Dogme et critique
dans riiai'monie d'un plan nouveau. Il est un surtout dans son objet, dans la question traitée, qui y apparaît en sa pleine actualité.' Vous avez négligé un petit avantage littéraire pour un grand avantage i-éel. Je ne vous cacherai pas que la partie critique de votre ouvi'age me satisfait beaucoup plus que la partie [>ositive. Le symbolisme théologique n'a sa raison d'être que pour ceux qui, intellectuellement accoutumés aux vieux dogmes, ne peuvent pourtant s'accommoder de leur sens littéral. Mais la signification morale de la plupart des dogmes chrétiens, celle qui vaut pour nous et nos contemporains, est si éloignée de leur signification originelle et de leur teneur théologique, que je me demande s'il est bien utile d'ébaucher une construction métaphysique servant d'intermédiaire entre les vieux symboles et les règles actuelles de l'action. Celle-ci est seule consistante. La nouvelle explication tombera demain, si tant est qu'elle risque d'être acceptée aujourd'hui. Votre doctrine de la résurrection est un beau poème : est-ce autre chose qu'un poème? Votre philost)phie générale de la connaissance est d'un grand intéi'êt : est-ce autre chose qu'un brillant essai, peut-être un système, dont il ne faudrait pas trop faire dépendre les croyances morales? Loin de nous les fléaux de Vhistori-
cisme et de Vextrinsécisme f Mais défions-nous de reconstituer, en la baptisant philosophie de l'action, une métaphysique moins logiquement déduite et plus obscure que l'ancienne. Nous avons tous médit du spij'iiiialisme. De temps en temps je me demande si ce c{ue nous faisons n'y ressemble pas un peu trop, et si la pédagogie religieuse qui est appelée- à prévaloir ne sera pas infiniment plus simple dans son objet, sa méthode et son organisation, que nos rêves de catholicisme intelligent et vivant. Le catholicisme officiel ne nous ménage pourtant pas les avertissements ces jours-ci, ElTorçons-nous de les bien entendre. Veuillez me pardonner ce radotage. Je suis encore passablement fatigué. En écrivant maintenant, je m'expose à donner raison aux excellents petits jeunes gens, pleins de talent et d'espérance, qui pensent que mon temps est fini, et qu'il leur aj)parlient de faire aboutir ce qu'ils veulent bien appeler mon œuvre. Que la bénédiction du Ciel et la mienne les accompagnent dans cette terrible besogne !
Ceflbnds, le 9 mai 190^.
A M. l'abbé X.
Monsieur l'Abbé,
La plupart des ciuestious ([ue vous me posez sont traitées explicitement ou résolues implicitement dans mes (( petits livres », que sans doute vous avez lus, |Hiist[ue vous vous adiessez à moi.
Tous les dogmes et enseiguements de l'Eglise au sujet de la Vierge Marie procèdent du sentiment chrétien, non de témoignages historiques. On n'imagine pas i[ue l'immaculée conception puisse être attestée par l'histoire. Même la conception virginale du Christ aurait pu être difficilement matière de témoignage certain. Eu fait, ce n'est pas ainsi i[ue cette croyance est entrée dans la tradition chrétienne. Suggestions de la foi, qui tendent au développement d'un idéal religieux et moral.
L'autorité de l'Église, qui entend au sens matériel bien des énoncés où un examen plus attentif ne découvre que des symboles, ne peut avoir le caractère d'infaillibilité absolue que la pratique ecclésiastique, plus encore que la théorie théolo-
gique, n'a pas cessé de lui attribuer. On peut la comparer à celle des parents vis-à-vis de leurs enfants, à celle d'un maître vis-à-vis de ses élèves. Infaillibilité relative et pédagogique, qui devrait s'exercer par voie de persuasion et dans certaines limites, non par contrainte et sans réserves.
Les dogmes sont des formules d'enseignement traditionnel qui ont pour objet de contribuer à cette œuvre d'éducation religieuse et morale, mission véritable de l'Église. Ces formulés ne sont pas immuables; elles sont perfectibles. Aucun dogme n'est un pur produit de l'imagination. Tous ont répondu à un besoin de la conscience chrétienne, et conséquemment l'ecèlent un sens moral qu'il s'agit d'extraire quand le symbole lui-même est frappé de caducité.
Toute l'institution chrétienne, discipline et culte, est dans le même cas que le dogme. Tout cela vaut comme moyen de conduire l'humanité à la perfection de son développement moral. Tout cela est divin en tant que servant effectivement à cette grande œuvre. Mais il est clair que la façon d'entendre ces clioses peut varier, et que l'espèce de mécanisme surnaturel, impliqué, par exemple, dans la notion commune du sacei'doce, est une idée susceptible d'être élargie et spiritualisée.
Vous pouvez voir maintenant en quel sens le
dogme est le fondement nécessaire de la morale chrétienne. Les deux sont inséparables. Mais, au lieu que le dogme prescrive impérativement la morale, c'est la morale qui est, pour ainsi dire, le critère du dogme, la valeur d'une doctrine se mesurant d'après son efficacité morale. D'ailleurs, pour qui sait comprendre, la révélation n'est pas un système théorique, mais une instruction concernant la bonne vie.
Ceffonds, le 9 mai 1907.
A M. F. von Hiigel.
Monsieur le Baron et cher ami,
Vous étiez inquiet de ce qui pourrait m'arriver bientôt du côté des Congrégations romaines, et voici que c'est à vous qu'il arrive quelque chose ^ . Bien peu de chose assurément, une injure qui ne se justifie en aucune manière. Quand donc vous a-t-on vu « poser en maîlre et presque en docteur de l'Église », ou bien « faire la leçon au Pape lui-même » ? Ces propos, qui veulent être
1, Voir Documents, n" V,
sévères, ne sont que violents et ridicules. Jamais personne au monde n'a exposé ses opinions les plus certaines avec plus de modération que vous. Jamais on n'a eu [)lus de souci de respecter les puissances jusque dans leurs susceptibilités. Vous êtes de ceux qu'un Pape pourrait, sans compromettre sa dignité, interroger et consulter utilement sur maintes questions. Léon XIII ne l'ignorait pas. Mais, eu aucune occasion, vous n'avez affiché la moindi-e prétention à une maîtrise quelconque, surtout à l'égard du Souverain Pontife. Et depuis quand n'est-on plus autorisé à soumettre, même au Pape, des considérations réfléchies et sincères sur tous les sujets où l'on est en mesure et en droit d'avoir un avis? Et qu'est-ce que ce régime de despotisme aveugle et incohérent que l'on veut introduire dans l'Eglise ? Les gros mots ne suffiront pas à le faire triompher. Je ne pense pas que vous soyez beaucoup ému de ce que vient d'écrire le Cardinal Steinhuber. Nous commençons à connaître cette rhétorique. Elle n'enlèvera rien à l'estime que professent pour vous tous ceux qui vous ont parlé une seule fois. Ils continueront à vous tenir pour le meilleur et le plus humble des honnnes, et le plus dévoué des amis.
Cefl'onds. le lo mai 1907.
A s. E. le Cardinal Steinlmbei'.
préfet de la S. Congrégation de l'Index.
Monseigneur,
La lettre que je me permets d'écrire à Votre Eminence Lui paraîtra sans doute un acte d'extraordinaire témérité, à moins, que ce ne soit d'insupportable orgueil. Ce n'est que la parole simple et triste d'un homme qui souffre de ce qu^on a publiquement insulté, au nom de l'Eglise, un autre homme qu'il aime et vénère, et qu'il sait n'avoir pas mérité le jugement rigoureux qui l'atteint dans la lettre de Votre Eminence au Cardinal Feri'ari, à propos du Rinnoçamento. Je veux parler du baron Friedrich von Hûgel. J'honore d'une particulière estime tous les autres noms que vous avez cités. Mais le tort fait à M. von Hi'igel me touche plus spécialement, parce que M. von Hiïgel est, depuis bien des années, mon ami intime, et qu'il m'est intolérable de voir traiter d'orgueilleux, de prétendu catholique, qui s'arroge la maîtrise dans l'Eglise et ose faire la leçon au Pape même, le chrétien le plus humble,
le plus désintéressé, le plus sincèrement dévoué à la cause du catholicisme, qu'il niait été donné de connaître depuis que j'existe. Sans doute, ce la'ique savant et pieux joint aux ([ualités que j'ai déjà dites la sincérité et le courage. En plusieurs occasions où l'on eût mieux aimé peut-être qu'il se tût, il a dit son opinion, avec modestie, avec réserve, avec tous les égards qu'un croyant de sa sorte, aussi noble par le cœur que par la naissance, sait observer envers la hiérarchie, et spécialement envers le Souveiain Pontife. Seraitce donc là un crime ? Le successeur de Pierre ne peut-il plus eii tendre que la voix des llatteurs, et toute indépendance de pensée lui est-elle immédiatement suspec'.e?
Je souhaite, Monseigneur, que les mesures qu'on a déjà prises, et celles que l'on semble disposé à prendre pour arrêter par force le mouvement intellectuel qui s'est produit dans l'Eglise depuis quel([ues années, ne tournent pas au détriment de l'institution catholique. Quoi qu'il en soit, la mention de M. von Hûgel, dans les conditions où Votre Éminence a cru devoir la faire, restera comme une injure gratuite, qui pèsera sur qui l'a lancée, non sur qui l'a reçue.
CeUbuds. le 112 mai u^o;.
A s. É. le Cardinal Merry del Val.
Monseigneur.
L'un de ceux qui ont droit de se croire visés dans la récente allocution du Saint-Père aux nouveaux Cardinaux 1 se permet d'adresser à Sa Sainteté, par l'intermédiaire de Votre Eminence, non une protestation, mais une humble rectification, qui, venant de la conscience de l'accusé, fait appel à la conscience de l'accusateur. Les paroles publiques d'un Pape ne sont pas prononcées à la légère. C'est une raison de plus pour que les personnes contre lesquelles il lui arrive de porter un blâme retentissant s'examinent elles-mêmes, afin de comparer leur attitude aux griefs qui sont allégués contre elles. Et s'il se trouve que les griefs soient disproportionnés à la réalité, la justice du Pontife doit souhaiter de connaître ce qu'ont été véritablement les sentiments, les paroles et les actes de. ceux qu'il a cru devoir condamner.