‹ Quelques lettres sur des questions actuellesChapitre 14 sur 46 · Destinataire de la lettre XIX · texte numérisé non relu

Destinataire de la lettre XIX

de l'être vers une fin qui lui est essentielle. Il y a là quelque chose. Mais quoi? direz-vous. Toutes les définitions de cet idéal ont été jusqu'à présent trouvées insuffisantes, et l'histoire des religions n'est-elle pas comme un cimetière de croyances mortes depuis longtemps, ou dont la fosse est déjà toute préparée ? Sans doute, et, philosophiquement parlant, il paraît impossible d'affirmer la vérité complète, immuable, d'une croyance déterminée. Mais cela n'empêche pas cette croyance d'avoir un objet, bien qu'elle y soit inadéquate, et cela ne l'empêche pas d'avoir une autorité pratique indiscutable, si elle est, hic est nunc, une condition de vie. Notre existence, dans tous les ordres où elle prend conscience d'ellemême, repose sur des postulats que l'on corrige à mesure qu'on les reconnaît défectueux, mais dont on ne saurait se passer. Il y a ainsi un postulat de la vie morale et sociale, qui est le droit et le devoir, la justice et l'amour, qui est Dieu, la Loi suprême. Ici vous insistez : « Qu'est-ce que Dieu? » Et vous me demandez : « Est ce un être personnel avec qui je puisse entretenir des relations ? » Dieu, c'est le mystère de la vie. et il n'est pas douteux qu'en lui attribuant la personnalité, Ion commet un anthropomor[)hisme des moins déguisés. Cependant, en fait, ce n'est pas

une loi abstraite qui gouverne le monde, même le monde moral ; c'est une réalité profonde, une force éminemment vivante ; et si notre intelligence peut émettre des réserves sur tous les symboles où Dieu apparaît en grand individu, pratiquement nous devons nous conduire comme si la loi de notre vie nous était donnée par une volonté personnelle qui aurait un droit absolu sur la nôtre. Que cette volonté supérieure et la nôtre ne soient pas, dans le fond, essentiellement distinctes, c'est a (Taire de métaphysique ; elles ne se confondent pas dans l'ordre de la vie phénoménale. Vous me direz encore que toute religion positive suppose une détermination du Divin qui, tôt ou tard, sera frappée de caducité. Je n'en disconviens pas. C'est à ce moment-là que la foi s'inquiète et cherche un nouvel abri, qu'elle finit toujours par s'aménager.

Ceci m'amène à votre seconde question. Il ne fait pas doute pour moi que les apôtres ont cru à la messianité de Jésus parce que Jésus lui-même avait cru le premier à sa vocation messianique. C'est en qualité de prétendu Messie, et sur son aveu, qu'il fut condamné à mort. Ceux qui essaient de voir en lui une espèce de moraliste, qui aurait péri victime d'un malentendu, sont inconsciemment conduits par le désir de sauver dans l'Evan-

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gile ce qui convient à leur raison, et ce qui sul'fît à leur toi. Mais celte conception me semble radicalement fausse au point de vue de l'histoire. La toi au Messie a précédé la Toi au Ressuscité, l'une appuyant l'autre, et la première aj'^ant puissamment contribué à produire la seconde, tout comme celle-ci a été une confirmation indispensable de celle-là. Jésus mort ne pouvait continuer à être cru Messie que si on le croyait ressuscité. La difficulté porte donc uniquement sur le caractère de cette mission que Jésus s'est attribuée. Or, il est de toute évidence que l'idée du Messie est spécifiquement juive, coordonnée à celle du règne de Dieu qui devait bientôt se réaliser sur la terre. Par conséquent, dans sa forme historique, cette idée n'est pas plus consistante que l'idée môme du royaume céleste. Prises à la lettre, ces deux idées se présentent comme deux chimères qui ne pouvaient être réalisées, et qui ne l'ont pas été. Cependant, que votre adversaire du mysticisme ne se presse pas de tiùompher. Il y a une grande part d'imagination et d'illusion dans toutes nos pensées, même dans nos connaissances que nous croyons les plus solides, et cette circonstance ne nous met pas cependant en dehors de l'être et de la vérité. L'enseignement de Jésus n'est pas à considérer comme une révélation pure de toute

erreur, exprimant en pai'oles du temps tous les secrets de l'éternité. Mais l'esprit de l'Évangile est la plus haute manifestation de la conscience humaine cherchant le bonheur dans la justice. A ce titre, l'Évangile est une révélation qui ne passera pas. J'ajoute que ce n'est rien qui ressemble à une institution divine, dont le Maître de l'univers, incarné en Jésus, aurait lui-même réglé tous les détails, et j'arrive à votre troisième point. Les grands dogmes chi'étiens sont des poèmes semi-métaphysiques où un philosophe superficiel pourrait ne voir qu'une mythologie un peu abstraite. Ils ont servi à garder l'idéal chrétien : c'est ce qui fait leur mérite. En tant que définition scientifique de la religion, ce qu'ils ont voulu être, ils se trouvent nécessairement arriérés dans le temps présent, étant, par rapport à la science d'aujourd'hui, des œuvres d'ignorance. Toute l'économie théologique de la rédemption, dont il ne semble pas que Jésus luimême ait eu la moindre idée, nous apparaît comme artificielle et fictive : symbole suranné, qui nous cacherait maintenant, plutôt qu'ils ne nous révélerait, les vérités qu'il a eu pour objet de signifier. Si le catholicisme évoluait dans le sens du progrès scientifi([ue et de l'humanité actuellement civilisée, il est certain que l'établis-

sèment catholique, avec sa hiérarchie de droit divin, son dogme intangible, ses sacrements magiques, en subirait un déchet considérable. Mais il n'a pas d'autre allernative que de se transformer pour vivre, ou de se rétrécir en une secte de plus en plus lermée. pour mourir. Si l'Église ne réussit pas à demeurer l'éducatrice nécessaire de l'humanité, si le prêtre ne reste ou ne devient pas le docteur indispensable de la uiorale, l'Eglise et le prêtre auront perdu leur raison d'exister. L'avenir est impénétrable. Si l'intransigeance l'emporte, et qu'on nous chasse, nous le verrons bien. En attendant, et tant qu'on ne nous oblige pas sur l'heure à des actes ou à des déclarations directement contraiies à nos convictions intimes, je pense que nous ne devons pas sortir, f/exode de tous les croyants libéi'aux n'aboutirait, pour le moment, à aucune création féconde. Ils auraient tort de prendre l'initiative de leur séparation.

Garnay, le 21 janvier igo^.

XXYII

A M. l'abbé X, vicaire.

Monsieur labbé,

Les questions que vous m'adressez sont de celles qu'on ne peut guère i-ésoudre que pour soimènie. Mais, i)uisque vous m'interrogez, je suis en obligation de vous répondre. Je le fais sous toutes réserves, et sauf meilleui' avis.

11 me semble que vous raisonnez trop dans l'abstrait, et que vous concluez trop vite. De ce qu'un point de dogme, qui se rapporte à une matière de fait, est démontré inexact, vous inférez que l'Église n'est pas infaillible, et qu'il n'y a pas de révélation. C'est aller vite en besogne. Ce qui est frappé de caducité, c'est une certaine conception du dogme de l'infaillibilité ecclésiastique et de la révélation. L'idée de Tyrrell est parfaitement juste : la valeur des dogmes tient à leur signification religieuse et morale. Et j'ajouterai : ce qui fait la révélation, c'est l'esprit qui anime des croyances dont les éléments matériels peuvent se renouveler, en une certaine mesui'e et progressivement, sans compromettre l'objet essentiel, la

fonction nécessaire de la foi. Je crois que Ton peut faire application de ces principes à tous les dogmes qui ont un rapport avec l'histoire (et il n'en est pas un qui ne soit dans ce cas), parce que l'enseignement officiel de l'Eglise présente, sur toute la ligne, une façon non historique d'entendre les origines de la religion. Sur les questions de révélation, d'infaillibilité, d'autorité, je ne puis que vous renvoyer à mes écrits, que vous connaissez sans doute. Rien de tout cela n est absolu; Dieu se révèle dans et par l'humanité: l'expression des croyances est toujours perfectible. L'Église est infaillible et souveraine comme un père et un pédagogue, non comme un organe de vérité immuable et de pouvoir despotique.

CeHbnds, le 5 mai 1907.

A M. Edouard Le Roy.

Cher Monsieur,

Je m'étais fait de votre livre ^ une idée un peu différente de ce qu'il est. Je me le figurais un

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