait pas dire aussi que toute question bien posée, dans l'ordre des réalités comme dans l'ordre logicjue, enferme sa réponse. Mais, dans l'ordre des choses morales, l'on arrive à un point où l'assentiment ne dépend pas, du moins pas uniquement, des prémisses intelligibles, mais de la volonté, c'est-à-dire d'une force que le sentiment pousse vers ce que la raison lui montre.

La question qui est au fond du problème religieux dans le temps présent n'est pas de savoir si le Pape est infaillible, ou s'il y a des erreurs dans la Bible, ou même si le Christ est Dieu, ou s'il y a une révélation, tous problèmes surannés, ou qui ont changé de signification, et dépendent du grand et unique problème, mais de savoir si l'univers est inerte, vide, sourd, sans âme, sans entrailles, si la conscience de l'homme y est sans écho plus réel et plus vrai qu'elle-même. Du oui ou du non il n'existe pas de preuve rationnelle qu'on puisse qualifier de péi'emptoire. La connaissance que nous avons de l'univers est trop superficielle et insuffisante pour que nous puissions intellectuellement en construire le système adéquat. Mais cette impuissance même ne permet pas de nier Dieu ; elle n'autoi?iserait qu'un point

d'interrogation. D'autre part, nous no sommes pas, nous n'avons pas la conscience intime de l'univers ; nous ne possédons pas l'intuition de son mystère. Nous disposons donc d'une expérience incomplète que nous pratiquons comme du dehors sur le monde, — bien que. dans la réalité, nous soyons partie intégrante et non distincte de lobjet expéi-imenté, — et de je ne sais quel sentiment vague de ce qu'est en son fond limmensité où nt)us sommes perdus, à savoir quelque chose qui en plus grand nous ressemble, dont nous sommes un reflet, bien que l'idée que nous en av(ms ne.soit qu'un reflet de nous-mêmes. L'acte par lequel nous affirmons notre confiance dans la valeur morale de l'univers, dans la fin morale de l'être, est en soi et nécessairement un acte de foi. Ce n'en est pas moins un acte souverainement raisonnable, non seulement parce qu'il est entouré de probabilités rationnelles qui militent contre la thèse négative de l'athéisme matérialiste, mais parce que cet acte, où nous posons Dieu (il ne s'agit pas, pour l'instant, de le définir), nous pose nous mêmes, nous équilibre, nous parfait, nous adapte à la vie, est une expérience directe de la vérité qu'il contient, et permet conséquemnient de négliger les chances d'illusion que Vextvinsécisme purement rationnel pourra

toujours alléguer. Cette foi raisonnable étant acquise, la substance de la révélation biblique, du Christ et de l'Eglise sei'a sauve, quoique la façon de les entendre et de les faire vivre dans cette foi exige une modification des cadres traditionnels de la pensée catholique.

Voilà, cher Monsieur, ce que je nie dis à moimême, et il ne dépend pas de moi que je puisse vous en dire davantage, et plus clairement, ou en termes plus persuasifs. Je suis comme vous devant ce grand mur éternel. Je l'interroge, et, dans la réponse que je me fais, je crois que c'est lui, si insensible en apparence, qui me parle ou qui parle en moi. Car, après tout, je suis une pierre de ce mur, cœlestis iirbs Jérusalem ; il est, dune certaine manière, tout en moi, comme je suis tout en lui ; il doit être vivant comme moi, et ce n'est pas un mur de pierre, mais une construction animée; il souffre en moi, j'aurai la paix en lui. Le monde moral est aussi réel que le monde physique. Les deux ne sont point séparés, bien qu'ils soient distincts pour notre entendement. La loi du devoir n'est pas moins certaine que celle de l'attraction. Leur rapport nous échappe, mais l'une et l'autre font partie d'un système unique oîi la force est le bien. Vais-je verser dans le monisme, dans le pan-

théisme ? Je l'ignore. Ce sont des mots. Je tâche de parler des choses. La foi veut le théisme ; la raison tendrait au panthéisme. Sans doute elles envisagent deux aspects du vrai, et la ligne d'accord nous est cachée.

Garnay, le 28 janvier 1906.

A Monseigneur Bouquet, Evêque de Chartres.

Monseigneur ,

Il y a longtemps que ij'aurais dû adresser à Votre Grandeur mes hommages respectueux.

Etabli, — un peu comme l'oiseau sur la branche, — dans votre diocèse, je n'ai guère passé de jour dej)uis votre arrivée à Chartres sans me rappeler cette obligation. Diverses circonstances m ont retardé. Maintenant je viens, comme contraint par la nécessité, pour demander un service à votre administration. Tombé gravement malade, en septembre 1899, j'ai sollicité à Rome, par l'intermédiaire de Mgr X, alors Évêque de X, l'autorisation de dire la messe chez moi. L'induit

m, a été acconlé pour sept ans 1. et, comme il est daté du ij octobre 1899, il /'xpire le mois prochain. Les raisons qui motivaient ma requête subsistent encore, et je ne pourrais pas, sans beaucoup d'inconvénients pour ma santé, me rendre à réglise régulièrement, surtout en hiver. J'oserai donc vous prier, Monseigneur, de faire faire par votre chancellerie la demande de renouvellement, et, si vous voulez bien y consentir, je m'empresserai d'envoyer l'ancien induit au secrétariat de votre évêché. 11 serait incorrect de faire la pétition moi-même directement. Je ne puis m'adresser à mon Ordinaire, l'Evêque de Ghàlons, tlont j'ai quitté le diocèse depuis vingtcinq ans, et l'intervention de Mgr X, explicable à un moment où j'étais sans domicile arrêté, ne le serait plus aujourd'hui. Votre Grandeur voudra l)ien excuser la simplicité de ma démarche. J'espère que je pourrai aller lui rendre mes devoirs à Chartres, quand la réponse de Rome sera venue.

Garnay, le 23 septembre 1906.

I. C'esl riiickilt dont il a élé queslioii plus haut, leltre XVII.

Mgr VEvêque de Chartres consentit à ma demande; il jne fit écrire d'envoyer au secrétariat de l'éçêché lindiilt avec mon dernier celebret. Ce celebret était celai que ni avait délivré M. Odein, vicaire général de Paris, quand je me disposais à quitter Neuilly pour m'installer à Belle' vue, en octobre iSgg. Le secrétaire général de Chartres mejit observer quun celebret de mon Ordinaire était canoniquemrnt indispensable, et que je devais le demander à Châlons.

A. M. Jacquet.

Vicaire général de Chàlons.

Monsieur le Vicaire général,

Il y a sept ans. j'ai obtenu de Rome, par l'intervention de Mgr X, alors Évèque de X, un induit m'autorisant à dire la messe chez moi. Cet induit expire le i8 octobre prochain. J'avais prié ?Vlgr l'Évêque de Chartres d'en solliciter pour moi le renouvellement. Il ne s'y est pas refusé. Mais le secrétaire général de l'évèché m'a écrit pour me demander, avec l'induit, mon der-

nier cehhret. Je lui ai envoyé celui que m*a donné le Cardinal Archevêque de Paris, quand j"ai quitté Neuilly, en 1899. A mon arrivée dans le diocèse de Versailles, en novembre 1899, et dans celui de Chartres, en juillet 1904, les autorités diocésaines avaient simplement contresigné lindult romain. Aujourd'hui le secrétaire général de Chartres mécrit que le celebret de Paris est insuffisant, et quilmen faut uu de mon diocèse cVorigine. J'ose m'adresser à vous. Monsieur le Vicaire général, pour obtenir ce celebret dont je n'avais pas prévu la nécessité.

Garnay. le 10 octobre 1906.

Le 12 octobre. M. Jacquet m'envoya la pièce quon trouvera plus loin, dans les Documents (n" IV). L attestation se rapportait à ma situation canonique en 1881. Le secrétaire général de Chartres me réclama un témoignage plus actuel.

A M. Jacquet, Vicaire général de Cluilons.

Monsieur le Vicaire général,

Je ne vous étonnerai pas sans doute en vous disant que Taduiinistration diocésaine de Chartres a trouvé insuffisante et même parfaitement inutile la pièce manuscrite que vous avez bien voulu m'envoyer. Le secrétaire général de l'évêclié in"écrit : <( Il n"est pas admissible qu'on vous refuse une pièce attestant que vous appartenez au diocèse de Chàlons, et qu'on [)eut vous autoriser à célébrer dous les diocèses où vous résidez, tant que rien ne s'y opposera d'ailleurs. » Que j'appartienne au diocèse de Chàlons, c'est un fait que Mgr Latty lui-même a proclamé d-nns un écrit public 1, il n'y a pas encore très longtemps. Que l'on puisse m'autoriser à célébrer dans les diocèses où je réside, c'est à lui d'en

I. Instruction et ordonnance de Mgr Latty concernant les deux derniers écrits de M. l'abbé Loisy. Ces « deux derniers écrils )) sont L'Evangile et l'Eglise, et Autour d'un petit livre. Mgr Latty se désintéresse de mes autres publications.

juger, non aux Evêques de ces diocèses, qui, selon le droit ecclésiastique, sont tenus de se conformer à son témoignage, et dont' la responsabilité n'est pas suffisamment couverte par un document équivoque, susceptible d'être interprété comme une recommandation positive ou comme un refus implicite. J'insiste donc, Monsieur le Vicaire général, pour que Mgr l'Évêque de Ghâlons veuille bien m'accorder le celebret demandé, ou, s'il croit devoir le refuser, qu'il veuille bien exprimer ce refus en termes catégoriques, avec les motifs qui le justifient canoni'quement.

Garnay, le ao octobre 190G.

M. Jacquet me répondit, le 3o octobre, (/ne l'on ne pouvait nio délivrer un témoignage canonique, attendu que f avais quitté le diocèse depuis vingt-cinq ans, et n avais entretenu aucun rapport disciplinaire avec l'administration épiscopale. Il m' assurait que Mgr l'Évéque de Chatons était néanmoins disposé à ni accorder le celebret demandé, si le Cardinal Archevêque de Paris voulait bien me le donner d'abord. J'écrivis le Jour même au secrétaire particulier de Son Eminence, pour exposer mon cas. Le 1 1 novembre^ M. l'abbé Clément me Jît savoir

que Son Éminence ne ponçait pas encore me donner sa réponse, mais qu Elle me la ferait parvenir « prochainement ». Cette réponse nest pas venue. La maladie ni ayant empêché de célébrer la messe le 2 novembre et les jours suivants, j'ai continué à m'en abstenir, n'ayant plus ni induit de Rome ni celebret d'aucun Évêque.

A Sii- R. B.

Monsieur,

Je vous remercie de vos bons souhaits. Je vous prie dacoepter les miens. L'année 190;^ nous apportera peut-être un peu de paix. Je nose pas trop l'espérer, 1906 ayant semé assez de vent pour que nous récoltions encore quelques tempêtes.

Ce n'est pas d'un solitaire comme moi que Ion peut attendre une o[)inion certaine et arrêtée sur une question aussi complexe que celle de la Séparation de l'Église et de l'État en France. Je crois que cette séparation était fatale; la rencontre de Pie X et de M. Combes l'a seulement avancée de

quelques années. Je crois aussi qu elle s'est efTectuée, de la part du gouvernement, dans des conditions plus libérales qu'on ne pouvait le prévoir. Sans doule on aurait dû y mettre plus d'équité, respecter les dotations de toutes les œuvres catholiques, maintenir leur traitement viager à tous les ministres des cultes en exercice au moment de la Séparation. Mais ce sont là des points secondaires. Etant donné l'état des esprits en F'rance, et non seulement dans les Chambres législatives, on ne pouvait obtenir une loi qui laissât plus de liberté intérieure à l'Eglise. Et vu l'attitude politique du clergé depuis la fondation de la République, l'Etat aurait commis une imprudence en lui laissant une liberté extérieure sans contrôle et sans limites. Je pense que la loi s'imposait à l'obéissance de tout citoyen français, sous réserve de modifications possibles et désirables, à réclamer par les voies légales.

La condamnation de cette loi par le Pape m'a fait l'elfet d'un violent anachronisme. Je conçois qu'il ait ]>rotesté contre l'annulation du Concordat, qu'on ne devait pas romj)re au moins sans l'avertir Mais déclarer non avenue une loi régulièrement votée par le Parlement de notre ,pays, c'était dépasser la mesure, froisser le sentiment de la dignité nationale, et rendre difficile, sinon

impossible, pour longtemps, toute amélioration. Celte loi, après tout, ne réglait que lélat civil des cultes, sans empiéter sur leur régime intérieur. Elle ne lésait aucun droit de la conscience religieuse. Et Pie X ne s'en est pas tenu à une condamnation théorique. La majorité des Évéques, prévoyant les redoutables conséquences de la non-acceptation, s'était prouoncée pour la formation d'associations cultuelles. Le Pape a défendu de constituer ces associations. Par là il mettait obstacle à la dévolution des biens, privait de ses ressources acquises le clergé de France, et ne lui laissait i)lus que la faculté de vivre dans des conditions infiniment plus précaires, à tous égards, que celles qui étaient olTertespar la loi de séparation. Acte de courage, dira-t-on, acte de désintéressement. Le désintéressement pratiqué aux dépens d'autrui mérile un autre nom. Je n'hésite pas à dire que ce fut un acte insensé.

Cependant la conduite de notre gouvernement restait pleine de modération. 11 était plus étonné que fâché d'une politique qui lui livrait le trésor de l'Eglise, et qui réduisait celle-ci à l'impuissance. Aj^rès cela, on aurait supposé que le Pape n'irait pas plus loin, et qu'il n'empêcherait pas nos pauvres Evcques d'organiser leurs pauvres Eglises comme ils pourraient, selon notre droit

commun en matière de réunion publique et d'association. Kt voilà que, au dernier moment, quand tous étaient i)rêts-à faire les déclarations voulues parla loi, Pie X défend de faire ces déclarations, cest-à-dire oblige les catholiques à violer un règlement d'ordre public. Gelait plus que n'aurait supporté le plus catholique des gouvernements d'ancien rcgime. Les représailles ne se sont pas fait attendre. L'Eglise de France ne retient de son patrimoine que de maigres pensions. La situation légale qui va lui être faite, et qu'elle devra subir, sera définitivement moins favorable que celle dont l'a privée la volonté de Pie X. Et le clergé n'en sera pas plus populaire, tant s'en faut. Et la désalléction à l'égard de Rome se propagera sourdement dans ce clergé que le Pape a voué à la misère et aux vexations. Car on finira par comprendre que les décisions pontificales n'ont pas été dictées par l'intérêt véritable de la religion, mais par l'intérêt, très mal compris d'ailleurs, de la papauté politique. Force restera au gouvernement et à la loi.

Je souhaite me tromper, mais il est à craindre que l'Eglise de France ne se relève jamais de la condition infime, équivoque, tourmentée, où Pie X vient de la jeter, et que la crise actuelle n'annonce la fin très prochaine du catholicisme

parmi nous. Et ce nest pas TEtat, ce ne sont pas les Evèques, si -ce n'est par leur obéissance au Pape, qui auront, amené ce triste résultat : c'est l'absolutisme romain qui, pour sauver ses prétentions, aura perdu ce qui restait de l'Église où brillèrent saint Bernard, saint Louis et Fénelon. Inutile de vous dire. Monsieur, que ces réflexions ont un caractère purement confidentiel, et que je serais désolé de les voir arriver, do manière ou d'autre, à la publicité. Mon nom a été assez mêlé à d'autres querelles pour que je ne souhaite pas qu'il soit lancé encore dans celle-ci.

Garnay, le 20 décembre 190G.

A M. Edouard Le Roy 1.

Cher Monsieur,

« Je crains que vous ne tombiez dans l'erreur ». « Vous êtes subjectiviste. »

Ces paroles, que m'adressait jadis le Cardinal Richard, ne vous conviendraient sans doute pas

l. Au sujet de ses .nrlides sur le miracle, dans les Aniuth-s de philosophie chrétieniip.

moins qu'à moi. Vous devez bien savoir que votre notion du miracle n'est pas du tout orthodoxe. Un miracle est un cas merveilleux, qui ne peut être que l'œuvre directe de Dieu, et qu'on ne peut méconnaître que par mauvaise foi. Tant pis si l'idée est inintelligible et fausse. C'est cela qui est la pensée officielle de l'Église. Vous sei'ez condamné, Monsieur.

En ce qui me concerne, j'admets le principal de votre thèse, mais avec des réserves sur le système philosophi([ue auquel vous la rattachez. Bien que parfaitement incapable de formuler une critique approfondie de ce système, je ne puis me retenir de penser que vous péchez par excès d'idéalisme. A vous lire, on croirait que le monde n'existe qu'en fonction de l'individu conscient. Cela est vrai, d'une certaine manière, relativement à cet individu. Mais ce qui me paraît être vrai en soi, c'est que l'être conscient n'exisle qu'en fonction de l'univers. Il est, me s^mble-t-il, suffisamment f certain que les consciences individuelles sont éphémères et successives, tandis que l'univers, dans son mouvement perpétuel, les déborde, les enveloppe, les contient, au lieu d'être contenu par elles. Je ne concevrais pas comme vous le rapport de l'esprit et de la matière, si je me permettais d'avoir une idée sur le sujet. Je ne crois

pas que la matière soit moins réelle que l'esprit, quoique les deux ne soient peut-être pas essentiellement clillérents. Et je pense qu'il ne devrait pas y avoir, eu philosophie, de systèmes absolus.

Considérée en elle-même, votre théorie du miracle peut se résumer dans laclion naturelle, mais exceptionnelle, de l'esprit sur la matière. Quoi qu'on pense de l'esprit, quoi qu'on pense de la matière, cette action peut produire, en certaines occasions, des efl'ets surprenants. Mais elle a pourtant des limites, impossibles à fixer théoriquement, moins dilficiles peut-être à déterminer pratiquement. Ainsi la résurrection de Lazare, dont la non réalité peut se démontrer par la critique historique, doit dépasser la mesure de violence que la foi peut exercer sur les contingences de ce monde. La résurrection du Christ lui-même, que l'Eglise entend bien maintenir comme un miracle de l'ordre sensible, se présentera dans des conditions analogues : on ne pourrait l'attribuer raisonnablement ni à la foi de Jésus ni à celle des disciples. Comme je crois vous l'avoir déjà écrit, il )ie vous reste que le fretin des miracles, des guérisons dans le genre de celles qui s'accomplissent à Lourdes, et qui arrivaient autrefois

dans les temples d'Esculape. Or, je me demande si l'on peut établir historiqueipent qu'il y a une chaîne de ces miracles, unique par son caractère et sa continuité, qui aurait servi, perpétuellement et directement, dauxiliaire aux vérités morales de la religion juive et chrétienne. Je ne vois pas bien comment on prouverait cela.

Je ne suis pas très éloigné d'admettre que le miracle et la prophétie sont d'anciennes formes de la pensée religieuse qui sont appelées à disparaître. On vous reprochera -probablement d'éliminer le miracle en Taisant mine de le conserver. Peut-être n'aura-t-on pas tout à fait tort, mais vous n'en aurez pas moins raison.

Vous aurez su, je suppose, que j'ai été souffrant. C'est ce qui a retardé mon voyage de Paris. A dire vrai, je ne sais pas qaand je pourrai y aller. Je suis vieux décidément, et peut-ôlrc vous en êtes-vous aperçu déjà en me lisant.

Garnay, le 23 décembre 1906.

XXY

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