Voir Documents, n" XVIII
2. Celle qui a pour objet Dogme el critique, de M. Le Roy, et l'ordonnance concernant la Revue d'histoire et de littérature religieuses.
môme semble avoir fait eflbrl pour produire cette défiuilion. qui n'est pas venue sous sa plume, et Elle s'est rabattue sur des analogies et des compai^aisons.
Cette libre façon de traiter les dogmes ne serait-elle pas « l'euouvelée du protestantisme? » — Pas du tout, Monseigneur. Le libre examen des protestants n'était vraiment libre qu'envers la tradition catbolique du moyen-Age, les principales confessions protestantes, à l'origine et pendant longtemps, croyant posséder dans la Bible la parole de Dieu, et remplaçant l'autorité de la tradition par celle de l'Écriture. Le libre examen appliqué à Tb^criture sainte n'est apparu que jdus tard, et non par une conséquence directe du principe j^rotestant, mais parce que l'Ecriture, livre mort et trop visiblement cbargé d'éléments qui répondaient mal à l'idée qu'on se faisait d'une œuvre divine, opposait aux entreprises de la critique une barrière moins forte (jue la puissante liiérarcliie de l'Eglise, autorité vivante et armée, servie par les milices du clergé séculier et régulier. Les modernistes procéderaient peut-être tout simplement de la science et de la critique modernes.
Mais n'y a-t-il pas, « renouvelée du jansénisme, la prétention à l'ortliodoxic au milieu des cen-
sures? » — Quelle illusion, Monseigneur! Il n'est pas un seul moderniste vraiment digne de ce nom qui ne sache, aussi bien et mieux peut-être que ses dénonciateurs et ses censeurs, en quoi ses opinions diffèrent de la doctrine officielle du catholicisme. Les jansénistes affirmaient que leur système, la céleste doctrine de saint Augustin, était la véritable tradition de l'Église. Ils n'avaient pas tout à fait tort; mais leur erreur était de vouloir imposer saint Augustin à une Eglise qui l'avait en partie abandonné. Qaant à moi, je n'ignore pas que l'Église admet l'authenticité et la parfaite historicité des quatre Évangiles, et je n'en ai pas moins soutenu que le quatrième Évangile n'est ni authentique ni historique ; je pense de plus que l'authenticité et l'historicité des trois autres Évangiles sont sujettes à d'importantes réserves ; je crois, en particulier, que les récits de la naissance miraculeuse, dans les Évangiles dits de Matthieu et de Luc, sont purement légendaires, et que ceux de la résurrection prouvent seulement la foi de l'Église apostolique. Si l'on n'est pas orthodoxe lorsqu'on a de telles opinions, je ne suis pas orthodoxe. Toutefois^ comme je m'aperçois aussi que les limites de l'orthodoxie sont assez indécises et variables, je ne me tiens pas moi-même pour hérétique. Il me
semble que, malgré le fracas des censures, condamnations du Saint-Office et de l'Index, décisions de la Commission biblique, ordonnances des Prélats français, la question d'hérésie n'est pas encore tranchée.
Vous seul. Monseigneur, pourriez me dire la juste portée de votre troisième question : « Et comment l'appel au Pontife mieux informé ne ferait-il pas songer au gallicanisme, qui n'est pas tout entier mort au concile du Vatican ?» — J'aurais cru plutôt que le gallicanisme était enterré ; mais, s'il vit encore quelque part, ce n'est pas chez les modernistes, du moins pas chez celui qui écrit ces lignes. Je me demande en vain ce qui a pu vous suggérer l'idée de cet « appel au Pontife mieux informé ». Je me garderais bien de formuler un appel de ce genre; car je commence à me persuader que le Pape et les Évêques n'ont pas l'intention de s'informer trop à fond sur les sujets que je traite, et qu'ils ne permettront pas de sitôt, si tant est qu ils le permettent jamais, de discuter l'origine des croyances qui supportent l'établissement et le dogme catholiques. Peutêtre est-ce la réponse du Rinnovamenio à l'Archevêque de Milan, qui vous a inspiré votre troisième comparaison. Mais les directeurs de cette revue ne l'ont pas appel au Pape actuel ou à son
successeur mieux informé ; ils se plaignent qu'on les ait condamnés sans les connaîU*e, et ils annoncent l'intention de montrer ce qu'ils sont, en continuant leur publication. Rien du gallicanisme. Le modernisme serait donc' une erreur moins vieille que vous n'aviez pensé le constater, et il se montrerait digne du nom qu'on lui a donné.
Plus loin. Monseigneur, vous vous reprenez vous-même et vous écrivez : « Rameau déjà fort du naturalisme, Terreur modernisante, qui sépare, en fait, la raison de la foi, la science de la théologie, le progrès moderne de la religion révélée, encourt, de ce chef, les condamnations antérieures qui ont frappé la grande hérésie dont elle est née. » — Ici, les indications deviennent plus précises en apparence ; mais je n'en suis que plus désorienté, bien loin de m'y retrouver mieux que dans les comparaisons précédentes. D'abord, le naturalisme est-il une hérésie, une grande hérésie, bien qualifiée comme telle? Il en est question dans le Sj'llabiis, et quelques anathèmes du concile du Vatican le visent sans le nommer. Peut-être serait-il aussi malaisé à définir que le modernisme, et j'ai grand peur que vous n'ayez eu recours aux ténèbres pour éclairer l'obscurité. Le naturalisme ne sépare pas la raison de la foi,
la science do la théologie, le progrès moderne de la religion révélée; il tient compte seulement de la raison, de la science et du progrès, et il néglige la loi, la théologie et la révélation. Tout autre, Monseigneur, est la situation du modernisme. Je ne sais pas ce que mes confrères en « erreur » pourraient vous répondre; mais voici ce que je puis vous dire en mon propre nom.
Je tiens que cette séparation funeste de la raison et de la foi, de la science et de la théologie, du progrès et de la religion, c'est l'Eglise romaine qui l'a préparée, qui l'a opérée, et qui est aujourd'hui en train de la consommer. Car c'est l'Eglise qui à toute initiative de la raison, à tout mouvement de la science, oppose son dogme et sa théologie traditionnelle ; et c'est encore l'Eglise qui, poursuivant, malgré les leçons de l'histoire, son idéal de gouvernement théocratique, a entravé, autant ([u'elle a pu, l'émancipation et la transformation des sociétés modernes, tant et si bien qu'elle s'est fait repousser par elles, ainsi qu'il arrive maintenant en France par la loi de Séparation, tout comme elle a soulevé contre elle la plupart des représentants de la science. Bien que je sois moderniste, et peut-être parce que je le suis, je pense que la raison et la foi ne sont point à séparer, non plus que la science et la
théologie, la société et la religion. Mais je pense aussi que le régime intellectuel du catholicisme, qui écrase toute liberté de l'esprit ; que la notion officielle du dogme, et la primauté prétendue de la théologie, qui contrecarrent tout progrès scientifique ; que l'espèce de despotisme politicoreligieux, organisé sous le nom de monarchie et d'infaillibilité pontificales, ont rendu possible, indispensable et salutaire un divorce qui est de soi contre nature. S'il m'est arrivé d'insister souvent sur la distinction, d'ailleurs très réelle, du domaine théologique et du domaine scientifique, au point de paraître supprimer toute communication entre les deux, c'était pour signifier à une certaine théologie, j'entends à la théologie scolastique et traditionnelle, qu'elle n'avait aucunement le droit de contrôler en souveraine tout le travail de l'esprit humain. Et le motif pour lequel je lui contestais et lui conteste encore ce droit, c'est que, pratiquement, il ne s'agit pas d'un droit, mais d'une tyrannie, et d'une tyrannie exercée sur l'intelligence et la science modernes par la science des premiers siècles chrétiens, héritière de l'antiquité, adaptée aux croyances de l'Eglise. Cette science n'a rien d'une vérité absolue ; elle est, au contraire, maintenant surannée, inintelligible, rejetée avec réflexion parle grand nombre
des esprits cultivés, et par la masse en vertu d'une sorte d'instinct ou de sens commun, résultant de la culture générale. La théologie de l'avenir n'aura pas ces exigences, et elle respectera l'autonomie de la raison, tout en faisant valoir le dépôt de la tradition. Mais il serait prématuré de décrire ses perfections, puisqu'elle n'existe pas encore, et qu'elle n'est pas sans doute près d'exister.
Tout bien considéré, l'hérésie moderniste doit être, comme son nom l'indique, « l'erreur » de ceux qui sont de leur temps, soit pour la formation et les connaissances de l'esprit, soit pour le caractère intérieur et moral de leur foi, soit pour leurs aspirations sociales et politiques. Je conçois que le Pape et les Évêques éprouvent quelque embarras à la définir. Sans me permettre à leur égard rien qui ressemble à un conseil, bien moins encore à une critique, je me contenterai d'observer que leurs censures gagneraient à avoir un objet mieux déterminé, de telle sorte qu'on ne puisse les soupçonner d'être rendues plus ou moins en ignorance de la cause, ou sur un mot d'ordre.
Geffonds, le 23 juin 1907.
A M. l'abbé Bricout. ;,
Cher ami,
Ma lettre du 20 juin était peut-être trop longue pour que vous ayez pu la lire attentivement. Elle rendait, ce me semble, votre instance superflue. Mais puisque vous avez eu l'amabilité de me répondre, il faut, sauf à me répéter un peu, que je vous expose les raisons qui ne me permettent pas de me ranger à votre avis.
Vous me dites : « Ah! ne discutons pas, cher maître; n'envisageons que l'intérêt souverain des âmes de nos frères, et les droits nécessaires de l'autorité ecclésiastique. » Tour de.i)hrase éloquent, et dont je vous félicite. Mais pour moi, au point de vue de ma conscience, votre conseil ne peut être qu'un tour de passe-passe, une comédie entièrement dépourvue de moralité.
« Ne discutons pas ! » — C'est un expédient commode. Mais je ne vous ai pas convié aune dispute. Je vous ai expliqué l'état de ma pensée, sans vous demander votre opinion sur les points
de croyance que j'ai touchés. Sans discussion ou avec discussion, mon intelligence et ma conscience resteul en la position que je vous ai dite, et je serais le dernioi- des hommes si j'allais aujourd'liui prévenir officiellement l'Eglise que j'adhère de tout mon cœur et de toute mon ame à toutes ses définilions, à tous ses anathèmes et à tous ses jugements, en particulier à ceux qui me concernent, tandis que, dans mon l'or intérieur, il nest peut-être pas un article de son symbole que j'entende comme elle, etque j'admette comme vrai au sens où elle l'enseinge ; que je ne reconnais ni l'autorité absolue de sa hiérarchie, ni la valeur absolue de sa théologie, ni la force démonstrative de son apologétique ; que je crois insoutenables et fausses les notions communes de la révélation et de l'Écriture, du doguie et du pouvoir ecclésiastique. Encore une fois, je serais un fourbe, le plus misérable des fourbes, si je consentais à la démarche que vous me recommandez.
Et quelles raisons trouvez-vous pour justifier une pareille conduite? D'abord, l'intérèl supérieur des âmes. — Je vous demanderai simplement lesquelles. Vous affirmez qu'il y a des âmes troublées, et que notre devoir est de les tranquilliser. Il faudrait donc savoir quel est ce trouble, et de quelle manière, par quels moyeus il est con-
venable, légitime et nécessaire de le faire cesser. Entendez-vous signifier que beaucoup d'esprits sont inquiets touchant la certitude de telles ou telles croyances ecclésiastiques? Mais, mon cher ami, cela n'est pas étonnant, et j'oserai soutenir que je n'y suis pour rien, ou pour peu de chose ; s'il s'agit de leur rendre la paisible possession des croyances dont je viens de parler, je n'y puis rien, et je ne vois pas comment j'y pourrais quoi que ce soit.
Moi aussi, j'ai connu le troublfe de l'àme, et j'ai eu. non des jours et des mois, mais des années de martyre secret. Je ne suis donc pas insensible à l'angoisse des autres. Mais mon trouble à moi ne venait pas de lectures que j'aurais faites dans des livres hétérodoxes ou peu sûrs. Pendant la période la plus aigûe de cette crise, je ne connaissais que de saintes gens et de bons livres, et je m'épuisais à chercher la solution des difficultés que soulevait devant mon esprit l'enseignement officiel de l'Eglise, la doctrine que m'exposaient les professeurs du grand séminaire, celle que je pouvais méditer dans les livres de théologie catholique, notamment dans saint Thomas d'Aquin (je l'ai étudié avec ardeur pendant plusieurs années, ce qui paraîtrait sans doute incroyable à beaucoup de théologiens), et celle que contenaient les
manuels bibliques alors en crédit (j'avais Rault pour auteur classique, et Glaire comme auteur savant). Inutile de vous raconter comment, à la longue, surtout depuis mon arrivée à Paris, j'ai surmonté ces inquiétudes : ce n'est pas en me retournant aveuglément vers la tradition, en m'inclinant, les yeux fermés, sous l'autorité de l'Eglise, mais en me formant peu à peu moi-même une opinion sur les croyances catholiques, leur origine et leur histoire.
Et maintenant je viendi^ais, moi qui ai counu autant que personne, et plus que la plupart de ceux que vous avez en vue, ces douloureuses perplexités d'une foi menacée, moi qui sais combien elles sont légitimes, et qui n'y ai découvert de remède efficace que dans la recherche courageuse et sincère de la vérité, je viendrais dire à ceux qui souffrent ainsi : « Vos embarras sont imaginaires ; l'Église est infaillible, et son autorité doit vous suffire ; les Écritures sont authentiques et pleinement véridiques ; Jésus s'est proclamé Dieu, et il a proclamé le Pape son vicaire; c'est dans ces convictions que je trouve la paix...! » Encore une fois, vous n'y pensez pas. Je ne puis indiquer aux autres, pour sortir du doute, que la voie laborieuse par laquelle j'ai réussi à en sortir moi-même, construisant ma foi
en même temps que ma science, m'efïorçant toujours de voir clair dans mapeusé;e, pour voir clair dans ma conscience et pour agir honnêtement.
Aussi bien ne concèderais-je pas que, si j'ai éveillé le doute en certains esprits, j'aie ainsi donné du scandale. J'ai travaillé à l'avènement d'une plus parfaite lumière dans notre pays, et je dirai même dans l'humanité. Le grand scandale en nos jours, ce n'est pas moi qui le cause ; car ce scandale, je n'hésite pas à le déclarer hautement, c'est l'opposition permanente, -radicale, intransigeante, souvent cruelle et déloyale, que l'Église a faite, qu'elle continue de faire à tout le mouvement intellectuel et scientifique, on peut ajouter même social et politique, des derniers siècles. Voilà le vrai, l'unique scandale, et j'en suis innocent. Autant qu'il était en moi, j'ai essayé de l'atténuer, de le faire cesser. Mais je ne veux pas, au terme de mes jours, m'y associer, y coopérer. Je ne veux pas aider l'Eglise à perdre les nations catholiques, si elle peut, ni à se perdre elle-même, en s'aliénant ce qui lui reste de fidèles dans le monde civilisé.
Après cela, je ne m'arrêterai pas à réfuter ce que vous dites touchant les droits nécessaires de l'autorité ecclésiastique. Je n'admets, je vous l'ai dit, ni cette autorité absolue, irresponsable, qui
n'exige une soumission aveugle que parce quellemême est aveuglée, ni ces droits nécessaires, dont je sais pertinemment que les titres sont caducs. Non, il n'est pas nécessaire que l'on toi'ture son intelligence pour embrasser des dogmes vieillis! Non, il n'est pas nécessaire que l'on se courbe en esclaves et silencieusement devant des potentats qui, en dépit de leurs prétentions, ne sont que les mandataires de l'Église et non ses maîtres ! Non, il n'est pas nécessaire, et il serait honteux de mentir pour garder l'apparence de la foi en ces dogmes, et de l'obéissance à ces potentats ! Que ceux-ci écoutent la parole évangélique : « Les rois des nations dominent sur elles ; mais il n'en sera pas ainsi parmi vous, et celui qui voudra y être le premier sera le serviteur de tous. » Qu'ils s'y reconnaissent, s'ils peuvent, et s'ils ne s'y reconnaissent pas, qu'ils s'amendent ! Je ne suis pas, vous le savez bien, de ceux à qui le sacrifice coûte beaucoup lorsque la conscience le prescrit. Je me suis laissé briser, humilier, injurier, sans me défendre ; j'ai renoncé à tout avenir en ce monde pour n'être pas un instrument d'agitation dans l'Église. Mais il ne faut pas me parler de sacrifices que la conscience interdit. Ce qui m'a toujours empêché de donner à l'autorité ecclésiastique la satisfaction qu'elle
réclame de moi pour mes prétendues erreurs, c'est l'impossibilité où je serais de me supporter un seul instant, si j'avais publiquement confessé que je tiens pour faux ce que je sais être vrai, et réciproquement. Vous comprendrez enfin, j'espère, pourquoi vos raisons, qui n'en sont pas, et vos exhortations, qui sont peut-être un peu déplacées, ne prennent pas sur moi.
Vous n'avez pas lair de vous douter que ma situation à l'égard de l'Église est déjà réglée, et par l'Église elle-même. Ignorez-vous donc que vous écrivez à un prêtre qui n'a pas dit la messe depuis le a novembre passé ? J'avais obtenu, en octobl-e 1899, sous le pontificat de Léon XIII, un induit de chapelle privée, qui expirait en octobre 1906. Je n'ai pas pu même en solliciter le renouvellement. Mgr l'Evêque de Chartres, qui avait bien voulu se charger de présenter ma requête, exigeait, selon le droit, un celebret de mon Ordinaire. Mgr Latty, Évêque de Ghàlons, à qui j'ai dû m' adresser ensuite pour obtenir ce celebret, m'a répondu d'abord par une facétie injurieuse; puis, sur une nouvelle instance, il m'a renvoyé au Cardinal Richard. Celui-ci ma fait une réponse dilatoire, en sorte que je me suis trouvé sans celebret et sans induit, par la volonté de ces deux derniers prélats. Il n'est pas douteux que
Rome eût reiusé l'induit; mais pour cette raison même, elle préferait qu'on ne le demandât point. Suivant la discipline maintenant établie, afin de respecter la liberté des Évoques, le Pape décide avant eux ce qu'ils devront vouloir spontanément et sous leur propre responsabilité. C'est ainsi, je suppose, que le Cardinal Richard a pris le parti d'une abstention dont il n'a pas manqué de prévoir les conséquences. A Garnay, on a pu croire que la maladie m'empêchait de célébrer la messe, parce que c'est pour ce motif que j'ai d'abord cessé de la dire ; mais à GelFonds, l'opinion ne pouvait prendre le change. Je me suis installé dans mon nouveau domicile sans avertir l'Evêque de Langrcs, et sans entrer en relations avec le clergé local. Quand un prêtre se voit traité de la sorte, il a le droit de penser que l'Eglise ne lui demande plus rien, et que luimême est quitte envers elle de toute obligation. L'Eglise que j'ai servie, et que je crois servir encore, n'est pas, en réalité, l'institution papale, devenue une source d'obscurantisme, d'oppression et de division, au lieu d'être une source de lumière, de liberté et d'union, mais la société invisible des amis de la vérité, qui doivent être aussi, je présume, les amis de Dieu.
Cefl'onds, le 28 juin 1907.
A Dom Chamard, Bénédictin.
Mon Révérend Père,
Il paraît que je suis un « prétendu savant », et que je « foule aux pieds les principes les plus élémentaires et les plus indiscutables de la vraie critique ». Je vous assure que je ne prétends rien du tout, et que je cherche seulement la vérité. Je suppose charitablement que vous connaissez vous-même « les principes » dont vous parlez avec tant d'emphase, et je n'aurai pas l'indiscrétion de discuter certaines applications que vous en avez pu faire dans votre carrière de « vieil historien». Mais comme vous n'avez pas gagné toutes les causes que vous avez plaidées, votre intervention n'est pas un gage de solidité ni de succès pour celle que vous voulez défendre maintenant.
Vous mêlez assez mal à propos, dans votre lettre à M. Auguste Roussel *, le fait de la mort
i. Voir Documents, m" XIX*
de Jésus avec la croyance à sa résurrection. La mort, dans ses circonstances principales, est attestée par des témoignages concordants. La résurrection, si l'on veut la prendre pour une réalité historique, de môme ordre que la mort, n est attestée que par des témoignages discordants. Cet état des témoignages correspond au caractère de leur objet : la mort, fait naturel et réel, a eu des témoins, et pouvait être racontée ; la résurrection, matière de foi, n'a jamais été vérifiée, et n'était pas susceptible de description consistante. On ne parle que de visions, et les récits qu'on en donne sont contradictoires. Vous vous êtes fait 1k partie belle en laissant de côté les Évangiles, pour n'alléguer que le livre des Actes et saint Paul. Comptez-vous donc pour rien saint Matthieu, saint Marc et saint Jean ? Ne vous semble-t-il pas que « les principes les plus élémentaires et les plus indiscutables de la vraie critique » ne vous permettaient pas de les négliger ? Mais vous avez bien senti qu'il suffit de mettre en face les uns des autres tous ces textes divergents, pour que le lecteur de bonne foi constate l'impossibilité de les concilier.
La question d'auteur est tout à fait secondaire pour le livre des Actes. M, Harnack, cité par vous avec tant de complaisance, admet que ce
livre a élé écrit par saint Luc, ainsi que le troisième Évangile; mais, si l'on se place à votre point de vue. il n'accorde pas plus de crédit à l'hagiograpUe, pour le fond des choses, que les critiques adversaires de l'opinion traditionnelle. Il conteste le fait matériel de la résurrection, comme il conteste la conception virginale du Christ. Les apologistes catholiques feraient bien de s'en spuvenir. avant de se réfugier sous son patronage.
Puisque vous avez, mon Révérend Père, si grande confiance en saint Luc, vous auriez bien dû nous expliquer d'abord comment l'auteur, quel qu'il soit, du troisième Evangile et des Actes, a pu escamoter le témoignage de Marc, corroboré parMalthieu, touchant les apparitions du Christ en Galilée. Vous n'ignorez pas, je pense, que Marc (xv, 'f) fait dire aux femmes par l'ange : « Allez, dites à ses dis -ip les et à Pierre qu'il vous préfèile en Galilée ; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit » ; et que Luc (xxiv, 6-;;) amenant deux an^'^es au lieu d'un, leur attribue ce lano-ase : « Souvenez-vous de ce qu'il vous a dit, étant encore en Galilée, à savoir : que le Fils de l'homme devait être livré aux mains des pécheurs, être mis en croix, et ressusciter le troisième jour. » Luc prête ce discours aux anges parce qu'il ne
veut pas d'apparitions galiléeunes ; parce qu'il veut réunir, dès le jour de la résurrection, les disciples à leur Maître, et les retenir à Jérusalem jusqu'à la Pentecôte. Marc et Matthieu ne savaientils donc ce qu'ils disaient, quand ils parlaient d'apparitions eu Galilée? Qu'en pensez-vous, mon Révérend Père?
Est-ce parce que Luc a si habilement subtilisé le témoignage de la tradition apostolique touchant le théâtre des premières apparitions, que vous le proclamez doué d'une « haute intelligence » et d'un « tact parfait » ? Ah! si c'était moi qui en eusse l'ait autant, vous ne vous contenteriez pas de m'appeler « prétendu savant», vous me traiteriez de faussaire, de menteur, et vous auriez, pour une t'ois, raison. Mais, en vous taisant si opportunément sur d'aussi graves difficultés, vous laissez voir que vous même participez à cette « haute intelligence » qui consiste à supprimer les témoignages qui gênent, et à ce « tact partait » qui leur substitue arbitrairement des assertions plus satisfaisantes.
Vous citez les discours de Pierre et de Paul dans les Actes, avec la même assurance que si ces discours avaient été sténographiés sur l'heure et fidèlement transmis à l'écrivain. Tout le monde sait, mon Révérend Père, qu'ils portent la marque
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de celui-ci, et qu'ils ont été rédigés par lui, soit d'après une tradition orale, soit4 api*ès des documents écrits, quelquefois peut-être sans tradition ni document, avec celte intelligence et ce tact dont nous avons déjà parlé. A tout le moins lauteur y a-t-il sa part, et ces discours ne sont pas à alléguer sans réserve, ainsi que vous le faites, comme des paroles qui ont été sûrement et textuellement prononcées par Pierre et par Paul, dans les condilions indiquées par le narrateur. Vous ne prenez pas non plus la peine d'examiner si la chronologie des Actes est recevable pour ce qui concei'ne l'ascension du Sauveur, la descente de l'Esprit, et les premières prédications à Jérusalem. Or, ce cadre est certainement artificiel, puisqu'il ne laisse aucune place aux apparitions galiléennes, qui sont attestées par la plus ancienne tradition. Au regard de cette tradition, comme aussi de Paul et même de Jean, le tableau de l'ascension est fictif, et celui de la Pentecôte est par là-mème suspect. Mais venons-en à ces discours des Actes que vous croyez si démonstratifs.
Il y a d'abord le discours que Pierre, après la descente de l'Esprit, adresse à la multitude des Juifs (Acï. II, i4-36). L'apôlre parle de la mort de Jésus, puis il affirme sa résurrection sans faire allusion au sépulcre trouvé vide. Relisez son dis-»
cours, mon Révérend Père, je vous en prie, et vous verrez qu'il s'exprime comme si David avait un tombeau qui retient encore sou cadavre, tandis que Jésus semblerait n'avoir eu d'autre sépulcre que les enfers. C'était l'occasion ou jamais d'en appeler à la sépulture par Joseph dArimathée, et au tombeau qui devait attester l'absence du corps qu'on y avait déposé. Pourquoi n'en dit-il rien? C'est que le Ibnd du discours, quel que soit son degré d'authenticité, a été conçu en un temps et dans un milieu où le récit de Marc sur la sépulture et la découverte du tombeau vide n'était pas en circulation. Je recommande à vos doctes méditations la péroraison : « Sache donc toute la maison d'Israël que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié ». Ne serait-ce pas en cela que consisterait l'essentiel de la résurrection ?
Le discours de Pierre après la guérison du boiteux (AcT. m, 12-26) ne nous apprend rien de plus que le précédent.
Sur le discours de saint Paul à Antioche de Pisidie (AcT. xiii, 16-41), je n'ai rien à remarquer, si ce n'est que vous en altérez hardiment le sens pour l'avantage de votre cause. Paul, ou plutôt l'auteur des Actes, qui le fait parler, dit que les Juifs de Jérusalem et leurs chefs, ayant
oljtrnu do Pilatc la condamnation de Jésus, <' accomplirent tout ce qui était écrit à son sujet, puis, lavant délaché de la croix, le déposèrent dans un touibeau ». Pour que cette indication ne dérange pas votre thèse, vous ajoutez que les Juifs détachèrent le corps de la croix «parles mains des disciples -■). La glose est admirable, bien que vous ayez l'air de remplacer Joseph d'Ariiiiathée par les onze apôtres, qui, d'après les quatre Evangiles, n'ont eu aucune part à la sépulture. Un historien respectueux des « principes les plus élémentaires et les plus indiscutables de la vraie critique » ne se croirait paren droit d'agir ainsi, mon Révérend Père. Ce texte plaide encore pour moi contre vous. Le corps de Jésus fut mis en terre par ses bourreaux, non par ses amis. Le tombeau en question, s'il n'a pas été introduit ici par le rédacteur des Actes, ne saurait être celui dont parlent les Évangiles, mais la caverne aifectée à la sépulture des suppliciés. Et pendant que je suis en train de vous scandaliser, laissez-moi vous dire que cetle fosse commune était peut-être située en Jlakeldama, au « champ du sang », que Matthieu et les Acles mentionnent à propos de Judas.
Notons encore une petite liberté de votre exégèse : vous affirmez que, selon Paul, l'ensevelis-
sèment de Jésus se fît « avec la permission du gouverneur ». Le texte des x\etes n'en dit mot. Ainsi, mon Révérend Père, vous n'êtes pas autorisé à qualifier mes conclusions d' « audacieuse légende inventée pour le besoin de la cause de l'impiété ». Je n'ai rien inventé : c'est Votre Révérence qui manipule arbitrairement les témoignages, dans l'intérêt d'une cause qui, en dépit des apparences, pourrait bien n'être pas tout à fait celle de la piété.
D'ailleurs, je le répète, le discours dont vous tirez un si excellent parli n'est pas de saint Paul, au moins dans sa tonne actuelle, mais de l'auteur des Actes, et on ne peut pas y voir l'attestation d'un « contemporain, parlant quelques années après les faits accomplis ». Ce discours (je me demande comment vous avez pu ne pas vous en apercevoir) est même, sur un point très important, en contradiction avec le témoignage authentique de Paul (I Cor. xv, i-8) que vous citez ensuite. D'après les Actes, Jésus ressuscité se serait montré aux siens « pendant plusieurs jours », et il y a là une référence évidente aux quarante jours dont il est question au commencement du livre. Mais Paul n'enferme pas les apparitions dans un cadre si étroit, puisqu'il y comprend celle qui amena sa conversion,
et qui est postérieure de plusieurs mois au moins, probablement de plusieurs années, à la mort de Jésus. Ce texte de l'Épître aux Coyinthiens prouve encore contre vous, puisque Paul n'y mentionne pas la découverte du tombeau vide ; qu'il appuie seulement sur les Ecritures anciennes la résurrection au troisième jour; que l'énumération qu'il fait des apparitions ne s'accorde aucunement avec l'idée, que suggèrent les Actes, de relations suivies du Ressuscité avec ses disciples pendant quarante jours Et si l'on juge des autres apparitions par celle dont Paul lui-même a été favorisé, il est clair ([ue ces visions (car il ne s'agit pas d'autre chose) né peuvent être acceptées en preuve irrécusable de la résurrection telle que vous l'entendez, le surlendemain de la passion.
Pour finir, je dois faire observer à Votre Révérence qu'il ne lui appartient pas de décider si je suis encore catholique et chrétien. Êtes-vous bien sûr que la foi ne saurait subsister sans l'enveloppe mythologique dont les premières générations chrétiennes l'ont revêtue, et qui compromet maintenant la religion plus qu'elle ne la sert ?
Geffonds, le 3 juillet 1907.
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A Mgr Bougoïiin, Évêque de Périgueux.
Monseigneur,
Vous m'avez fait une réponse très épiscopale, et je prends la liberté, non de vous en féliciter, mais de vous en remercier sincèremeut.
Permettez-moi aussi de protester avec respect contre ce que vous écrivez sur « l'abus » que je fais de mon (( talent », et sur « les ravages exercés par » mes « doctrines ». Je ne sais, Monseigneur, s'il y a talent; mais je puis vous assurer qu'il n'y a pas abus. Je travaille, je lâche de bien voir, et je dis ce que j'ai vu. Si mes publications trouvent quelque crédit, c'est sans doute qu'elles satisfont en quelque mesure un besoin du moment. Les questions se posent d'ellesmêmes, sans moi. et je puis ajouter malgré vous, malgré l'opposition de l'Église et les consignes répressives. Si je m'étais abstenu de les discuter et de risquer quelques solutions, d'autres l'auraient fait à ma place. C'est ce qui arrive maintenant. On ne parle plus de loisj'sme, et j'en suis fort aise, mais de modernisme, les idées que l'on
veut combattre n'étant pas celles d'un individu isolé. Je n'ai pas choisi ma voie. Les circonstances qui me l'ont ouverte la gouvei^nent encore. J'aurais préféré mille fois que ma carrière eût été orientée d'autre façon, ou que l'état du problème religieux ne fût pas ce qu'il est réellement. Mais je ne m'arrête pas à ces regrets superflus. Les moyens que l'Église emploie pour garantir ce qu'elle dit être la vérité pourraient tout aussi bien servir à protéger l'erreur. Ils n'empêcheront pas la lumière de se faire dp plus en plus. En attendant, on aura rendu plus difficile l'accord de la raison et de la foi, de la science et de la théologie; on aura rebuté beaucoup d'esprits; et l'on aura aussi plus ou moins persécuté quelques ecclésiastiques coupables surtout de n'avoir pas su fermer à propos les yeux, ou tout au moins la bouche.
J'apprécie comme je le dois les vœux que Votre Grandeur forme pour mon « retour à la sainte Eglise notre mère ». Mais on ne m'a pas signifié encore que j'en sois séparé.
Ceffonds, le 5 juillet 1907,
A Mgr Dadolle.
Evêque de Dijon.
Monseigneur,
Je ne puis me tenir de vous témoigner la surprise que m'a fait éprouver le commentaire ^ ajouté par Votre Grandeur aux ordonnances du Cardinal Richard contre la Reçue d'histoire et de littérature religieuses, et contre le livre de M. E. Le Roy.
Ce commentaire n'est pas précisément ce qu'on aurait pu attendre d'un théologien formé à l'école de Mgr Duchesne. Le grief que vous faites aux modernistes, puisque modernistes il y a, d'asservir l'histoire et la critique à un système de philosophie préconçue, a déjà été allégué contre Renan, et il n'était qu'à demi fondé, si même il l'était à demi. Contre les modernistes, il pourrait bien être radicalement faux.
M. Le Roy est un philosophe original ; mais êtes-vous bien sûr que sa philosophie fasse tort à sa critique, en lui imposant des conclusions?