Voir Documenls, n" XIV
tife, et qualifiant les opinions au point de vue de l'orthodoxie ? Est-ce un tribunal scientifique (les deux mots jurent d'être accouplés), qui imposerait d'autorité certaines conclusions à la masse des savants catholiques. Dans le premier cas, elle ferait, ce me semble, double emploi avec la Congrégation du Saint-Office ; et de plus elle trancherait continuellement, par les principes de la théologie, des questions qui, en elles-mêmes, relèvent de la critique historique. Autant dire qu'elle ne se lasserait pas de répéter la condamnation de Galilée : elle travaillerait à entretenir le malentendu qui pèse, depuis le commencement de Tàge moderne, sur la science catholique; qui paralyse tout mouvement intellectuel dans l'Église, et qui rend suspect tout savant dont les opinions ne concordent pas avec les idées reçues. Dans le second cas, elle serait une contradiction vivante, car le travail scientifique ne se gouverne pas par décrets ; la lumière ne se produit point par ordre dans les questions obscures, mais par le patient effort de recherches librement conduites ; la complexité des problèmes fait que la plupart des solutions sont toujours susceptibles d'amendement; enfin, l'initiative personnelle est la condition de toute étude fructueuse, et cette initiative est annulée si les conclusions sont réglées d'avance obliga-
toiremeïit. Ou les réponses de la Commission sont de simples indications dont on ne voit pas trop la raison d'être, s'il est permis de les négliger; ou bien ce sont de véritables décrets, restreignant la liberté des savants catholiques, et ces décrets sont une chose absurde en soi, la nature même de la science excluant de telles prescriptions. Dans la réalité, ces décisions sont conçues comme obligatoires, et ainsi la Commission tient à la ibis du tribunal théolooique et du comité scientifique, ayant les prétentions de l'un et les apparences de l'autre. On n'imagine pas que ses réponses, sanctionnées par le Souverain Pontife, qui leur donne force de droit, restent à l'état d'opinions émises par une société savante, autorisées dans la mesure où sont compétents les membres de cette société, toujours discutables, parce qu'il n'existe pas d'académie omnisciente et infaillible. Les décisions de la Commission biblique ne sont donc pas des conclusions scientifiques, mais des définitions théologiques *.
1. C'est ce qui résulte du moiu proprio que Sa Sainteté a signé le 18 novembre 190". On y lit « que tous sans exception sont tenus en conscience de se soumellre aux décisions de la Commission pontificale des études bibliques, concernant la doctrine, comme ils seraient tenus de se soumettre aux décrets pontificalement approuvés des SS. Congrégations; que ceux qui, par leurs paroles ou leurs écrits, s'élèveraient contre ces
Il est vrai que les théologiens se font de la science une certaine idée, en rapport avec celle qu'ils ont de la théologie elle-même, se la figurant comme un corps de doctrines qui peuvent être fixées en formules immuables et éternellement vraies. Dans le temps où la Commission biblique fut instituée, on se flattait, semble-t-il, qu'elle allait donner le ton à tout l'enseignement catholique, et que la science de l'Ecriture ai*riverait toute faite de Rome aux Universités et aux séminaires de la chrétienté. Quelle illusion, Monseigneur ! Le comité le mieux composé, j'entends une assemblée ne réunissant que des personnes véritablement instruites des questions bibliques, n'aurait pas suffi à la tâche : il n'aurait pas même essayé de l'entreprendre, et la première communication qu'il aurait adressée à Sa Sainteté eût
décisions, ne sauraient éviter la note de désobéissance et de témérité, ni, à cause de cela, être exempts de faute grave ; et cela indépendamment du scandale qu'ils donneraient, et des autres péchés dont ils pourraient avoir à répondre devant Dieu pour leurs autres erreurs et témérités, dont s'accompagnent le plus souvent des résistances de cette espèce. » Mais que faut-il entendre par décisions doctrinales? La Commission a décrété l'authenticité mosaïque du Pentatcuque et l'authenticité johannique du quatrième Évangile. Ce sont là des points de fait. Il semble néanmoins que le Pape entend garantir contre toute attaque les décisions de celte sorte, aussi bien que les précédentes, qui se rapportaient à la doctrine de l'inspiration.
été pour supplier qu'on le déchargeât d'une besogne impossible, qu'on laissât la science progresser naturellement par le libre travail des savants. Il aurait déclaré que l'on confondait la science de la Bible avec la philosophie et la théologie scolastiques, disciplines traditionnelles et abstraites, qui n'ont rien de commun avec la science tout expérimentale et la critique de notre temps. Et le fait est que la Commission n'a rendu aucune décision tant qu'elle n'a pas été organisée en succursale du Saint-Office.
L'équivoque dont je parlais tout à l'heure éclate dès la première ligne du décret concernant le quatrième Évangile, Il y est expressément supposé qu'un argument théologique prouverait l'authenticité et l'historicité de ce livre, sans recours aux témoignages ou arguments d'ordre critique. Quel serait cet argument théologique ? La Commission aurait dû nous le dire. Est-ce que l'authenticité du quatrième Évangile est certaine parce que l'Église y croit, et que l'Église est infaillible ? Ou bien est-ce parce que, le quatrième Evangile étant une Ecriture inspirée, par conséquent vraie, l'auteur est ce qu'il prétend être, un témoin de la vie de Jésus, témoin qui ne peut être que l'apôtre Jean?
Mais, Éminence, il ne s'agit point ici de
dogme ni de morale, il s'agit d'histoire littéraire. Faudra-t-il admettre que l'Église est inlaillible jusque dans les questions de eritique? Et puis, qu'est-ce que l'infaillibilité de l'Église? Est-ce la faculté de résoudre, absolument et pour toujours, tout problème qui se pose devant l'esprit humain, pourvu que ce problème ait un rapport quelconque avec la religion? N'est-ce pas simplement le pouvoir, je dirais plus volontiers le devoir de guider les croyants dans une voie conforme à la tradition de l'Évangile? Si l'on veut que l'infaillibilité ecclésiastique soit ini privilège universel d'inerrnnce, il ne sera pas malaisé de montrer que ce pi'ivilège n'existe pas, attendu que les définitions de l'Église vieillissent conmie toute expression de la pensée humaine, et qu'elles sont plus ou moins entachées d'insuffisance, même d'erreur, par l'apport à un moment idtérieur du développement chrétien. Elles ne sont pas d'une vérité plus parfaite que l'Écriture, parole de Dieu, mais parole de Dieu humanisée, non exempte d'erreurs ni d'imperfections. Relisez, Monseigneur, le discours du Christ sur la fin du monde, dans les trois Synoptiques: puis demandez-vous si la majeure partie n'en est pas devenue étrangère à la doctrine de l'Église, et si l'on peut défendre par des raisons acceptables,
lionnc'tes. la vérité de l'assertion : « Cette gênération ne passera pas que tout ne soit accompli ». Combien de générations ont passé depuis celle qui est censée avoir entendu ces paroles !
La preuve qu'on voudrait tirer de l'inspiration biblique en faveur de Tauthenticité joliannique du quatrième Évangile est un pur sophisme, parce qu'elle suppose accordé ce qui est en question, à savoir : que l'auteur s'est donné pour l'apôtre Jean, et qu'il n'aurait pas pu écrire sous le nom de cet apôtre. Or, il n'est pas démontré que l'évangéliste se donne comme un des Douze, et comme Jean, fds de Zébédée ; ce point établi, resterait encore à prouver qu'il n'a pas usurpé le nom et la personnalité apostoliques. Les exemples de pseudonymie ne manquent pas dans la Bible : c'est le cas d'un grand nombre de Psaumes, des écrits attribués à Salomon, de Daniel, etc L'abstraction que l'on dit faire de l'argument théologique était donc de droit, et ce n'est pas un simple procédé de logique et de méthode, dont on aurait pu se dispenser.
J'ai peur que la Commission n'ait trop en lié sa voix pour faire valoir le témoignage traditionnel. Des allusions à l'Evangile de Jean se rencontrent au courant du second siècle ; mais les témoi. gnages formels et les citations expresses ne
remontent pas plus haut que la fin de ce siècle : les témoins sont saint Irénée, Polycrate d'Ephèse, Théophile d'Antioche, le Canon dit de Muratori. Dans ce temps-là même existaient des contradicteurs dont la ti'adilion postérieure a étouffé jusqu'au souvenir; ils ont dû cependant être assez nombreux, puisque saint Irénée leur répond, et que saint Hippolyte éprouve encore le besoin de les réfuter. Les témoignages gnostiques sont un peu plus anciens ; mais peut-êti'e eût-il été prudent de ne pas les étaler avec tant de complaisance. Les gnostiques étaient eux-mêmes grands faiseurs d'apocryphes, et ils n'ont pas dû être exigeants sur les titres d'un ouvrage qui favorisait, à beaucoup d'égards, leurs spéculations. Le quatrième p]vangile était en soi une œuvre de gnose, modérée sans doute, disons orthodoxe, pour autant quil y avait alors orthodoxie, mais de véritable gnose, de spéculation théologique et mystique, celui de tous les Evangiles que les docteurs gnostiques pouvaient le plus facilement adapter à leurs consti'uctions métaphysiques. Votre Éminence n'ignore pas que ce mauvais sujet de Renan, critique aussi expert, en son temps, que ])euvent l'être aujourd'hui les [)lus doctes membres de la Commission biblique, ne regardait pas comme hypothèse invraisemblable
la composition du quatrième Evangile par l'hérétique Cérintlie. Somme toute, les gnostiques sont, en l'espèce, des témoins plutôt dangereux.
Mais ce en quoi la Commission se montre, à mon humble avis, beaucoup trop affirmative, c'est en déclarant que les « témoignages et allusions » patristiques, « dérivant nécessairement des disciples ou des premiers successeurs des apôtres, se rattachent par un nœud obligatoire à l'origine même du livre ». J'admire ces «allusions qui dérivent des apôtres », et ce « nœud obligatoire ». Les allusions, Monseigneur, ne prouvent rien, si ce n'est que le livre était connu de ceux qui y font des emprunts, et elles ne se rattachent par un « nœud obligatoire » qu'à ce livre même.
Quant aux témoignages explicites, ils sont d'autant plus discutables qu'ils sont tardifs et légendaires. Le principal est celui d'Irénée, et ce témoignage, on l'a surabondamment démontré, ne prouve pas autre chose que le fait de l'attribution reçue en son temps. M. Harnack, en particulier, a tiré au clair la question des rapports d'Irénée avec Polycarpe. Ce qu'Irénée dit du quatrième Évangile ne vient pas de l'Evêque de Smyrne, censé disciple de l'apôtre Jean. Irénée n'en sait pas plus long sur cet Evangile que sur
les trois autres, au sujet desquels il répète ce qu'on disait couramment pour justifier l'usage de l'Église, en attribuant chacun des Évangiles canoniques à un apôtre ou au disciple d'un apôtre. Ces prétendues traditions n'ont pas de racines. Bien qu'Irénée l'affirme, il n'est pas vrai que l'apôtre Matthieu ait écrit son Évangile en hébreu, pendant que Pierre et Paul fondaient ensemble l'îlglise de Rome. Tout le monde sait aujourd'hui dans quelle mesure on peut soutenir que Pierre et Paul ont fondé l'Église romaine, et l'on sait aussi qu'ils ne l'ont pas précisément fondée ensemble. On sait de même que notre premier Évangile n'a pas été composé en hébreu, ni par l'apôtre Matthieu. Ce que l'on raconte au sujet de Marc et de Luc n'est guère plus consistant; Marc ne représente pas la prédication de Pierre, ni Luc celle de Paul.
On fausse entièrement le caractère des plus anciens témoignages concernant l'origine des Évangiles, quand on les allègue comme certains, précis, vraiment traditionnels et historiques : ils sont, au contraire, hypothétiques, vagues, légendaires, tendancieux ; ils laissent voir que, dans le temps où l'on se préoccupa d'opposer les Évangiles de l'Église au débordement des hérésies gnostiques. on n'avait sur leur prove-
nance que les renseignements les plus indécis. Cette indigence des souvenirs résulte de ce que les Synoptiques, même Luc, s'étaient produits comme des compilations recommandables par leur contenu ; et le mystère qui enveloppe l'origine du quatrième Evangile tient aux circonstances spéciales de sa composition et de sa publication. Donc, Monseigneur, ici encore pas de « dérivation nécessaire », pas de « nœud obligatoire », mais des conjectures qui ont acquis du crédit sous l'empire de la nécessité, j'entends de l'inlérèt théologique et apologétique.
Que le quatrième Evangile ait toujom's été, dans le canon ecclésiastique et les plus anciennes listes des Livres saints, attribué à l'apôtre Jean, cela aussi ne prouve rien, après ce que je viens de dire. L'attribution était indispensable pour introduire et garder le livre dans le canon, qui a été fixé vers le milieu du second siècle; il ne s'ensuit pas qu'elle ait été alors sérieusement discutée et historiquement certaine. Les listes dont on parle attestent seulement l'opinion commune et incontestée depuis le commencement du iii° siècle . On peut faire la même remarque au sujet des manuscrits, des versions et de l'usage liturgique. Tout cela n'atteint pas le problème des origines, et ne remonte pas assez haut pour l'éclaircir.
Je ne comprends pas comment l'on a pu tirer argument de la première Épître. johannique en faveur de l'Évangile. L'une est contestée aussi bien que l'autre, en partie pour les mêmes raisons, et l'affinité de ces deux écrits ne peut servir à démontrer l'authenticité ni de l'un ni de l'autre. Pour l'un comme pour l'autre, le témoignage de l'écrivain est l'objet même de la discussion. La Commission pense que ce témoignage est celui d'un apôtre, d'un témoin personnel et réel du Christ. Mais son interprétation rencontre plus d'une difficulté. Le témoignage en question vise la foi de Jésus, en la forme particulière qu'elle a reçue dans l'esprit de l'évangéliste, non l'enseignement du Sauveur, ni les circonstances historiques de sa vie et de sa mort. Il n'était pas nécessaire d'avoir été disciple immédiat de Jésus, pour être son témoin en ce sens-là.
Avec la même assurance la Commission proclame le parfait accord du quatrième Evangile avec les Synoptiques. Pardonnez-moi l'expression, Monseigneur, c'est vraiment payer d'audace. On raconte que les décisions promulguées au nom de cette Commission pontificale n'ont pas toujours été régulièrement votées par elle : des assertions C£ui seraient extraordinaires, pour ne rien dire de plus, si elles provenaient de ses
membres compétents, sont explicables de la part des personnes dirigeantes, qui, nonobstant l'attention qu'elles alTectent pour la science, n'ont pas cessé de tout considérer, de tout régler du point de vue de la théologie officielle et de la discipline ecclésiastique. S'il est une chose évidente entre toutes, mais où le plus puissant des intérêts théologiques fait que l'on s'aveugle inconsciemment ou volontairement, cest l'incompatibilité profonde, irréductible, du quatrième Évangile avec les Synoptiques. Si Jésus a parlé et agi comme on le voit agir et parler dans les trois premiers Evangiles, il n'a pu parler et agir comme on le voit agir et parler dans le quatrième. Et le choix n'est pas douteux entre ces deux portraits du Chrisl. Les paroles et les actes de Jésus dans les Synoptiques sont dune personne vivante, se comportant comme il convient au milieu où elle se trouve placée. Les paroles et les actes du Christ dans le quatrième Évangile sont d'une personnalité métaphysique, transcendante, qui plane au-dessus de l'histoire, et qui n'appartient pas à la vie réelle. On peut nier l'évidence, et la Commission biblique la nie; mais l'évidence est plus forte que toutes les négations, et c'est elle qui triomphera. L'accord échafaudé par les Pères et les ex égètes catholiques est
arbitraire et artificiel : les anciens n'y regardaient pas de si près, et les niqdernes, en suivant les errements des anciens, montrent seulement qu'ils ont pris coutume de fermer les yeux à propos.
La troisième question n'est peut-être pas très bien posée. Ou y admet d'abord que, de tout temps, l'Église a usé du quatrième Évangile comme d'un document historique. Mais, en vérité, l'Église fut-elle jamais une école de critique, où l'on aurait eu souci» de discerner minutieusement lauthentique de l'apocryphe, l'historique du symbolique, de l'idéal et du métaphysiques? Même de nos jours, l'Église est loin d'être une telle école, et l'on n'est pas fondé à lui en faire un reproche. Elle l'était moins encore dans les premiers temps qu'à présent. Pratiquement, elle utilisait les Évangiles pour l'instruction et l'édification des fidèles, sans discuter théoriquement, sans même soupçonner les problèmes qui sollicitent maintenant la curiosité des exégètes. Invoquer en pareille matière le témoignage de l'ancienne Église est se tromper tout à fait sur la nature de ce témoignage et sur l'esprit de l'antiquité chrétienne.
Ce n'est pas, d'ailleurs, l'intention, manifestée par l'auteur, de prouver la divinité de Jésus-
Christ, qui sert à démontrer le caractère symbolique du quatrième Evangile. Si une semblable intention a déterminé le choix des matériaux, la façon de les combiner et de les présenter, si elle a pu, en fait, même dans les Synoptiques, induire à l'invention de certains récits et discours, elle n'a pas pour conséquence inévitable l'emploi de l'allégorie. L'auteur du quatrième Évangile allégorise discours et récits, parce qu'il est en parenté intellectuelle avec Philon d'Alexandrie. La Commission pontificale nie que les récits du quatrième Évangile soient allégoriques, et que ses discours soient fictifs. En dépit de cette dernière négation, il est de fait que l'auteur, ayant dans l'esprit les notions théologiques et mystiques du Christ-vie et du Christ-lumière, ne se lasse pas de les exprimer dans les discours et dans les récits, qu'il construit les uns et les autres à cette fin. Que la Commission pontificale garde la responsabilité d'une conclusion qui, sans doute, lui a été prescrite à elle-même : on peulla mettre au défi dappuyer cette conclusion sur l'examen loyal et sincère du livre dont il s'agit.
Pour conclu)-e. Monseigneur, j'oserai dire que le nouveau décret laisse la question johannique en l'état où elle se trouvait auparavant. Il n'y a de changé que la condition des professeurs et savants
catholiques, cliargés d'un enseignement officiel, qui vont être contraints de i^roposer comme vraies et certaines des opinions que plusieurs pensent être fausses ou tout au moins douteuses. Je ne vois pas comment un cxégèle qui ne parle pas au nom de l'Église, et qui se place uniquement sur le terrain scientitique, pourrait être tenu d'accepter ces opinions, de les déclarer siennes et de les défendre.
GelFonils. le i^ juin 190^.
A M. Auguste Roussel.
Monsieur
Si je vous avais écrit dans l'espérance de vous provoquer à une controverse loyale, d'où pourrait jaillir quelque lumière pour nos lecteurs, je je n'éprouverais maintenant d'autre sentiment que celui d'un vif regret et d'un pi'ofond dégoût. Mais je connaissais assez l'esprit du journalisme soi-disant catholique pour ne pas me faire illusion sur l'issue de nos débats. L Univers et la Vérité française me poursuivent depuis que j'ai com-
mencé à écrire : j'ai pensé faire à leurs altaques tout riionneur quelles méritaient, en n'y répondant jamais un mot. Si, après un silence de plus de quinze années, silence délibéré, et qui était selon mon inclination, je me suis tout à coup avisé de vous envoyer une lettre, c'est que je souhaitais me livrer à une expérience nouvelle [>our moi : je me suis proposé, excusez mon audace, que vous traiterez de fatuité si vous voulez, je me suis pro[)osé, dis-je, de mesurer en toute rigueur et précision l'intelligence, le savoii', la bonne foi, l'équité, aussi la charité dont sont doués les directeurs d'un « bon journal ». du journal orthodoxe, du journal de doctrine, du journal catholique ou prétendu tel. Dans la situation où je me trouve, ce petit travail n'avait rien d'un caprice, et, comme j'y ai appris quelque chose, j'espère qu'il servira un jour à l'édification du public.
Je vous adresse mes observations sur votre article du 12 juin l, comme j'ai fait pour les précédents. Si c'est la dernière fois que j'en ai l'occasion, je vous prie de croire que je n'en serai pas fâché. Mes lettres vous semblent trop longues : vos articles me semblent fastidieux; ce
{ . Voir Documents, n» XV.
que j'y découvre de plus remarquable est la quantité de fiel que vous mclez/à votre encre.
Ma lettre du 5 juin répondait à votre article du 3, iutitidé : Fond d'impiété. Le début de larticle commentait le titre, et c'est pourquoi je me suis cru en droit de, vous dire : « Il me semble que vous m'insultez ». La non publication de mes letti'es n'est pas une injure, mais un manque de délicatesse, puisque vous en faites la critique dans vos colonnes; et un manque de loyauté, puisque vous en altérez le sens. En protestant que vos analyses sont exactes, vous m'obligez à vous dire tout uniment qu'il n'en est rien, et que vous le savez bien.
Si j'ai posé un point d'interrogation au sujet de votre sincérité, ce n'est point à cause de mes lettres non publiées, mais à propos d'une de vos assertions, qui était fausse, je dis mensongère. Vous affirmiez que ma précédente lettre n'avait pas pour objet la rectification de vos inexactitudes; or, cette lettre était toute en rectifications. Aujourd'hui vous trompez vos lecteurs sur l'objet de ma remarque. En vérité. Monsieur, vous défiez les rectifications par l'accumulation des erreurs volontaires.
Que vous avez tort de ne pas reproduire intégralement mes lettres, s'il suffit, comme vous le
dites avec laiil d'esprit, de me citer pour me réliiter! Mais je vais vous dénoncer la vraie raison pour laquelle vous ne les publiez pas. Ce n'est point parce quelles seraient encombrantes, c'est parce que vos lecteurs en prendraient une autre idée que celle dont vous êtes soucieux qu'ils soient pénétrés. Mon texte leur dirait autre chose que vos paraphrases, vos analyses faussées, les passages choisis et découpés pour amener les réllexions que vous croyez les plus pi-opres à impressionner défavorablement. Sans doute vous avez peur c[u'on ne trouve à certaines de mes « erreurs » quelque air de vérité. Graindriez-vous, par hasard, vous-même, que je n'aie raison?
Le résumé que vous faites de ce que j'ai écrit touchant ma manière de citer les Évangiles dénature complètement ma pensée. J'ai dit que mes références concernaient les oeuvres, non les auteurs : j'emploie, par exemple, le nom de Matthieu pour désigner le livre dont le titre traditionnel est : « Évangile selon Matthieu »; comme la qualification de saint convient mieux à un homme qu'à un livre, je la réserve pour lapotre. et je m'abstiens de l'appliquer à l'ouvrage qui est attribué à celui-ci. De ce motif, qui est le principal, et même le seul, vous ne parlez pas, et vous présentez connne raison ce que j'ai
ajouté accessoirement touchant la provenance des Évangiles. Voilà, Monsieur, . votre exactitude, voilà votre sincérité.
Votre excuse pourrait être que vous ne me comprenez qu à demi; mais vous êtes bien décidé à ne pas comprendre, et vous arrangez votre analyse, je ne dirai pas « à la façon renanesque », mais avec un sans-gêne et un parti pris de falsification que Renan (nomnions-le, puisque son souvenir vous liante) ne s'est jamais permis dans son exégèse. Vous omettez Ce que j'ai dit de l'usage liturgique, et vous n'avez pas vu, où vous faites semblant de n'avoir pas vu que je vous renvoyais à la formule : Initiiim ou Seqiientia sancti evangelii seciindiim Matthaewn (ou Marciini, Liicam, Joanneni). Il est clair que, si vos lecteurs pouvaient me prendre pour un sot, vous en seriez charmé. Vous courez peut-être quelque risque à ce jeu; car la souplesse de votre esprit seconde mal votre bonne volonté.
Vous soutiendrez encore que vous ne m'insultez pas quand vous parlez de mes « compères en exégèse frelatée ». Je ne relèverai pas cette grossièreté. Mais il faut, Monsieur, que notre pauvre Église soit tombée bien bas, pour que des gens comme vous y forment l'opinion. Il faut qu'elle soit bien compromise, pour qu'on ait besoin de
la défendre par d'aussi honteux artifices. Il faut qu'une cause soit perdue, quand ses avocats n'ont plus d'autre ressource que la calomnie. Et vous n'avez même pas, vous, l'excuse d'un fanatisme aveugle; car vous dilTamez,vous calomniez, vous injuriez à froid, avec préméditation, pour attiser le fanatisme des autres. Je vous laisse recevoir toutes les félicitations et les encouragements qui sont dûs à votre zèle. J'aime mieux ma place que la vôtre.
Je ne perdrai pas mon temps à discuter avec vous si la science de l'Écriture est faite ou à faire. Selon le proverbe, il n'est pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Notez seulement que les décisions de la Commission biblique ne sont pas (( l'enseignement de Dieu même parlant par la voix du chef infaillible de l'Église »; que le Pape, jusqu'à présent, a pris soin de n'engager son infaillibilité dans aucun des actes, encycliques ou décrets des Congrégations romaines, l'elatifs aux questions bibliques ; enfin, que tout le monde n'est peut-être pas obligé d'entendre à votre mode idolàtrique la révélation, l'infaillibilité de lÉglise et la soumission à son autorité.
Ceffonds, le i4 juin 1907.
— lâg —
A M. le Chanoine Henri Debout, lauréat de l'Académie française, curé du Sacré-Cœur, à Calais.
Monsieur le Chanoine,
J'ai toujoujours gardé, au plus profond de mon cœur, le respect de l'Académie française et de ses lauréats. Puisque vous êtes lauréat de l'Académie, vous n'êtes pas étranger aux frivolités mondaines, j "entends la science, cette chose vaine, mais si utile, et la littérature, cette chose plus vaine encore, mais qui a parfois son agrément. Je m'aperçois aussi, avec une véritable satisfaction, que vous n'êtes pas un inquisiteur si terrible qu'on aurait pu le supposer d'après votre lettre à M. Auguste Roussel.
Permettez-moi seulement quelques petites remarques sur celle que vous avez bien voulu m' adresser i.
Vous aviez, certes, le droit de signaler mes « erreurs » (en fait, vous les avez clamées, comme
i. Voir Documents, n" XVI.
beaucoup d'autres pul>licistes, sans en spécifier une seule), mais je doute que vous eu aj^ez eu l'obligation. Tous les chanoines, titulaires et honoraires, ne sont pas tenus, par la loi de leur vocation, à dénoucerlesdites « erreurs » aux prêtres de France. Des personnalités plus autorisées encore l'ont fait et le font tous les jours, à meilleur titre, ce me semble, canoniquement parlant.
C'est, j'en conviens provisoirement, une « lumière sinq^le et féconde », que celle où vous voyez « qu'une science dont les conclusions vont contre l'enseignement de l'Église, est nécessaire-, ment fausse dans ses principes et dans son point de départ ^). Mais il faut que je vous avoue la perversion de mon intelligence : je crains que la simplicité de votre lumière ne soit une forme daveuglement, et que sa fécondité n'aboutisse à la plus désolante stérilité. Le raisonnement que vous trouvez si convaincant, et grâce auquel vous me réfutez en un clin d'œil, n'est qu'un moyen commode, trop commode, en soi déraisonnable, dangereux et même immoral, pour écarter les vérités embarrassantes, pour sauver, malgi'é tout, un système doctrinal qui s'effondre de toutes parts, et un régime politico-religieux qui menace ruine. L'absolutisme théologique et l'absolutisme ecclésiastique, solidaires l'un de l'autre, sont
compromis ensemble et autant l'un que l'autre. La criticiue a montré le néant de leurs titres historiques, et Texpérieneede chaque jour, tant dans l'ordre de la science que dans l'ordre pratique de l'existence, montre l'impossibilité de les maintenir sans préjudice pour la liberté des intelligences, condition indispensable du progrès scientifique ; pour l'épanouissement normal des facultés humaines, condition indispensable de la vie; pour l'indépendance naturelle de la société politique, condition indispensable de sa paix intérieure. Rien ne serait plus facile que de vous retourner votre syllogisme et de conclure contre le principe catholique, en alléguant les abus de son application. C'est l'inconvénient des raisonnements abstraits. Je me borne à vous faire observer que nous sommes loin de compte, et que le problème religieux actuel est plus complexe pour moi qu'il ne paraît l'être pour vous.
Soyez persuadé, Monsieur le Chanoine, que le salut de mon âme m'est encore plus cher qu'à vous. J'oserai dire que je ne l'ai jamais perdu de vue, et que je serais aujourd'hui le meilleur des catholiques, à votre sens (je serais probablement aussi chanoine, sinon lauréat de l'Académie française), si j'y avais moins pensé. Je n'ai pas cru pouvoir sacrifier les vertus naturelles d'honnêteté
et de sincérité, aux habitudes, qu'on dit surnaturelles, d'obéissance passive et de soumission aveugle. Celte obéissance et cette soumission, nulle puissance au monde n'a le droit de les exiger absolument, avec une autorité indiscutable, et au nom de Dieu même. Je suis donc bien tranquille sur le sort qui pourra m'échoir dans la vallée de Josaphat. Il ne semble pas, d'ailleurs, que nous soyons tout près de nous y rencontrer, et je doute fort, entre nous, que nous nous y rencontrions jamais. Toutefois, si le jugemeut dernier est un mythe dont T efficacité morale tend à baisser, bien qu'il soit magnifique de conception et d'ordonnance, il est un autre jugement, un jugement premier, auquel je me sens sujet à chaque instant de mes jours. Ce jugemeut, dont relève toute ma conduite, est celui de ma conscience, que je sens conforme à toutes les consciences qui, dans le monde, cherchent sincèrement le vrai et le bien. Je sens aussi que ce jugement s'inscrit au fur et à mesure sur le graml livre de l'éternité ; que je collabore incessamment à la sentence que porte sur moi le Souverain Juste ; que l'au-delà ne peut me réserver de fâcheuse surprise, comme si l'arbitraire y devait remplacer la justice. Ainsi je me tiens perpétuellement devant le tribunal du Christ, j'y suis présent, et la perspective de
damnation éternelle, que vous avez l'amabilité d'ouA^rir devant mes yeux, n'a pas de quoi m'eff rayer.
En bon ecclésiastique, vous supposez qu'on ne peut s'écarter du type convenu d'enseignement catholique, sans y mettre de la mauvaise foi et de la mauvaise volonté. C'est une grande erreur, Monsieur le Chanoine; et si vous prenez la peine d'étudier vos contemporains, en dehors de toute préoccupation théologique, vous reconnaîtrez que beaucoup s'éloignent main tenaait du catholicisme, parce qu'ils sont de bonne loi et de lionne volonté, tandis que vous découvrirez peut-être ce que, dans la droiture de votre caractère, vous ne semblez pas soupçonner : des catholiques foi't orthodoxes, qui ne brillent ni par la sincérité de l'esprit, ni par la bonté du cœur, ni par la pureté des intentions. Quant à moi, si je persiste dans la voie où je suis entré dès le début de mes études, ce n'est point par l'ellet d'une obstination orgueilleuse, qui m'empêcherait de me rendre à l'évidence, et de confesser que je me suis trompé; c'est que je vois chaque jour plus clairement que l'orientation générale de ma pensée doit être vraie ; que la direction officiellement donnée à la science catholique est un effort impuissant pour maintenir des opinions mortes; que l'avenir, si
incertain qu'il soit, ne saui'ail appartenir au double absolutisme dont jai pai'lé plus haut, et qui est l'adversaire né de tout progrès légitime. J'aurais souhaité trouver que la réalité correspondait à l'enseignement que j'avais reçu dans ma jeunesse. J'ai longtemps et cruellement souffert en constatant que l'écart était grand entre cet enseignement et cette réalité. J'ai employé, certains de mes amis disent perdu, le meilleur de mon activité à des essais de conciliation qui ont eu la fortune que vous savez. Je travaille encore et toujours, autant que je j^uis, à voir les choses comme elles sont, et je corrige mes opinions dès c{ue je les vois fautives. Les décisions ecclésiastiques qui ont, à diverses reprises, quelquefois assez brutalement, bouleversé ma carrière, et qui m'ont fait la plus triste des réputations dans les milieux très catholiques, ne me laissent aucune irritation. Je m'achemine sans inquiétude vers la fin commune à tous les mortels, et je me console de l'insuccès apparent de ma vie, en pensant que rien ne se perd en ce monde. Si je n'ai pas servi, autant que je l'aurais voulu d'abord, l'établissement catholique romain, j'ai servi la pure et immortelle Eglise, celle qui est toujours entrain de se faire, centre idéal de vérité, de justice et de fraternité.
P.-S. — Je vous remercie pour la référence au Concile du Vatican, Const. Defide,c.l\. Ce texte m'est connu depuis nombre d'années ; je l'ai appris par cœur au séminaire.
Ceflbnds, le i5 juin 1907.
A M. l'abbé X., curé.
Monsieur,
Ladresse de la lettre que vous avez bien voulu mécrire contient une erreur. Je ne suis pas, je n'ai jamais été directeur de la Revue d'histoire et de littérature religieuses. Les « bons journaux » et même la Semaine Religieuse de Paris ont appelé dernièrement ce périodique la « Revue de M. labbé Loisy », parce qu'il s'agissait de le ceu surer, et que mon nom leur a paru plein do signification pour la circonstance.
En me posant une série de questions aussi importantes que délicates, vous me témoignez \me confiance qui m'oblige à vous déclarer d'abord que je ne suis ni docteur ni prophète en Israël, et que je ne présente pas mes opinions comme le
dernier mot de la science, bien moins encore comme des conclusions définitives dans Tordre de la foi. Mes opinions de saA^ant sont révisables indéfiniment. Dans les choses de la loi et de la conscience, chacun ne répond que pour soi, et je ne me reconnais pas qualité pour décider ce que l'Eglise pourrait ou devi'ait .changer dans son enseignement officiel. Sous le bénéfice de cette observation, je vais m'arrêter un instant devant chacun des points d'interrogation que vous m'avez numérotés dans votre lettre.
I" Valeur historique des Evangiles sj''nopti' ques. — Il faut distinguer ce qui regarde l'enseignement et ce qui regarde les faits. Pour ce qui est de l'enseignement, la plupart des sentences et paraboles, nonobstant les variantes, additions et altérations de détail, offrent des garanties suffisantes d'authenticité. On ne saurait dire s'il y a eu quelque évolution dans la pensée de Jésus, depuis le commencement de son ministère jusqu'à la fin, et bien moins encore préciser le caractère et l'objet de cette évolution ; mais on peut se faire une idée assez exacte et sûre de ce qu'a été, dans les gi*andes lignes, sa prédication, tant en Galilée qu'à Jérusalem. La tradition concernant les faits est beaucoup moins consistante. On doit tenir pour solides le fond des récits de la passion
et la donnée générale d'un ministère exercé en Galilée pendant quelque temps, puis à Jérusalem, quelques jours seulement, vers l'an 29 ou 3o de notre ère. Quant aux récits de miracles, autant il paraît certain que Jésus a opéré un assez grand nombre de cuises, dont quelques-unes surtout ont paru extraordinaires, autant il est difficile de se prononcer sur le degré d'historicité qui appartient à chacun des récits pris en particulier. Cette branche de la tradition a été envahie de bonne heure par la légende et le symbolisme allégorique. Je réserve naturellement les l'écits de l'ent'ance et ceux de la résurrection, dont vous avez fait l'objet de questions spéciales.
2" Ce"que je viens de dire me semble répondre déjà au second de vos points d'interrogation, sur la possibilité d'esquisser une vie de Jésus, si réduites qu'en soient les proportions. Ces proportions sont, en effet, passablement limitées, quoique l'analyse de l'enseignement fournisse un appoint assez considérable par sa nature et par son étendue. Après tout, les éléments du discours sur la montagne sont plus précieux à l'historien que tous les récits de miracles ; et puisque l'on arrive à reconstituer le milieu où le Christ a enseigné, une vie de Jésus peut être écrite, avec des éléments certains et des dates approximatives.
3° Votre troisième question est dun tout autre ordre. La divinité de Jésus-Christ n'est pas matière d'histoire, mais de théologie, ou, si vous voulez, de philosophie religieuse. Mais l'histoire analyse les origines et le développement de cette croyance ; elle peut même, dans une certaine mesure, déterminer le lien qui la rattache à l'idée que Jésus lui-même avait de sa vocation, et qui ressort de son enseignement avec assez de clarté. Mettons de côté le quatrième Évangile, qui intéresse l'histoire de la croyance, mais n'exprime pas la pensée personnelle du Sauveur ni l'impression de ses premiers disciples. Tenons-nous à ce qu'il y a de plus ferme dans la tradition synoptique, et nous trouvons que Jésus s'est dit « fds de Dieu » au sens où cette appellation est synonyme de roi messianique. Qu'il se soit donné comme l'incarnation dune personne divine, et qu'il ait eu conscience d'être Dieu fait homme, c'est non seulement ce qu'on ne peut démontrer vrai, mais c'est ce que l'on peut démontrer faux, tant par ce que l'on sait de sa doctrine, c^ue par ce que l'on connaît de ses sentiments. La conscience de Jésus se manifeste comme une conscience humaine très pure, intimement unie à Dieu, et sincèrement persuadée d'une mission providentielle, mais humble devant le Père céleste, et se tenanl.
à son égard, dans l'attitude de la prière. Soit dit sans paradoxe, aucune parole, aucune impression, aucun acte du Christ synoptique ne conviennent à la seconde personne de la Trinité. C'est pourquoi la tradition primitive a subi une si grande déformation dans le quatrième Evangile. Il fallait que tout fût transfiguré pour être diane du Verbe incarné. Mais le tableau cesse d'être historique et réel; il est transcendant et idéal, comme la notion même du Verbe fait chair.
On se demande nécessairement, après cela, sur quoi repose et ce que signifie le dogme de la divinité de Jésus-Christ. Avant d'aborder ce sujet, laissez-moi vous rappeler ce que je vous ai dit pour commencer : sur ce terrain de la théologie, je n'ai pas de conclusions à vulgariser ; je n'ai que des opinions personnelles à proposer en forme de suggestions. Si ces suggestions vous choquent ou vous inquiètent le moins du monde, tâchez de les oublier, et tenez-vous en paix dans l'adhésion aux idées reçues.
Il me semble donc que le dogme de la divinité de Jésus Christ n'a jamais été et n'est encore qu'un symbole plus ou moins parfait, destiné à signifier le rapport qui unit à Dieu l'humanité personnifiée en Jésus. La contradiction que recèle la formule théologique du Dieu-homme
correspond à ranlinomie contre laquelle vient se heurter la spéculation philosophique, à savoir : Dieu n'est rien s'il n'est tout; pourtant le monde et l'homme ne sont pas sinipleinenl Dieu, ils subsistent en lui comme léellement distiucts de lui. Ce qui n'empêche pas que l'individu conscient peut être présenté presque indilléremmenl comme la conscience de Dieu dans le monde, par une sorte d'incarnation de Dieu dans l'humanité, et comme la conscience du monde subsistant en Dieu, par une sorte de concentration de l'univers dans l'Jiomme. C'est l'humanité entière qui est fille de Dieu, qui procède de lui. qui lui est immanente, et en qui il est immanent, par cette circuinincession dont les théologiens parlent à propos de la Trinité divine. Jésus a eu le sentiment profond de ce rapport, que l'humanité, on peut le dire, a perçu en lui et par lui. pour la première fois, avec cette lumière intense. La spéculation chrétienne s'est emparée de l'idée christologique. et, comme le Messie d'Israël était, en un sens, la nation religieusement personnifiée. Jésus-Christ est devenu la personnification divine de l'humanité. Ce symbole est-il imperfectible, immuable en la forme qu'ont définie lés conciles du w" et du V^ siècle? La question se résout d'elle-même. Un dogme qui s'est formé ne peut pas être intan-
gible comme un dogme révélé; et dès qu'on lui attribue seulement une valem\relative, la porte est ouverte à toute interprétation qui satisfera mieux que l'ancienne les exigences actuelles de la conscience et de la foi éclairées.
4° Ces considérations peuvent également servir de réponse à votre question toucliant la manière de démontrer la divinité du Christ et celle de l'Église. Entait, ces croyances n'ont jamais été démontrées par des preuves rigoureuses, historiques ou philosophiques. Des âmes innombrables ont senti vivre Dieu dans le Christ et dans l'Église; celles qui étaient capables de réflexion et d'étude ont exprimé leur foi dans des méditations et des argumentations théologiques, dans une interprétation raisonnée de l'histoire évangélique et chrétienne. De môme que la théologie restait au-dessous du mystère divin, l'apologétique restait au-dessous de la vie religieuse et morale dont elle s'elï'orçait de produire une justification rationnelle. La démonstration catholique ne peut manquer d'évoluer avec la croyance, pour se proportionner à celle-ci, qui se proportionne à la réalité de toutes les expériences humaines. Les l)reuves ne font jamais défaut à une foi sincère; mais la foi peut faire défaut aux preuves, je veux dire que les natures moralement inférieures
s'arrangeront toujours de façon à ne pas voir les racines profondes d'un idéal dont elles ne se soucient pas d'éprouver lefficacité dans la pralii[ue de leur vie.
5° On m'a reproché d'avoir dit du bien du livre de M. Guignebert ', et vous vous excusez presque de n'avoir pas trouvé dans la Revue d'histoire et de liliératuve religieuses le compte-rendu que j'en ai fait. Je n'en ai rien dit encore dans «ette revue ; mais j'en ai parlé dans la Revue critique, et plus longuement dans la Revue historique. J'aurais souhaité que ce livre fût meilleur; que l'auteur dominât un peu plus son sujet; qu'il eût pénétré plus avant dans lintelligence des textes, et qu'il n'eût pas tant réglé ses conclusions sur une sorte de critique plus ou moins heureusement appliquée aux travaux de ses devanciers. Mais j'ai eu égard à ce que l'ouvrage représente un essai nouveau en France, et que nous étions encore à attendre le premier manuel des origines chrétiennes qui fût conçu dans un esprit purement scieutiHque, sans fanatisme d'aucune sorte, sans habileté d'apologiste, sans les subterfuges et les réticences des gens qui craignent les censures de Rome. Chez nous, on ne comprend guère que