‹ Quelques lettres sur des questions actuellesChapitre 25 sur 46 · M. le Chanoine Henri Debout. Voir Documents, noXIII · texte numérisé non relu

M. le Chanoine Henri Debout. Voir Documents, noXIII

très nombreux sur lesquels tous les critiques sérieux sont en voie de s'entendre, et vous trouveriez ma lettre beaucoup trop ioïigue si je tentais d'en faire i'énumération. Je me boi'ne aux conclusions les plus importantes et à leurs traits généraux : les livres dits historiques de l'iVncien Testament sont, pour la plupart, des compilations de date notablement postérieure aux événements qu'ils racontent; le Pentateuque, nonobstant le décret de la Commission pontificale des éludes bibliques, et l'ingénieuse invention des secrétaires de Moïse, ne remonte pas plus haut, dans ses plus anciens éléments, que l'époque des Rois, et, dans sa forme actuelle, il est postérieur à la Captivité ; la valeur historique de tous ces livres est très inégale dans leurs différentes parties, selon le caractère des sources qui y sont entrées; le Pentateuque, en particulier, n'a presque rien d'un document d'histoire ; la Genèse est un recueil de vieilles légendes, et les premiers chapitres ne sont pas exempts d'emprunts mythologiques; le livre d'Isaïe, outre un fond authentique qui a fourni une partie des trente-neuf premiers chapitres, contient des morceaux de toute époque, depuis les derniers temps de la monarchie judéenne jusqu'aux temps de la domination grecque ; le livre de Jérémie a été compilé dans

des conditions analogues; Daniel est un apocryphe du temps d'Antioclius Epiphane; la plupart des psaumes, sinon tous, ont été composés après la Captivité : les écrits attribués à Salomon sont touspseudépigraplies; Tobie, Judith, Esther sont des romans qu'on peut dire pieux, surtout le premier; les Evangiles ne sont pas proprement des livres d'histoire, mais d'édification : le quatrième se détache des trois autres comme une oeuvre de théologie mystique, et il est permis de se demander s'il renferme quelque donnée historiquement consistante, en dehors de ce qu'il emprunte aux Evangiles synoptiques; ceux-ci représentent une tradition populaire sur l'enseignement et la vie de Jésus, tradition assez solide en son fond, discutable en beaucoup de détails ; les récits concernant la naissance du Sauveur sont purement légendaires, et ceux qui concernent la résurrection sont en grande partie fictifs ou artificiellement arrangés ; la résurrection du Christ, si on veut la prendre pour un fait d'ordre historique, échappe entièrement à la vérification de l'historien ; aucun des écrits attribués à l'apôtre Jean par la tradition ne semble lui appai'tenir; l'Épître aux Hébreux n'est pas de saint Paul; les Epîtres de Pierre, de Jacques, de Jude ne sont pas authentiques ; Jésus et les apôtres ont annoncé le

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[u'ochain avèiiement du règne de Dieu, et ils nenlendaieut pas uniquement par là une rénovation morale de l' humanité, mais une révolution universelle des choses, la fin du monde, qui est encore à venir. Ce sont là des faits, on peut le dire, qui ne sont contestés absolument que par des gens ayant un intérêt théologique à les nier. Je ne sais pas ce qu'en pense la « phalange » de savants que M. Debout admire dans le clergé catholique; mais je sais jjien qu'elle sera impuissante à les détruire.

Cet excellent et docte chanoine écrit candidement : « La réfutation des théories de M. Loisy n'est qu'un jeu pour ([uiconque entreprend de se livrer à fond aux études religieuses. » Ah ! le brave homme ! Et avec quel plaisir je le verrais s'exercer à ce sport si facile, lui qui, je n'en doute pas, s'est livré « à fond », comme il dit, à ces études que, d'après lui, il ne m'a été donné de taire que très superficiellement ! Je serais curieux surtout de savoir ce qu'il entend par mes « théories ». Presque tous mes écrits sont de science positive ; il n'y a pas de « théories y> dans mes travaux sur V histoire du Canon de l'Ancien et du Nouveau Testament, sur l'histoire critique du texte et des çersions de l'Ancien Testament. sur les Mythes babyloniens et les premiers

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chapitres de la Genèse, sur le quatrième Évangile. Gageons que votre chanoine et vous-même, qui dénoncez publiquement mes « impiétés », n'avez pas lu un seul de ces ouvrages. Je ne vous en fais pas reproche. Mais, si vous ne connaissez pas mes publications, le parti le plus expédient pous vous, et j'oserai ajouter le phis honnête, serait de n'en point parler. Je me demande même si le Chanoine Debout a lu L' Epang-ile et VEglise, et Autour d'un petit livre. Ce sont probablement ces deux écrits qu'il a en vue. Mais ils ne sont pas non plus remplis de «théories ». L'histoire y occupe une très grande place; et puisque l'histoire est le fort de votre savant ami, je suis surpris, je ne dirai pas aflligé. qu'il n'en ait pas reconnu un peu dans ces modestes volumes. Sil les a lus, il n"a guère pu y discerner, en fait de « théorie », que l'idée du développement chrétien, dont je ne suis pas l'inventeur, bien que j'en aie fait une application plus large que les auteurs catholiques qui l'ont exploitée avant moi. Tout bien considéré, j'ai peur que votre ami ne me croie si aisé à réfuter, parce qu'il m'a jugé seulement d'après vos articles ou d'autres déclamations du même genre. Dans ces conditions, et armé de sa théologie, il se sent capable de me pourfendre. Il me semble

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cependant que d'autres, plus habiles et non moins instruits que M. Debout, s'y sont essayés avec un médiocre succès.

On doit pardonner beaucoup à l'éloquence. Votre admirateur enthousiaste affirme que « tout un essaim de vulgarisateurs à la solde des enneïiiis de l'Église sont aux aguets pour proclamer la victoire du modernisme sur la doctrine catholique ». Où a-t-il vu cet « essaim de vulgarisateurs », et sait-il seulement de qui ilparle? Il n'en éprouve pas moins le besoin d insulter des gens qu'il serait fort embarrassé de désigner par leurs noms, et il suppose charitablement que, si ces (( vulgarisateurs » hypothétiques ne sont pas de son avis, ils doivent être payés sur les fonds secrets de M. Clemenceau pour une action si noire. Doux chanoine ! je l'aime tout à fait, rien qu'à déguster sa prose, et combien je vous félicite d'avoir un ami si intelligent !

Je ne vois pas bien, peut-être lui-même ne saitil pas au juste ce qu'il entend par mon « entreprise ». Ce doit être «l'œuvre de démolition» et la campagne antibiblique dont vous parliez naguère. Eh bien! Monsieur, laissez-moi vous dire une bonne fois, à vous et à votre chanoine, ce que j'ai voulu, ce que j'ai « entrepris », ce en quoi j'ai, du moins à ce qu'il semble, entièrement

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échoué. Je me suis fait prêtre au regret de ma famille, (jui aurait préféré que je ciioisisse une autre carrière; mais je désirais servir l'Église, et la servir de la façon que permettaient mes aptitudes, par la science et l'enseignement. Je puis dire, sans la moindre vanité, que, depuis mon entrée au gi'and séminaire de Cliàlons, en octobre iS'j^. je n'ai pas cessé de travailler, toujours dans l'ordre des études ecclésiastiques,, et sans me laisser détourner vers des spécialités qui m'aui'aient éloigné de mon but primitif, l'étude et la défense du christianisme catholique. Je m'étais appliqué tout d'abord et spontanément à l'étude de la Bible ; les circonstances ont fait que j'ai pu m'y a donner en toute liberté depuis plus de vingt-cinq ans. Mais à mesure que j'avançais dans mes recherches, je m'apercevais que notre enseignement officiel était un formulaire convenu, qui ne correspondait pas à la réalité des choses. Alors, au lieu d'abandonner mon dessein d'apologétique, au lieu de prendre le misérable parti de défendre, sous le nom respecté de tradition, les thèses dont je voyais la caducité (entre nous, Monsieur, je vous avouer;^i que j'aurais pu avoir dans l'Eglise une carrière assez brillante et honorée, si j'avais su mentir), j'ai entrepris, après des années de labeur, après de longues réflexions.

et pourquoi ne le dirais-je pas? après une longue période d'angoisses intérieures, durant laquelle je voyais tomber une à une, comûie des feuilles mortes, les idées reçues, dont on avait entretenu ma jeunesse, et je cherchais à quoi me reprendre, en cette ruine de l'édifice où j'avais cru abriter ma foi pour l'éternité, j'ai entrepris, dis-je, de montrer comment l'essentiel du catholicisme pouvait survivre à la crise de la pensée contemporaine, comment l'Eglise pouvait justifier son passé, comment elle pouvait s'assurer l'avenir.

Voilà, Monsieur, ce c[ne]&.i entrepris, et je vous laisse à décider si c'était une « œuvre de démolition ». Il paraît que je n'ai pas réussi. Mon écliec, en tant qu'il est réel, pourrait être moins fâcheux pour moi que pour la cause dont je m'étais constitué l'avocat. Quoi qu'il on soit, je puis regarder mon passé sans rougir, et descendre sans crainte dans ma conscience. C'est pour cela peut-être que les clameurs du dehors, même celles qui sembleraient naturellement devoir le plus inquiéter un ecclésiastique, me trouvent assez indifférent.

Votre chanoine se fait probablement, ou veut faire illusion, quand il déclare que « les erreurs modernes ne sauraient entamer» l'unanimité des prêtres de France. Qu'il faille s'en réjouir ou s'en

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attrister, la chose est déjà faite, et une minorité de plus en plus considérable existe, qui aspire à un autre idéal que l'unanimité verbale, passive, aveugle, si vantée par M. Debout.

Cefïbnds, le 8 juin 1907.

A S. É. le Cardinal Merry del Val.

Monseigneur,

Si je ne fais erreur. Votre Eminence est au nombre des Cardinaux qui président la Commission pontificale des études bibliques. Elle ne sera donc pas trop surprise que je lui soumette respectueusement quelques réflexions sur la décision qui vient d'être rendue, au nom de cette Commission, touchant l'authenticité et la A'aleur historique du quatrième Évangile i.

J'avouerai d'abord à Votre Eminence que je ne comprends pas bien le rôle de la Commission biblique en ces sortes dalTaires. Est-ce un tribunal théologique, parlant au nom du Souverain Pon-

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