AM.X
prêtre sécularisé.
Monsieur.
Vous me posez une question bien délicate, mais qui est aussi de celles que chacun ne peut et ne doit résoudre que pour soi-même. Cependant, il est possible de la prendre, non comme une allaire de conscience personnelle, dont nul autre que l'intéressé n'est juge, mais comme un problème général qui pourrait se formuler en ces ces termes : Un homme qui admet, dans l'ensemble, et abstraction l'aile de tels ou tels points pai*ticuliers d'exégèse et d'histoire, la notion du christianisme qui est exposée ou implicitement contenue dans U H^Hingile et V Eglise et Autour cl un petit livre, s'il se trouve, en fait, dans l'Eglise romaine, a-t-il le droit d'y rester, de se considérer comme appartenant réellement à cette Église; et, s'il se trouve dehors, est-il en droit et en obligation d'y entrer?
Je connais des personnes cjui, dans les deux cas, n'hésiteraient point à se prononcer pour
l'affirmative. Quant à moi, jo crois devoir faire plus d'une distinction, parce xjuil faut, ce me semble, avoir égai'd non seulement aux sentiments catholiques du sujet, que nous supposons être prêtre, mais à l'altitude bien définie du catholicisme officiel dans ses représentants autorisés, le Pape et les Évêques. Si l'accord ne pouvait se faire entre ce prêtre et la hiérarchie que moyennant une équivoque et des sous-entendus, la situation du prêlre dont il s'agit n'aurait aucune garantie, et supposé qu'elle soit, en toute rigueur, acceptable pour celui qui la subirait sans l'avoir cherchée, je ne vois pas comment elle pourrait être désirée et voulue par quelqu'un qui jouirait de sa liberté.
Aiusi. je pense avoir parlé assez nettement dans mes livres, que je n'ai point rétractés, et dans les nombreux articles que j'ai publiés depuis trois ans, pour qu'on sache où j'en suis, et pour ne pas me croire obligé de quitter spontanément l'Eglise catholique; je mejuge.au contraire, tenu d'y demeurer, afin de travailler plus utilement, dans la faible mesure de mon pouvoir, à une transformation qui n'est pas moins nécessaire au bien de mou pays, à l'intérêt général du progrès humain, qu'à l'avenir même de l'Église catholique. Il suffit qu'on me supporte, pour que je
puisse, en conscience, me tenir dans l'Eglise, et queje ne prenne pas l'initiative d'une sécession qui ne me conduirait nulle pari, puisqueje ne pei'çois pas la possibilité de rien fonder en dehors du catholicisme, et que je ne reconnais à aucune autre des communions chrétiennes les titres qui s'imposeraient à mon adhésion. Mais je ne m illusionne pas sur ce qu'une telle position a de i>récaire et d'incertain. Je puis me dire qu'on me ménage par politi(pie, ou parce qu'on ne me comprend (ju'à demi, ou parce qu'on m'a presque oublié. Je suis exposé, un jour ou l'autre, à des exigences que je ne pourrai satisfaire, ou bien à une mesure disciplinaii'e telle quun refus de celebret, qui me mettrait ell'ectivement hors du clei'gé et de l'Église. L'apparence d'une soumission absolue serait un expédient profondément immoral, auquel je ne voudrais pas avoir recours pour obtenir ma réconciliation.
Venons maintenant à l'autre cas, celui qui vous intéresse. Le prêtre dont nous parlons va-t-il, afin de rentrer dans l'Eglise qu'il a quittée, déclarer simplement qu'il regrette d'en être sorti, tout en dissimulant les idées réformatrices qu'il entretient dans son comr, et que le Saint-Siège a condamnées dans mes livres. S'il n'attache pas d'importance à ces idées, et s'il est prêt à les
abandonner sur un ordre de la hiérarchie, tous les casuistes lui permettront de taire l'inclination qu'il a pour elles. Mais, s il ne peut comprendre autrement le catholicisme, je ne vois pas comment il justifierait son silence. Et s'il parle, on ne le recevi'a pas Sans doute, en choisissant bien, il pourrait s'adresser à quelque prélat qui ne refuserait pas de l'accepter comme vrai catliolique ; mais qu'adviendrait-il le lendemain, si le prêtre, rétabli dans les fonctions de son ordre, faisait étalage de ses opinions? O» crierait bien haut qu'il est revenu apporter Thérésie dans l'Eglise. Son Évêque et lui seraient compromis. Il ne pourrait donc rentrer sans inconvénient qu'en se condamnant au silence. L'Église romaine, à l'heure qu'il est, n'est pas précisément en disposition de libéi-alisme. Vous avez pu lire dans les journaux qu'un Évêque est très menacé du côté de Rome, parce qu'il est accusé, sans motif sérieux d'ailleurs, de répandre dans son diocèse « les idées des abbés Loisy et Houlin ». Il est aisé de comprendre quelle serait la situation de notre converti. Ou bien il renoncerait, pratiquement et pour un temps indéfini, à ses idées les plus chères, ou bien il s'exposerait à tous les ennuis que vous savez. Je ne l'empêcherais pas de risquer une semblable expérience ; mais je me gardei'ais bien
de lui dire que son devoir est de la tenter. Au lieu de dépenser son courage à soudVir parmi nous, ne pourrait-il pas l'employer à travailler à côté de nous ? Et dans le temps même où Rome essaie de soulever le clergé et les fidèles catholiques contre le gouvernement de la France, — entreprise absurde peut-être, condamnable certainement, — est-il à propos de perdre une indépendance trop chèrement achetée, il est vrai, et qu'il ne serait pas nécessaire de conserver entière, mais qu'on aliénerait sans aucun profit pour la cause de la vérité ?
Il va sans dire que ma réponse est aussi confidentielle que votre demande. J'espère avoir été aussi clair que aous pouviez le souhaiter. Heureux ceux qui n'ont pas besoin, après avoir cheminé dans la vie, et travaillé pour ce qu'ils croyaient être le vrai, de s'interroger pour savoir s'ils n'ont pas fait fausse route, et de s'avouer qu'une autre direction de leur carrière aurait été plus sûre, moins tourmentée et plus féconde!
Garnay, le 28 décembre 1906.
A M. l'abbé X. * , professeur.
Cher Monsieur;
Je réponds de mon mieux à vos trois questions- La première est peut-être, en un sens, la plus facile à résoudre, et vous-même y avez déjà répondu. Quiconque croit au bi^n. au vrai, d'une façon absolue, est un mystique; car on ne peut démontrer rigoureusement la valeur objective, transcendante, de nos connaissances, et l'on ne démontre pas davantage la valeur de l'idéal moral, sans lequel pourtant aucune vie individuelle, aucune société humaine ne sont sérieusement assises. A celui qui vous dit orgueilleusement : « Vous êtes un mystique », vous pourriez répondre tranquillement : « Vous êtes un sot », attendu que l'on trouverait sans peine chez lui beaucoup plus de mysticisme qu'il ne pense. L'effort constant de l'humanité vers un idéal toujours plus élevé de savoir, de justice et de bonheur, ne peut se réduire à une illusion. C'est la poussée même