Voir même livre, iulrod., pp. XIII-XV
réalité, étant incapable de sonder toutes les profondeurs et d'envisager tous les aspects du vrai ; or, il est clair que les livres de la Bible ont été écrits par des hommes; il suffit, pour s'en apercevoir, de les ouvrir et de les lire.
De même les formulaires et les définitions ecclésiastiques ne peuvent être que l'expression incomplète et approximative du mystèi'e qui est au fond de la religion, à savoir le rapport de l'homme avec Dieu. Pour être infaillible, dans toute la force du ternie, l'Église aurait eu besoin de n'être pas représentée par des hommes. Étudiez le recueil de ses décisions en malière de foi et de morale : vous verrez si l'harmonie est parfaite entre toutes, et s'il n'en faut pas chercher l'unité ailleurs que dans leur sens littéral. Malgré les elTorts que l'Église a faits pour immobiliser son dogme, elle n'y a pas complètement réussi ; et dans la mesure où elle l'immobilise, elle condamne son enseignement à paraître et à être de plus en plus éloigné de la vérité qui se fait à côté d'elle. Certaines définitions du dernier concile sont une injure à l'histoire et au sens commun. J'y reviendrai tout à llieure. Gomme il n'y a pas de révélation absolue, strictement déterminée dans sou objet, il n'y a pas non plus d'autorité absolue pour fixer en formules imperfec-
tibles cet objet de la révélation. Et eoniine la critique la plus élémentaire découvre les erreurs de la Bible, elle découvre aussi celles de la tradition, à commencer par l'erreur qui consiste à admettre que Jésus, au cours de sa vie mortelle, aurait établi cette autorité infaillible dont se prévaut le Pontife romain. 11 est mille fois certain que Jésus n'en a pas eu seulement l'idée.
Je n'aurai pas, cher ami, la cruauté de discuter votre petite fanfaronnade sur les difficultés qui « sont loin d'être décisives », et qui sont même déjà résolues « en partie ». Elles sont décisives, hélas ! contre le système, bien qu'elles ne le soient pas contre l'idéal religieux, chrétien etcatholique. Je vous défie de prouver l'authenticité et l'historicité des écrits bibliques sur lesquels est fondée l'apologétique du catholicisme, telle que l'a officiellement exposée le concile du Vatican. Le concile parle de miracles et de prédictions que Moïse, les prophètes et surtout Jésus-Christ auraient faits en abondance, et qui seraient des arguments très sûrs et très clairs de la révélation divine. Je vous défie de ni'apporter un seul passage des deux Testaments qui contienne une prédiction nette, incontestable, et inconleslablement réalisée. Je vous défie de m'apporter un miracle indubitable et suffisamment qualifié
comme miracle pour être cité en preuve irréfutable de la religion juive et clirétieune. Je vous défie de prouver l'institulion formelle de l'Eglise par le Christ. Je vous défie de prouver par l'enseignement authentique de Jésus la révélation des dogmes fondamentaux du christianisme traditionnel. Je vous défie de prouver l'institution divine des sacrements. Ah! les difficultés sont loin d'être décisives, et « ce ([ui resle d'obscurité se dissipera un jour » ! Mais elle est faite, la lumière, et elle se fait tous les jours, contre vous, mon cher ami, je veux dire contre l'Église officielle, dont vous êtes le serviteur obéissant et dé voué .
Votre conclusion, sur le silence auquel M. Le Roy et moi devrions nous contraindre, est peutêtre ce qu'il y a de trop dans votre article. Nul n'a de conseils à donner, en des cas si étroitement personnels et de conscience, à moins que les intéressés ne lui en demandent, et encore. Je n'ai pas à répondre pour M. Le Roy. En ce qui me concerne, je vous dirai que rien, absolument rien ne m'oblige au « sacrifice » dont vous parlez avec tant d'onction, et que tout me le défend.
Vous nous dites : « Puisque donc tant d'àmes ont été troublées par eux, et que les autorités ecclésiastiques condamnent leurs écrits, leur de-
voir n'est-il pas, sinon de se contredire euxmêmes, du moins de se taire ? Ils sont trop sensés, trop chrétiens aussi, pour se prétendre infaillibles et se croire déshonorés par le courageux désaveu de leurs erreurs «. — Mon cher Monsieur Bricout, vous n'avez pas qualité pour tenir un semblable langage, et vous n'avez même pas l'air de savoir au juste ce que vous exigez de nous. Croyant, laissez parler l'Eglise ; ami, respectez la liberté de nos cœurs. Je passe sur le trouble des âmes : vous n'ignorez pas que les âmes sont moins troublées par des articles et des livres qui ne sont pas à la portée du plus grand nombre, que par les condamnations retentissantes qui foudroyent ces articles et ces livres, et par le tapage infernal que fait la « bonne presse », pour provoquer, accompagner et compléter les condamnations.
Je tiens surtout à relever l'inconsistance de vos propos sur le silence à garder, et la rétractation à faire, sans se contredire. Y pensez-vous, cher ami ? Lorsque j'ai eu l'honneur d'écrire à Sa Sainteté pour lui annoncer que j'allais abandon ner mon cours de la Sorbonne. Pie X a répondu à S.E. le Cardinal Richard : « On ne lui demande pas de ne plus écrire, mais d'écrire pour défendre la tradition, conformément à la parole de saint
Rémi à Clovis : » Adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré ». Le Pape sait mieux que vous ce qu'il faut entendre par une humble et entière soumission. Ce n'est pas le silence ; ce n'est pas seulement « le désaveu des erreurs », c'est la profession de la « vérité ». Et de quelle vérité, grand Dieu ! La vérité de la Commission biblique, et l'exégèse de M. Vigouroux.
Avez-vous bien réfléchi aussi à ce que pourrait être la rétractation de mes « erreurs » ? Personne jamais n'a pris la peine de les pnumérer pour me les faire connaître. Au fond, l'on a eu raison, car mes « erreurs » sont innombrables, et peut-être serais-je seul. capable d'en dresser le catalogue à peu près exact. Mes « erreurs », c'est toute mon existence laborieuse, c'est toute ma pensée, c'est moi-même. La rétractation dont vous parlez serait une forme de suicide impossible à effectuer. On n'attend pas que je la fasse, et j'ai à peine besoin de dire que je ne pourrais la faire sincèrement; Je me suis toujours abstenu de rétractation proprement dite, et j'ai donné mes raisons. Une raison que je n'ai pas exprimée encore tout nettement est qu'on n'a pas le droit de m'imposer une telle rétractation. Les actes respectueux par lesquels j'ai répondu aux condamnations antérieures seraient presque ridicules aujourd'hui,
avec les réserves que j'ai dû y mettre, et ils ne seraient point agréés.
Je ne suis pas du tout infaillible, mais j'ai le regret de trouver que ceux qui me frappent ne le sont guère plus. N'a-t-on pas vu dernièrement un très haut personnage, flétrissant avec solennité l'erreur du modernisme, dénoncer un ensemble d'opinions qui résument assez bien L'essence du christianisme, et qui ne ressemblent pas du tout à L'Évangile et lEglisel Faudra-t-il que je rétracte comme miennes les « erreurs » de M. Harnack? Les choses en sont venues au point où chacun doit dire ce qu'il croit être le vrai. Je le dirai moi-même, sans fracas, mais sans réticence, au temps que je jugerai opportun. Agir autrement me paraîtrait une trahison à l'égard de mon devoir et de la vérité.
Ceffonds, le 20 juin 1907.
A S. G. Monseigneur Bougoûin, Évèque de Périgueux.
Monseigneur, Un malheureux moderniste, connu et signalé
comme tel, a sans cloute le droit de chercher, dans les documents ponlillcaux et'épiscopaux, des indications sur l'hérésie dont on le dit infecté. Et il en est à i-egretter que ces documents ne lui apportent pas toute la lumière qu'il souhaiterait.
L'allocution du Saint-Père aux nouveaux cardinaux lui a révélé que les modernistes approuvaient toutes les idées du protestantisme libéral, notamment celles que le Professeur Harnack, de Berlin, a développées dans ses conférences sur L' essence du christianisme ; et' le susdit moderniste a eu ainsi la désagréable surprise de se voir attribuer des thèses qu'il avait expressément rejetées et réfutées. Peut-être est-ce que, des hauteurs du Vatican et de la théologie, on ne perçoit pas les nuances qui séparent des opinions même contradictoires, quand ces opinions s'écartent les unes et les autres du type convenu de la doctrine.
L'ordonnance du Cardinal Richard au sujet de la Revue d'histoire et de littérature religieuses condamne certains articles relatifs à l'histoire des dogmes. De cette censure il résulte qu'on est atteint de modernisme lorsqu'on essaie d'esquisser le développement du dogme de la Trinité, ou d'expliquer les origines de la croyance à la conception virginale du Christ. Un trait distinctif des modernistes doit être, en ell'et, qu'ils interrogent
riiistoire tles dogmes, qu'ils s'exercent à la raconter, comme on raconterait lliistoire de la philosophie, et qu'ils y découvrent une évolution analogue, ce qui va contre ridéere(;ne louchant l'immutahilitc des dogmes ecclésiastiques. Pour ce qui est de la Trinité, on juge la croyance compromise si on ne la retiouve explicitement dans l'enseignement de Jésus et dans le Nouveau Testament; et de même pour la naissance virgiliale, si on ne regarde comme historiques les premiers chapitres de Matthieu et de Luc. Cette crainte est fondée ; car si le dogme trinitaire est, pour la majeure partie, un fruit de la spéculation chrétieinie, il perd son autorité absolue de vérité révélée; et si la naissance virginale du Christ n'est pas attestée historiquement, c'est seulement comme idée, non comme fait, quelle appartient à l'histoire.
Je suis touché moi même à l'endroit où le Cardinal Archevêque mentionne certaines chroniques bibliques, « irrévérencieuses, téméraires et dangereuses ». Les mots sont sévères, Monseigneur; mais l'idée paraît flottante. J'aurai parlé sans ménagement d'ouvrages orthodoxes qui n'ont pas de valeur scientitique, ou de déclamations qui se prennent pour de l'éloquence, et me voilà irrévérencieux. J'aurai exposé l'état réel de
certaines questions particulièrement délicates, et me voilà téméraire. P]t comme la vérité, en cesmatières d'exégèse, bouleverse nombre de conclusions théologiques plus ou moins importantes, me voilà dangereux. Mais il est possible que je me trompe sur la signification de ces trois adjectifs, et tant qu'on n'aura pas daigné me l'expliquer, je suis réduit à des conjectures. Je puis du moins en déduire qu'une autre particularité du modernisme est la liberté dans la critique de la Bible. Si cette liberté est contenue" dans les limites rigoureuses du dogme, on nest guère moderniste que de tendance, et plus ou moins suspect. Si cette liberté est entière, comme celle des savants qui étudient la Bible sans égard à aucune orthodoxie théologique, on doit être tout à fait moderniste, et je crains bien que ce ne soit mon cas.
J'arrive enfin, Monseigneur, à la lettre ^ que vous avez écrite au Cardinal Richard, pour adhérer à ses deux ordonnances 2, et j'avoue ingénument que je n'y ai pas rencontré ce que je cherchais : une définition nette et autorisée du //to^/e/'nisme. Oserai je le dire? Votre Grandeur Elle-