Voir Documents, n" XX
Rien n'est plus facile que de distinguer dans ses écrits ce qui appai'tient au système philosophique, et ce qui est de critique histoinque. Voyez, par exemple, ses articles sur le miracle, dans les Annales de philosophie chrétienne. On y trouve une théorie du miracle, qui est plausible, quoique nullement orthodoxe, et une critique des miracles, qui est très satisfaisante. Et quelle « philosophie spéciale » Votre Grandeur a-t-EUe pu découvrir dans les articles de Dupin, dans ceux de Herzog, dans mes chroniques bibliques ? Il serait trop légitime de vous rétorquer l'argument, comme disent les bons scolasti([ues. En vérité, s'il existe un système doctrinal qui prescrive impérieusement des conclusions à la critique et à l'histoire, c'est bien le dogme officiel de l'Eglise, et il est assez plaisant que ses théologiens s'obslinent à dénoncer une paille qui n'est peut-être pas dans notre œil, tandis qu'ils ont dans le leur une poutre assez grosse pour les aveugler tout à fait. Les opinions des critiques sur l'authenticité et l'historicité de certains écrits bibliques, sur le caractère des récits concernant l'enfance de Jésus, et de ceux qui racontent la résurrection, n'ont pas besoin d'être influencées par une philosophie quelconque pour être négatives ; il suffit qu'elles soient déga-
gées de rorthodoxie traditionnelle. Si de semblables récits se présentaient dans les mêmes conditions pour tel fondateur de religion autre que le Christ, pour Mahomet je suppose, il n'y aurait qu'une voix dans la science catholiipie pour les traiter de mythes ou de légendes, et vous les tourneriez en ridicule dans vos lettres pastorales.
Pour ma part, je ne me suis appliqué sérieusement à me faire une philosophie de la religion que quand j'ai été obligé d'enseigner le catéchisme aux enfants dont le Cardinal Richard m'avait institué aumônier en 1894. J'étais fixé bien avant sur le principal de la question Ijiblique, je veux dire sur l'origine et le caractère des Ecritures, sur l'impossibilité de maintenir le concept traditionnel de l'inspiration, sur les insuffisances de la tradition évangélique, etc., etc. Les opinions philosophiques que j'ai émises dans ' mes petits livres n'ont donc pas influencé ma critiqiie, elles en tiennent compte, comme elles tiennent compte du dogme catholique et tendenl à concilier l'une avec l'autre.
Je veux bien que l'histoire soit « uniquement faite d'authentiques témoignages»; mais je vous demanderai où sont ces témoignages authentiques pour la conception virginale et la résurrec-
tion du Christ. Je veux bien que la critique « ne possède en son ressort que le contrôle des textes ", mais à condition que la recherche de l'authenticité, le jugement sur la valeur historiciue. et la détermination du véritable sens soient compris dans ce contrôle.
Moi aussi, Monseigneur, j'appellerais volontiers de mes vœux « le jour où l'épiscopat de France, réuni en assemblée plénière, pourra organiser la police de la pensée saine, dans le respect le plus sincère de la liberté de la science ». Mais j'ose vous prédire que, si vous n'établissez pas d'autre arbitre de « la pensée saine » que la théologie orthodoxe, vous n'organiserez qu'une tyrannie, d'ailleurs impuissante, où le respect de la liberté scientifique ne subsistera que dans les mots. La libertâ de la science et la notion catholique de l'orthodoxie sont choses aussi incompatibles que le feu et l'eau. Il n'est pas à prévoir que l'épiscopat français sacrifie l'orthodoxie à la liberté ; c'est la liberté qui sera sacrifiée à l'orthodoxie. Rome ne permettra pas qu'il en soit autrement. Votre « police » ne fera pas grand mal à la science, qui est maintenant émancipée. Réussira-t-elle à sauverl'orthodoxie? L'avenir seul pourra le dire; mais ce ne serait, je pense, qu'au prix d'une diminution
rapide et progressive dans le nombre des croyants éclairés.
Geffonds, le 5 juillet 1907.
A Mgr Baudrillart, Recteur de l'Institut catholique de Paris.
Monseigneur,
Vous avez pensé sans doute que votre situation nouvelle vous donnait le droit, ou même vous imposait le devoir de parler avec autorité sur le récent décret du Saint-Office 1. Je ne sais pourtant si vous étiez Araiment préparé à traiter toutes les questions que touche l'article publié par vous dans la Croix du aS juillet 2.
La dernière des propositions condamnées vous semble résumer tout le mouvement d'idées que la S. Congrégation a voulu dénoncer el proscrire dans les propositions précédentes. Et vous écrivez, avec une pleine assurance, qu'il s'est produit réellement, « dans ces dernières années, au sein de